[[ Loyauté ]]
« C'était pas un compliment, idiote ! »
« Hip... à la nourriture... »
« Ohé ! La bouteille ! »
Une voix s'éleva.
« A moi, à moi… je voudrais porter un toast… »
Dans la cohue des verres et de l'abondance démesurée de nourriture, les paroles de Jora se perdirent en fumée. La Family au grand complet festoyait, et la profusion d'alcool qui passait de main en main laissait présager une gueule de bois générale le lendemain.
« SILEEENNNCE ! Un toast ! » Hurla quelqu'un dans la tourmente, parvenant à attirer l'attention de quelques paires d'yeux ivres sur Jora, elle-même pas bien sûre de ses jambes.
Progressivement, les rires baissèrent d'intensité jusqu'à ce que l'officier de Trebol soit le centre de l'attention loucheuse.
« Je souhaiterai… hic !... que nous buvions tous en l'honneur du jeune maître… hic ! Et de la Family… hic… gloire à l'équipage (burp) de Don Quixote D-… »
SBOUARF !
« Rossinante ! »
Alors que la tirade atteignait l'apogée de sa ferveur, toutes les têtes se tournèrent vers la porte d'entrée devant laquelle Corazon venait de s'étaler dans un fracas monumental. Se relevant comme si de rien n'était sans remarquer la crème de marrons mêlée de chantilly dans son manteau de plumes, il contourna la table afin de prendre le siège vide aux côtés de son frère. Son arrivée remarquée avait relancé le brouhaha général.
Baby 5, se saisissant d'une bouteille au hasard, commença à remplir le verre du dernier assis, avant de voir la carafe arrachée de ses mains d'enfant.
« Idiote, Rossinante ne boit pas ! »
Ne prêtant pas l'oreille à la dispute qui éclatait entre la gamine et Lackey, Corazon ne semblait pas non plus pressé de manger. Accoudé à la table sans même toucher à sa cigarette qui se consumait sans qu'il la porte à ses lèvres, il ressassait les évènements des derniers jours.
Mentir faisait partie de son travail d'agent double, mais si on ne le dispensait pas d'explications détaillées grâce à son mutisme, Rossinante ne savait pas s'il aurait pu monter une version plausible des faits. Il n'arrivait même pas à croire à la naïveté de ses 'camarades'. Le fait même qu'il soit là, en train de partager un de ces grands repas fastueux typiques de la Family, était absurde. Sengoku ne l'avait pas contacté depuis, et il ne comptait pas le faire de lui-même. Le QG ne semblait pas pressé de lui faire parvenir un rapport quant aux évènements de Swallow, et lui-même préférait oublier. Pour ajouter à sa longue liste de préoccupations, Law avait été grièvement malade plusieurs jours durant sans qu'il ait la possibilité de se rendre à son chevet.
« …merci, Jora… »
Instantanément, le silence se fit, à la différence de la prise de parole de l'officier subalterne.
Doflamingo s'était levé, son habituel sourire fourbe aux lèvres.
« J'aimerais profiter de l'arrivée de mon cher frère pour souligner qu'il est le seul et l'unique responsable… »
Rossinante retint son souffle.
« …de l'obtention de l'Ope ope no mi par l'équipage… Fufufu… »
Des acclamations éclatèrent aux quatre coins du buffet, ponctuées de "hourras".
« Pour tous les membres de la Family, notre Rossinante devrait être un modèle… d'efficacité, de sang-froid, malgré sa maladresse… d'intelligence… »
« Ouais, vive Rossinante ! » Murmura une voix admirative dans l'assemblée.
« …et de loyauté. »
Tous portèrent leur verre à leur bouche en même temps que Doffy, à l'exception de Cora qui leva les yeux sur le lustre, agressé par la vive lumière qui traversait les cristaux.
Du coin de l'œil, il aperçut Doffy vider son verre d'une traite. Alors que même Pica grimaçait après une gorgée de cette eau-de-vie « faite maison » connue pour faire tourner la tête - voire l'âme - en un rien de temps, le Démon céleste fit la démonstration d'un magnifique cul-sec, sans sourciller.
Rossinante avait cherché la moindre once d'ironie ou de malveillance dans la voix de son frère : sans succès.
« Vive l'équipage ! Les Donquixote ! La Family ! Et à bas la Marine… ! »
Faisant un geste vers Rossinante pour lui dédier son second verre tandis que Diamante l'emplissait à rabord, Doflamingo reprit une dernière fois la parole avant de s'assoir.
« Et à bas les salauds de la Marine. »
Et en même temps que Doffy se réinstallait dans son siège en bout de table, les verres s'entrechoquèrent, accompagnés d'exclamations exaltées ou hoquetées tant bien que mal à travers la brume de l'ivresse qui commençait à prendre possession des esprits.
« ?! »
Rossinante n'avait pas écrit, mais l'expression de stupeur et d'abasourdissement sur son visage était assez éloquente.
