Bonjour à toutes et à tous ! Je suis heureuse de vous retrouver pour un nouveau chapitre de Une question de thé. Après un prélude assez mystérieux, j'espère que cette première scène vous donnera l'eau à la bouche : entre présent et passé, vous y retrouverez Q (évidemment) et l'agent 007... en forme et le sarcasme aux lèvres !

ATTENTION : je tiens à préciser que cette fiction se place après le dernier volet des James Bond de Daniel Craig, Spectre. Aussi, prenez garde : des SPOILERS sont disséminés dans l'histoire - cohérence narratologique oblige ! =) Pourtant, c'est assez discret et ne révèle pas le fin mot du dernier opus...

Merci à toutes celles et tous ceux qui ont lu le prélude, et en particulier à Jadou, Siffly et Kytykat, pour leurs gentilles reviews. C'est pour vous que j'écris et j'espère que cette suite vous plaira.

Bonne lecture ! =)


Scène 1 : un sucre ou deux ?

– Londres, quartier de Covent Garden. Aube du 26 décembre 2015. –

Il a presque la nausée.

Son appartement respire le vide, la sensation froide de la solitude. En fermant les yeux, ses sens s'exacerbent d'une façon étonnante : le crachin de décembre qui salit le givre, les relents du vent qui balaie Londres… la fumée brûlante de sa tasse.

La nausée s'installe avec un dégoût doux-amer.

À quoi songeait-il ? Tout était une question de thé – de thé et rien d'autre. Le thé que l'on sent, celui que l'on effleure, infuse, boit… oublie, finalement, dans une tasse abandonnée. À cet instant, avec la nausée et cette odeur de Earl Grey fumé qu'il commence à détester (parce que c'est un cadeau, un cadeau qui ne veut rien dire), il se sent comme une tasse. Abandonné. L'année qui vient de s'écouler se résume à ça : une période de sensations, d'effleurements – la lente infusion d'une relation qui l'a vu être consommé, consumé et au final, oublié.

Il m'a senti, choisi, séduit – et quoi ? Et rien.

Rien, car il n'y a rien de plus. Il se sent stupide et ce sentiment ancre la nausée dans sa gorge, lui en rappelle une autre, lointaine, enfantine. Il s'était juré de ne plus être faible, de ne pas… La nausée est là. Il n'y a rien de plus.

Rien que l'amertume du thé et les souvenirs de l'année écoulée.

00Q-00Q-00Q-00Q-00Q

– Souterrains de Londres, Département Q. 2 janvier 2015, 3.30am GMT. –

Il a refusé de retourner à Whithall.

Malgré ce qui s'est passé, malgré l'infiltration de Silva et les remaniements avortés de ces derniers mois (il n'avait jamais vu une telle lueur de victoire dans les yeux de M, à l'annonce du démantèlement de la fusion entre MI5 et MI6), il a refusé d'y retourner. Catégoriquement.

Le nouveau bâtiment est flambant neuf ; une aile entière est dédiée à son Département… et il a refusé. Il ne s'y sentait pas en sécurité. Là, entouré des vieilles pierres qui sentent le métal du métro, l'atmosphère confinée des bas-fonds, il est plus calme. Le tapotis régulier des claviers, le ronronnement des écrans de contrôle, les tests de logiciels qui suivent leur cours… il est bien. Ses collaborateurs ont émis des protestations ; il s'est contenté de boire son thé. Finalement, ils ont compris : leur travail, plus que tout autre, exige le secret des catacombes. Ils sont la force dans l'ombre, l'éminence grise – à deux pas derrière les agents de terrain, mais sans cesse aux aguets. Pour agir, ils doivent avoir toute latitude.

M aussi l'a compris.

