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"Ce qui t'a été donné te seras repris : ta vie entière sera rythmée par le deuil." Amélie Nothomb, extrait de la Métaphysique des tubes

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4, Privet Drive. Surrey - 5 août 1996

Une formule. Une lumière. Une chute. Un regard, et puis plus rien… Il était passé derrière le voile. Sirius venait de basculer dans un monde où il ne pouvait le suivre…

Harry ouvrit lentement les yeux. Ce rêve… le même qui venait le hanter toutes les nuits depuis l'attaque du Ministère.

Sirius…

Les débuts étaient plutôt chaotiques. Il se réveillait dans un sursaut, son pyjama lui collant à la peau, les jambes emmêlées dans ses draps et le cœur battant dangereusement vite. Mais le choc passé, le cauchemar le tirait de son sommeil presque calmement, lui laissant un goût amer dans la bouche et un trou béant dans la poitrine, causé par une tristesse telle qu'il ne pensait jamais connaître. Harry n'avait pas pleuré une seule fois la mort de son parrain. Même si l'envie de se terrer dans un coin de sa chambre, recroquevillé et ne pensant à rien lui frôlait l'esprit de temps en temps, il savait que ce n'était pas la solution. Transformer le chagrin en colère, cacher sa peine derrière un masque indéchiffrable et se montrer fort au reste du monde, voilà ce qu'il fallait faire.

Depuis qu'il avait quitté ses amis, sur le quai de la gare il y a un peu plus d'un mois, Harry vivait tel un automate, ponctuant ses journées avec des gestes mécaniques, sans réfléchir. Quelque chose s'était brisé en lui et le rongeait doucement, comme un insecte qui lui grignoterait les organes à petits feux. Il voyait mais ne regardait plus. Il entendait mais n'écoutait plus. La seule chose qui l'empêchait de sombrer totalement était l'amour incommensurable qu'il portait à ses amis, et qu'ils le lui rendaient en retour.

Tu me manques tellement, tu sais… C'est dingue comme le monde peut chavirer en une seconde. Un moment on se dit que, enfin, on peut espérer en l'avenir, faire des projets. Mais un seul geste nous ramène sur terre et la réalité nous explose au visage… Mais je te vengerai Sirius…

Sa seule famille lui avait été enlevée. Ou plutôt… Elle lui avait enlevé sa seule famille.

Sauf si on considérait le couple et l'adolescent obèse qui dormaient dans les chambres voisines comme une famille. Qu'est-ce qu'une famille par définition ? Un foyer, avec plein d'amour, où l'on se sent en sécurité ? La sécurité, il l'avait, uniquement grâce à sa mère, qui s'était sacrifiée pour lui… Mais l'amour ? Un fugitif, qui avait passé une bonne douzaine d'années en prison, recherché par la majorité des Aurors du Ministère, avait réussi à lui donner plus d'affection en deux ans que sa propre tante. Harry n'était rien d'autre qu'un étranger à leurs yeux.

Une tâche de graisse sur le plan de travail immaculé de Pétunia…

Une mauvaise herbe sur la pelouse impeccable de Vernon…

Un cafard dans la salle de jeux de Dudley…

Harry jeta un rapide coup d'œil à la petite horloge posée sur la table de nuit. Quatre heures du matin… Il alluma la lampe et se leva, sachant pertinemment qu'il ne se rendormirait pas. Après avoir mis ses lunettes sur son nez, il alla se poster devant l'unique fenêtre de sa chambre. A travers la vision de la rue calme et faiblement éclairée, il pouvait voir son reflet dans la vitre. Il était bien loin, le gamin chétif, l'air malade, qui avait débarqué à Poudlard, les yeux qui pétillaient d'émerveillement. Ce qu'il y voyait désormais un adolescent, pas tout à fait encore un homme, la même touffe de cheveux noirs indomptables, des cernes violacées qui contrastait avec des iris émeraudes sans étincelle de vie, et les traits de son visage tirés par la fatigue et le poids du deuil. Il aimerait revenir au temps où tout était encore simple, où la seule chose qu'on exigeait de lui était de réussir ses examens de fin d'année, où il pouvait se promener en toute tranquillité avec ses amis… On lui avait demandé de grandir trop vite et aucun enfant ne devrait vivre ça.

Le monde partait en vrille. Le responsable ? Voldemort, et ses idéaux… Conséquence ? La guerre…

Dans un soupir las, il baissa le regard et tomba sur une brochure publicitaire, placée sur son bureau, à côté d'une pile de journaux. Il l'avait reçu par hibou une semaine plus tôt, avec un exemplaire de la Gazette du Sorcier qu'il recevait quotidiennement.

