Chapitre 2: Mots à maux

Ils se réveillèrent engourdis par le froid de la maison. Mark fut levé le premier et en profita pour aller acheter du pain à la boulangerie. Réveillée par les pas de son ami dans la chambre, Shuri voulu se lever à son tour, luttant contre un affreux mal de crâne. "-Shuri, restes sous la couette, au moins là tu n'attraperas pas froid...je vais chercher du pain et je prépare le p'tit dèj. Attends moi bien sagement.

-Mmmmh. Chui pas un fien ! /grogna la petite métisse, encore un peu dans le sommeil.

-Ouais, ouais..."

La porte claqua doucement dans l'entrée, ce qui réveilla définitivement la jeune fille. Elle avait la gueule de bois, et revenir dans cette maison lui remémorait un passé qu'elle tente sans cesse d'oublier. Elle s'enveloppa dans la grande couverture et alla dans la cuisine improviser un petit déjeuner. Elle prépara du café et se réchauffa en allumant un feu de cheminée. Finalement, Mark n'avait pas tord, elle devrait venir habiter dans cette maison, c'est le grand luxe ici ! Pourtant, trop de souvenirs hantaient le lieu: son enfance, ses parents...

Mark débarque dans la maison en criant: "-Pain tout frais ! A table la marmotte !/ Il fut surpris quand il pénétra dans la cuisine, trouvant Shuri se débattant avec la machine à café.

-Niaaa ! Fichue machine !

-T'es pas douée toi ! Regardes, il suffit de mettre le café là, de bien refermer come ça et...

-Ah oui ! /dit-elle à voix basse, un peu vexée. "

Mark embrasse son amie sur la joue et lui demande si elle a bien dormi. Cette dernière fait oui de la tête, en attachant ses longs cheveux blond-roux en chignon à l'aide d'une fourchette qu'elle vient de trouver. Ils se mettent à table sans trop se parler, Shuri est encore mal réveillée, et le matin, il ne vaut mieux pas la déranger. Alors qu'ils mangent, Mark interrompt le silence: "-Shuri, je voudrais que tu répondes à mes questions.

-Mmh, si tu parles comme ça, ça veut dire qu'on va aborder un sujet qui fâche...

-Alors, tu acceptes ?

-Scronch !/ laisse-t-elle échaper de sa bouche, en guise de réponse.

-Bon alors voilà, je voudrais tout savoir sur tes parents./ plus direct, tu meurs ! "

La jeune irlandaise dévisagea son ami. En effet, c'est un sujet qui fâche. Pourtant, Mark était bel et bien sérieux. Elle aurait préféré le contraire, c'est pourquoi elle tenta de trouver une note d'humour dans le visage de son ami. Il était sérieux...Shuri plongea son regard brun dans le café noir de son bol tout en réfléchissant. Elle paraissait mal à l'aise. Parler ou se taire ? Ne montrer sa faiblesse à personne, question de fierté. Mais à lui, elle pouvait bien lui dire la vérité. Un grand malaise l'envahît, sans qu'elle puisse dire quoi que ce soit. Elle leva les yeux vers Mark et une larme coula sur sa joue. Elle l'essuya d'un revers de manche aussitôt, il ne fallait pas qu'il la voit pleurer. Les larmes, c'est un truc de petite bourgeoise anglaise lisant un roman d'amour ridicule.

Elle râge. Non seulement il a touché (disons plutôt cogné...le mot est plus exact, vu le tact qu'il a !) un point sensible, mais en plus, la voilà qui ne peut plus contrôler ses sentiments. Le comble de l'apoplexie ! Parler ou ne pas parler...Telle est la question ! Le jeune ami la réveille de sa réflexion: "-Hey, t'es devenue muette ? Oh c'est pas du jeu...Juste quand je te pose une question sérieuse ! /elle lui lance un regard noir qui le fit taire.

-Bon, vas-y. Qu'est ce que tu veux savoir ?/ reprend-elle en prenant son courage à deux mains et en s'efforçant de garder son calme.

-Qui étaient tes parents ?

-Tu ne t'es pas posé la question une seconde que me demander un truc pareil ne m'énerverait pas ? /Ouh ! Elle s'y attendait, mais cette question la prend de court quand même.

-Excuses moi mais des irlandaises rousses aux yeux bridés, on en voit pas tous les jours.

-Raciste !

-Comment ils sont morts les Smith ? /dit-il, sans tenir compte de l'insulte de son amie.

-T'as aucun tact mon vieux.

-Pourquoi tu veux pas rester dans cette maison ?

-Tais toi ! Tu me donnes mal au crâne ! Sadique !

-Il faisait quoi comme boulot ton père pour avoir une aussi belle baraque ?

-A quoi ça te servira de savoir ce genre de trucs ? C'est du voyeurisme !

-Pourquoi tu veux rien me dire ?!

-J'en ai marre ! Tu me saoule ! Atteinte à ma vie privée !

