Chapitre II – Le Tournoi d'Harrenhal (1)

L'immense château d'Harrenhal se dressait enfin devant eux, majestueux et lugubre dans l'aube naissante. Il s'agissait là du plus grand château des Sept Couronnes ; l'édifice faisait au moins trois fois la taille de Winterfell et possédait cinq tours d'une hauteur vertigineuse, avec des murs tout aussi monstrueux. Construit avant la Conquête d'Aegon, il avait depuis souffert le souffle ardent de Balerion la terreur, et sa grandeur et sa magnificence étaient parties en fumée. Désormais, le faste avait laissé place à la décadence et une grande partie d'Harrenhal se trouvait à l'état de ruine.

Lysara frissonna alors qu'ils s'approchaient davantage des lieux ; il émanait de ces tours noircies et à moitié écroulées une aura qui la fascinait autant qu'elle la terrifiait.

- C'est si sombre, murmura Lyanna à l'adresse de son père.

- Il n'en fut pas toujours ainsi, lui expliqua Lord Rickard. Aujourd'hui, la pierre est noire, parce qu'elle a subit les assauts des dragons, mais auparavant le château était l'opulence et la magnificence mêmes. Il s'agissait de la plus grande forteresse jamais construite ! Les Fer-nés pensaient avec cela asseoir leur emprise sur le continent, mais le dragon les fit rôtir dans leurs propres murs. Après cela, de nombreuses maisons se succédèrent à Harrenhal, mais ses occupants, tous autant qu'ils furent, ne purent entretenir qu'une partie du château, tant ce dernier était immense, et les lignées qui y vécurent disparurent les unes après les autres. Cela valut à la forteresse la réputation d'être maudite et de nombreuses histoires, toutes plus étranges et effrayantes les unes que les autres, se mirent à circuler...

- Des racontars destinés à effrayer les bonnes femmes, renifla Robert.

Lysara lui aurait volontiers mis son poing dans la figure, mais ce n'était sans doute pas la chose la plus maligne à faire, aussi se retint-elle. Néanmoins, plus elle le connaissait, plus son mépris envers le jeune homme grandissait. S'il était robuste et courageux, il n'en était que plus imbu de lui même et suffisant. Il ne se privait d'ailleurs pas de s'immiscer dans les conversations de chacun, ce qui avait le don d'exaspérer la jeune femme au plus haut point. Malgré tout, elle tentait de n'en laisser rien paraître.

- Quelles histoires ? Demanda-t-elle à Lord Rickard, avide de connaissance et de divertissement après les semaines qu'ils avaient passées à chevaucher.

- On raconte, lui répondit Jon Arryn, qui s'était joint à eux au cours de leur chevauchée, que Lady Danelle Lothston envoyait une chauve-souris géante pour kidnapper des enfants, les cuisiner et les manger. On dit aussi que les fantômes encore en feu d'Harren et de ses fils hantent la nuit la forteresse, ou encore que des serviteurs qui se couchent après une dure journée de travail sont retrouvés le lendemain en cendres.

Lysara remercia le vieil homme et en profita pour l'observer à la dérobée. Il ne les avait rejoints que très tardivement, aussi n'avait-elle pas vraiment eu le temps d'apprendre à le connaître. Il était large d'épaules, mais son âge avancé le faisait paraître chétif et ses cheveux ainsi que sa barbe était déjà blancs. Ses yeux en revanche, d'un bleu éclatant, exprimaient la vitalité, l'intelligence et la bonté, et rien dans son comportement ne les avait démentis pour l'instant. Il semblait être un homme tout à fait charmant et instruit – contrairement, au grand dam de Lysara, d'un de ses disciples.

- Toutefois, continua le vieil homme, Lord Whent est un homme riche et puissant, aussi peut-être sera-t-il celui qui rendra à Harrenhal sa grandeur d'antan.

- Quoiqu'il en soit, ajouta Lord Rickard pour clore la conversation, et malgré les nombreux bâtiments à l'abandon, le château est suffisamment grand pour nous loger tous, et ce tournoi promet d'être celui du siècle, mes enfants.

Là dessus, il éperonna sa monture, et tous adoptèrent le petit trot, ravis de chevaucher dans l'aube naissante, persuadés de participer à l'écriture de l'histoire.


Ils arrivèrent finalement à Harrenhal en milieu de matinée et furent chaleureusement accueillis par leurs hôtes en personne, Lord Walter Whent, son épouse Shella Whent, leurs quatre fils et leur fille, en l'honneur de laquelle était organisé le tournoi.

Tout le temps que durèrent les présentations et les échanges de civilités, Lysara garda le silence, ne prenant la parole que si on l'invitait à le faire, en restant aux banalités d'usage. Elle avait l'impression qu'elle venait de poser le pied sur un nid de couleuvres, à voir la façon dont la fille Whent dévisageait Brandon et la manière qu'avait la mère de scruter Lyanna, et de toute évidence elle n'était pas à sa place dans ce monde de faux-semblants. Les hommes du Nord ne font pas long feu dans le Sud, disait-on; le vent froid et la neige en faisaient des hommes francs, droits, honorables, et le Sud des lions et des vipères ne leur seyait guère.

Elle put respirer sans crainte une fois arrivée dans les appartements qui leurs avaient été attribués. Elle devait le reconnaître, les Whent ne s'étaient pas montrés avares et savaient recevoir. Chacun d'entre eux avait eu droit à une chambre pourvue d'un domestique ; les pièces s'avéraient spacieuses et chaleureuses, et sitôt entrée dans la sienne, Lysara s'affala sur le lit moelleux et recouvert de chaudes couvertures. Sa chambre se trouvait être la voisine de celle de Lyanna, et la jeune femme fut sensible à cette attention. Néanmoins, elle ne resta pas longtemps à se prélasser, puisque, après un déjeuner frugal, l'ensemble du clan des Stark fut conduit à la tente qui allait être la leur pendant toute la durée du tournoi.

L'après-midi était déjà bien entamée lorsque Lysara et Lyanna sortirent de la tente qu'on leur avait attribuée. Brandon, Eddard, Benjen et Robert, ainsi que nombre de leurs amis, s'y trouvaient toujours et discutaient depuis un long moment du déroulé du tournoi. Lorsqu'elles leur avaient faussé compagnie, les jeunes hommes étaient en train d'examiner leurs armes, sous le regard vigilant de Lord Stark. Occupé à soupeser l'épée de tournoi de Brandon, il avait simplement demandé aux jeunes filles d'être rentrées tôt, de façon à avoir le temps de se préparer pour la cérémonie d'ouverture des festivités qui aurait lieu le soir même. Occupé, oui, aussi ne vit-il pas qu'elles avaient subtilisé deux épées de tournoi qui se trouvaient dans la tente, et il eut à peine le temps de leur jeter un coup d'œil que les Nordiennes avaient déjà détalé.

Savourant leur liberté retrouvée, les jeunes filles se mirent à courir allégrement entre les tentes, sous les regards ébahis des quelques écuyers dont elles croisèrent la route. Heureusement, leur tente était suffisamment excentrée pour que les louves trouvent rapidement le couvert des bois. L'herbe était d'un vert tendre, tout comme l'étaient les frondaisons qui protégeaient les jeunes filles du soleil qui frappait les riches terres du Conflans. L'air était doux, et l'hiver semblait bel et bien prendre fin. Si Lyanna et Lysara aimaient le Nord de toutes leurs forces et s'épanouissaient comme personne sous la bise glacée et la neige, elles devaient toutefois convenir que ce répit était plus que bienvenu après le rude hiver qu'elles avaient affronté à Winterfell. Elles s'émerveillaient de voir des bourgeons garnir les branches de la plupart des arbres de la forêt clairsemée et les premières fleurs percer le tapis herbeux et mousseux. C'était quelque chose qu'il ne leur était pas donné de voir très souvent.

