- Voici donc le petit Scorpius, me murmura mon père. Arrange-toi pour être toujours meilleure que lui en classe, Rosie. Dieu merci, tu as hérité de l'intelligence de ta mère.
- Ron, pour l'amour du ciel, dit ma mère, n'essaye pas de les dresser l'un contre l'autre avant même qu'ils aient commencé l'école !
- Tu as raison, admit-il. Désolé. Ne sois quand même pas trop amie avec lui, Rosie. Grand-père Weasley ne te le pardonnerait jamais si tu épousais un Sang-pur.
Alors que je le rassurais, une petite voix résonna quelque part en moi et dès lors je savais que je ne pourrai rien y faire. Mes yeux se posèrent sur ce fameux Scorpius qui ressemblait incroyablement à son père. Ses cheveux étaient plus foncés et plus fournis mais il semblait vouloir l'imiter de toutes ses forces, répliquant chacune de ses mimiques, chacun de ses gestes. Je le regardais plus intensément, prise d'une foule d'émotions, des sentiments innocents, de petite fille. Mais je savais, je savais déjà tout. Oui, je savais que l'amour n'est qu'un sentiment abject qui vous rend dépendant de la personne aimée. Une incitation à la souffrance, une symphonie de pleurs. L'amour, vil et cruel, vous attrape et ne vous lâche plus. En te regardant, je l'avais compris. J'avais raison.
– SIX ANS PLUS TARD –
Coincée entre un Albus à moitié endormi et une Dominique rêveuse, je fixai mon regard sur le pare-brise. Une brume opaque s'était étendue sur la ville et estompait les couleurs rosées du ciel. En cette matinée de 1er septembre, je me répétais en boucle que cette année serait mon ultime année à Poudlard, et cette rentrée ma dernière. Louis sembla lire dans mes pensées :
- Profitez de votre dernière année, je n'arrive toujours pas à croire que le train repartira sans moi aujourd'hui, déclara t-il, les mains crispées sur le volant. – Grand-père Weasley l'avait poussé à passer son permis moldu, pendant l'été et lui et James avaient insisté pour nous conduire à la gare ce matin. –
- J'espère que vous n'allez pas trop vous ennuyer sans nous, ajouta James en se retournant vers Albus, Dominique et moi, sur la banquette arrière.
Al ricana et la voiture s'arrêta enfin devant King's Cross. Nous claquâmes les portières derrière nous tandis que James et Albus amenaient des charriots sur lesquels charger nos bagages et hiboux. Nous nous dirigeâmes entre les voies 9 et 10 après nous être assurés que personne ne regardait, nous nous élançâmes vers le mur qui séparait les deux voies. Le Poudlard Express était déjà là ainsi qu'un groupe de rouquins nous faisant signe : notre grande, très grande famille.
- Vous voilà enfin, les enfants, s'exclama notre grand-mère. Vite, montez !
Nous passâmes dans les bras de tous nos oncles, tantes, parents et cousins désormais trop âgés pour l'école de Sorcellerie. En quittant l'étreinte de ma mère, je m'emparai de mes sacs et de mon hibou pour m'installer dans le premier compartiment que je trouvai vide, bientôt rejointe par Dominique, Emily Thomas et Adele Johnson, des camarades de Gryffondor et accessoirement mes meilleures amies. Le train démarra enfin, suivi d'une conversation agitée où nous entreprîmes chacune notre tour de raconter nos vacances.
- Tu es préfète !, s'étonna Adele en pointant le petit badge sur ma robe.
- Evidemment, répliqua Dom, qui d'autre que notre miss-je-sais-tout ?
Je lui tirai la langue et la porte s'ouvrit sur Vincent Londubat et Albus. A la vue de ce dernier, Adele sauta sur ses pieds et le traina en dehors du compartiment. J'entendis Dominique souffler « ils ne perdent pas de temps » et je me levai à mon tour. Le couloir était calme et je déambulais, regardant autour de moi, à la recherche du compartiment des préfets. Je passai devant une cabine encore ouverte. Je crus reconnaître la voix de Gabriel Zabini, un Serpentard avec qui je partageais des cours d'Arithmancie mais lorsque je m'approchai, les portes claquèrent et j'aperçus un peu plus loin ce que j'étais venue chercher. Je m'engouffrai dans le compartiment et fus surprise d'y trouver Alexander Dubois, un élève de Serdaigle de septième année.
- Tu es préfète !, je souris en me rappelant les paroles d'Adele.
- Evidemment, qui d'autre que miss-je-sais-tout, répliquai-je en imitant Dom quelques minutes auparavant.
Alex me sourit et me fit part de la liste des préfets de chaque maison. Puis nous décidâmes de rejoindre nos amis respectifs.
- Où étais-tu ?, m'interrogea Dom alors que je fermai la porte derrière moi.
- Avec les autres préfets.
- Qui est l'autre préfet-en-chef ?, demanda t-elle soucieuse.
- Alex Dubois, répondis-je avec un sourire. Emily se retourna vers moi, soudainement très intéressée par la tournure des choses.
