Eren donna un violent coup de pied dans sa poubelle en plastique, qui vola aussitôt, renversant tout son contenu dans la foulée. Il venait encore de se disputer avec Mikasa. Elle avait beau être sa soeur, il avait parfois l'impression qu'elle endossait le mauvais rôle, dans l'histoire. Ce n'était pas logique. Dans l'affaire, c'était son père qu'il fallait blâmer – son père, absent, fantôme muet et anonyme, trop affecté par la perte de sa femme pour s'occuper de ce qu'il reste de la famille. Laissés derrière, Mikasa et Eren faisaient de leur mieux pour tenir, même si leur père faisait souvent le principal : payer les factures, gérer toutes les affaires financières et légales, veiller à toujours laisser assez d'argent pour que Mikasa remplisse les placards… Certes, il n'était pas violent, pas complètement parti, pas alcoolique non plus. Mais son absence et sa passivité rendaient les relations entre Mikasa et lui parfois tendues. L'absence d'un parent n'était-elle pas censée les rapprocher davantage ? Sûrement, oui. En tout cas, dans l'immédiat, ce n'était pas le cas.
"Putain !" s'énervait-il en plaquant brusquement les mains sur sa tête, ses doigts plongés dans sa chevelure brune en bataille. Il portait un t-shirt rouge à manches courtes, et un vieux jean bleu, avec des chaussettes blanches usées – l'une d'elles était même trouées. Sa chambre était un capharnaüm sans nom, dont il aurait sûrement eu honte s'il n'avait pas autre chose dans la tête.
C'était une dispute sans grand intérêt, une dispute comme une autre, née d'un mot mal placé dans une phrase maladroite, d'un sourire forcé ou d'une expression qui ment. Il en fallait peu pour s'emporter, sous ce toit, et Eren n'était pas la seule victime. Cela étant, il était déjà bien susceptible de s'emporter sans ça, et Mikasa ne faisait rien pour arranger les choses. Aujourd'hui, elle avait décidé d'être pénible, à commencer par ses remarques froides dès le matin, jusqu'à un commentaire sur son attitude immature. Eren était mature à bien des égards, cela était peut-être dû à la perte précoce de sa mère, et de l'absence fréquente de leur père, qui avait conduit à une indépendance qu'il gérait plutôt bien sans Mikasa. Pourtant, derrière tout ça, il avait conscience de sa tendance irrépressible à agir comme un enfant. Provoquer, titiller, emporté par la fierté ou avalé dans un nuage de colère impulsive, il ne pouvait lutter contre l'envie lancinante de le faire. C'était une des raisons pour lesquelles Mikasa le traitait comme un gamin, et il détestait ça. "Si tu agis comme un enfant, tu es traité comme un enfant," disait-elle toujours. Il pouvait encore l'entendre dire dans sa tête, couvrant le vacarme étouffant de ses battements de coeur et des cris de rage qui fusaient de partout en lui.
"Fais chier." Encore, encore.
Il fallait encore frapper. Mais il se retint, fermant les yeux si fort que c'en était presque désagréable. Lorsqu'il les rouvrit, il laissa finalement tomber ses bras contre le long de son corps et son premier réflexe, bien que singulier, fut d'ouvrir les volets jusqu'alors laissés fermés. Il ouvrit la fenêtre et poussa les volets d'un geste décidé, et la lumière timide de fin de journée s'infiltra dans la pièce.
Eren avait encore passé la journée dehors. Mais lorsqu'il passait le seuil de la porte, il avait deux choix : retour à l'enfer, ou retour à la maison. Il entendit Mikasa lui crier quelque chose mais avait tellement envie de l'ignorer qu'il ne comprit même pas ses mots. Aussitôt, la porte claqua et il vit la silhouette de sa soeur apparaître sous la fenêtre, et Eren recula brusquement pour échapper à son champ de vision. Pourtant, celle-là ne leva pas la tête et continua son chemin jusqu'à sa voiture. Eren avait envie de lui demander où elle s'en allait comme ça, mais son orgueil l'en empêcha. À la place, il vit la voiture de sa soeur s'éloigner de l'allée, faire marche-arrière et disparaître.
Mais alors qu'il pensait que le calme était enfin revenu, après ces hurlements, ces coups et ces grimaces, quelque chose sembla fissurer le silence une nouvelle fois. Mais ce n'était pas lui.
