Gambetta Overdrive – épisode 2: Cuillères et amitiés
Conduisez prudemment, Léon, ce serait idiot de se faire remarquer maintenant.
Le vaisseau de Ferry et Gambetta, un chasseur volé aux sbires de l'amiral Mac-Mahon, était coincé derrière des dizaines d'autres, car on était en période de retour de vacances. Gambetta détestait les embouteillages, surtout quand la république était en danger. Il aurait bien doublé les autres conducteurs et dégagé la voie à coup de pistolet laser, mais Ferry le lui avait formellement interdit: ils étaient en mission d'infiltration et pas en vacances dans le Sud de la France. Gambetta soupira et accepta. Après quelques minutes sans que leur vaisseau n'avance d'un mètre, il alluma la radio et la régla sur une station de chants patriotiques. Lorsque la première chanson folklorique s'acheva, en voulant changer de station, Ferry capta une étrange mélodie: Gambetta la reconnut immédiatement et annonça à son camarade:
L'hymne des pirates de l'espace. Ca veut dire qu'Emile n'est pas loin.
Vous connaissez Emile Combes, le pirate radical ? Ses troupes harcèlent sans cesse les monarchistes, mais il a toujours refusé de s'allier à nous. Un extrémiste s'il en est.
Mais non, Emile est adorable lorsqu'on apprend à le connaître. Venez, allons lui dire bonjour.
Malgré les retenues de Ferry à l'idée d'aller "dire bonjour" à un terroriste intergalactique, auteur de nombreux attentats et qui de plus ne portait pas les opportunistes dans son coeur, ils arrivèrent bientôt en vue du QG de Combes: c'était un gigantesque bateau qui flottait dans l'espace, entouré d'une bulle de protection, qui permettait à ceux qui se trouvaient à l'intérieur de respirer, de tuer et de boire du rhum comme s'il étaient sur la terre ferme. La voile principale était ornée d'une croix renversée géante, ainsi que de la mention "Dieu est mort" en lettres de sang. Gambetta gara le vaisseau au-dessus du mât; il sauta sur le pont principal en salto avant, bientôt rejoint par Ferry, qui se réceptionna avec autant de grâce et de légèreté qu'un morceau de coton sur une rizière d'Indochine.
Les pirates qui se trouvaient sur le pont sortirent leurs armes et entreprirent de les massacrer. C'était sans compter sur la rapidité de Ferry et la force de Gambetta, qui assomèrent facilement leurs premiers assaillants. D'autres arrivaient de tous les côtés, armés de cimeterres et d'armes à feu. Gambetta, qui aurait facilement pu se saisir d'une arme pour combattre, lança à la cantonade:
Vous êtes tellement faibles que je peux vous battre avec cette cuillère !
Il avait sorti de sa poche la cuillère qu'on lui avait donné à la station-service dans laquelle Ferry et lui s'étaient arrêtés sur le chemin de la base de Mac-Mahon. Il inspira profondément puis lança son attaque et en quelques secondes, il terrassa trois ennemis avec son arme improvisée. Pendant ce temps Ferry se défendait du mieux qu'il pouvait avec un bout de rame. Les deux amis se battaient avec une bravoure qui aurait fait honneur aux soldats de l'an II, mais les pirates avaient l'avantage du nombre. Alors que Gambetta arrêtait les balles avec son arme redoutable, une voix retentit soudain, ordonnant à tous d'arrêter le combat. En équilibre sur la balustrade du pont supérieur, vêtu d'un long manteau rouge volant dans le vent, un chapeau haut-de-forme sur la tête, il répéta son ordre.
Emile, enfin ! lança Gambetta en jetant sa cuillère.
Les trois hommes se trouvaient dans la cabine de Combes. Sur le bureau au centre la pièce se trouvait un assemblage hétéroclite de pots en verre et de tuyaux de fer qui servaient à produire un liquide transparent qui dégageait un forte odeur de bananes fermentées. Ferry fixait silencieusement le terroriste, qui semblait amusé par proposition de Gambetta.
Et pourquoi devrais-je vous aider ? Votre mission ne me concerne pas.
Je vous l'avais bien dit, Gambetta, ce n'est qu'un terroriste, il se bat seulement pour le sang et l'argent, intervint Ferry, irrité par l'attitude désinvolte du capitaine radical.
Ferry, je t'assure qu'Emile est plus que ça: regarde, il a même lancé sa propre marque de rhum, dit-il en indiquant tous les instruments rassemblés sur la table de travail. Quant à toi Emile, je te rappelle que nous nous battons contre les même ennemis.
Pas de la même façon. Les manoeuvres subtiles et modérées de tes nouveaux amis opportunistes ne sont que le fruit de la lâcheté. Tu as changé, Léon.
Nous sommes dans le même camp, Emile. Le cléricalisme, voilà l'ennemi !