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Flash - back

Après un repas en compagnie de sa tante, son oncle et Dudley, Harry remonta dans sa minuscule chambre. Encore une fois, son cousin avait eu droit à la triple dose de nourriture dans son assiette, alors que lui-même devait se contenter de quelques feuilles de salade, et une pomme trop mûre en guise de dessert. Mais peu lui importait, il était le seul à savoir que sous une des lattes de son parquet se cachait divers pâtisseries et gâteaux que lui envoyait Mrs Weasley - qui avait eu également la très bonne idée de leur jeter un sort, servant à garder la fraicheur. Et c'est en mordant dans un chou à la crème qu'il vit la petite chouette hulotte, sur le rebord de la fenêtre, le courrier ficelé à une de ses pattes.

S'approchant de l'animal, il le déchargea de son fardeau, mis une pièce dans la petite bourse, puis lui caressa la tête pour le remercier avant de le voir s'envoler. Alors que la Gazette informait d'une nouvelle attaque dans un village moldu, l'autre document l'interpella. Il s'agissait d'une publicité vantant les mérites du nouveau chiffon magique multifonctions de la Fée du Logis. Il s'avança vers la poubelle de son bureau, se demandant à voix haute si la tante Pétunia changerait d'avis sur les sorciers si elle avait un objet magique de ce genre entre les mains, que le papier se mit à chauffer sous ses doigts.

« Qu'est-ce que… »

Le lâchant par reflexe, il vit la brochure se consumer de petites flammes roses, jusqu'à devenir un parchemin. Piqué par la curiosité, Harry se baissa afin de le ramasser, et hoqueta de surprise quand il reconnut l'écriture de Dumbledore.

Harry,

Tu viens de découvrir la toute dernière invention des frères Weasley, comme tu dois t'en douter. Ou comment une simple brochure devient une missive au simple contact de son destinataire. Tout simplement brillant ! Bref, tout ceci pour t'avertir qu'un membre de l'Ordre viendra te chercher en toute discrétion dans l'après-midi du 5 août, pour t'emmener au nouveau quartier général.

Amicalement,

Albus Dumbledore

Après avoir lu la lettre, deux fois, pour être parfaitement sûr de ce qu'il y lisait, Harry eu un soupir de soulagement.

« C'est pas trop tôt… »

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Un ronflement guttural provenant certainement de l'oncle Vernon, ou alors de Dudley qui marchait sur les traces de son père, le fit revenir à la réalité. Abandonnant la brochure – la lettre s'était retransformer en publicité après la fin de la lecture – qu'il avait gardé, il regarda le calendrier fixé au mur face à lui. Le 5 août était enfin arrivé et dans quelques heures, il quitterait cette maison et ses habitants pour enfin retrouver sa vraie place… celle d'un sorcier.

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Faisant les cents pas dans sa chambre, Harry attendait. Ses affaires étaient prêtes. Son matériel scolaire, ses vêtements et uniformes grossièrement pliés, son chaudron, sans oublier la précieuse cape de son père et la très utile carte des Maraudeurs, tout était dans sa malle de voyage, à part sa baguette, qu'il préférait garder sur lui. A côté de celle-ci, ne restait que la cage d'Hedwige et son balai. Un peu plus tôt dans la matinée, il avait laissé sortir sa chouette, persuadé qu'elle le retrouverait, peu importe l'endroit où il irait.

Soudain, la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre, et sans hésiter, Harry se rua hors de la pièce, courra dans le couloir, manqua de tomber en ratant une des marches de l'escalier, et ouvrit la porte à la personne venue l'arracher de l'enfer et de ses trois démons.

Harry s'attendait à accueillir le visage défiguré de Maugrey Fol'œil ou la carrure imposante de Kingsley Shacklebolt. Mais non… Devant lui se tenait une femme d'une trentaine d'année, des cheveux blonds vénitiens relevés en un parfait chignon, vêtue dans un tailleur noir griffé, de luxueux escarpins à talons aux pieds.

« Tonks ? » s'exclama Harry, les yeux écarquillés.

Il comprit tout de suite le terme en toute discrétion dans la lettre de Dumbledore. Habillée ainsi, la jeune Auror se fondait extrêmement bien dans l'univers perfectionniste de Privet Drive.

« Harry ! Heureuse de te revoir » lui répondit-t-elle avec un sourire aux lèvres et en avançant de quelques pas afin que le jeune homme puisse refermer la porte derrière elle.

« Je ne m'att… » commença Harry, mais Tonks se retourna vers lui, lui coupant la parole en levant un index devant son nez.

« Attends juste deux petites secondes s'il te plait Harry » lui demanda-t-elle sérieusement.

Ce dernier la regarda, dubitatif, mais fut vite amusé de la voir se concentrer. Elle ferma les yeux, fronça les sourcils tandis que son chignon éclata, faisant sauter les petites épingles, pour laisser place à une masse de cheveux rose vif lui arrivant aux épaules. Aussitôt ce détail régler, elle pointa sa baguette sur elle-même afin de troquer ses habits stricts pour un jean et T-shirt larges, ainsi qu'une vielle paire de baskets qui semblait avoir vécu plusieurs marathons. Des breloques autour de son cou et de ses poignets apparurent, mettant un point final à sa transformation.

