Chapitre 2 : On isole le vrai du faux comme on sépare le jaune du blanc
Ne pouvant reprendre son activité artistique comme si de rien n'était après un tel choc, Akane se contenta de réunir ses affaires et d'aller s'enfermer dans sa chambre. Elle tourna la clé dans la serrure, ferma les volets, et éteint toutes les lumières, créant ainsi une pénombre propice à la méditation. La fillette inspira puis expira profondément pour vider son esprit avant de s'allonger sur son lit, les bras le long du corps.
Qu'allait-elle faire ? Par où commencer ? Elle avait le sentiment d'être face à un mont gigantesque et ne savait par quel côté l'aborder pour en atteindre le sommet. Utiliser son réseau ? Mais au risque d'être découverte par ses parents… Rechercher sur internet et dans des magazines ? Mais comment y démêlerait-elle le vrai du faux ? Demander à cet « Izaya » ? Il semblait très bien renseigné mais aussi très dangereux….
Perdue dans ses pensées, Akane ne sentit la présence du fauve qui se mouvait dans l'ombre que lorsque celui-ci atterrit de toute sa masse sur sa proie. Son cœur s'arrêta une fraction de seconde face à ce danger inconnu mais reprit son rythme dès qu'elle comprit qu'il ne s'agissait que de Shiki Junior. Ses petites paumes se refermèrent sur les flancs du chaton avant de le soulever au-dessus d'elle.
Akane: Shiki Junior…
Elle ne put s'empêcher de sourire. Quand son père lui avait rapporté cette petite boule de poils beige sensée lui tenir compagnie en son absence, Akane s'était instantanément éprise de lui. Il y avait eu entre eux une connexion immédiate, un coup de foudre, la rencontre de deux âmes sœurs. Cette relation n'était pas à sens unique car -contrairement à ce que l'on peut attendre d'un chat- la même chose c'était produite dans l'esprit du chaton qui ne l'avait plus quitté depuis la première fois qu'il avait posé les yeux sur elle. Ce jour-là, Akane s'était isolé avec l'animal pour lui trouver un nom tranquillement, loin de tout adulte susceptible de la perturber ou d'influencer son choix. Elle l'avait regardé dans les yeux et s'était dit qu'il était adorable avec son pelage duveteux et ses petites oreilles repliées. Trop adorable pour la dureté du monde de yakuzas dont il allait pourtant devoir faire partie. C'est de là que lui vint le nom de Shiki Junior, tel une prière de l'enfant pour que le nouveau membre de sa famille soit aussi fort que l'homme le plus fort qu'elle connaissait - du moins à l'époque. Au final son vœu ne s'était pas réalisé et l'animal était on ne peut plus inoffensif. Une peluche vivant qu'elle n'avait jamais vue ne serait-ce que sortir ses griffes. Mais elle gardait malgré tout la pensée intime que, le moment venu, il saurait se défendre.
Se défendre… Se défendre ? Son cours d'art martial ! Elle l'avait complètement oublié ! La fillette posa le matou sur une pile de peluche et bondit sur ses pieds. Elle ralluma la lumière et remplit rapidement son sac de sport des diverses affaires dont elle aurait besoin avant de s'élancer vers la porte en courant. Boum ! Aïe ! Désormais assise sur le sol et complètement sonnée, Akane se frotta activement le front en regrettant amèrement d'avoir verrouillé la porte. Elle se releva, prit soin de tourner la clé dans la serrure et reprit sa course jusque dans le salon où Shiki l'attendait déjà, clés de voiture en main.
Grace à une application peu scrupuleuse du code de la route, Akane franchit la porte du dojo juste avant que le cours ne commence. Son professeur l'invita à rapidement aller se changer dans les vestiaires puis la séance débuta.
Au bout d'une demi-heure d'efforts fournis sans réserve, la jeune combattante s'autorisa une petite pause. Du revers de sa manche, elle essuya la sueur de son front puis entreprit d'étancher sa soif. Mais elle eut beau fouiller encore et encore chaque poche de son sac il fallait se rendre à l'évidence : elle n'avait empaqueté ni boisson, ni gouter… Ça lui apprendra, tient, à ne pas préparer ses affaires à l'avance ! Comme pour corroborer ses pensées, son ventre se mit à gargouiller.