Elles s'avancèrent plus avant dans les bois, tenant toujours leurs épées de tournoi, et bientôt elles aperçurent les rivages du lac de l'Œil-dieu, lequel abritait l'Île-aux-Faces. C'était sur cette île, qu'on disait couverte de barrals millénaires, qu'avait été prononcé le pacte scellant la paix entre les enfants de la forêt et les Premiers Hommes, leurs ancêtres, après des siècles de conflit.

C'est sur cette côte, sous le regard des Anciens Dieux, autant les leurs que ceux des Enfants, que les jeunes filles commencèrent à s'entraîner, munies de leurs armes factices.

- Qui vais-je être aujourd'hui ? S'interrogea Lyanna sur un ton badin alors qu'elle croisait le fer avec son amie.

- La perdante ? Suggéra Lysara avec malice.

- Je sais ! Visenya Targaryen, répliqua-t-elle avec force, sœur aînée d'Aegon le conquérant, reine des Sept Couronnes.

- Très bien, dans ce cas je serai Nyméria, reine des Rhoynar et princesse de Dorne...

- Une princesse contre une reine-dragon ? Dois-je te rappeler que je montre Vhagar et manie Noir Sœur ?

- Et dois-je te rappeler que Dorne n'a jamais été conquise par les dragons ?

Les jeunes filles furent soudain interrompues dans leur joute, tant physique que verbale, par des cris étouffés, qui semblaient provenir du bois. Intriguées, tenant toujours leurs épées à la main, elles se dirigèrent vers la source des hurlements.

Après plusieurs minutes de marche, les jeunes filles arrivèrent à l'orée d'une clairière, et ce qu'elles y virent les révolta. Trois écuyers, dont Lysara ne connaissait les blasons que de vue, rouaient de coups un jeune homme, recroquevillé sur le sol. Il tentait tant bien que mal de se protéger, mais ses bras et ses jambes, maigres, ne lui étaient d'aucun secours.

- Alors, qu'est-ce qu'ça vient faire dans un tournoi, un bouffeur de grenouilles pareil ? Demanda l'un des trois garçons, d'un ton méprisant, déclenchant l'hilarité de ses comparses.

- Pitié, je ne suis qu'un paludier, je...

- Eh ben retourne chez toi, le paludier ! Vous autres, tout c'que vous savez faire, c'est vous-y planquer dans vos marais puants...

- Paraîtrait même que ça s'change en grenouilles ces choses-là...

C'en était trop pour les deux Nordiennes, elles n'en toléreraient pas davantage.

- C'est l'homme de mon père que vous frappez, s'écria Lyanna d'une voix puissante en s'avançant dans la clairière, épée au poing.

Lysara la suivait de près. Les trois écuyers ne lui faisaient pas peur ; seuls les pleutres osaient s'attaquer à un homme sans défense, et les pleutres ne faisaient pas long feu dans le monde des loups.

Lorsqu'ils les virent, les jeunes hommes éclatèrent de rire et les montrèrent du doigt.

- Des bonnes femmes, vous y croyez vous ?

- Alors, t'as besoin de deux petites filles pour te défendre, mangeur de grenouilles ?

- Les petites filles vont vous rosser si fort que c'est vous qui finirez par servir de pitance aux grenouilles, gronda Lysara.

Elle tenait fermement son épée de tournoi entre ses deux mains et était prête à bondir à tout moment sur sa proie. Lyanna se tenait dans la même position, et si les jeunes filles étaient pareilles à deux louves terrifiantes, les écuyers continuaient de rire. Les imbéciles.

Dans un mouvement coordonné, elles s'avancèrent vers les insolents et, comme un seul homme, assénèrent de grands coups aux trois garçons. Les épées étaient peu tranchantes, elles étaient faites pour le tournoi, pourtant le sang ne tarda pas à gicler de l'épaule d'un des écuyers, et, surpris par l'attaque, les autres n'eurent pas la présence d'esprit de répliquer. Sentant que leur chance avait tourné, ils détalèrent sans demander leur reste.

Aussitôt, les jeunes filles se précipitèrent pour aider le jeune homme toujours à terre. Le pauvre faisait peine à voir, tant il était couvert de sang et d'ecchymoses, cependant il se releva avec l'aide de Lyanna et offrit à ses sauveuses un sourire timide.

- Mesdemoiselles, je ne sais comment vous remercier, je... je suis Howland Reed, de Griseaux, et je vous dois une fière chandelle.

- Je suis Lyanna Stark, et voici Lysara Woods, mais qu'avez vous donc bien pu faire à ces écuyers pour provoquer leur ire ? Le questionna la jeune Stark, trop avide de réponses pour s'attarder sur les civilités d'usage.

- Ma foi, Lady Lyanna, il semblerait que j'aie simplement eu le malheur de croiser leur chemin. Nous autres, paludiers, nous sommes réputés non-violents, et jamais je n'aurais eu l'audace de les provoquer...

- Ils risquent de revenir, chuchota Lysara, soucieuse, interrompant Howland Reed dans son explication.

La jeune fille ne se faisait pas d'illusions ; elles n'avaient triomphé des trois jeunes hommes que grâce à la surprise et à la chance, mais si ceux-ci revenaient, véritablement armés cette fois-ci, l'issue du combat pourrait être tout autre.

- Tu as raison, répondit Lyanna d'une voix décidée, nous ne pouvons rester ici.

Déjà, il semblait aux jeunes filles que des bruits de pas et des murmures se faisaient entendre non loin de la clairière.

- Lysara, court prévenir mes frères. Tu es plus rapide que moi, et pendant ce temps, je vais épauler Lord Reed et l'amener dans notre tente. Retrouve nous avec les garçons en chemin.

La Nordienne acquiesça d'un signe de tête rapide et, sans plus attendre, s'élança entre les arbres.

Lysara courait aussi vite que sa robe le lui permettait. Elle était sortie de la forêt et commençait à slalomer entre les tentes lorsqu'il lui sembla entendre derrière elle des grognements et des ahanements ; deux hommes semblaient la poursuivre, et elle se doutait que ce devaient être deux des écuyers auxquels Lyanna et elle avaient administré une raclée. Leurs bottes claquaient sur le sol dans un bruit sourd, et à son grand désespoir, ce bruit semblait se rapprocher de plus en plus d'elle.

Ils allaient bientôt la rattraper si elle continuait à ce rythme, mais elle ne pouvait le permettre. Son honneur, d'abord, lui interdisait d'abandonner, d'être battue par des lâches, et ensuite, il fallait à tout prix qu'elle trouve Bran, Ned et Ben, comme le lui avait demandé Lya. Une fois en leur compagnie, les jeunes filles et le petit paludier ne risqueraient absolument plus rien.

Alors qu'elle approchait de sa tente, la jeune fille se retourna. Elle n'entendait plus de bruits de cavalcade acharnée dans son dos, aussi voulut-elle regarder si ses assaillants avaient fini par abandonner la poursuite. Son erreur fut de continuer à courir alors qu'elle ne regardait plus où se posaient ses pieds ni où ils la menaient, et très vite, Lysara fut arrêtée dans sa course.

Le choc fut brutal, mais pas aussi violent que si la jeune femme était entrée dans un mur ou dans un des piquets de bois qui maintenaient les tentes de tournoi debout. La Nordienne en déduisit donc qu'elle avait dû rentrer dans quelqu'un, plutôt que dans quelque chose, et son intuition se confirma lorsque des bras l'empêchèrent de basculer en arrière. L'impact l'avait étourdie, suffisamment pour brouiller sa vision, et la première chose qu'elle vit en reprenant ses esprits fut un dragon tricéphale ciselé sur le plastron d'une armure. L'emblème Targaryen. Aussitôt, elle s'écarta de celui qu'elle avait bousculée et qui l'avait retenue ; dans quelle pagaille s'était-elle encore fourrée ? Avec la chance qu'elle avait, elle avait dû rentrer dans quelque prince Targaryen... Or, on le disait dans tout le royaume, lorsqu'un Targaryen naissait, les dieux lançaient une pièce en l'air, et jouaient à pile ou face, pour savoir s'il serait atteint de folie ou de génie.