- Tu en as de la chance, dommage que tu aies raté le chariot de peu, m'informa t-elle, les mains débordantes de chocogrenouilles, patacitrouilles, fondants du chaudron et autres friandises et devant ma moue triste elle m'en proposa.
- On te connait trop bien Rosie, plaisanta Dom.
Vincent nous proposa de s'en aller pour que l'on puisse se changer et une fois vêtues de nos robes et uniformes, il réapparut en compagnie d'Adele et Al.
- Nous arrivons dans quelques minutes, précisai-je à l'adresse de ces derniers.
Le visage collé à la fenêtre, j'observais Poudlard qui se détachait petit à petit des collines et je frémissais d'impatience, loin de douter de la surprise que j'aurai ce soir-là. Loin de savoir qu'à quelques compartiments plus loin, tu étais là, assis à attendre l'arrêt complet du Poudlard Express. Le cheval de fer ralentissait. Son galop se fit plus doux, il passa au trot, puis au pas. Bientôt, je descendis les deux marches qui me séparaient du quai de Pré-au-Lard et marchai vers les carrosses qui nous amèneraient aux grilles du château, suivie de près par le reste de la troupe. Installées, Emily, Adele, Dom et moi dans l'un d'eux, Dom fixa l'endroit où se trouvaient les sombrals, invisibles pour nous toutes et déclara qu'elle aimerait pouvoir les voir, ce à quoi Emily répondit que si le prix à payer pour les rendre visibles à nos yeux était la mort d'un de nos proches, cela ne valait pas la peine. Et c'est sur ces sages paroles que nous nous retrouvâmes face au portail qui nous séparait de Poudlard. Les autres élèves affluaient à nos côtés et les portes s'ouvrirent en grand pour nous laisser passer. Il faisait froid, le vent fouettait notre visage et les nuages sombres annonçaient la pluie, pourtant mon corps était enveloppé dans une chaleur que je ne connaissais qu'en arrivant ici et qui ne me quittait que lorsque le Poudlard Express me ramenait vers Londres et je comprenais enfin la frustration de Louis, James, Fred et Roxanne et tous ceux pour lesquels Poudlard n'était qu'un souvenir.
- La Terre à Rose, je répète, la Terre à Rose, appela Al qui nous avait rattrapées, en secouant gentiment mes épaules. Tu comptes rester là toute la nuit où rejoindre le château pour qu'on puisse enfin manger ?
De ma main droite je tapai la sienne, posée sur mon épaule et c'est heureux et d'une démarche sautillante que nous empruntâmes le sentier qui nous menait à la grande porte du hall d'entrée. En tant que préfète je retrouvai un groupe de Premières-années que je guidai vers la Grande Salle où aurait lieu la répartition. Je les dévisageais alors qu'ils s'émerveillaient devant chaque tableau, chaque escalier mouvant. Leurs yeux brillaient et les vibrations de leurs voix traduisaient leur ébahissement devant toutes ces choses nouvelles. Je les enviais d'avoir encore sept incroyables années devant eux. Lorsque tout le monde eut atteint la Grande Salle, la répartition débuta. Assise à la table des Gryffondor entre Al et Emily, j'aperçus Alex qui regardait mon amie avec insistance. Quand il remarqua qu'il avait été surpris, il reporta son attention sur le Choixpeau qui scandait haut et fort les maisons de chacun entraînant à chaque annonce un tonnerre d'applaudissements. Albus n'avait de cesse de marmonner qu'il avait faim et de se plaindre que chaque année les répartitions semblaient plus longues que les années précédentes, tandis que Dom levait les yeux au ciel aux remarques de notre cousin. Enfin, les plats se matérialisèrent devant nos assiettes mais Albus fut coupé dans son élan, la fourchette à la main, quand Flitwick se leva et demanda le silence.
- Apprentis Sorciers et Sorcières, c'est un plaisir encore une fois d'accueillir de nouveaux élèves. Pour que tout se passe pour le mieux, je compte sur l'aide de nos deux préfets-en-chef, Rose Weasley et Alexander Dubois. – Mes joues s'empourprèrent lorsque de nombreux visages se retournèrent vers moi, à l'entente de mon nom. – Cette année, chose rare, nous n'accueillons pas seulement des Premières-années, mais un camarade que vous connaissez déjà nous fait l'honneur de revenir après deux années d'absence. – Il eut un déclic dans mon esprit : un camarade absent, les voix familières dans le train. – Il réintègrera la maison de Serpentard bien entendu – Je me retournais lentement vers la table des Vert-et-argent, ne voulant rien brusquer je n'étais pas prête. Je te cherchais des yeux sans vraiment vouloir te trouver et mon regard se posa sur Gabriel qui esquissa un petit sourire. – Scorpius Malfoy !, annonça gaiment notre directeur au moment où mes yeux te croisèrent, à la gauche de Zabini. Ce fut comme une douche glacée, une décharge électrique et je reportai rapidement mon regard sur mon assiette.
- Je n'en reviens pas qu'il ait décidé de revenir, s'exclama Albus, la bouche pleine.
- Pourquoi était-il parti d'ailleurs ?, demanda Emily. Rose ?
