Chapitre 2 :
De son côté, le médecin venait de finir de se rhabiller, indifférent aux sifflements déçus émis par deux prostituées qui l'avaient vu nu moins d'une minute plus tôt. Il avait réussi à reprendre son apparence normale, mais il se doutait que ça ne durerait pas longtemps : il ne pouvait jamais se contenir. C'était un besoin : il devait se transformer au moins une fois par jour. Parfois il pouvait pousser à une fois tous les deux ou trois jours, mais au delà, c'était invivable : son corps lui faisait horriblement mal et ne se calmait que quand la métamorphose opérait. Normalement, il devait garder une forme animale plusieurs heures, ce qui faisait qu'il ne se transformait que la nuit. Comme çà, il pouvait dormir et en même temps exprimer ses pouvoirs quelques heures. Sinon, il n'y avait pas de limites quand à l'utilisation de ceux-ci : passer une journée entière voire plus sous l'apparence d'un animal ne lui faisait jamais de mal, ce qui pouvait être très utile, notamment durant la guerre où il en gardait des souvenirs assez mitigés.
Un bruit de course se fit entendre et il se retourna pour voir son colocataire arriver au pas en courant vers lui, l'air un peu inquiet :
« John ! »
Oui, c'était lui...
« Sherlock. Mais, le criminel. Où est-il ? »
Il ne l'avait quand même pas traqué au milieu de ce chantier désaffecté pour rien, si ?
« Il sera entre de bonnes mains dans moins de 5 minutes. La police a déjà les preuves, il leur manquait l'homme, ils l'ont : l'enquête est bouclée. Un chinois ? »
Un chinois ? Il aurait préféré rentrer directement à l'appartement et se réfugier dans sa chambre pour la nuit. Mais bon, il pourrait se retenir une heure ou deux voire plus... Il en avait l'habitude.
« Okay. »
Le détective remarqua la mine un peu crispée de son ami mais n'en montra rien. Il le saurait bien assez vite de toute façon. Comme d'habitude.
Le repas fut plutôt silencieux, l'un cherchant par tous les moyens de retenir sa métamorphose au point d'en sentir la plus infime des modifications, l'autre qui cherchait à tout prix de savoir ce qui tracassait le médecin. Il lui semblait avoir perçu de la souffrance. Était ce son épaule ? Ou sa jambe ? Ou bien autre chose ? Un rapport avec le travail ? Avec Sarah ? Non, pas Sarah : ils s'étaient quittés il y a un peu plus d'un mois, au grand bonheur du détective. Hypothèse n°5 non valable. La douleur était psychosomatique à sa jambe et n'avait plus refait surface depuis son arrivée à Baker Street. Hypothèse n°2 rejetée donc. Son épaule alors... Il bougeait comme d'habitude donc c'était normal. Le travail... il était de repos aujourd'hui.
C'était donc autre chose... mais quoi ?
Le temps passé au restaurant chinois ne lui permit pas de trouver la réponse, alors il s'appliqua à lui poser quelque questions durant le trajet de retour en taxi jusqu'à l'appartement.
« John, tout va bien ? »
Bon sang, c'était bien une question inutile, ça... Mais au moins permettait de savoir l'état d'une personne, de montrer que l'on était là, qu'on faisait attention à elle...
« Oui, Sherlock. Tout va bien. Je suis juste un peu fatigué. »
Bon, il n'en tirerait rien de plus pour le moment. Mais rien ne l'empêchait d'insister un peu :
« En es-tu certain ? Tu as l'air un peu souffrant. »
Évidemment, John n'allait pas lui répondre « Je souffre le martyr parce que je me retiens de me transformer dans ce taxi mais c'est rien j'ai l'habitude. » Alors il préféra dire :
« J'ai juste besoin d'une bonne nuit de sommeil, c'est tout. »
Il n'était pas dupe, mais si cela pouvait lui permettre d'être au calme dans sa chambre pour la soirée, c'était parfait. Surtout avec le regard peu convaincu du détective qui savait certainement qu'il mentait.
