Il était impatient.
Ils étaient excités.
Ils avaient le château pour eux tout seul.
Ou presque.
Des jours et des jours pour fouiner, pour découvrir les secrets de cette très vieille bâtisse en pierre, des passages depuis longtemps oubliés, des salles où ils pourraient se réfugier après le couvre-feu si Rusard s'approchait de trop. Béni soit Remy et son odorat surdéveloppé.
Des jours pour planifier des nouveaux tours à faire à la rentrée, pour jouer au quiddich, s'amuser comme des fous sans s'attirer les foudres des professeurs. Et pas de Lily pour les réprimander, pour leur indiquer le chemin de la bibliothèque et leur dire de travailler.
Ils étaient libres. Pas de grandes personnes, pas de famille, juste eux. Et quelques autres.
Et ce soir était l'apothéose. Ce soir il y aurait un gigantesque buffet, il y aurait du jus de citrouille à profusion, des montagnes de pudding et de tarte à la crème, des choco-grenouilles et des caramels par centaine. De la musique, des anecdotes, des histoires dont ils pourraient rire plus tard dans leur dortoir.
Ce soir c'était Noël et rien ne pourrait venir le gâcher.
En fait tout était à la limite du parfait. Et Snivellus y avait contribué grandement en illuminant leur journée. Snivellus et son rictus méprisant, sa personne rebutante, ce je-sais-tous des plus énervants avec son air mesquin et supérieur.
Snivellus qui passerait Noël dans ce placard poussiéreux loin de tous mais surtout loin de cette fête à laquelle ils participeraient eux avec un énorme enthousiasme.
Oui, tout était parfait.
Alors pourquoi ne pouvait-il oublié cette lueur fugace qu'il avait vu traverser les yeux sombres du serpentard ? Pourquoi cela le perturbait-il autant ? Un Snape vindicatif, furieux, combattif ou même indifférent, il pouvait y faire face, ça l'amusait même pour tout dire, cette hargne dans une si frêle personne qui en faisait un adversaire pour le moins intéressant pour ne pas dire méritant.
Mais un Snape effrayé, paniqué ? Il devait le reconnaître ça ne l'était pas du tout. Amusant. C'était même le contraire.
Cette lueur avait été tellement furtive qu'il s'était convaincu après coup l'avoir imaginée, certainement un jeu d'ombre et de lumière.
Voilà ce qu'il s'était dit.
De même ces cris qui résonnaient alors qu'ils s'éloignaient dans le couloir, certainement les gloussements de James et Peter pliés en deux tellement ils rigolaient, des larmes leur coulant des yeux.
Ces poings qui s'abattaient sans relâche contre la porte en chêne, si similaires aux bourrasques de vent faisant cogner les lourds volets en bois et tant pis s'ils étaient dans les donjons au-dessous du lac et qu'il n'y avait pas de fenêtre pour commencer.
Remus qui s'était figé un instant, visiblement hésitant, Remus qui avait tourné la tête vers lui pour chercher son regard qu'il avait immédiatement détourné, avant de se résigner à continuer à avancer.
Tout ça aussi il avait décidé de l'ignorer.
Et il y était presque parvenu.
Il se forçait à rire avec James, à avaler autant de choco-grenouilles que son estomac le lui autorisait, à danser valse sur valse avec cette poursouffle au nez pointu et aux deux pieds gauches, à se dire que oui cette soirée était la meilleure de l'année.
Il y était presque parvenu.
Jusqu'à ce qu'il fut témoin malgré lui de la violente dispute entre Remy et Jamesie, et aucun ne semblaient content de l'autre.
James parlait en faisant de grands mouvements avec ses mains, ses cheveux qui semblaient toujours habités d'une vie propre encore plus hérissés que d'habitude, le visage alternant entre le blanc d'une rage contenue et le rouge d'une fureur déversée.
Quand à Remus, le doux et posé Remus, il n'aurait pas été surpris si en jetant un coup d'œil au calendrier il avait découvert que ce soir la lune serait pleinement reine de la nuit. Tellement de rage, et de dégoût. Il était loin le pacifiste Gryffondor et il semblait faire des énormes efforts pour ne pas se jeter au cou de son camarade tous crocs sortis. Même ses pupilles semblaient avoir pris la teinte mordorée de son subalterne lupin.