- Je n'en sais pas plus que toi, Emi, m'empressai-je de répondre.
Je me servis dans les plats qui se présentaient à moi, mais l'envie n'y était pas et mon ventre était noué. Il ne me restait plus qu'à croiser les doigts pour que nous n'ayons que peu de cours en commun. Je balayai du regard les Premières-années autour de moi et intérieurement je brûlais de jalousie, plus envieuse que jamais de leurs sept ans de bonheur à venir.
- Rose !
Le dîner était fini et alors que je me faufilais discrètement vers la sortie, je me retournai vers la personne qui avait gâché toute tentative de fuite de ma part en criant mon nom, Alex.
- Oui ?, l'interrogeai-je.
- N'oublie pas les Premières-années, tu dois les amener vers leurs dortoirs. – Comment avais-je pu oublier... – Moi qui pensais que tu serais la première à me rappeler ce que l'on doit faire, se moqua t-il. Je souris à sa remarque, il avait raison.
- Je m'en occupe, pardon. Bonne nuit !
- Bonne nuit à toi aussi.
Je me retournai vers le groupe de nouveaux qui s'agglutinait autour de moi quand la voix de mon homologue résonna une nouvelle fois.
- Au fait, Rose, commença t-il, Je... tu sais quels cours a pris Emily pour ses ASPICS ? – Je n'en revenais pas, dès le premier jour ! – Enfin non remarque, les emplois du temps seront distribués demain. Du coup...je... enfin je vais retrouver les nouveaux Serdaigles, ajouta t-il, les oreilles écarlates. Je dus retenir mon fou-rire pour ne pas effrayer les Premières-années dès leur premier jour.
- Tout le monde est là ?, demandai-je. J'entrepris de compter les élèves mais je décidai simplement de rejoindre les appartements des Gryffondors.
Nous nous glissâmes à travers de nombreux couloirs, montant et descendant les escaliers qui étaient loin de me faciliter la tâche, devant attendre une bonne partie du groupe à chaque fois qu'ils n'en faisaient qu'à leur tête, se mouvant vers une autre direction, sans cesse changeant de sens. Arrivés devant le portrait de la Grosse Dame, je murmurai « Voltiflor » et elle nous laissa rentrer.
- A qui écris-tu à cette heure-ci ? A Malfoy ?, railla Dom, avachie sur son lit. Je lui fis mon rire le plus faux possible.
- Non, à Alexander.
- Je vois, lança t-elle et je reconnus une once de sous-entendus cachés derrière ces deux petits mots.
- Dom... je lui demande simplement si tous les Premières-années sont arrivés en entier dans leurs dortoirs respectifs.
Elle pouffa et marmonna un « je croyais qu'il avait de meilleures techniques d'approche » que je ne relevai pas. C'était sans compter sur Emily qui entrait dans la chambre au même moment.
- Qui ? Malfoy ?, demanda t-elle à l'adresse de la blonde dans le lit adjacent au mien.
- Dubois !, répondit Adele à sa place. Merveilleux, maintenant tout le monde décidait de joindre la conversation
- Qu'est-ce qui vous prend avec Malfoy, ce soir ?, m'indignai-je. Elles me dévisagèrent toutes trois.
- Ma pauvre Rose, tu es bien la seule qui ne meurt pas d'envie de comprendre la raison de son retour et surtout la raison de son départ, déclara ma cousine.
Je donnai mon bout de parchemin à Nox, le hibou grand-duc que j'avais eu pour ma rentrée à Poudlard, six ans auparavant et me glissai sous ma couverture sans prendre la peine de répondre à Dominique. Ce qu'elles n'intégraient pas, ce que personne ne pouvait intégrer, c'est qu'il ne servait à rien de chercher à comprendre tes choix. Il ne servait à rien de se torturer l'esprit à découvrir ne serait-ce qu'un centième de ce que tu nous cachais. Derrière tes yeux d'argent et ton visage d'acier, moi j'avais compris. J'avais compris qu'il n'y avait strictement rien à comprendre. J'avais l'air de m'en contenter, je voulais m'en contenter à vrai dire mais je me consumais. Les paroles de mon père me frappèrent, « Ne sois quand même pas trop amie avec lui, Rosie. » et j'eus envie d'éclater de rire devant l'ineptie de celles-ci. Amie. Comme si Scorpius Malfoy voulait des amis. Comme si Scorpius Malfoy avait besoin d'amis. Je regardai autour de moi, les autres semblaient dormir maintenant. Je me levai et me dirigeai vers la fenêtre de la chambre. Je savais pertinemment qu'au mois de septembre, il me serait impossible de trouver ce que j'étais venue chercher. Pourtant je laissai mes yeux errer et se perdre au milieu des étoiles et je comprenais que tu étais aussi éphémère que la constellation qui t'avait donné son nom. Tu allais et venais à ta guise. Tu disparaissais tandis que moi je t'attendais au bord de cette fenêtre, espérant apercevoir rien que son spectre, un indice, une promesse que même si je ne te voyais pas tu étais encore là, à veiller sur moi.