La convocation apparemment anodine de Q dans son bureau a servi de déclencheur. Je refuse que mon Département soit sous contrôle. Entre eux, il n'y a eu qu'un regard, un non-dit où flottaient les épreuves des derniers mois, ce qu'ils ont bien failli perdre : plus encore que leur travail, leur indépendance d'action. Le MI6 ne peut courir le risque d'être contrôlé, infiltré ; une certaine dose de secret est à conserver. M l'a compris – le Département s'est terré sous terre. Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Il repose d'une main distraite la tasse à moitié vide. Le thé est froid, la nuit avance. Ses cervicales craquent et il sait déjà que, demain ou plus vraisemblablement ce soir, une douleur sourde crispera ses trapèzes. Il pianote d'un air distrait. Le Département Q (cette appellation le fait sourire, lui rappelle combien il n'est – lui plus que tout autre – qu'une ligne de code dans les rouages du MI6, anonyme et sans passé) est désert : le dernier programmateur (était-ce Sanders ? ou Mellow ?) a quitté les lieux depuis plus d'une heure. Quand il a jeté un œil à l'écran géant qui égraine les différents fuseaux horaires, il était 2.30am GMT.

Trop tôt pour terminer la liste impressionnante de tâches encore à effectuer. Trop tard pour rentrer.

Il envisage de dormir ici. Il le fait souvent, et plus encore ces derniers mois, pour tromper l'ennui d'un appartement vide : ses chats l'ont quitté (une fenêtre restée ouverte) et il n'a pas le temps d'aller boire en verre avec ces vieux amis de fac, qui insistent mollement. Il n'a besoin de personne, puisque le boulot est là.

Avant de se plonger dans les interminables lignes de code du logiciel A78-Ω (un nouveau programme dont il espère beaucoup – pas encore validé, mais suffisamment novateur pour être développé), il scrute les écrans. L'habitude… aussi implacable que la gorgée de thé qu'il reprend.

Il grimace. Le thé est froid et sur les écrans, il ne se passe rien.

Les données de 004 indiquent qu'il est toujours en planque dans les bas-fonds d'Osaka. 009 a garé la nouvelle Aston Martin DB10 (il a presque dû supplier pour obtenir le budget nécessaire au lancement d'un nouveau bolide, après le fiasco avec l'ancien), en indiquant avoir atteint et neutralisé sa cible. 003 et 002 sont de retour à Londres, en attente de mission. Quant aux autres… le calme plat.

Il s'étire en fermant les yeux. La vie est plus calme, depuis quelques mois. En tant que quartermaster, il devrait s'en réjouir. Les missions se suivent et se ressemblent, personne n'est tué, les blessures sont réduites à leur minimum… et, plus important, le matériel revient entre ses mains, en un seul morceau. Adieu, gouffre financier. L'idéal.

Il se replonge dans la contemplation des écrans. Pourtant…

Depuis le départ de 007, la vie est beaucoup plus calme – c'est un fait. Même M l'a remarqué : la rapide visite qu'il a effectué dans son bureau, il y a quelques semaines, lui a non seulement appris que Mallory se félicitait de ce retour à la normale, mais le regrettait, à sa manière. Des méthodes peu orthodoxes, mais le meilleur agent de terrain qu'on avait. C'est un fait, et tous les sarcasmes de Q ne viendront pas à bout de cette certitude : si le travail est fait, il est beaucoup moins trépidant sans James Bond.

Il reprend les algorithmes aux mille chiffres du logiciel A78-Ω.

Il ne sait pas vraiment s'il regrette le départ de l'agent – peut-être regrette-t-il juste la voiture, cette vieille dame splendide sur laquelle il aurait encore voulu travailler. Avant-hier, Moneypenny l'a attrapé à l'entrée du métro (il n'a pas demandé comment elle savait à quelle station il descendait, alors qu'il prend toujours soin de brouiller les pistes) : les entretiens d'aptitude pour l'accréditation du nouveau 07 (le septième agent avec la permission de tuer) doivent avoir lieu dans deux semaines. Les postulants sont prometteurs et, en tant que quartermaster, il doit les évaluer. Nul doute que le candidat retenu obtiendra rapidement son second zéro – celui indiquant qu'il a déjà tué au service de Sa Gracieuse Majesté.

En trifouillant dans les recoins de A78-Ω, il essaie d'oublier le pincement qu'il a ressenti ce jour-là. Le nouveau 007 sera certainement aussi efficace que l'ancien, mais rapportera le matériel en un seul morceau. Il y veillera… Sa vue se brouille ; il n'a rien mangé depuis ce matin – ce qui est aussi devenu une habitude. Il avale en grimaçant le thé trop froid et repose la tasse vide. Il ferme les yeux, sans débrancher l'oreillette qui le relie, comme un cordon ombilical, aux agents encore sur le terrain. Malgré ça, il est seul. Il est las.