C'était le mystérieux personnage qu'il avait brièvement vu l'autre soir, avec Armin, alors qu'ils passaient une énième soirée à ne rien faire. Le temps s'était arrêté et il avait pu croiser son regard, mais il avait commencé à croire qu'il ne le verrait plus. Pourtant, là, dehors, sous ses yeux, une chevelure noire s'avançait dans l'allée d'un pas décidé, et alors qu'il songea que son voisin allait tourner vers sa voiture, il n'en fit rien – et continua sa route vers… sa propre maison.
La panique l'envahit.
Que venait-il faire ici ? Mikasa n'était même pas là ; il n'y avait plus que lui pour répondre. Pouvait-il faire mine d'être absent, lui aussi ? Quelle garantie avait-il qu'il se souvenait de lui, de toute façon ? Eren songea un instant à se faire tout petit et à attendre qu'il s'en aille, mais une vague d'adrénaline le fit frissonner. Il s'était posé beaucoup de questions à son sujet et maintenant qu'il avait enfin l'occasion d'en savoir plus, il allait prétendre ne pas exister ? Vraiment ridicule. Avant même que son voisin n'atteigne la porte d'entrée, Eren était déjà dans les escaliers, dévalant les marches comme une furie. À peine eut-il temps de sauter la dernière marche que quelqu'un toquait à la porte, et il ralentit son allure jusqu'à cette dernière pour se préparer à ce qui allait suivre.
Il inspira, expira. Regarda ses chaussettes… trouées ! Non, quelle horreur, pensa-t-il, mais il était trop tard pour faire marche arrière. Eren épousseta son vieux t-shirt, tenta d'ignorer cette étrange sensation d'excitation mêlée à la peur, et s'imaginait déjà son rapport à Armin quand ce dernier rentrerait chez lui. Après une grande inspiration, il finit par ouvrir la porte, qui s'ouvrit sur deux yeux gris perçants et deux bras nus croisés. Sans trop s'en rendre compte, Eren s'autorisa à l'examiner silencieusement, durant la seconde de répis que lui accordait l'ouverture de la porte. Il avait, comme Eren, des mèches noires qui tombaient nonchalamment sur son front, et comme l'avait décrit Armin, sa peau était très pâle. Il portait un jean noir troué au genou droit et un t-shirt gris bien trop grand pour lui. Eren baissa les yeux, comme un pari silencieux, et dut se retenir d'esquisser un mince sourire quand il reconnut les Dr. Martens rouges du premier jour. Aussitôt, il releva les yeux vers les siens, impénétrables, et songea qu'il devait commencer la conversation.
"Je peux vous aider ?" C'était presque timide, mais pas complètement. Il y avait toujours ce ton audacieux dans sa voix, comme une lueur de défi qui ne voulait pas s'éteindre, jamais.
Le type avait l'air profondément ennuyé. Ses paupières étaient presque closes, ses iris incroyablement petits, et ses sourcils semblaient être la définition même de l'agacement. Eren en prit conscience et se raidit légèrement, avant de reprendre contenance devant l'inconnu qui, visiblement, n'avait aucune envie d'être ici.
"J'ai besoin d'oeufs, gamin."
Eren ouvrit grand ses yeux, à la fois surpris par la voix de l'inconnu, grave, doucereuse, presque tentatrice, et sa demande pour le moins inattendue. Il aurait dû s'en douter, cependant – pourquoi serait-il venu jusqu'ici autrement ? Pour faire connaissance ? N'importe quoi. Eren se fit violence pour ne pas perdre ses moyens alors qu'il tentait vainement de se rappeler s'il en avait. Il était certain d'avoir la réponse… mais ces deux yeux gris posés sur lui l'empêchaient de s'en souvenir. Devait-il lui répondre que, non, il n'en avait pas ? Il partirait sûrement. Sa gorge se fit plus étroite et les mots semblaient ne plus vouloir en sortir, et il songea qu'au final, il n'aurait pas grand chose à raconter à Armin. Ce type était aussi chaleureux qu'un cadavre, et désormais il ne se voyait pas lui parler d'autre chose que d'oeufs.