- Êtes-vous blessée, mademoiselle ? Demanda l'homme d'une voix grave et rauque.

Entendant un soupçon d'inquiétude dans le timbre de sa voix, Lysara se risqua à le regarder, et fut immédiatement rassurée. Point de chevelure argentée ou d'yeux mauves, l'homme qui se trouvait devant elle avait des cheveux bruns et coupés très courts, et ses yeux étaient d'un bleu profond ; si profond qu'elle s'y perdit un temps, oubliant de répondre à son interrogation.

- Veuillez me... me... Pardonnez-moi, finit-elle par articuler, ajoutant d'une voix peu assurée : euh, ser...

Il était sans doute chevalier, à en juger par son armure et par le pommeau d'épée qu'elle voyait dépasser au dessus de son épaule droite ; un beau pommeau ouvragé, avec ce qui semblait être un soleil gravé dans le métal, remarqua-t-elle d'ailleurs.

Se rappelant pourquoi elle courait quelques instants plus tôt et les raisons qui l'avaient fait se heurter à l'homme qui lui tenait toujours le bras, sans doute par peur qu'elle s'écroule, Lysara se dégagea de son emprise et repartit en courant en direction de la tente des Stark. Elle allait sans doute passer pour une idiote, doublée d'une folle, mais peu lui importait ; il était plus que vraisemblable qu'elle ne reverrait plus jamais le chevalier, et surtout, Lyanna comptait sur elle.

Lorsqu'elle parvint jusqu'à la guérite que l'on avait mise à leur disposition, la jeune louve fut soulagée de n'y trouver que Brandon, Eddard et Benjen. Elle n'aurait pas eu la force d'expliquer à Lord Baratheon pourquoi elle était transpirante et haletante, ni pourquoi elle tenait encore une épée de tournoi dans sa main. À sa vue, les trois garçons comprirent qu'elle et leur sœur avaient encore dû se mettre dans le pétrin, et qu'ils allaient devoir les en tirer.

- Que s'est-il passé Lysara ? Lui demanda Ned, le plus calme des trois.

- Trois écuyers... et, avec Lya... le paludier... s'est battues, mais pas partis, et... blessé...

- Qui est blessé ? Lui demanda Bran d'un ton impatient, tentant de déchiffrer les bribes de mots que la jeune femme débitait d'un ton haché, toute essoufflée qu'elle était par sa course.

- Le paludier... Lyanna le ramène à la tente, mais... veut que vous alliez à leur rencontre...

- Et où sont-ils ?

- Bois... dans les bois, ceux qui bordent le lac, vers le sud.

Aussitôt, les aînés quittèrent la tente au pas de course, déterminés à retrouver leur petite sœur avant qu'il ne lui arrive quoi que ce soit ; Ben, lui, resta avec Lysara pour s'assurer qu'elle allait bien.

Les garçons ne furent pas longs à revenir ; Lyanna les précédait, et tous deux soutenaient Howland Reed, qui avait l'air très mal en point. Du sang suintait de ses blessures et il semblait s'être à moitié évanoui. Il était si chétif, songea Lysara, qu'on aurait pu le prendre pour un enfant, alors qu'il devait avoir plus ou moins le même âge que Ned.

À la plus grande surprise de la fratrie Stark, ce fut Benjen qui prit les devants ; il installa le Lord de Griseaux le plus confortablement possible sur un siège et entreprit d'examiner ses blessures. Benjen avait toujours été, aux yeux de Lysara, le plus altruiste des trois frères. Bien sûr, Ned et Bran auraient aidé aussi le paludier, mais Ben faisait toujours preuve d'une certaine abnégation de soi qui impressionnait la jeune fille.

- Vous ne vous en sortez pas trop mal, souffla-t-il. Ce ne sont que des ecchymoses ou des plaies bénignes. Dans quelques semaines, plus rien n'y paraîtra, affirma-t-il en commençant à panser et soigner les meurtrissures qui zébraient le corps du jeune homme, aidé en cela par Brandon – lequel avait une certaine expérience des combats et des coups.

Pendant ce temps, Lyanna et Lysara racontèrent en détail ce qui leur était arrivé. Elles omirent cependant de dire qu'elles étaient en train de s'entraîner lorsqu'elles avaient entendu les cris. Alors qu'elles expliquaient aux garçons comment elles avaient fait fuir les écuyers, Howland Reed prit la parole :

- Sans vos jeunes sœurs, je ne sais pas ce qu'il serait advenu de moi, affirma-t-il, et Lysara rosit rien qu'en l'entendant l'appeler leur 'sœur'. Vous avez bien du sang de loup, mesdemoiselles !

- Bien sûr, répliqua Brandon, qui n'était pas peu fier de la prouesse de ses cadettes. Ce sont des Stark de Winterfell !

Lysara aurait voulu sauter au cou du garçon, mais elle se retint. Ce que Bran venait de dire la touchait au plus profond d'elle-même. Ils l'avaient acceptée, elle était devenue un membre à part entière de leur famille, et, oui, elle était en quelque sorte devenue une Stark. C'étaient eux qui l'avaient recueillie lorsqu'elle n'avait personne, eux qui l'avaient nourrie, élevée, lui avaient inculqué les valeurs propres à leur maison. Elle connaissait les moindres recoins de Winterfell, tout autant que n'importe lequel des enfants de Lord Rickard, et jamais elle n'avait été traitée différemment.

Si quelques semaines auparavant elle doutait encore de la réaction de Ned quant à sa présence, désormais elle savait qu'ils étaient sa famille, adoptive, certes, et le seraient toujours.

Après avoir aidé du mieux qu'ils le pouvaient le petit paludier, les jeunes gens s'étaient redirigés vers leurs appartements afin de se préparer pour la cérémonie d'ouverture du tournoi, non sans avoir fait promettre à Howland Reed de venir festoyer à leur propre table le soir même.


La grande salle était de dimensions aussi monstrueuses que le reste du château ; elle était si vaste que tous l'appelaient la Salle aux cent cheminées, et Lysara avait beau regarder en l'air, les énormes colonnes qui soutenaient la voûte semblaient n'avoir pas de fin. De gigantesques tentures avaient été suspendues aux murs de la salle, représentant là des faits héroïques dignes d'être chantés, là le blason de quelque maison, sans doute dans une tentative de camoufler la pierre noircie par les flammes de Balerion, Meraxes et Vhagar.

Plus le clan Stark progressait dans la grande salle, menés par quelques pages mandés par Lord Whent, plus les regards s'attardaient sur eux, et plus les chuchotements se multipliaient. Lysara avait horreur d'être le centre de l'attention des cancans et des ragots, et bien qu'elle sût que personne ne s'intéresserait à elle en raison de son bas lignage, elle ne put s'empêcher d'éprouver un profond malaise. Il faisait dans la pièce une chaleur du diable, et la jeune fille songea que le vent du Nord lui manquait ; d'autre part, sa robe rendait sa démarche malaisée. Si celle-ci était plutôt agréable à porter, cependant elle moulait trop le corps de la jeune femme pour qu'elle puisse se sentir à l'aise, et elle regrettait amèrement ses braies de cuir. Le vêtement était des plus seyants toutefois ; il s'agissait d'une robe tombante de velours bleu, simplement taillée à la mode nordienne. Le col, large et rehaussé de broderies d'argent, laissait à peine apercevoir le début des épaules de la jeune fille, le tissu épousait ensuite les cambrures de son buste et sculptait sa gorge d'une manière exquise, et enfin la robe tombait sur ses hanches, en rehaussant la courbe sans toutefois rien trop révéler, avec une ceinture d'argent qui se terminait à ses pieds. Les manches, quant à elles, étaient suffisamment évasées pour cacher le tremblement des mains de Lysara.