A peine Gambetta eut-il prononcé ces paroles que la paroi derière lui explosa, les projetant tous les trois à terre et découvrant le spectacle de ce qui se passait sur le pont: trois hélicoptères arborant le symbole des conservateurs cléricaux (un rhinocéros monarchiste sur une planche de surf tricolore) volaient au-dessus du pont, et des soldats en sortaient en masse. Les troupes de Combes, surprises, perdaient la bataille. Leurs armes blanches et leurs pistolets vintage ne faisaient pas le poids face aux fusils laser dernier cri des troupes gouvernementales, que l'on surnommait par boutade "la PLS des Communards".
Pour la république ! hurla Gambetta en sautant dans la mêlée.
Les ennemis étaient trop nombreux et trop bien armés pour être vaincus par la force brute, aussi Gambetta effectua un repli stratégique vers le tonneau derrière lequel se cachaient Ferry et le capitaine Combes.
Ma cuillère ! Je l'ai jetée près du mât ! Si nous la récupérons, je pourrais certainement le vaincre.
Ferry, d'abord dubitatif, se souvint de l'efficacité de cette arme entre les mains expertes de Gambetta. Cela valait le coup d'essayer. Ils se concertèrent d'un coup d'oeil, et mirent leur plan en exécution. Combes jeta son haut-de-forme explosif de l'autre côté du bateau pour détourner l'attention des ennemis, puis commença à les asperger de rhum avant de les attaquer au lance-flammes. Il poussa en avant deux tonneaux à l'intérieur desquels s'étaient cachés Ferry et Gambetta, qui roulèrent jusqu'au centre du bateau dans leur déguisement parfait. Ferry vit la cuillère en premier. Il s'en empara et la lança dans la direction de l'autre tonneau. Gambetta, digne de ses nobles ancêtres les gaulois, sortit de son tonneau avec rapidité, leva la cuillère dans le ciel. La lumière du soleil se réfléta dans l'ustensile, qui devint tellement brillant que personne ne put garder les yeux ouverts sur le bateau, à l'exception de Gambetta, qui en profita pour expulser dans l'espace une dizaine de monarchistes à coups de botte.
A l'arrière du bateau, quelques ennemis luttaient encore, mais n'avaient que peu de chance face aux attaques coordonnées de l'opportuniste et du capitaine. Le dernier ennemi, qui tentait d'attaquer Combes par derrière, fut tué d'un coup de pied de Ferry, qui s'étonna de s'être porté à la rescousse d'un criminel. Ils se fixèrent les yeux dans les yeux pendant au moins cinq secondes, avec une telle intensité qu'ils se rendirent compte qu'au fond ils étaient semblables, qu'ils se battaient tous pour les même raisons: la liberté d'expression, la démocratie, le droit de s'habiller en femme sans être mal jugé, et toute ces belles choses que permettait la république. Ferry dans un éclair de joie lança à son nouvel allié:
Et bien pour un pirate, vous êtes plutôt sympathique !
Cette réplique, qui semblait à Ferry parfaitement appropriée, n'eut pas vraiment l'effet escompté : Combes s'écarta et regaga son bureau l'air furieux, Gambettta tourna la tête vers son ami d'un air interloqué, les pirates qui étaient encore vivants poussèrent un cri de désapprobation, auquel se joignirent même ceux qui agonisaient sur le pont, malgré leurs jambes et leurs bras coupés. Ferry avait l'impression d'avoir fait une gaffe. Et ses impressions dans ce domaine étaient souvent correctes.
Mais enfin Léon, comment étais-je censé le savoir ? J'ai peut-être fait une petite erreur, mais ces pirates se choquent si facilement...
Une petite erreur ? Il n'y a rien de plus insultant que d'appeller ces gens des... "pirates" ! Gambetta avait baissé la voix pour prononcer le mot interdit. Désormais ils préfèrent le terme "gentilhomme de la mer" ou "agent spécial de contrôle maritime des territoires et de répartition des richesses". On ne vous a rien appris à l'école ?
Pour l'école je vous assure que j'arrangerai ça... en attendant est-ce que ces... personnes vont encore essayer de nous égorger maintenant qu'on leur a sauvé la vie ?
A ce moment, Ferry sentit une voix forte derrière eux. Combes, qui avait mis un autre de ses chapeaux, celui-ci sobrement orné de symboles santanistes, leur dit:
Je vous rejoins pour votre prochaine mission, Léon, du moment que vous empêchez votre... nouvel ami de m'insulter, ajouta-t-il sur un ton de défi.
Pourquoi nous rejoindre? l'interrogèrent Ferry et Gambetta en même temps
Pour le rhum, et pour la république !
Ferry soupira longuement, sans même prendre la peine de cacher son agacement.
- TO BE CONTINUED