— Un an. Ou deux, fufufu… Soyons sérieux, Rossinante, je ne sais pas combien de temps ça va durer. Ça n'est pas la première fois que tu diriges ce genre d'opérations, si ? Fit vivement Doflamingo, agacé. J'aurais bien envoyé quelqu'un d'autre, mais nous sommes sur tous les fronts en ce moment…
« Et Law ? »
— Law ?
Quand Rossinante leva les yeux sur Doflamingo, il se rendit compte que son frère l'observait, épiant sa réaction.
— Il mangera le fruit avant ton départ, quand il sera remis. Je n'ai pas envie que son corps ne supporte pas ce nouveau démon, il est encore trop faible…
Une goutte de sueur perla dans la nuque de Cora, mais il parvenait à garder contenance.
Doflamingo garda le silence quelques instants, mais ce bref moment de quiétude fut perturbé par le glapissement d'un escargophone rose vif.
— Raaah… Bon, reviens me voir tout à l'heure…
Toc, toc, toc.
Pas de réponse. Rossinante entra.
Pâle, étendu de tout son long sur le lit aussi blanc que son teint, Law respirait profondément, recroquevillé sur lui-même. Par instinct, et croyant que le môme somnolait, Corazon posa une main sur son front, avant de l'en arracher avec horreur. Law était purement incandescent. Une fièvre atroce le dévorait, et au vu de sa faiblesse, toute l'énergie de son organisme était occupée à maintenir cette température affolante — réaction immunitaire inutile qui ne faisait paradoxalement qu'aggraver son état.
Deux semaines. Deux semaines que Law était incapable de faire quoi que ce soit, à part se redresser une fois par jour pour avaler une infime quantité de nourriture, qu'il vomissait la plupart du temps volontairement, et fixer le plafond d'un air vaguement concerné par le monde l'entouranr.
Si on pensait qu'il dormait, qu'il récupérait simplement de son choc thermique à Swallow, c'était tout simplement parce qu'il n'avait plus la force d'exprimer sa douleur. Parler était devenu un effort surhumain ; grogner mettait en jeu des dizaines de muscles qui ne répondaient plus à l'appel de son cerveau. Quant à faire des répliques cyniques sur sa mort prochaine, rien qu'y penser lui mettait un pied dans l'au-delà.
Ainsi Law menait son semblant d'existence insupportable ; silencieux, immobile, seul avec une souffrance qui avait fini par devenir un état permanent de son être. S'il était conscient, il avait mal. C'était aussi simple que ça.
Il avait lutté, tout de même, comme lors des nombreuses crises semblables qu'il avait traversées au cours de sa vie d'enfant du Saturnisme. Mais passé un certain stade, la guérison n'est plus une question de volonté.
Alors Law avait commencé à se laisser glisser, sans même plus essayer de se convaincre qu'il ne souffrait pas, que ce n'était que passager, que son corps allait surmonter cette énième épreuve.
Se laisser glisser… Il ne pouvait plus faire grand-chose d'autre, au point où il en était…
« Silent »
— Law ! Law ! Ne t'endors pas !
Law ne parut pas l'entendre.
Il ne pouvait plus feindre. Depuis dix jours, Corazon essayait tant bien que mal de communiquer avec lui.
Law était conscient. Rossinante avait capté son regard, il en était persuadé. Ou était-ce une illusion fugace fomentée par sa propre imagination...?
— Law, je vais bientôt partir… il faut absolument que tu manges ça…
Dans la main de Corazon, le petit fruit à spirales attendait son heure, mais Law ne répondait pas.
— Tu as mangé quelque chose aujourd'hui ?
Law fit un mouvement imprécis qui ressemblait à un haussement d'épaules, le regard absent, plongé dans les méandres de la torture qu'il expérimentait chaque seconde qui se renouvelait.
Il voyait maintenant des paysages sur les murs de l'infirmerie. Ça ne ressemblait pas à grand-chose… des arbres déformés, de la neige bleue… du froid… et le traumatisme de son corps qui l'empêchait de s'évader...
— Law… Tu ne fais pas exprès de ne pas manger, n'est-ce pas ? Souffla Rossinante d'une voix blanche.
Comme s'il venait de reconnaître cette voix, Law tourna la tête, une expression de profonde incompréhension sur le visage. Fixant Corazon comme un inconnu, il parut essayer de se souvenir de sa question, longuement. Une grimace de douleur passa sur son visage, puis, un sourire tremblotant.
Ce n'était pas un des (très) rares sourires ironiques que le gamin réservait à ses piques cyniques. C'était un sourire naturel, doux, presque coupable, comme celui de quelqu'un qui se retient de pleurer pour ne pas attrister son petit frère.
Deux larmes brûlantes coulèrent comme de la lave sur la peau refroidie par l'angoisse de Corazon, et le sourire ténu s'évanouit du visage de Law, pour accueillir à nouveau cette figure mortifiée par la douleur.
Law ne pouvait pas parler, mais il lui avait déjà tout dit, alors que Corazon le laissait dans le village…
— Reste ici, tu seras en sécurité… je ne veux pas que tu te fatigues encore…
— Cora…
Rossinante se retourna, interloqué par ce surnom que le môme utilisait si rarement pour ne pas dire jamais.