La jeune louve devait admettre, à son plus grand dam, que cette robe lui plaisait assez ; elle se sentait libre de ses mouvements, et savait que la couleur du tissu, les motifs d'argent et les chatoiements du velours mettaient en valeur ses yeux de glace. Elle devait reconnaître que Lyanna avait un goût très sûr en la matière, et cette dernière arborait d'ailleurs exactement la même robe que la sienne, à ceci près qu'elle était d'un rouge éclatant. Il s'agissait de celle qu'elle portait le jour où Robert avait demandé sa main à Lord Rickard, et il semblait approprié qu'elle la portât pour annoncer leurs fiançailles. Elle avait assorti à sa tenue une broche de diamants et d'or blanc offerte par Lord Baratheon et qui représentait une rose.

La table qu'on leur avait réservée se trouvait à seulement quelques pas de celle de la famille royale ; il s'agissait là d'un honneur insigne, mais Lysara aurait préféré se trouver tout au fond de la salle, dans un recoin sombre où elle n'aurait eu à être l'objet d'aucune attention. Lyanna se semblait pas dérangée par les regards que l'on portait sur elle ou les voix qui s'élevaient à son passage ; elle avait été élevée dans la perspective de paraître un jour à la Cour, et même si elle était mal à l'aise, du moins elle avait appris à ne rien en montrer. Lysara n'était pas aussi aguerrie.

Ils finirent tous par s'asseoir, et les babillages reprirent autour d'eux sans plus se soucier de la présence des loups. Pour son plus grand plaisir, Lysara était assise en face de Howland Reed. Elle n'avait pas vraiment eu le temps de discuter avec le jeune homme, et sa présence au tournoi, autant que sa famille et leurs terres, l'intriguait.

- Lord Reed, l'interpella-t-elle, dites-moi, quelles sont les raisons qui vous ont poussé à venir assister à ce tournoi ? Je veux dire... enfin, je ne voudrais pas vous offenser, mais habituellement, les habitants du Neck quittent rarement leur région...

- Il n'y a point là d'offense dans votre question, Lady Lysara, répondit-il d'une voix timide. Il se trouve que ma présence au tournoi n'est qu'une pure coïncidence. Je revenais précisément de l'Île-aux-Faces sur laquelle j'avais passé le dernier hiver en compagnie des Hommes Verts lorsque je me rendis compte qu'Harrenhal était dans une effervescence peu commune. Curieux, j'ai décidé de rester...

- Les Hommes verts ? S'étonna la jeune fille. Vous les avez vus ?

- Oui je les ai rencontrés en effet. Ils sont très secrets, mais...

- Les hommes verts n'existent pas, trancha Brandon en s'immisçant dans leur conversation sans crier gare. Ce ne sont que des contes, ajouta-t-il, avant de s'écrier : Bon sang Lysara ! Ça fait mal !

La jeune fille venait de le frapper dans l'abdomen et lui jetait désormais un regard si noir que le garçon finit par éclater de rire ; elle pouvait être si imprévisible par moments, presque sauvage. Ils étaient en fait très semblables ; aussi têtus l'un que l'autre, on leur disait volontiers qu'ils avaient un sang de loup.

- Tu ne vas pas t'y mettre, le prévint la jeune femme, ne desserrant pas les dents. Je dois déjà supporter le ton imbu et méprisant de Robert Baratheon, je n'ai pas besoin qu'en plus tu...

Lysara n'acheva pas sa phrase ; la clameur qui auparavant animait la grande salle s'était faite murmure, et désormais une voix éraillée dominait toutes les autres. La jeune fille ne parvenait pas à entendre ce qu'elle disait, mais en tout cas les propos provoquèrent une certaine hilarité chez nombre de seigneurs. Les hommes du Nord, toutefois, restèrent de glace ; on n'entendit pas un Stark rire, ni même un Manderly, un Mormont, un Corbois ou encore un Dustin, leurs vassaux. Non, les hommes du Nord ne se gaussèrent pas de l'orateur mystérieux.

- C'est ça, riez donc ! Continuait la voix éraillée. Riez tout votre saoul messeigneurs, mais lorsque l'hiver sera sur nous, et que nous serons les seuls à se tenir entre vous et ce qu'il y a derrière le Mur...

Lysara comprit alors que c'était un frère juré de la Garde de Nuit qui parlait ; le pauvre bougre essayait sans doute de rallier quelque chevalier à sa cause, mais de toute évidence les seigneurs du sud ne le prenaient pas au sérieux. Beaucoup riaient à en perdre haleine, Robert Baratheon le premier, d'autres ne prêtaient aucune attention au frère noir, d'autres encore avaient un sourire narquois au lèvre, ou regardaient l'homme avec pitié.

Riez donc, pensait Lysara, mais que savez-vous de l'hiver ? Des hurlements des loups la nuit, des rapports inquiétants que les patrouilleurs ne manquent jamais de faire une fois l'hiver venu ? Des sauvageons, et de ce qui se trouve au delà du Mur ?

Lysara aurait voulu pouvoir tous les faire taire, leur faire ravaler leurs certitudes ; leur montrer ce qu'était un véritable hiver dans le Nord.

Finalement, alors que l'homme se tenait toujours seul, debout au milieu des convives, Lord Rickard Stark se leva à son tour, et les rires moururent subitement.

- Je serai honoré, dit-il de sa voix calme et puissance, que vous vous asseyiez et vous restauriez à ma table avant de reprendre la route, frère noir. Les Gardes noirs sont toujours les bienvenus à Winterfell.

- Merci, messire, répondit humblement l'homme en se glissant jusqu'à la table des Stark.

Le gaillard s'installa à côté du seigneur du Nord et, lorsque celui-ci s'enquit de la santé du Lord Commandant de la Garde, Lord Qorgyle, tous deux commencèrent à bavarder et les conversations reprirent autour d'eux. Quelques regards s'attardaient bien du côté des tables nordiennes, mais bien vite ils furent attirés par un tout autre spectacle ; le prince-dragon, Rhaegar Targaryen, venait d'entrer dans la grande salle, accompagné de son épouse la princesse Elia Martell de Dorne et des Whent.

Il était splendide, Lysara devait le reconnaître, avec ses longs cheveux d'argent et ses yeux violets. Son sourire était éclatant, mais son regard, quoique vif, était mélancolique. Splendide oui, il semblait être plus qu'un homme, et il l'était, à la vérité ; le sang qui coulait dans ses veines était le sang de l'antique Valyria, celui des dragons. Ce qui sembla le plus curieux à la jeune fille, c'était que le prince ne portait point d'épée à sa ceinture ; à la place, ses mains enserraient une harpe d'argent.

Ce prince-dragon était décidément surprenant, se dit-elle, avant de se retourner vers Howland Reed pour qu'il lui conte la suite de ses aventures sur l'Île-aux-faces.


Lysara commençait à sérieusement se lasser ; elle percevait d'ici le gros rire de Robert Baratheon, lequel riait à l'entente de quelque chanson paillarde, et cela l'irritait au plus haut point. Lyanna elle-même ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil circonspects à son promis. Son amie lui saisit la main, pour la réconforter, mais elle ne répondit pas à son étreinte et se contenta de lui adresser un sourire vague. Quelque chose n'allait pas. Ou plus, songea la jeune Woods, depuis que le prince avait chanté et joué de sa harpe. Ç'avait été, Lysara le regrettait bien assez, parmi les seuls moments dignes d'intérêt de la soirée. À peine Rhaegar avait-il esquissé les premières notes que tous dans la salle – même Lord Baratheon – s'étaient tus pour écouter sa chanson. Elle était par ailleurs d'une beauté et d'une tristesse infinies ; la jeune fille n'était pas la mieux placée pour juger de cela, mais elle avait arraché plusieurs larmes à la seule femme de la fratrie Stark. Lorsque le benjamin le lui avait fait remarquer et l'avait taquinée à ce propos, Lyanna lui avait versé sa coupe de vin sur la tête, provoquant l'hilarité de la tablée. Depuis, elle s'était murée dans un silence pesant, et Lysara ne savait que faire pour l'en sortir.

