2.
Grinçant, peinant, l'Arcadia tangua à nouveau de bord à bord avant de tournoyer sur lui-même.
Dans l'ascenseur qui l'emmenait vers la passerelle, Aldéran songea qu'il avait bien fait de fermement se tenir à la barre qui faisait le tour de la cabine.
- Depuis quand il y a du vent dans l'espace, Toshiro ? !
- Ce n'est pas un orage, c'est le Tourbillon d'Oxcell, répondit le Grand Ordinateur. C'est un trou noir ! En choisissant un autre plan de vol que l'autre fois, pour gagner deux jours sur le voyage, nous ne pouvions qu'être à proximité de ce Tourbillon !
- Pourquoi est-ce que tu n'es pas passé suffisamment loin que pour…
- Le Tourbillon est en constantes modifications. Quand il absorbe des vaisseaux ou des corps astraux à la dérive, il gonfle, s'étend, devient puissant et irrésistible. Au contraire, quand il n'a pas de proies… Là, depuis mon dernier relevé, il a considérablement enflé – inutile de me remonter les circuits, je n'ai pas pu faire d'autres relevés durant nos heures d'approche car les particules que rejette ce trou pourtant vide ont totalement brouillé mes systèmes. On était à distance de sécurité normale, je te l'assure, avec même une marge supplémentaire. Mais cela n'a pas suffit. Avec toi à bord, je double les mesures de sécurité habituelles !
Sous un nouveau soubresaut du vaisseau, Aldéran eut l'impression de se briser l'épaule contre une paroi du couloir qu'il avait heurtée de plein fouet au moment où les portes de la passerelle s'ouvraient devant lui. Alors que l'Arcadia piquait de la proue, la stase lui évita un conséquent vol plané mais ne put l'empêcher de se prendre piteusement un plat de première en s'étalant ventre à terre près de l'aire où se trouvaient le haut fauteuil de son père ainsi que la grande Barre.
- D'accord, tes scans n'ont pas fonctionné, les dernières heures de l'approche, mais une fois en visuel du Tourbillon…
- C'était trop tard, on subissait terriblement cette attraction, le coupa Toshiro. Oui, en dépit de ma supériorité technologique ajoutée à mon âme humaine, j'ai été aveugle et sourd pendant que toi et Clio vous vous reposiez.
- Je sais, même elle doit dormir, surtout avec tout le red bourbon de Gun qu'il y a à bord ! grinça Aldéran en prenant enfin place dans le haut et étroit fauteuil de bois.
- Et maintenant, il se passe quoi ? aboya le jeune homme.
- Les réacteurs sont à pleine puissance mais on est toujours attirés. En revanche, si on peut jouer de cet amas d'astéroïdes qui est aspiré sans pouvoir opposer la moindre résistance, leur masse nous protégera – et en effectuant des sauts de puce de l'un à l'autre leur masse entre Oksell et nous, cela nous soustraira à l'attraction du Tourbillon, on peut s'en sortir.
- Où est le souci ?
- En fusionnant avec le Grand Ordinateur, je suis avant tout une machine, ayant en charge tous les systèmes de l'Arcadia, et cela mobilise mes facultés et mon énergie électronique à 99%. C'est insuffisant pour le piloter en sus, dans ces conditions extrêmes.
- Je comprends, tu veux que je prenne la Barre, en manuel ?
- J'ai copie de tous tes exercices, en Simulateur, depuis près de dix ans désormais. Tu peux y arriver, Aldéran !
- Et, j'imagine surtout qu'on n'a pas d'autre option ?
- En effet.
Aldéran quitta le fauteuil et s'approcha de la Barre, faisant basculer sur le côté la pièce de bois centrale pour en tirer la sangle de sécurité et en fixer le mousqueton à sa propre ceinture.
- Alors, c'est parti. Mais, Toshy, envoie-moi le schéma du trajet en simulation jeu vidéo sur le grand écran, je manœuvrerai mieux ainsi !