Quelle plaie ce maudit sens de l'observation et de déduction ! Il devait déjà se gérer lui-même, alors si en plus il devait gérer Sherlock ce soir, ce ne serait pas possible. Un élancement le prit dans son dos mais il se contint. Encore quelques minutes. Juste quelques minutes... Le temps pour le taxi d'arriver devant chez eux, le temps pour lui de rentrer dans sa chambre et de tout relâcher !
Enfin, le taxi s'arrêta. Il se força à prendre de grandes respirations et se concentra du mieux qu'il pouvait pour retarder encore le moment fatidique. Il devait tenir ! Son colocataire l'observa se mouvoir avec difficultés mais ne dit rien, sachant que John ne lui dirait rien à ce propos. Pas grave, il aurait un mystère à résoudre, et en plus ce serait chez lui, à Baker Street ! Que demander de mieux ?
Mais quand il le vit se précipiter dans sa chambre et ne plus en ressortir, il finit quand même par s'inquiéter sérieusement.
« John ? »
Avait-il fait ou dit quelque chose de mal ?
De son côté, le médecin eut du mal à retenir un gémissement de douleur et s'écroula sur son lit pour se rouler en boule. Tout son corps le faisait souffrir au point d'en être insupportable. Il fallait relâcher tout, et au plus vite ! Au prix d'un effort surhumain, il retira ses vêtements et s'effondra à nouveau, tentant juste de trouver une apparence à prendre pour la nuit. Très vite, il sentit son corps de modifier et laissa échapper un râle de soulagement.
« John ! »
Sherlock avait bondi de son canapé dès qu'il avait entendu son colocataire gémir et venait d'entrer e défonçant presque la porte, se retrouvant nez à nez avec un léopard tacheté qui se mit sur ses quatre pattes, aussi surpris que lui. Le détective prit peur : que faisait ce fauve dans la chambre de son John ? Sur son lit en plus ! Et au milieu de ses vêtements !
Alors qu'il calculait mentalement la distance qui le séparait de l'arme du médecin rangée dans le tiroir du bureau (soit 2 mètres 32), le félin descendit du lit et s'avança vers lui, le fixant de ses yeux sombres. Aucune agressivité, juste... de la résignation ? L'animal s'était assis devant lui et attendait quelque chose. Sans chercher à comprendre, le brun s'accroupit pour voir ces yeux de plus près : il s'agissait du même regard que celui de John. Exactement la même couleur, la même façon de le fixer. Mais donc, était-ce vraiment John qui était assis devant lui ?
Le léopard ne bougeait pas, attendant que l'homme fasse les premiers gestes. Bon... venant de Sherlock, ce serait certainement plus long que la moyenne... Mais il ne désespérait pas : il ne s'était pas enfui en courant dès la première seconde, même s'il avait au début cherché où se trouvait son arme à feu pour tirer dessus. Peut être que son sociopathe de colocataire serait capable de le reconnaître et, même s'il n'y croyait pas vraiment, de l'accepter tel qu'il était. Après tout, vivre avec un thérianthrope n'était pas toujours aussi simple qu'avec un individu parfaitement normal. Il avait des besoins assez strictes à respecter. Surtout au niveau de l'utilisation de son don.
Ils restèrent immobile de longues minutes, chacun attendant que l'autre fasse le premier mouvement. L'humain attendait le premier signe d'attaque pour s'éloigner au plus vite et trouver un moyen de maîtriser le fauve. Le félin attendait que l'autre ne se décide afin d'agir en conséquence. Cette situation pourrait durer des heures, si l'animal n'avait pas décidé de se lever. Immédiatement, le détective bondit en arrière pour s'éloigner mais un regard triste le stoppa lorsqu'il se dirigea vers la porte.