Soudain, un son le fait sursauter. Un bruit d'eau, une brusque bouffée de chaleur et un arôme caractéristique. Il se redresse d'un coup, ouvre les yeux.

- Bond !

- Q. Du sucre, dans votre thé ?

L'ancien 007 lui adresse un sourire indéchiffrable, à la fois détendu, hautain et parfaitement insupportable. Il est là, face à Q qui le fixe avec des yeux ronds.

- Qu'est-ce que vous faites là ?

- Ça paraît évident. Je vous sers une tasse de thé. Un sucre ou deux ?

Il est tellement stupéfait qu'il ne pense même pas à se relever.

- Non, je veux dire… qu'est-ce que vous faites ? Vous avez démissionné, Bond.

L'homme pose la théière fumante, sans rien dire, mais une ligne sombre barre son front. Flegmatique, il fouille dans la poche de son costume, en sort une feuille pliée. La tend à Q.

- Réaffectez-moi.

Figé, il ne comprend pas.

- Impossible. Il y a déjà de nouveaux… et la batterie de tests… vous devrez les repasser. M ne sera…

- Il est au courant. Je suis passé le voir hier. Les postulants ont été remerciés et les tests n'étaient évidemment qu'une formalité. J'ai de bons restes, vous savez ?

Il y a un demi-sourire dans cette phrase, le spectre des piques d'autrefois, qui ont tant manqué à Q. Le quartermaster tend la main, déplie le formulaire. Tout est en règle – évidemment. Les doigts fébriles, il se force à saisir le thé brûlant, à prendre une gorgée pour se donner contenance. M savait, Moneypenny savait... et ils ne m'ont rien dit.

- Ils voulaient peut-être vous faire la surprise ?, commente Bond qui a visiblement suivi son raisonnement.

Maudits soient les agents.

- Tout cela semble parfait.

Il a reposé la tasse et retrouve son professionnalisme un peu précieux, alors qu'il ouvre une nouvelle page sur l'écran. Feuilleter les données virtuelles ne lui prend qu'un instant, et cocher la case Service Actif en haut du dossier de Bond lui laisse un goût étrange dans la bouche.

- Voilà. J'avertirai M que vous avez récupéré vos accréditations à la première heure, demain.

Bond hoche la tête sans se départir de son demi-sourire, fait volte-face pour repartir.

- Heu… 007 ?

La question suspend le mouvement. Q avale sa salive, sachant qu'il outrepasse très probablement le seuil des questions qu'il a le droit de poser à l'agent.

- Concernant Mlle Swann… doit-on s'attendre à la revoir dans vos parages ? Je n'ai pas besoin de vous rappeler que les… interférences émotionnelles sont à éviter, dans notre profession.

- Je ne vois pas en quoi vous auriez besoin de me le rappeler, Q.

La lueur moqueuse dans les yeux de 007 le force à relever la tête avec défi.

- Et votre DB5 ? Dois-je envisager de devoir encore travailler dessus ? Non pas que le temps me manque pour des activités de carrosserie, mais vous comprenez que je suis légèrement occupé, au Département…

Il a rendu cette phrase très professionnelle, très sûre de soi et absolument sarcastique. Il veut reprendre la main et Bond ne s'y est sans doute pas trompé. L'agent fait demi-tour avec un haussement d'épaules, ouvre la porte d'un geste souple :

- Désolé de vous décevoir, Q, mais Mlle Swann est partie avec l'Aston Martin. Je crains qu'aucune des deux ne reviennent avant un long moment.

La porte claque, laissant Q méditer seul sur cette sortie.


Et voilà ! Qu'en avez-vous pensé ? Moi, je me suis bien amusée à imaginer cette scènette au Département Q... Pour la suite, je vous promets une nouvelle mission (entre Russie et musique)... et du thé, bien sûr !

Bon ou mauvais, laissez-moi votre avis dans une petite review ! Encore merci de m'avoir lue et à très bientôt ! =)

Syriel.