— A quoi ça sert ? Tout ça…
— Comment ça, à quoi ça sert ? A te sauver, pardi !
Law demeurait circonspect.
— Et à quoi ça servirait ? Je n'ai pas envie de vivre.
Corazon se figea, sans se retourner. Les plumes de son manteau flottaient sous le vent glacial de Swallow.
— Ne dis pas de bêtises. C'est fini, Law, l'enfer…
Il inspira une bouffée. Ses poumons frissonnèrent.
— Tu fais ça pour moi ? Demanda soudain Law, quelque chose d'étrange dans la voix.
— Bien sûr que je fais ça pour toi, Law. Tu ne mérites pas de dire ce genre de choses. Attends-moi… je reviendrai avec ce fichu fruit. J'espère que Doffy ne te manquera pas… parce que nous ne le reverrons plus jamais.
Tandis qu'il s'éloignait vers le repaire où était planqué le fruit, une adrénaline sans nom emplissait le cœur de Rossinante.
« Je n'ai pas envie de vivre »
Tiens bon, Law… je sais que tu as déjà vu et vécu toutes les horreurs imaginables, mais je t'en prie, tiens bon… !
Alors tu te laisses mourir, Law ?
Tu y croyais vraiment, à tout ce que tu racontais dans ta haine contre les hommes ? Que tu étais une erreur, un poids mort, une aberration ? Que la meilleure chose était que tu disparaisses de ce monde corrompu, après y avoir causé la plus grande destruction possible ? C'est impossible, Law... tu mérites de vivre. De vivre.
Ce n'est pas facile… ça n'est jamais facile, mais pour toi encore moins…
Rossinante serra le fruit entre ses doigts, tout près de la bouche de Law.
C'est pour ça que je n'ai pas le droit de te laisser mourir… Sans au moins avoir essayé jusqu'au bout de réparer l'horreur que l'existence t'a réservée…
— Je t'en supplie Law… si je te laisse partir, j'aurais l'impression de t'avoir tué… !
Mais Law regardait placidement le plafond, l'air de dire : ce n'est pas grave, je te pardonne.
Non, c'était des conneries...!
— Trafalgar D. Water Law… ce n'est pas aujourd'hui que tu mourras…
Sans plus chercher à obtenir des réponses que le gamin ne pouvait fournir, Rossinante força manuellement le malade à croquer une bouchée du fruit maudit. Les mains enserrant la tête du môme, il le fit mâcher comme une poupée.
— Allez… encore un effort…
C'était fini. Law avait fini par avaler, bon gré mal gré.
En sortant de la chambre qui sentait le médicament et la fièvre, Rossinante se sentit à la fois libéré d'un poids et criminel comme jamais. Trop d'incertitudes demeuraient. Le temps que Law soit en mesure d'utiliser ses dons nouveaux, des mois, voire des années pouvaient passer… et lui serait loin.
Au moins, il n'avait pas mangé le fruit lui-même, mais... Tout serait tellement plus simple si la Marine n'avait pas merdé…
— Au revoir, Rossinante !
Le jeune homme fit un bref salut à Baby 5 qui s'agitait sur le port. L'effervescence des préparatifs avait laissé place à l'adrénaline du départ. L'appel du large, n'est-ce pas ?
Doflamingo n'était pas là, mais sans doute était-il informé en temps et en heure du déroulement de la matinée.
Songeur, le plumé s'accouda au rebord du navire donnant sur la mer. L'odeur salée des flots l'apaisait.
Alors il partait en exil, sous couvert de supervision des activités illégales de Doflamingo ? Cette mission… n'avait-elle pas été montée de toutes pièces pour l'éloigner du jeune maître ?
Se pouvait-il que ce soit un test de loyauté ?
Tiens bon, Law.
Mentir, feindre, écouter. Glaner les informations. S'il était un agent double particulièrement précieux pour les autorités, c'était grâce à sa proximité avec Doflamingo. Il ne voulait même pas penser à la réaction de Sengoku lorsqu'il annoncerait être séparé de son frère pour une durée indéterminée. De toute façon, contester, c'était déjà trahir, et le moindre soupçon pouvait être fatal sur le fil d'équilibriste qu'il parcourait.
Tomber, oui, mais au bon moment.
« Larguez les amarres ! »
Eh bien, il semble que j'en ai pour un bout de temps à renforcer la confiance de Doffy à l'autre bout du monde, se dit Rossinante avec amertume en regardant mélancoliquement la côte s'éloigner.
Malgré son allure rêveuse, sa volonté profonde était inébranlable.
Je reviens le plus vite possible, je le promets.
Il sourit douloureusement dans son for intérieur.
Loyal.
[ Voilà pour ce chapitre 2, merci de votre lecture ! Alors, pourquoi cet exil ? Paranoïa de Corazon ? Et comment Law supportera la maladie le temps de pouvoir s'en défaire ? Si tu es là, n'hésites pas à laisser un avis en review, c'est plus que vital à la poursuite d'une fiction... Samarlis, en attendant la suite :x:x ]