Le léopard le fixa un instant puis lâcha un soupir de désespoir : il était comme les autres. A quoi s'était-il attendu ? Un Sherlock Holmes compréhensif qui ne le rejetterait pas pour sa différence qui dépassait de très loin les limites de la sciences ? Avec un tel esprit cartésien, ce serait impossible. Demain, il quitterait cet endroit et puis c'est tout. Jamais il ne pourrait rester avec quelqu'un qui aurait peur en le voyant. Il se détourna de son futur ex colocataire et sauta sur son lit pour s'y rouler en boule.
Dans cette position, il était beaucoup moins impressionnant : on aurait dit un énorme coussin de fourrure, tellement il s'était recroquevillé sur les couvertures. Le brun l'observa à nouveau, cherchant à comprendre le comment du pourquoi. John était rentrée dans la pièce et n'en était pas ressorti. Et pourtant, à sa place se trouvait une espèce de panthère tachetée qui ne l'avait pas attaqué quand il était rentré. Les vêtements de John étaient là, il n'y avait pas de sang, ni trace de lutte, cette bête ne l'avait donc pas dévoré. Et l'animal avait exactement les même yeux que John... Donc : ce gros félin ne pouvait être que John.
Son cerveau eut un léger bug : c'était possible çà ? Pourtant, la science ne l'avait jamais mentionné dans ses multiples revues ou sur internet. A moins que la science ne le sache pas encore... Ou alors, c'était une expérience ! Mais dans tous les cas, il se retrouvait face à quelque chose d'inconnu qu'il souhaitait comprendre. Peut être qu'il pourrait faire des expérimentations...
Hésitant tout de même face à l'inconnu, il s'approcha avec prudence puis s'assit sur le lit, attendant le premier geste agressif qui chercherait à le repousser. Mais rien ne vint, ce qui le surprit : les prédateurs n'étaient-ils pas sensés être sanguinaires et particulièrement dangereux ? Encouragé par ce manque de réaction, il tendit une main timide vers la fourrure : elle semblait épaisse et douce au toucher. Encore quelques centimètres et il y était ! Plus que 10 centimètres. 6 centimètres. 4 centimètres. 2...
Le léopard redressa la tête à ce moment-là, mais le reconnaissant, il la reposa sur ses pattes et attendit, un peu tendu, la suite des événements. Les doigts s'étaient écartés un instant, craignant pour leur intégrité physique, puis, voyant qu'il n'y avait pas de danger du moins pour l'instant, s'approchèrent à nouveau. Enfin, ils touchèrent l'épaisse couche de poils et plongèrent dedans : le grand Sherlock Holmes n'avait pas résisté à cette douceur et avait, sans hésiter, mis ses deux mains sur le félin pour profiter de cette toison chaude et douce.
John sursauta puis se détendit : c'était trop bon ! Les mains se perdaient dans sa fourrure, le caressaient, le massaient... Il adorait ça. Il se tourna vers le détective et frotta sa tête contre lui en ronronnant avec force. S'il pouvait continuer, ce serait parfait ! Et il continuait à passer ses mains sur son corps musclé, le regardant se tordre sous les attentions avec intérêt.
L'homme adorait toucher cet animal. Il était doux, chaud et son ronronnement était agréable. Il ne semblait pas méchant et réclamait encore des caresses, voire allait même les chercher. Etait-ce vraiment John ? Parce que si c'était vraiment lui, il n'était pas prêt de le laisser à quelqu'un d'autre que lui-même. Il eut un léger mouvement de recul quand le léopard se leva mais prit sur lui et continua ses manipulations et se prit même un coup de langue râpeuse dans le cou, suivi de la tête du félin qui passa sous son menton. Cette séance papouille n'était certes pas très productive, mais ça lui plaisait. Par contre, il ne sût pas quoi faire quand il le vit s'installer sur ses jambes et continuer à ronronner, attendant de nouvelles caresses, à moitié endormi. Il essaya donc de s'asseoir plus confortablement sur le lit et sentit les larges pattes avant se resserrer sur lui sans lui faire de mal. Bon, bah il allait devoir passer la nuit ici...