- « simulation jeu vidéo », Aldéran, tu es en encore là ? !
- Et ça marche du tonnerre. Faire abstraction du danger réel, mortel, ça m'aide.
- Je t'affiche cela, Aldie.
Et, quelque part, se retrouvant en terrain très familier, l'espace environnant réduit à des projections 3D assez grossières, le jeune homme se rasséréna et, soudain très calme, concentré, il fit tourner la Barre, dirigeant l'Arcadia avec précision – même s'il ignorait comment ce vol insensé allait bien pouvoir se terminer !
« Si je nous crashe, papa viendra m'achever pour avoir, un peu, abîmé son joujou… ».
3.
- Qui je dois remercier de pouvoir me réveiller dans un espace exempt de tout danger ?
- Moi ! jeta Toshiro.
- Moi ! protesta Aldéran.
- Vous deux, inévitablement.
- Et surtout le gosse, glissa presque tendrement le Grand Ordinateur. Il a manœuvré la Barre comme un vrai Capitaine !
- C'était comme un jeu, murmura Aldéran, ne réalisant pas un instant ce qu'il avait réellement accompli.
- Je te l'ai projeté ainsi, à ta demande, Aldie, reprit Toshiro. Il te fallait être rassuré. Et, surtout, tu as assuré !
- Oksell ?
- Derrière nous, et nous ne sommes plus en danger. Nous pouvons reprendre une navigation, la plus normale possible, vers le Sanctuaire de Ayrahas. Tu peux souffler, Aldéran.
La tension de la navigation folle se relâchant, Aldéran se désangla, soulagé.
- Bien dormi, Clio ? ironisa-t-il.
- Je crois que je vais être plus vigilante pour le reste du voyage. Hormis pour le plaisir, je n'ai pas la force physique pour tenir la Barre en situation de crise. Je ne pourrais pas t'assister mais je t'ai suivi pour t'apporter mon soutien et le cellier pour attirant soit-il ne doit pas m'empêcher d'être à tes côtés. Je ne te lâcherai plus, Aldie.
- Ne t'inquiète pas, je sais que tu es toujours là quand le moment vient, sourit le jeune homme. Ca va, Toshy, on peut être rassurés pour la suite du vol ?
- Certainement pas ! rétorqua le Grand Ordinateur. Nous allons atteindre, avant la fin de la journée, une zone où des étoiles mourantes ont pollué l'espace d'ondes parasitaires. Là encore, il faudra manœuvrer à l'aveugle !
- Formi…
- Je rajoute au tableau les bandes de pillards qui se servent de ce parasitage naturel pour assaillir les appareils en vol ? poursuivit Toshiro, impitoyable.
- Au point où nous en sommes…
L'Arcadia avait accroché un signal familier et peu après le Big One s'était rangé à son tribord.
- Capitaine Albator… Aldéran ! se rattrapa Schwanhert Bulge. Comment se fait-il que vous soyiez… Est-ce que… ?
- Mon père va bien, le rassura le jeune homme. Il m'a prêté son vaisseau car il était mieux équipé pour traverser les Lunes Flottantes et…
- Vous êtes passé par les Lunes Flottantes, mais c'est de la folie pure ! se récria alors Bruce J. Speed. Cette zone est un véritable cimetière de l'espace !
- J'ai eu de la chance, et un petit coup de pouce. Je constate que tout semble bien aller à votre bord ?
- Ce n'est pas à vous que je dois apprendre qu'il faut profiter de chaque moment de tranquillité, reprit le capitaine de la SDF. Ca secoue pas mal depuis quelques temps, aussi un bout de vol paisible est un luxe précieux ! Et, là où vous vous dirigez, Colonel, ce n'est pas calme du tout !
- Je suis au courant, mais si le trajet choisi semble constellé de dangers, il doit m'amener beaucoup plus rapidement à destination.
- Je souhaite que vous y parveniez sans encombres, fit doucement Schwanhert. D'ailleurs si au retour vous passez par ce couloir de navigation, il y a de fortes chances pour que nous nous recroisions car nous demeurerons dans ce secteur trois semaines durant !