Il allait se jeter dans la gueule du loup, c'est-à-dire intervenir avant que des paroles ou des gestes malencontreux soient prononcés lorsque soudain, après avoir jeté le gobelet qu'il tenait en main sur la table le jeune préfet en chef s'éloigna, non sans lui avoir jeté au passage un regard écœuré à lui.
Et c'est avec toute la force physique qu'il possédait qu'il dut retenir un James fou de rage de se jeter à son tour aux trousses de leur ami. Surtout après les derniers mots prononcés fielleusement par le loup garou.
James lui expliqua, livide de colère, que leur « ami » voulait libérer Snivellus, qu'il pensait que peu importe qui ils étaient, ce qu'ils étaient, aucun être vivant ne méritait de passer Noël dans un placard. Remus pensait qu'ils étaient allés bien trop loin et qu'ils ne méritaient pas de s'amuser et de profiter pleinement de la fête, que c'était là trahir le message de paix et de compassion que renvoyait Noël. Ce à quoi le garçon aux lunettes avait rétorqué que c'était idiot de voir en Snivellus un être humain pour commencer, c'était un enfant de Mangemorts, un sale petit rat perfide et mauvais par nature, un résidu de vermine qui ne méritait rien d'autre que le dégoût et la misère.
Et James c'était mis à faire les cents pas, faisant peu de cas des regards qu'il attira en agissant ainsi, pestant, rageant, arrachant une choco-grenouille de son emballage et l'engloutissant sans même prendre le temps de la mâcher convenablement.
Et tu sais ce que notre prétendu amis m'a répondit, reprit James avec encore plus de verve, manquant s'étrangler sous le coup de la rage. Il m'a dit qu'avec une telle attitude et de tels préjugés il était surprenant que le choixpeau m'ait envoyé à Gryffondor.
Et lui Sirius Black se tenait là à écouter, trop lâche pour expliquer à son meilleur ami que peut-être Remus avait raison, en ce qui concernait Snivellus du moins. Il était pas loin de penser lui-même qu'ils avaient été trop loin. Non ! Il le savait au fond de lui, inutile de se mentir. Ils étaient allés trop loin.
Mais il n'ouvrit pas la bouche. De toute façon son ami ne l'aurait pas écouté, trop encré dans sa colère. Il ne remarqua même pas lorsqu'à son tour il fit quelques pas en arrière et s'éloigna discrètement, James préférant grommeler contre les loups garous au grand cœur qui oubliait trop facilement qui étaient ses amis et où se tenait la ligne d'avec ses ennemis, ça et engloutir tout ce qui passait à portée de sa main.
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Il rattrapa Remus à mi-chemin des cachots. Il l'appela, le héla mais comme il s'en doutait le jeune garçon fit la sourde oreille, pire il se mit même à accélérer. Ce qui ne l'empêcha pas de le rejoindre en quelque foulées, de le saisir par l'épaule avant de le plaquer sans ménagement contre le mur. Et de lui murmurer de se calmer tandis que le préfet tentait de se dégager en poussant des grognements peu avenants.
Rémi devait reprendre ses esprits.
Leur regard se croisèrent et il sut avoir gagné lorsque les yeux de son ami s'adoucirent, il sut avoir réussi lorsque le jeune garçon lui adressa un petit sourire de reconnaissance auquel il répondit chaleureusement.
Nul besoin de mots.
C'était toujours le cas avec Remus. Il n'était pas son meilleur ami mais il était certainement celui dont il était le plus proche, celui qui lui ressemblait sur bien des points.
James était et restait James. Il était le meilleur des potes, avec qui rire, comploter, refaire le monde ou au moins Poudlard, mais il avait une vision trop manichéenne des choses, il ne savait pas ce que c'était d'être malmené, de vivre sur ses gardes, cacher ses souffrances et ses blessures, d'être brimé et méprisé pour ce que l'on est, ce que l'on représente, la façon dont on pense et conçoit les choses, il ne savait pas. Jamesie vivait dans un cocon, sur un nuage, dans une bulle dorée. Et il ne pouvait pas savoir. Pas comme Remy. Pas comme lui. Et si la lueur qu'il avait lue était d'une quelconque indication pas comme Snape non plus.