Alors qu'elle commençait à envisager de disparaître discrètement de la fête, ne serait-ce que pour aller inspirer une goulée d'air frais, les battants de la gigantesque porte d'entrée s'ouvrirent dans un claquement. Cette fois-ci, le silence se fit dans la salle entière ; plus personne n'osait ouvrir la bouche, constata-t-elle, et certains étaient si figés qu'ils semblaient craindre de respirer. Tendant le cou pour voir ce qui avait soudainement glacé l'atmosphère, la jeune fille ne vit qu'un vieillard entouré de chevaliers. Un vieillard au teint cireux, aux cheveux fillasses et gras, aux ongles longs et crochus, vêtu, semblait-il, de vieilles loques... Et pourtant sur sa tête se trouvait une couronne.

Lysara réalisa qu'elle avait sous les yeux Aerys II Targaryen, roi des Sept Couronnes et protecteur du Royaume, leur suzerain à tous, et cela l'effraya, car Aerys n'avait rien d'un roi. Bien sûr, et comme tout le monde dans cette salle, la jeune fille avait entendu des rumeurs. D'aucuns disaient que le roi avait sombré dans la folie, d'autres racontaient qu'il livrait au feu grégeois le moindre homme qui lui déplaisait, d'autres encore qu'il pouvait se changer en bête... Lysara savait qu'il n'était pas raisonnable de prêter foi aux rumeurs, mais force lui était de constater, au vu de l'état du roi, que certaines d'entre elles devaient être fondées.

Le roi avança donc, entouré de sa Garde royale, composée des plus fines lames du Royaume, jusqu'à la place d'honneur qui lui était réservée, sur une estrade, surplombant toutes les autres tables. Les blancs manteaux se postèrent devant leur roi, du moins six d'entre eux. Le septième, un jeune homme blond et séduisant, qui devait avoir environ le même âge que Lysara et Lyanna, s'agenouilla au contraire devant le roi, face à ceux qui deviendraient bientôt ses frères. Jaime Lannister, sut Lysara, et comment aurait-elle pu ne pas le savoir ? Enfant prodige, il avait été fait chevalier l'année précédente pour ses faits héroïques contre la Fraternité Bois-du-Roi par Ser Arthur Dayne lui-même, l'Épée du matin. Et à quinze ans, il devenait le plus jeune chevalier à être fait frère juré de la Garde royale.

Pendant qu'il prononçait solennellement ses veux, d'une voix ferme mais dans laquelle elle percevait une certaine émotion, la Nordienne laissa son regard vagabonder sur les six autres épées blanches. Ils étaient splendides, tous autant qu'ils étaient, avec leurs armures blanches et leurs longs manteaux immaculés, mais l'un d'entre eux en particulier attira son attention. Les cheveux bruns et courts, il ressemblait fortement à... non. Non, c'était impossible. Cela ne se pouvait. Elle n'avait décemment pas pu bousculer un Manteau blanc plus tôt dans la journée, et s'enfuir comme une démente alors même qu'il s'enquérait de son état. En l'observant plus attentivement cependant, le doute ne lui fut plus permis. La jeune fille avait envie de se cogner la tête contre la lourde table de chêne devant laquelle elle était assise, mais se contenta de mordre sa lèvre intérieure très fort et de se labourer les paumes avec ses propres ongles.

Quelle idiote ! Se morigéna-t-elle encore et encore, alors que le plus grand des chevaliers blancs revêtait le jeune Lannister d'un manteau semblable au sien. Gerold Hightower, le Taureau Blanc, se souvint-elle ; une légende vivante. Autour d'elle, tous s'étaient levés et acclamaient le tout nouveau Garde royal ; le roi lui-même semblait extatique, comme si les applaudissements et les félicitations lui étaient adressés. Lysara applaudit, pourtant elle était ailleurs et ne cessait de penser au mystérieux chevalier de la Garde. Il souriait en compagnie de ses frères, et, peut-être plus familièrement encore que les autres, posa sa main sur l'épaule de Jaime.

Assaillie d'un terrible doute quant à son identité, elle se pencha vers Brandon :

- Qui est l'homme aux cheveux bruns qui félicite Ser Jaime ? Lui chuchota-t-elle.

- Lequel ?

- Celui qui porte sa longue épée dans son dos, précisa-t-elle.

Pour toute réponse, Brandon éclata de rire, s'attirant des regards étonnés de la part du reste de la fratrie.

- Mais tais-toi donc, idiot, le rabroua la jeune louve.

Mais le jeune homme ne semblait pas décidé à s'arrêter en si bon chemin, et il lui fallut plusieurs bonnes minutes pour apaiser son hilarité. Lorsqu'il fut à nouveau en mesure de parler, des larmes perlaient dans le coin de ses yeux, à force d'avoir trop ri.

- Ah, Lysara, je vais finir par croire que tu cherches ma mort, s'exclama Bran.

- Je vais peut-être finir par la vouloir en effet, bougonna celle-ci. Vas-tu me dire qui est cet homme, oui ou non ?

- Oh, rien de plus que l'un des plus grands chevaliers des Sept Couronnes, un dont les exploits ont bercé ton enfance et dont tu n'as cessé de nous rebattre les oreilles depuis à peu près... hum, laisse-moi réfléchir... que tu as appris à parler.

Lysara avait un très mauvais pressentiment. Vraiment très mauvais, et cela se vérifia :

- Cet homme que tu vois là, chère petite sœur, c'est Ser Arthur Dayne, l'Épée du matin.

Cette soirée n'aurait pas pu être pire, songea la jeune fille naïvement. Elle avait passé toute la première partie des festivités à s'ennuyer à mourir et à souhaiter être ailleurs, et maintenant que la fête avait pris une tournure intéressante, elle se sentait plus honteuse que jamais et souhaitait, davantage encore qu'auparavant, être ailleurs. Winterfell lui manquait. Que n'aurait-elle pas donné en ce moment précis pour se trouver dans le Bois-aux-Loups, ou dans le Bois sacré, à s'entraîner à l'épée. Au milieu de cette cohorte d'inconnus, elle se sentait plus seule que jamais ; Lyanna avait été invitée à danser par Robert, Brandon se saoulait avec d'autres garçons qu'elle ne connaissait pas, Eddard avait disparu soudainement et Benjen et Howland Reed conversaient calmement. Elle aurait voulu leur raconter son expérience malheureuse, mais assurément ils se seraient gaussé d'elle et la jeune fille n'avait nul besoin de jeter du sel sur sa plaie encore à vif.

Presque naturellement, son regard retourna se poser sur le chevalier. Il ne se tenait plus devant le roi mais discutait maintenant avec le Prince Rhaegar, ce qui lui permit de le détailler impunément sans qu'il ne remarque rien, et de le fixer bien plus longtemps que la bienséance ne le lui permettait. Elle était trop loin de lui pour pouvoir plonger dans ses yeux bleus, mais de là où elle était elle put discerner le pommeau de son épée par dessus son épaule, celui là même qu'elle avait eu l'occasion de voir de près plus tôt dans la journée. Il ne pouvait s'agir que d'Aube, la célèbre épée de sa maison, forgée à partir d'une étoile tombée du ciel ; quel enfant dans les Sept Couronnes pouvait se targuer de n'avoir jamais voulu la posséder, ne serait-ce qu'un instant ? Lysara aurait tant aimé pouvoir admirer la blancheur laiteuse de sa lame, éprouver son équilibre parfait. Même Glace, la grande épée en acier valyrien des Stark, ne pouvait rivaliser avec Aube. Du moins le disait-on, et la jeune Nordienne songea avec tristesse qu'elle n'aurait peut-être jamais l'occasion de le découvrir.