-Shuri ! D'où tu la sors cette baraque ?!

-De mon...

-Shuriii !

-Penses à autre chose qu'à mes vieux ! /vocifère Shuri, agaçée et accablée par la pertinence de son ami.

-Eh ben, je m'intéresse à tes parents moi au moins !

-On s'en fiche, ils sont morts !

-Toi non plus t'es pas très délicate dans tes paroles.

-Tu vas voir si je suis délicate...

-Et si on arrêtait nos monologues débiles là ! C'est même pas marrant. /crie-t-il sur un ton enfantin, comme s'il était blazé.

-Mark et si tu me posais des questions un peu moins pénibles ? Tu crois que j'ai envie de rire ?

-S'il te plait, je veux savoir.

-Qui me parle ??

-T'es nulle, dis moi la vérité ! J'ai envie de savoir.

-Non.

-Pourquoi ?

-Parce que.

-Pourquoi ??

-TA GUEULE !!! /hurla-t-elle, à bout de nerf. "

Elle sort de la maison en claquant chaque porte qui lui barre la route et se retrouve dans la rue, enroulée dans sa couverture rouge, dans le froid matinal de l'automne. Elle est tellement énervée qu'elle ne maîtrise plus du tout ses gestes. Elle a claqué tellement fort la porte d'entrée que son poignet s'est déboîté et qu'elle sent la douleur passer. Le visage de la jeune fille est rouge de colère, et le froid irlandais la calme à peine. Si Mark vient encore l'énerver, elle finira par exploser, et ça, ça risque de faire mal...C'est vrai, Shuri ne connait toujours pas les limites de sa colère. Si ça se trouve, elle sera complètement hystérique ! Elle s'imagine quelque secondes la scène, elle, furieuse, hurlant à tout bout de champ, tout en jetant des objets et en cognant dans les murs...Elle sourie à l'idée d'une telle impulsivité.

L'escamoteur la rejoint. Changement d'humeur. La jeune fille tire une grimace de rage et son visage redevient sombre. Il l'attrape par le bras et l'embarque de force à l'intérieur de la maison pour la plaquer violement contre le premier mur qu'il trouve. Quelle douceur ! La jeune fille soupire et regarde son ami comme s'il était plus que dérisoire. Elle n'est même pas impressionnée, ça le déçoit légèrement, il en perd un peu de sa colère. "-Shuri ! C'est quoi tes réactions merdiques ?!

-Lâches-moi, tu me fais mal.

-Pas tant que tu ne m'auras pas expliqué./ Il se met à donner des ordres maintenant...

-Expliquer quoi ? C'est du chantage !

-Tes origines.

-Mystère béberre..."

La jeune fille tenta de dégager son poignet. "Aouch ! Il a de la force lui !" pensa-t-elle. Pour finir, de son autre main, elle attrapa le fourchette qui était dans ses cheveux et la cala sous la gorge de son ami."Ecoutes moi bien mon chéri. Il y a des sujets qui fâchent alors tu es prié de ne pas remuer le couteau dans la plaie. Ok ?"

Elle récupéra sa fourchette, abandonna sa couverture aux pieds de son ami et quitta ce dernier en gromelant "j'vais faire un tour.". Mark, béat, n'en revenait pas. Oh, ses sautes d'humeurs et leurs multiples engueulades, il avait l'habitude, mais là alors...Quelle maniement de la fourchette !! Non, plus sérieusement, quelle excitée de la vie celle-là ! ...Si elle l'avait menaçé comme ça, c'est vraiment qu'il ne fallait pas lui parler de ce genre de choses. Enfin, il faut dire aussi que la jeune irlandaise était plutôt suceptible et impulsive, aussi. Il n'aimait pas la défier comme ça, pourtant, il avait teriblement envie de savoir. Comment une irlandaise pouvait avoir la peau basanée et des yeux bridés? Il y avait un truc louche...Et puis comment une gamine de famille aisée, à en voir l'interieur de la maison, a pu se retrouver orpheline du jour au lendemain ? Qu'est-ce qui avait poussé Shuri à devenir escamotrice, et à poursuivre sa vie au côté de Mark, un pauvre gars délaissé de la société ?

Le gars, seul dans cette bâtisse dans laquelle il n'a aucun repère, se demande ce qu'il peut bien faire en attendant l'autre folle qui est partie se calmer. Il s'assoit dans un grand fauteuil près de la cheminée et sort un paquet de tabac de sa poche. Dans ce genre de situation, rien ne vaut une bonne clope et..." Whiskyyy ! Où c'est qu'il se cache le whisky ???!" hurla l'escamoteur dans toute la maison. Il fouilla et refouilla la cuisine et le célier, jettant parfois en l'air quelques trucs qui traînaient dans les tiroirs; sans rien y trouver. Le jeune homme, avide d'alcool, eut soudain une idée lumineuse...Le bar dans le salon! Il trinqua tout seul à la gloire des glorieux (en fait, toutes les occasions sont bonnes pour boire et faire la fête !). Il se servit un verre. Puis deux. Il était tellement bon ce whisky !