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Et c'est en courant qu'ils se dirigèrent quelques instants plus tard vers les cachots.
C'est le souffle court qu'ils se postèrent devant le placard et murmurèrent le sort pour en déverrouiller la porte.
Et c'est la respiration coupée et la gorge douloureuse qu'ils observèrent le spectacle devant eux.
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Et la honte et la culpabilité, le dégout pour sa propre personne s'abattit sur lui tel un couperet à la lame émoussée.
Ils avaient fait ça.
Comment ? Pourquoi ?
Dans leur désir de s'amuser ils étaient devenus ces personnes qu'ils détestaient. Viles, mesquines. Ils étaient devenus ce qu'ils reprochaient aux serpentards de personnifier. Ils étaient devenus des monstres.
Car devant lui ce n'était pas l'être perfide, fourbe et détestable qu'il aimait voir en Snivellus qu'il avait.
Non.
C'était même le contraire.
C'était un enfant tremblant, sans défense, accroupit le dos appuyé contre le fond de l'armoire comme si celui-ci pouvait l'envelopper, le protéger, les bras enserrant ses maigres genoux le front posé dessus.
Un instant il douta presque qu'il fut en vie tellement il était immobile et sans réaction. Seuls les mouvements sporadiques et les frissons qui secouaient ses membres et son dos nu lui affirmaient le contraire.
Lentement, comme on s'approche d'une animal effraya, il s'avança, la main tendue devant lui, paume tournée vers le sol de manière pacifique. Et c'est avec une douceur dont il ne se serait pas cru capable qu'il la posa sur l'épaule frêle et glacée de son camarade. C'est la voix entrecoupée d'émotion et de regret qu'il murmura et murmura encore le nom du serpentard, et son prénom même. En vain.
Et alors qu'il n'y croyait plus, alors qu'il était sur le point de demander à Remus qui se tenait à un ou deux mètres dans son dos, silencieux et tendu à l'extrême, d'aller chercher Madame Pomfresh, Snape sembla sortir soudain de sa léthargie et le repoussa violemment, de toutes ses forces.
Et tandis qu'il était avachi sur son postérieur, hébété, il ne put faire autrement que remarquer les larmes qui sillonnaient silencieusement le visage horriblement pâle du garçon.
Il ne put ignorer la rage mais surtout la panique et la trahison qui emplissaient son regard enfiévré.
Il ne put faire abstraction de la vitesse à laquelle il fuit la pièce sans un mot, sans une insulte ou menace après avoir récupérer la baguette que lui tendit Remus.
Mais surtout il ne répondit rien ni ne demanda de précision lorsqu'avec détermination et véhémence Remus se tourna vers lui et d'une voix roque presque grinçante il lui dit : plus jamais.
Il ne parla pas, car dans sa tête la même résolution résonnait encore et encore tandis que son regard fixait désespérément la porte par laquelle Sniv … Snape avait fui.
Qu'avaient-ils fait !
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Ce Noël-là vit le passage d'un adolescent insouciant, puéril et cruel à un adulte conscient de ses erreurs et les conséquences que celles-ci pouvaient avoir pour les autres.
Ce Noël-là fut celui où Snivelus disparut de sa vie pour être remplacé par Snape, seulement Snape.
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Alors que les brumes de souvenirs flottaient encore dans son esprit il se pencha au-dessus de son aimé et murmura tendrement au creux de son oreille : merci.
Merci pour avoir trouvé les ressources pour lui pardonner quand il avait conscience que lui-même ne l'aurait probablement jamais pu. Pour être un meilleur homme qu'il ne le serait jamais. Pour avoir cette capacité à faire abstraction du passé et à donner une nouvelle chance. Pour voir en lui des qualités que lui-même, les bons jours, avaient du mal à entrevoir et encore moins à croire. Pour tout ça merci. Et plus encore.
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Fin du 2ème Noël de Sirius. Le troisième samedi ou dimanche prochain. Bonne semaine à vous.