?: Alors Akane-chan ! On a un petit creux ?
La petite fille se retourna vers la voix qui l'appelait, de l'autre côté de la salle. Deux filles plus âgées lui faisaient de grands signes et secouant victorieusement des paquets de biscuits. Elle leur avait déjà parlé une fois, à la fin d'un cours, et bien que les jumelles lui aient paru quelque peu suspectes elle les avait trouvées assez gentilles. Akane serra les dents et se concentra. C'était l'instant qu'elle redoutait tant, celui de se sociabiliser. Elle inspira profondément et se lança.
Akane: M… Mairu-san, Ku… Kuriru-san…
Mairu: C'est Kururi !
Akane : Ah ! Désolée !
Mairu : Elle est adorable, tu ne trouves pas Kururi ? Je pense vraiment qu'on devrait l'adopté !
Kururi : Tu as bien raison Mairu, c'est une véritable poupée ! Peut-être qu'on devrait l'offrir à Grand Frère comme cadeau d'anniversaire, il aime les jolies choses…
Mairu : Oui, mais il est incapable d'en prendre soin ! Elle est tellement fragile, il la casserait tout de suite.
Kururi : Ça c'est bien vrai, on ferait mieux de la garder pour nous alors …
Mairu : Entièrement d'accord !
Akane était rouge comme une pivoine et ne comprenait rien à la conversation. Elle qui avait voulu se montrer forte et pleine d'aplomb, c'était raté… Ses senpais l'assirent à leurs côtés et lui tendirent un paquet de biscuits ainsi qu'une briquette de jus de fruit ce qui l'aida à se détendre un peu.
Sirotant son jus d'abricot, Akane écoutait les jumelles discuter sans toujours bien comprendre ce que celles-ci racontaient. Elle manqua toutefois de s'étouffer quand elle aperçut le fond d'écran de Kururi. Attrapant le bras de sa senpai, elle articula avec difficulté.
Akane : C'… C'est… C'est Yuhei Hanej…
Kururi : Yuhei Hanejima ! Tu le connais ?
Mairu : Nous sommes ses plus grandes fans !
Akane : Je l'ai vu à la télévision tout à l'heure ! Il était… Incroyable…
Mairu : Ah, Kasuka ! Il est splendide, merveilleux !
Akane : Kasuka ?
Kururi : Bah oui, Akane-chan, Yuhei n'est qu'un pseudonyme ! Kasuka est bien trop prudent pour donner son vrai nom à la télé…
Akane : Tu veux dire que vous le connaissez en vrai ?
Mairu : On dire ça, oui ! On est super proches !
Akane : Vraiment ?!
Kururi : Oui, il n'arrête pas de nous appeler pour qu'on se fasse des cinés et des restos. On a été obligé de lui dire de penser aussi à sa carrière…
Mairu : Oui, c'est exactement comme ça que ça s'est passé ! Mais j'y pense, tu ne l'as jamais rencontré, toi ?
Akane : Non, je n'ai jamais eu cette chance…
Kururi : Pourquoi tu ne demandes pas à Shizuo ? Je croyais pourtant que vous vous entendiez bien…
Akane : Shizuo ? Quel rapport avec Yuhei ?
Mairu : Kasuka Heiwajima, c'est ça son vrai nom. C'est le petit frère de ce grand benêt de Shizuo ! D'ailleurs je me demande bien quand Grand Frère va en finir avec celui-là…
Mais Akane ne les écoutait déjà plus. Voilà le lien qu'elle cherchait, cette chose mystique qui la liait à Yuhei, cette fibre divine qu'elle n'avait ressentie que dans un seul être avant lui. Il était Kasuka Heiwajima. Elle eut la sensation qu'un tremblement de terre aspirait le mont pour ne plus laisser qu'une large plaine herbeuse qu'elle n'avait qu'à traverser. Son rêve était à portée de main.