Lorsqu'elle parvint enfin à détacher son regard de l'épée, dont elle ne voyait d'ailleurs – et à son plus grand dam – que le pommeau et la poignée, la jeune fille constata que le Prince Rhaegar avait disparu, et qu'Arthur Dayne la regardait maintenant avec curiosité.

Honteuse qu'il ait surpris son regard sur lui, Lysara se détourna vivement, avant de replonger effrontément son regard dans le sien. Après tout, qu'avait-elle à craindre ? Il était peu probable qu'elle ait un jour l'occasion de lui parler ou même de l'approcher, alors pourquoi craignait-elle son jugement ? D'autre part, il ne l'avait sans doute même pas reconnue ; peut-être avait-il même oublié leur rencontre intempestive. Qu'avait-elle à craindre finalement ? Rien, songea-t-elle, aussi continua-t-elle à le regarder fixement. Elle était une louve du Nord, et elle en avait assez d'être honteuse.

Forte de toutes ces résolutions, Lysara n'en détourna pas moins la première le regard, quelques instants plus tard. Le vin lui montait à la tête, elle ne savait plus ce qu'elle faisait ; elle ne savait même pas pourquoi elle avait posé le regard sur Ser Arthur Dayne en premier lieu. Et pourquoi s'être lancée dans ce duel de regards ? Mais pouvait-on vraiment appeler cela un duel ?

La tête sur le point d'exploser, la Nordienne se leva du banc sur lequel elle était assise et commença à déambuler dans la grande salle. Au centre de la pièce, devant l'estrade sur laquelle se tenaient la famille royale et leurs hôtes, nombre de danseurs évoluaient au rythme de la musique. Lyanna devait sûrement se trouver parmi eux, mais Lysara eut beau la chercher du regard, elle ne la trouva pas. Le roi aussi avait quitté les lieux, escorté par le Taureau blanc et un autre garde dont elle ne connaissait pas le nom, et Jaime Lannister et le Prince-dragon eux aussi avaient disparu.

Esseulée, la jeune fille s'intéressa de plus près aux tapisseries qui recouvraient les murs. Elle avait gardé sa coupe de vin en main et sirotait lentement le liquide sirupeux lorsqu'une voix l'interpella :

- Madame...

Elle se retourna derechef et se retrouva face à un homme qu'elle ne connaissait pas et n'avait jamais aperçu. Celui-ci n'était d'ailleurs pas très avenant ; il était assez imposant, certes, mais cela était davantage dû à son embonpoint qu'à quelque musculature, et ses jambes étaient petites et arquées, de sorte qu'elles semblaient disproportionnés par rapport à sa large poitrine et rendaient l'ensemble grotesque. Son visage n'était pas en peine non plus, constata la Nordienne ; il avait un nez épaté, des joues tombantes et des bajoues, et le haut de son crâne était déjà dépourvu de toute chevelure, bien qu'il n'eût pas encore quarante ans.

Ne souhaitant pas se montrer superficielle et le juger uniquement sur son apparence physique, Lysara s'efforça de lui répondre aimablement :

- Messire...

- Ser Boros Blount pour vous servir, répondit-il d'un ton doucereux qui ne plût pas du tout à la jeune femme.

Ce disant, il désigna le blason de sa maison, brodé en évidence sur son pourpoint, et le sang de la jeune fille se glaça. Deux porcs-épics noirs sur un champ vert, séparés par une barre rouge, c'était le blason que portait l'un des écuyers qui avaient malmené Howland Reed.

- Que puis-je pour vous, ser ? Lui demanda-t-elle d'une voix qui se voulait aimable mais dans lequel perçait toutefois une note d'impatience.

- M'accorder une danse, répondit-il avec un sourire qui répugna la jeune louve.

Elle détestait danser. Et de toute évidence, elle allait rapidement détester cet homme ; quel chevalier laisserait son écuyer rouer de coup un homme sans défense ?

Les dieux se montraient bien cyniques, songea-t-elle alors. Moins d'une heure auparavant, elle s'était dit que cette soirée ne pourrait pas être pire, et voilà qu'on venait de lui prouver le contraire.

- J'ai bien peur de devoir décliner votre invitation, ser, lui répondit-elle poliment. Je suis une bien piètre danseuse...

Elle lui disait là la pure vérité, pourtant le chevalier paru offensé de son refus.

- Ainsi donc vous ne voulez pas danser avec moi ? S'enquit-il d'une voix pincée, alors que son visage avait pris une teinte écarlate.

- Je ne sais pas danser, répondit-elle simplement, lassée de jouer son rôle de dame.

- Vous ne savez pas danser ? Se gaussa-t-il. Quel genre de dame ne sait pas danser ? Puis-je savoir votre nom ?

- Mon nom est Lysara Woods, je suis...

- Woods ? Dans quelle région de Westeros nomme-t-on les bâtardes ainsi, déjà ? Demanda-t-il d'un ton faussement innocent dans lequel perçait la méchanceté.

C'en fut trop pour la jeune fille ; elle ne laisserait pas impunément un inconnu insulter ainsi la famille qu'elle avait perdue et la tourner en ridicule. Elle était une louve, et l'impudent allait apprendre à ses dépens qu'il était mauvais de s'attaquer à plus fort que soi.

Absolument dépassée par la colère qui s'emparait d'elle, Lysara ne trouva pas de réponse plus adaptée à l'injure que venait de lui faire Boros Blount que la coupe de vin qu'elle lui jeta au visage.

Aussitôt, des rires fusèrent de plusieurs tablées à travers la grande salle. Bien sûr, il avait fallu que les Nordiens assistent à leur altercation, et de là où elle était, Lysara pouvait voir Bran, Ned et Benjen se tordre de rire sur le banc avec nombre de leurs vassaux ; Lord Rickard lui-même affichait un petit sourire. Robert Baratheon riait aussi, mais il était impossible de savoir pour quoi puisqu'il avait passé la soirée à cela, et du coin de l'œil, la jeune fille vit que les Dorniens n'étaient pas en reste.

Elle n'avait pas voulu humilier Boros Blount devant tout le monde, mais l'odieux personnage ne lui avait pas laissé le choix. Après tout, cette leçon lui servirait peut-être un jour, et la Nordienne dut admettre que les rires la grisaient.

- Vous osez m'insulter, grinça le chevalier entre ses dents.

- C'est déjà fait messire, lui répondit-elle d'un ton implacable.

- Vous vous en repentirez, je vous le promets, femme.

S'il y avait quelque chose en revanche qu'elle ne supportait et ne tolérait pas, c'était les menaces proférées par un parfait inconnu. Et que penser du « femme » ? Était-ce destiné à l'insulter ?

- Femme, vous pensez m'insulter ainsi, ser ? L'interpella-t-elle d'une voix forte alors que, honteux, il s'était déjà éloigné d'elle, avant de lui asséner le coup final : J'ai déjà châtié votre écuyer dans la journée, me faudra-t-il à présent châtier le chevalier ?

Les rires redoublèrent de plus belle et, plus rouge que jamais – bien qu'on ne sût pas si c'était de honte ou à cause du vin, ou des deux – Blount battit finalement en retraite. Peu à l'aise d'être l'objet des nombreux regards qui se posaient désormais sur elle seule, Lysara lissa nerveusement sa robe, ramassa sa coupe, et retourna sagement s'asseoir parmi les Stark.