« Oh Merlin, ça va mieux ! » dit-elle dans un soupir de soulagement. « Je ne supporte définitivement pas les talons aiguilles, une vraie torture ces choses-là ! Ta tante et ton oncle ne sont pas là ? » Demanda-t-elle en regardant un peu partout.

« Oh non, et crois-moi c'est mieux comme ça. Ils sont partis je ne sais où tôt ce matin… Un sorcier sous leur toit c'est déjà beaucoup pour eux alors deux voir plus c'est carrément la fin du monde ! »

« Mmh je vois… Bon, et bien finissons-en ! Tes affaires sont prêtes ? » Harry acquiesça et d'un mouvement de tête, désigna l'escalier sur sa gauche. « Ok, je t'accompagne. »

« Je pensais voir débarquer toute un bataillon de l'Ordre, vu les évènements… » dit Harry, alors qu'ils arrivaient dans la chambre.

« Oh je ne suis pas venue toute seule. Maugrey, Dedalus et Emmeline surveillent la rue et les environs, mais Dumbledore a jugé bon de ne pas trop se faire remarquer. Rien n'indique la présence de Mangemorts dans le quartier mais mieux vaut être trop prudents que pas assez » expliqua-t-elle alors qu'elle lança un sort sur les bagages d'Harry, les rendant aussi petits qu'un soldat de plomb, qu'elle s'empressa de mettre dans une des poches de son pantalon.

« Au fait, Dumbledore a parlé dans sa lettre d'un nouveau quartier général… On ne retourne pas au Square Grimmaurd ? » demanda Harry.

« On pourrait mais cela serait beaucoup trop dangereux. Apres ce qu'il s'est passé au Ministère… enfin, tu sais… la mort de Sirius… » Harry baissa le regard devant la lueur de tristesse qu'il voyait dans les yeux de Tonks. «Il n'avait pas fait de testament, et donc, la maison revient automatiquement au dernier né Black, c'est-à-dire… Bellatrix Lestrange. Même en renforçant les protections et le sortilège de Fidelitas, rien ne peux l'empêcher d'y entrer. Alors nous avons rapidement vidé les lieux, emportant tous les documents importants. Un des membres de l'Ordre a pu nous fournir un autre QG, et Dumbledore attendait d'avoir mis en place toutes les mesures de sécurité avant de venir te chercher » expliqua-t-elle en sortant de la poche de son jean, opposée à celle ou étaient ses valises miniaturisées, une vielle cuillère en métal rouillée.

Devinant la question grâce au regard interrogateur du garçon, Tonks sourit et dit simplement…

« Portoloin »

Harry eut à peine le temps de grimacer à la perspective du voyage, que la cuillère se mit à briller d'une lumière bleutée. Sans se poser plus de question il se saisit de l'objet, et tous les deux disparurent de la chambre, ne laissant qu'un tourbillon de poussière.

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Des fesses endolories, l'estomac retourné et une migraine qui commençait à lui vriller les tempes. Harry n'avait jamais transplané mais restait convaincu que le balai était le meilleur moyen de transport. Moins rapide certes, mais beaucoup plus agréable. Il n'avait pas encore ouvert les yeux que l'air iodé lui emplissait les narines. Soulevant doucement les paupières, la première chose qu'il vit fut… rien. Des collines verdoyantes à perte de vue sous un ciel gris aux nuages bas. Le vent était frais pour un mois d'août. A gauche, l'océan et un peu plus loin sur la droite, un magnifique lac. Il pourrait presque se croire dans le parc de Poudlard.

« Déroutant, n'est-ce pas ? » lui dit la jeune Auror, souriante, lui tendant la main pour l'aider à se relever.

« Mais… Où est-ce qu'on est ? »

Pour seule réponse, Tonks lui tendit un petit bout de parchemin. Il le prit et lu les trois mots qui y étaient inscrits :

Domaine du Loch Valley

En relevant la tête, se tenait devant lui un gigantesque manoir qui faisait face à la mer. En pierre blanche, d'innombrables petites fenêtres, quatre tours aux toits pointus, un jardin magnifique bien que dépourvu de fleurs. La propriété, qui s'accordait majestueusement bien avec le paysage, respirait le luxe et la richesse.

Harry, qui continuait à fixer le manoir bouche bée et les yeux exorbités, entendit Tonks lui dire…

« Voici notre nouveau Quartier Général de l'Ordre du Phénix ! Pas mal, hein ? »


Le Loch Valley est le nom d'un des nombreux lacs d'Ecosse, dans le sud du pays.

J'espère que ça vous plait pour l'instant, même s'il ne se passe pas grand chose, je suis d'accord ^^

Le chapitre 2 sera en ligne la semaine prochaine, portez-vous bien d'ici là !