- Ce sera avec grand plaisir, en espérant qu'on pourra prolonger un peu l'entretien ?
- Souhait partagé !
D'un bond, l'équipage de Big One se redressa soudain, saluant militairement Aldéran.
- Heu… ?
- Ce n'est pas tous les jours qu'on croise un rescapé de la zone des Lunes Flottantes, expliqua le capitaine Bulge. Après la sortie de la Constellation des Abeilles, vous semblez aimer les exploits, jeune homme.
- Uniquement de par la force des choses, assura Aldéran.
- J'espère que votre quête actuelle en vaut la peine, ne put s'empêcher de grincer Manabu.
- Je pense que le Colonel Skendromme sait parfaitement ce qu'il doit faire, contrairement à toi au quotidien, aboya en retour Bruce.
Aldéran se contenta d'un petit sourire – car il y avait du souci mais aussi beaucoup d'amitié dans le regard de Bruce envers le dénommé Manabu - alors que Toshiro mettait fin à la communication.
Et le vaisseau et le train spatial se séparèrent, reprenant chacun leur vol.
Alors qu'Aldéran s'était dirigé à une fontaine à eau, pour boire coup sur coup plusieurs gobelets du liquide frais, Clio avait continué de le tenir à l'œil.
« Je sais que Saharya a ressenti la même que moi quand tu te trouvais auprès d'elle… Ton aura est tellement sombre, comme si tu avais besoin de nouvelles épreuves après tout ce qui vient de t'arriver ! Tu mériterais tant du repos, du bonheur, sans menaces. Si seulement je pouvais deviner ce qui t'attend, mais mes dons du futur immédiat demeurent bloqués ! Nous, enfin tu auras affaire à un terrible adversaire, qui a pour sa part certainement au moins un allié surnaturel… Si pour l'avenir je ne peux rien avancer, quelque chose me souffle que c'est un acteur du passé d'Albator. Et, à moins que je ne me trompe, cela va te faire affronter un inconnu qui te connaît bien, mais aussi tu risques de découvrir un autre pan du passé de ton père et cela m'étonnerait que cela sera celui où durant le voyage de retour vers Ragel il a pillé les magasins de jouets pour le nouveau-né que tu étais ! ».
- Visite, annonça un gardien que, encore quelques mois auparavant, Joups Hond avait eu sous ses ordres.
L'ancien Gardien-Chef échangea un regard avec Phul Gaviche qui, lui, avait été le Directeur du Pénitencier Lemkops avant d'en être désormais le pensionnaire à vie !
- Qui peut bien…
- S'il s'était s'agit de nos avocats, pour l'ultime recours en Justice, nous aurions été prévenus…
A l'entrée d'un homme au teint blafard, la longue chevelure lisse d'un vert foncé, grand et mince, le visage étroit et – selon le cliché – comme taillé au couteau, le regard noir au propre comme au figuré, ils tressaillirent tant il dégageait de puissance et de menace !
- Vous êtes… ?
- Je suis un Illumidas, un des descendants de ceux qui ont lancé l'avis de recherche contre une raclure de pirate que vous avez, un moment, détenu. Votre recherche d'un des nôtres, pour livrer votre prisonnier a mis du temps à me parvenir. Et depuis, vous n'avez plus personne à me remettre ! Je m'appelle Ghell Ismal et le Capitaine de l'Arcadia d'abord, puis une de ses amies de l'époque, ont tué deux de mes ancêtres. Aujourd'hui, je viens prendre à cet officier déchu – le survivant de mes ennemis - ce qu'il a de plus cher !
- Ca nous va, firent les anciens Gardien-Chef et Directeur du Pénitencier. Que pouvons-nous faire pour vous aider dans vos desseins ?
- Pour commencer, racontez-moi ce que vous savez sur ce pirate et son fou furieux de rejeton.
Joups et Phul ne se firent pas prier pour tout rapporter au bel et sévère Illumidas.