Là, Brandon lui ébouriffa les cheveux et Benjen lui adressa un sourire admiratif. Même le timide Ned arborait un large sourire, amoindri néanmoins par ses paroles :

- Tu as eu de la chance que le roi n'ait pas été là, murmura-t-il. L'événement n'aurait peut-être pas été de son goût.

La jeune fille acquiesça ; il avait raison, elle s'était montrée imprudente en se donnant en spectacle de la sorte.

- J'espère ne pas vous avoir fait de tort, murmura-t-elle à l'intention de Lord Rickard.

- Ne t'en fais pas Lysara, ce n'étaient qu'une coupe de vin et quelques paroles bien pensées...

Rassurée, elle se surprit à apprécier simplement la compagnie des garçons et de leurs amis qui, depuis son coup d'éclat, prêtaient enfin attention à la jeune fille. Plus de roi fou pour l'inquiéter, de faux chevalier pour la tourmenter ou d'Épée du matin pour l'intriguer ; la seule ombre au tableau restait l'absence de Lyanna. Lorsqu'elle s'en enquit auprès de Bran, il lui dit que sa sœur s'était montrée fatiguée et avait décidé de retourner dans sa chambre pour dormir un peu. Cette réponse ne la satisfit pas ; Lyanna ne serait pas retournée dans sa chambre sans l'en avoir avertie ou sans lui avoir proposé de l'accompagner.

Prétextant à son tour une fatigue soudaine, elle prit congé des Nordiens et quitta les festivités, sans se rendre compte qu'elle était suivie.


La jeune femme apprécia la quiétude et la fraîcheur du hall ; la touffeur de la grande salle l'avait étourdie, et plus que tout elle aurait voulu sentir sur sa peau une bouffée de vent du Nord. Dans dix jours, se rassura-t-elle, ils reprendraient la route pour Winterfell et leurs vies reprendraient leur cours. Non, lui susurra cependant une petite voix en elle, cela ne durera pas ; bientôt, Lyanna devrait partir pour le Sud, et Lysara la suivrait.

Attristée par cette perspective, la jeune fille envisagea de passer par les écuries pour se réconforter auprès de Murmure, mais elle renonça ; elle n'avait pas envie de croiser les soudards qui ne manqueraient pas de se trouver dans la cour du château. Pressée de retrouver son amie, elle se précipita plutôt dans les escaliers et se mit à monter les marches quatre à quatre. Elle avait retroussé sa robe autant que possible, de manière à progresser plus vite ; ce n'était pas une tenue convenable, mais après tout, qui pouvait-elle bien croiser dans les couloirs à cette heure-ci ? La fête était loin d'être terminée, nombre d'invités se trouvaient encore dans la Salle aux cent cheminées.

Alors même qu'elle songeait qu'elle ne risquait pas de croiser quiconque, une main s'abattit violemment sur l'épaule de Lysara et la poussa brutalement contre le mur de pierre. Sonnée par le choc, la jeune fille sentit une main se plaquer sur sa bouche, et un souffle vineux s'écraser sur son visage, lui donnant des haut-le-cœur. D'abord aveuglée en raison du manque de luminosité, ses yeux finirent par s'habituer à l'obscurité ambiante et la jeune femme découvrit ainsi les traits grossiers de Boros Blount. Le chevalier avait posé sa main droite sur le mur, juste à côté de sa tête, et l'autre enserrait désormais son cou, la laissant tout de même respirer.

- Tu ris moins maintenant, hein fillette ? Tu es moins fière d'un coup, n'est-ce pas ?

Ses yeux étaient vitreux, remarqua la jeune Nordienne ; l'homme était fin saoul, comprit-elle, sinon jamais il n'aurait osé poser la main sur elle.

- Tu pensais pouvoir me tourner en ridicule et t'en sortir sans dommage ? Tu pensais qu'une petite catin en ton genre pouvait se gausser de moi, un chevalier ?

- À la vérité, je dois admettre que je m'étais trompée sur votre compte, ser, lui dit-elle d'une voix égale. Je vous pensais plus lâche que stupide.

Un éclair de rage traversa le regard du chevalier, mais il était trop tard, et Lysara avait déjà planté son poignard dans sa main. Aussitôt, l'homme poussa un glapissement et la libéra de sa poigne pour saisir sa main blessée. Le seul regret de la jeune fille était de n'avoir pu atteindre sa main d'épée ; celle-ci se trouvait sur sa gorge, il aurait été trop risqué d'y enfoncer une lame. Cependant, la vision du corps de Blount se tordant de douleur sur le sol, de la souffrance boursouflant davantage encore son visage adipeux suffit à contenter la louve, et elle tourna les talons, comme si rien ne s'était produit.

- Les Sept vous maudissent, grogna une dernière fois le chevalier.

Elle se retourna pour le regarder, le visage inexpressif :

- Les Sept peuvent me maudire autant qu'ils veulent, ser, ils ne sont pas mes dieux.


Arthur Dayne était intrigué ; à vrai dire, c'est cette mystérieuse jeune fille qui l'intriguait. D'abord, elle lui était rentrée dedans brutalement dans le cours de l'après-midi, paniquée et essoufflée, comme si elle tentait d'échapper à quelqu'un, une épée de tournoi à la main, et il n'avait pas réussi à lui arracher deux mots que déjà elle était repartie en courant. Il y avait eu le festin ensuite, qu'elle avait passé parmi les Stark, en compagnie des Nordiens, pourtant il n'avait jamais ouï dire que Lord Rickard avait une seconde fille. C'était pendant la cérémonie qu'avait eu lieu leur étrange échange de regard. Il était en train de converser avec son Prince lorsqu'il avait senti un regard sur lui ; quelle n'avait pas été sa surprise lorsqu'il avait reconnu la jeune femme de l'après-midi. D'abord, elle s'était détournée, comme une enfant prise en train de faire quelque chose d'interdit, et finalement s'était décidée à le fixer effrontément plusieurs minutes durant. Quoique l'échange eut été bref, le chevalier en était sorti retourné ; les yeux de cette femme-enfant étaient si pâles qu'ils lui avaient parus de glace. Ensuite avait eu lieu le premier affrontement avec Ser Boros Blount, qu'il ne connaissait que de réputation. Le chevalier passait pour être un homme stupide et cruel, quoique relativement bon combattant. Il s'était inquiété pour l'inconnue, lorsqu'il l'avait vue être interpellée par un tel homme, et avait finit par sourire avec les autres lorsqu'elle lui avait jeté son vin au visage ; et que penser de sa boutade finale ? Assurément, elle avait de l'esprit, et Arthur Dayne avait trouvé sa répartie d'une délicieuse acerbité, mais la question de l'écuyer l'avait taraudé. Aussi, lorsqu'il l'avait vue s'éclipser de la grande salle, le jeune homme avait été pris d'une féroce envie de la suivre, pourtant il avait dompté la tentation et avait décidé de rester près de la tablée royale ; quand bien même trois de ses frères étaient là, il répugnait à abandonner sa mission. Quand il s'était rendu compte, toutefois, que Boros Blount suivait la mystérieuse Nordienne, son sang n'avait fait qu'un tour et ses jambes l'avaient lancé malgré lui à sa poursuite. Arthur Dayne devait l'admettre, il avait craint pour la sécurité de la jeune fille ; il savait malheureusement ce qu'un homme saoul était capable de faire, et se méfiait d'autant plus d'un individu comme Blount. Pourtant, une fois de plus, elle avait outrepassé ses attentes. Lorsqu'il était arrivé dans le couloir, le chevalier la tenait déjà plaquée contre le mur, et il était sur le point d'intervenir quand elle avait sorti un petit poignard de la manche gauche de sa robe et l'avait planté avec assurance et force dans la main de son assaillant. Il était indubitable qu'elle avait une certaine connaissance du maniement des armes, et cela l'avait d'autant plus fasciné.

