Il ne s'était jamais considéré comme un sentimental, et encore moins comme un nostalgique. Malgré cela, Jack Morrison ne put retenir un soupir en posant son regard sur les ruines de ce qui avait été le quartier général d'Overwatch.
« Ground Zero », comme on avait fini par surnommer cette zone aux environs de Genève qui, des années après, n'avait toujours pas été réaffectée. Une vaste étendue plate, sur laquelle on avait fini par couler une chape de béton, entourée d'un haut grillage surmonté de barbelés. Tout ce qui restait d'une époque. D'un rêve. Déjà, des herbes folles proliféraient dans les fissures de de la dalle. Déjà, on devinait des traces de rouille sur les barrières.
Venir jusqu'ici n'avait pas été facile. Il avait fallu activer les bons contacts, retrouver au bout du fil des voix familières -quand elles acceptaient de prendre l'appel. Et toujours dans ces voix les mêmes accents : la surprise, puis le regret, et enfin la rancœur ou l'abandon. Ils n'avaient pas oublié ce qui avait causé la mort de l'organisation. Ils n'avaient pas oublié la faiblesse de leur commandant. De leur patron. De leur modèle.
Mais en fin de compte, l'un d'eux avait répondu présent. De mauvaise grâce, certes. Mais Johann avait accepté, en souvenir du bon vieux temps et, pour le citer, « des meilleures années de boulot de sa chienne de vie ». Il avait été technicien en microtechnologie de pointe pour Overwatch, et avait travaillé dans les labos du QG genevois, entretenant avec une méticulosité d'horloger suisse -ce qu'avaient été son père et son grand-père, par ailleurs- les équipements de haut vol des agents de terrain.
Il avait réussi à obtenir des visas de tourisme. Pour Jack, bien sûr, mais aussi pour Ana. Car depuis que leurs chemins s'étaient à nouveau croisés à Gizeh, la tireuse d'élite avait décidé de coller au train de son ancien officier supérieur. D'autant plus que Reyes avait été de la partie à ce moment-là, et que l'ex-leader de Blackwatch avait alors tenté de finir ce qu'il avait entrepris des années auparavant -et qui s'était fini par un match nul, pour ainsi dire, avec la destruction de la base genevoise. Ainsi, Ana Amari n'avait laissé à Jack d'autre choix que de lui faire à nouveau confiance pour surveiller ses arrières... et il éprouvait à cet égard des sentiments contradictoires.
Quand Johann les avait conduit à « Ground Zero », les deux anciens soldats étaient demeurés muets durant tout le trajet. Des années qu'ils ne s'étaient vus, et pourtant, ils s'étaient tout dit en quelques minutes là-bas, à Gizeh. Jack, bien que soulagé de savoir son amie de toujours en vie, lui en voulait de ne pas l'avoir contacté plus tôt et de l'avoir forcé à la traquer pour la recruter, comme un vulgaire mercenaire. Ana, de son côté, avait tout de suite très clairement exprimé son avis sur la guerre personnelle que semblait mener son ancien supérieur : une vendetta, avec pour but d'exposer la vérité derrière la trahison de Gabriel Reyes et l'effondrement d'Overwatch, n'était pas sa priorité, pas quand elle pouvait protéger des innocents et mettre des bâtons dans les roues de La Griffe sur le terrain sous le masque de « Shrike », l'identité qu'elle s'était créée. Si elle avait accepté de suivre son ancien frère d'armes, c'était uniquement car elle avait réalisé que La Griffe semblait impliquée dans le démembrement de l'organisation. Et parce qu'elle tenait toujours à lui. Mais cela, Jack n'était pas obligé de le savoir.
Ils avaient partagé quelques années de bonheur. Au temps de la grandeur. Lorsque le monde était en paix sous leur garde vigilante. Même s'il n'était pas le père de son enfant, Ana avait fait une place dans son cœur à cet homme, dont elle appréciait le sens de justice, la droiture et l'empathie. Leur liaison, bien que censément secrète en raison des règlements sur la fraternisation, était connue de leurs amis proches, qui la regardaient avec un certain attendrissement.
Hélas, la distance a commencé à s'installer après le soulèvement de King's Row. Sous pression de la part des gouvernements, des médias, de l'opinion publique, Jack s'était peu à peu éloigné de ses hommes -Ana y compris. Elle comprenait cela. Elle le lui avait pardonné il y a longtemps déjà. Ce qu'elle ne lui pardonnait pas, en revanche, c'était de ne pas avoir tenté de reprendre contact avec elle suite à sa prétendue « mort ». Exactement le même reproche qu'il lui avait fait à Gizeh. Tous deux avaient leurs raisons de se faire oublier, mais tous deux auraient souhaité avoir des nouvelles de l'autre. Raison de la gêne qui régnait à présent entre eux.
Et à présent, ils se trouvaient là, contemplant la chape de béton qui recouvrait les ruines de leur ancien quartier général. Et Jack maudissait intérieurement le génie qui avait eu la glorieuse idée de dresser une statue à sa mémoire juste à côté du site.
Cette figuration de lui-même, jeune et au garde-à-vous, prêt à sauver le monde, lui inspirait à la fois colère et dégoût. Il n'était plus un héros. Il doutait même de l'avoir jamais été.