Puis, en compagnie de sa bouteille, il visita la maison. Au rez de chaussé, il y avait donc le salon, le célier et la cuisine. Un grand escalier en bois menait à un premier étage. Mark y redécouvrit la chambre des parents de Shuri, dans laquelle ils avaient dormis. Puis il ouvrit une autre porte et y trouva une belle salle de bains. En face de cette pièce, il découvrit avec étonnement la chambre de petite fille de Shuri. Elle était belle, grande et riche en décorations. Il pénétra plus dans la chambre, le lit était d'une place, orné d'un grosse couverture rouge. Les meubles étaient beige et rouges, avec des motifs asiatiques. Enfin, les murs étaient tapissés de jaune pâle. Des cadres y étaient encore accrochés, jaunis par le soleil et la lune. Sur les uns, on voyait des enfants en peinture; sur d'autre, des esquisses hautes en couleurs. Un petit cadre à côté du lit de l'enfant attira son regard brillant. Il s'agissait d'une esquisse d'un homme, d'une femme et d'une petite file. L'homme devait avoir une cinquantaine d'années, comparé à la femme qui en avait 30 tout au plus. Cette dernière était asiatique, à en juger son visage. La fillette, elle, ressemblait à la femme...Sans doute sa mère. "Sa mère ?" pensa Mark.

Il vient de comprendre! Ce dessin est tout simplement le portrait de la famille Smith. Ca y est, maintenant il sait. Quel génie ! Même ivre, il sait encore élucider de sérieuses énigmes ! Il faudra qu'il s'en vante auprès de Shuri...Il redescend quatre à quatre les marches de l'escalier mais les remonte aussitôt...Le jeune MacKelly a oublié sa bouteille sur le lit. Tellement content de sa trouvaille, il se ressert un verre de whisky. Admirant le cadre, affalé sur un fauteuil, il rie, sans même savoir pourquoi. Finalement il n'est pas très lucide ! Après quelques "petites gouttes" d'alcool, le jeune homme s'endort, à côté du cadavre de sa bouteille, comme un bien-heureux.

Lorsque Shuri rentre, calmée après avoir déambulé dans les rues de Dublin, elle trouve son ami ivre-mort. "Puisqu'on soigne la grippe par un virus de la grippe, on doit soigner sa gueule de bois en se soulant encore..." suppose-t-elle, tout de même sceptique. Elle ne peut s'empêcher de lui crier aux oreilles "POCHETRON !" pour le réveiller, mais l'autre ne remue pas un sourcil. Elle soupire et lui tire une petite grimace. C'est à ce moment-là qu'elle s'aperçoit de ce que Mark tient encore dans sa main gauche. Elle prend un air interrogateur, puis il devient sombre. Elle prend le cadre, le contemple quelques minutes et, dans un élan de colère, le jette dans les braises de la cheminée. La jeune fille essuie vite la larme qui coule sur sa joue, de peur que Môssieur Mark la surprenne, et se blottit dans ses bras. Là, elle s'endort vite, pour oublier ce mauvais souvenir.

Une heure plus tard, les deux associés se réveillent. Mark s'étire et baille, la jeune métisse se frotte les yeux et se reblottit dans les bras de son ami. Ce dernier ouvre les yeux, et se prend subitement la tête entre les mains: fichu mal de crâne ! Il gromèle quelques jurons inaudibles et regarde dans ses parages. Accueil enthousiasmant pour la petite Shuri: "-Ah. T'es là toi...

-Ca te gènes ? /renchérit-elle, toujours d'humeur massacrante.

-Non.

-Bon ben alors. C'est quoi cet accueil ?

-Tiens...Faut que je te montre un truc.../Mark commença à chercher autour de lui.

-Vas-y.

-Ah ben zut, j'le trouve pas.

-De quoi ?

-Ben ton cadre.

-Quel cadre ?/ feigna la jeune métisse.

-Beuh le cadre de ta chambre ! /Quelle évidence !

-T'as été dans ma chambre ?

-Fallait pas ?

-Si. /Elle soupire doucement et le rassure. De cette manière-là, il peut découvrir son passé sans qu'elle ai trop besoin d'en parler./ Un portrait de famille dedans, c'est ça ?

-Oui. /acquiessa le jeune homme encore un peu saoûl.

-Celui ou y a mes parents et moi ? /continua-t-elle alors que sa gorge se serrait de plus en plus.

-Oui...Excuses moi.

-Je veux bien répondre à tes questions. /dit-elle soudainement, en essayant de sourire."

Mark eut une grimace de surprise. Il regarda intensément son amie avec un regard interloqué. A vrai dire, il n'en croit pas ses yeux. Inquiet, il se demande même quelques instants si ce ne sont pas ses oreilles qui entendent mal...Pourtant, le visage de Shuri est grave, elle a l'air très sérieuse.