Arthur Dayne n'était pas le genre d'homme qui faisait passer ses désirs et ses pulsions avant tout le reste. Il était honorable et loyal ; il avait fait le don de soi lorsqu'il avait intégré la Garde royale. Il avait juré de ne jamais prendre d'épouse ni d'avoir d'enfant, et avait dédié à son suzerain et sa famille son épée, et sa vie. Et pourtant, ce soir, sa pensée n'appartenait qu'à la jeune femme inconnue, et il n'aspirait qu'à découvrir qui elle était.


Lysara regagna sa chambre sans aucun autre incident ; soupçonneuse, elle scruta les moindres recoins de la pièce, s'attendant à voir sortir de l'ombre quelque écuyer revanchard, mais fut soulagée de ne rien y trouver. Le tumulte et les excès de la fête n'étaient plus qu'un écho lointain pour la jeune femme et, une fois débarrassée de sa robe et étendue sur son lit, elle put enfin goûter au repos. La journée lui avait semblé interminable, et elle avait l'impression qu'une éternité s'était écoulée entre son arrivée à Harrenhal et ce soir. Lyanna et elle avaient défendu Howland Reed, puis elle avait rencontré Ser Arthur Dayne ; il y avait eu ensuite le festin, la présence du Roi, Boros Blount... La jeune femme était éreintée.

Elle n'aspirait plus qu'à une chose : se coucher et dormir pendant au moins deux jours. Pourtant, après quelques minutes de somnolence, n'y tenant plus, elle se releva, sortit discrètement de sa chambre, et se précipita dans celle de Lyanna, comme elle avait l'habitude de le faire à Winterfell.

La jeune fille ne dormait pas ; elle était assise sur le rebord de la fenêtre et contemplait les étoiles, songeuse. Elle n'eut même pas besoin de tourner la tête vers elle pour savoir que c'était Lysara qui venait d'entrer ; les jeunes filles se connaissaient depuis si longtemps qu'elles connaissaient par cœur la façon de se mouvoir de l'autre.

- Je savais que tu finirais par venir, finit par murmurer la jeune fille, un sourire aux lèvres.

Comme Lysara ne répondait pas, elle continua :

- J'ai rencontré le Prince ce soir.

Et moi Ser Arthur Dayne, voulut-elle confier à la jeune Stark ; pourtant elle se retint. Pouvait-elle décemment parler de rencontre ? Ils avaient seulement échangé trois mots, et par la suite quelques regards furtifs... Elle avait l'impression que quelque chose d'étrange et d'intime s'était passé entre eux, mais n'était-ce pas plutôt le fruit de son imagination ?

- Tu veux dire dans la grande salle avec tout le monde ou...

- Non, après, dehors.

Lyanna semblait dans tous ses états ; ses mains tremblaient et elle paraissait au bord des larmes.

- Qu'y a-t-il Lya ? Lui demanda son amie, alarmée par son état. Qu'a-t-il fait ?

- Oh, il n'a rien fait ! Enfin si, je veux dire... Nous avons simplement parlé, et il a été très charmant...

- Alors pourquoi es-tu si bouleversée ?

- Je... oh je vais te sembler stupide Lys, mais j'ai l'impression d'avoir trahi Robert en m'entretenant avec le Prince Rhaegar...

Se libérant enfin de ce qu'elle avait sur le cœur, la louve fondit en larmes et se précipita dans les bras ouverts de son amie de toujours.

- Là, là... tu n'as rien fait de mal, la réconforta celle-ci. Tu n'es pas encore mariée à Robert, vous n'êtes même pas encore officiellement fiancés ! Tu ne lui dois encore rien. Et puis après tout, tu n'as fait que parler avec le Prince...

Devant l'air coupable de Lyanna, Lysara comprit qu'il y avait dû y avoir plus qu'un bref échange de politesses, mais ne se laissa pas démonter pour autant :

- Souviens-toi que Lord Baratheon a déjà une bâtarde dans le Val, ce n'est pas un exemple de loyauté, affirma-t-elle, puis, comprenant sa bourde : Enfin, cela va sûrement changer... et...

Devant son embarras évident, Lyanna finit par rire, d'un rire léger et innocent, comme elle n'en avait pas eu depuis qu'on lui avait annoncé ses fiançailles. Elle avait fini par oublier le bonheur que c'était que de rire d'un rien ; heureusement, Lysara et sa fraîcheur n'étaient jamais bien loin.

- Je suis une calamité, se lamenta celle-ci. Je ne peux pas faire un pas sans bousculer quelqu'un, dire un mot sans blesser personne ou proférer une énormité... J'ai l'impression d'être en territoire ennemi ici Lya, que tous mes gestes sont scrutés et savamment étudiés...

- Enfin, tu exagères un peu, lui rétorqua son amie gentiment. Tu n'as encore rien fait de déplacé ici, n'est-ce pas ?

- Tu crois ça ? Tiens, plus tôt dans la journée, quand tu m'as chargée d'aller chercher tes frères, je courrais sans prendre garde ou j'allais et j'ai failli renverser Ser Arthur Dayne. Ce soir, au festin, j'ai lancé ma coupe de vin au visage de Ser Boros Blount, et plus tard dans un couloir, je lui ai planté mon poignard dans la main...

- Tu as quoi ? L'interrompit Lyanna, les yeux écarquillés.

- …et tout ça alors que nous ne sommes arrivées que ce matin, continua la jeune fille, imperturbable. Je ne donne pas cher de ma peau pour les dix jours à venir.

Un silence accueillit les révélations et les inquiétudes de la jeune Nordienne. Lyanna essayait de raisonner et cherchait des mots d'apaisement mais aucun ne lui venait, et Lysara quant à elle prenait conscience du désastre qu'avait été cette journée, alors même que le Tournoi n'avait pas véritablement commencé. Elle n'était plus à Winterfell, cernée par des hommes et des femmes qu'elle avait toujours connus et qui ne la voyaient qu'avec bienveillance. Elle était à Harrenhal, et avec elle étaient là Aerys le Fol, et nombre des meilleurs tueurs des Sept Couronnes ; elle avait posé le pied sur un nid de serpents, et contre leur venin, même le loup était vulnérable.

Ce fut finalement Lyanna qui brisa la glace :

- Mais qu'a donc pu faire Ser Boros Blount pour que tu... pour que tu lui fasses cela ?

- C'est un imbécile, doublé d'un pleutre et d'un couard. Il m'a invitée à danser... tu me connais, j'ai refusé, et le bougre s'est indigné et m'a insultée, alors je n'ai pas réfléchi et je lui ai jeté mon vin au visage. Ensuite, lorsque j'ai quitté la fête, il a voulu se venger en s'en prenant à moi dans un couloir désert, et je lui ai fait goûter au fer nordien...

- Tu as bien fait, répondit son amie d'un ton sans appel. Lâche comme il est, il n'osera jamais dire que c'est une femme qui l'a blessée et rien de fâcheux ne t'arrivera. Tu n'étais pas dans ton tort, ajouta-t-elle pour achever de rassurer la jeune Woods.

Celle-ci hocha la tête, soulagée, mais repris soudainement :

- D'ailleurs, tu ne vas pas me croire, mais le blason de ce Boros Blount est le même que celui d'un des trois écuyers. Deux porcs-épics noirs sur un champ vert, séparés par un bandeau rouge, je l'ai reconnu.

- C'est vrai ? Je peux dire avec certitude quant à moi que l'un d'eux était un Frey, il arborait les tours jumelles, mais le troisième, je n'en suis pas certaine... Je dirai que c'était un Foin...

- Tous trois vont concourir dans les joutes, non ?

- Il semblerait, répondit Lyanna d'un ton méfiant. Qu'as-tu donc en tête ?

- Je tiens peut-être, chuchota Lysara sur le ton de la confidence, notre moyen de venger Howland Reed...