« Cette statue te flatte un peu trop, tu ne trouves pas ? »
Il tourna la tête, avisant Ana qui contemplait le mémorial avec un sourire en coin.
« Oh, tu essaies de faire la conversation, maintenant ? » répondit-il, plus agressivement qu'il ne l'aurait voulu.
La tireuse d'élite le regarda avec dureté, son sourire s'effaçant instantanément.
« Non, Jack, j'essaie juste d'abattre le mur que tu tiens à mettre entre nous. »
C'en était trop. Il explosa :
« Moi, je mets des murs entre nous ? Rappelle-moi qui n'a pas décroché un mot de tout le vol, du Caire à Genève ? »
L'émotion qu'il perçut dans l'œil désormais unique de sa coéquipière le figea. Il connaissait ce regard. Elle ne l'arborait que quand quelque chose l'attristait profondément. Et il n'avait jamais pu rester en colère en le voyant.
« Jack... », murmura-t-elle. « Je pensais que tu me connaissais mieux que cela... Tu sais ce que j'ai dû laisser derrière moi en quittant l'Egypte... en quittant mon pays. »
L'ancien commandant déglutit, soudain très mal à l'aise. Il savait. Il ne le savait que trop bien. Si Ana Amari avait disparu des radars, c'était avant tout pour protéger ceux qui en avaient besoin depuis les ombres. Laisser ces gens derrière elle avait dû lui coûter terriblement, et une personne en particulier : Fareeha. Sa fille unique.
La tireuse d'élite, dont le visage reflétait à présent tout le poids des années passées à lutter seule, poursuivit, se détournant pour contempler la ville et le lac qui luisait en contrebas du site :
« Si je n'ai pas parlé durant tout ce temps, c'est parce que je réfléchissais. Parce que je me mettais en accord avec ma conscience. Parce que j'essayais de me convaincre d'avoir fait le bon choix en te suivant. Jack, sois honnête : as-tu réussi à fermer l'œil, la nuit qui a suivi ta décision de devenir le « Soldat 76 » ? »
A son tour, Jack détourna le regard. Il ne voulait pas la regarder. Il ne voulait pas regarder cette statue stupide de lui. Il ne voulait pas regarder la chape de béton sous laquelle étaient censés reposer son corps et celui de Gabriel. Aussi, il tourna son regard vers les montagnes, à l'opposé du lac.
Prenant une grande inspiration, il déclara :
« Non. Cette nuit-là, et de nombreuses autres par la suite, je n'ai pas trouvé le sommeil. Ma décision était prise, ma résolution inébranlable : mais ça n'a jamais empêché ma conscience de me tourmenter. Ça ne l'a jamais empêchée de me murmurer : « Et si tu te trompais ? Et s'il valait mieux pour le monde que Jack Morrison -ou le Soldat 76, ou peu importe le nom que tu te donneras-, que cet individu soit effectivement mort ce jour là ? » Je n'ai jamais cessé de me poser cette question, Ana : qu'est-ce que survivre allait m'apporter ? Même si j'arrivais à laver le nom d'Overwatch, est-ce que ça changerait ce qu'il s'est passé ? Le monde me pardonnerait-il King's Row ? Le monde pardonnerait-il Overwatch ? Le monde... »
La gorge nouée, le soldat s'étrangla sur sa dernière phrase. Relevant ses lunettes de soleil sur son front, il se retourna, décidé à la prononcer en regardant sa vieille amie. Et il vit que celle-ci s'était elle aussi retournée, lui faisant face. Et le fixait, prête à l'écouter.
« Le monde a-t-il encore besoin d'Overwatch, Ana ? »
Elle ne lui répondit pas. Pas tout de suite. Mais elle s'avança jusqu'à lui, et sans prévenir, lui asséna une immense claque qui fit voler ses lunettes à quelques pas de là. Et ensuite, elle le prit dans ses bras, le serrant contre elle de toutes ses forces.
« Jack, quand je t'ai vu devant moi, bien vivant, j'ai remercié tout ce que les cieux comptent de dieux. Ne penses plus jamais que le monde irait mieux sans toi. Plus jamais. Je t'en prie. (Sa voix tremblait, et avait un timbre que jamais Jack n'avait entendu.) Le monde n'a peut-être plus besoin d'Overwatch, mais il a plus que jamais besoin de héros. Et moi... (Sa voix semblait sur le point de se briser.) J'ai besoin de toi, Jack. »
Il ne sut que répondre. Mais il savait quoi faire. Il lui rendit son étreinte, passant ses bras autour des épaules d'Ana. Celles-ci, jadis solides et musclées, lui parurent alors frêles. Son visage enfoui dans les cheveux longs de la tireuse d'élite, il remarqua pour la première fois à quel point ceux-ci avaient blanchi. Comme les siens.
Ces dernières années avaient pris leur dû. Ils étaient de vieux soldats à présent. Trop vieux, peut-être. Mais ils étaient à nouveau une équipe, comme jadis. Il n'aurait pu souhaiter meilleure partenaire. Et une fois qu'ils auraient pris un peu de temps pour lécher leurs blessures respectives, ils seraient prêts à affronter tout ce que le monde pourrait leur envoyer.
Ensemble.