Derrière lui, les rayons du soleil revenaient comme un halo de lumière, et Eren dut plisser les yeux pour ne pas en être aveuglé. Quant à l'autre, il se tenait toujours raide et impassible, attendant le signal pour ficher le camp. "Je ne sais pas," souffla Eren, plus pour lui-même que pour l'inconnu. Lorsqu'il réalisa qu'il avait répondu à voix haute, il fut surpris de s'inquiéter que l'inconnu ne s'en aille. Mais à sa grande stupeur, il resta planté là, et Eren sut qu'il devait aller vérifier. Sans un mot, il quitta la porte qu'il laissa ouverte, et se rua vers la cuisine. Outre le bazar qu'Eren et sa soeur avaient accumulé dans la pièce, il n'y avait rien. Il se jeta sur un placard, l'ouvrit ; pas d'oeufs dedans. Il ouvrit l'autre, à sa gauche, et pour la première fois de sa vie, remercia le ciel de tomber sur une boîte de six oeufs, l'attrapa maladroitement et revint dans l'entrée comme si de rien n'était. Entre temps, cependant, la porte s'était refermée.
Et l'inconnu était entré.
"C'est joli, ici." Avait-il dit, quand Eren, estomaqué, constata qu'il était entré dans sa maison. Sous ses yeux défilaient ses affaires, son bordel, et toutes les saletés qu'il laissait traîner. La honte mélangée au malaise ne tarda pas à faire effet, et bientôt ses joues étaient teintées de rose. Prudent, il laissa son voisin analyser la pièce avant de s'avancer et de lui donner la boîte, car il ne savait vraiment pas à quoi s'attendre. Toujours planté devant la porte de la cuisine, il patienta jusqu'à ce qu'il se tourne à nouveau dans sa direction. Cette fois, il remarqua deux choses : son poignet droit était bandé, et lorsqu'il leva la tête vers le plafond pour l'examiner, une marque sombre dans son cou, indistincte. Que lui était-il arrivé ? Eren se dit qu'il valait mieux lui donner les oeufs, attendre qu'il s'en aille, et oublier tout ça, mais sa bouche avait la dangereuse tendance de parler avant qu'il n'y réfléchisse.
"Qu'est-ce que c'est ?" Eren sembla gêné lorsqu'il comprit qu'il n'aurait pas dû poser la question, et s'apprêtait à regarder ses pieds en se maudissant, mais il captura au passage deux yeux gris, et en fut incapable. Le regard de l'inconnu était puissant, presque douloureux à soutenir, comme si cela demandait un effort particulier, et que d'une manière ou d'une autre, cela faisait rougir. Mais quand il crut que l'inconnu allait mal réagir, il fut surpris d'entendre sa voix grave lui répondre doucement.
"Une bagarre." C'était dit à mi-voix, comme un secret, et quelque chose dans le ton qu'il avait employé lui laissait penser qu'il ne s'agissait pas seulement d'une impulsion comme lui en avait souvent. Cependant, il n'osa pas demander davantage. Eren hocha imperceptiblement la tête, et l'inconnu croisa de nouveau les bras. "Tu habites seul ?"
Il fit non de la tête, avant de lui expliquer, "il y a aussi ma soeur, Mikasa, et mon père mais il est souvent–"
"Absent ?" proposa l'autre, et Eren, surpris, fronça les sourcils.
"Oui." Quelque chose chez lui était incroyablement sombre et mystérieux. Il avait l'impression, en cet instant précis, qu'il avait réponse à tout, et qu'on ne pouvait ni lui mentir, ni le manipuler. Il semblait avoir tout vu, tout vécu, et constatait les dégâts chez les autres. Ici, chez Eren, c'était le silence qu'il constatait. Toujours le silence. Et même si la voix de Mikasa y avait furieusement résonné quelques minutes plus tôt, il avait vite repris ses droits. Curieusement, Eren était un peu plus à l'aise, et alla même jusqu'à penser qu'il appréciait sa compagnie. Certes, imprévisible, et il regretterait sûrement de prononcer des mots mal choisis, mais il n'avait pas souvent l'occasion de rencontrer des nouvelles personnes, et mieux encore, des personnes aussi secrètes. Chaque mot que l'inconnu prononçait était une victoire pour lui, une expérience, quelque chose à retenir.
"Ouais," commença-t-il tout bas. "Je connais ça." Et il reprit son analyse silencieuse de la pièce, avant de passer un doigt critique sur le meuble des clés, près de la porte. Il en examina la poussière et se tourna légèrement en direction d'Eren, qui le regardait faire, la boîte d'oeufs toujours dans les mains. "Vous ne nettoyez jamais, ta soeur et toi ?" C'était une question, mais posée ainsi, il lui sembla recevoir un peu de moquerie dans la foulée. Il n'y avait jamais vraiment songé, mais oui, ils nettoyaient peu. Eren se retint bien de le lui dire et ignora la question alors qu'il s'avançait vers lui.
"Tu t'appelles comment, gamin ?" avait-il dit, si proche d'Eren qu'il pouvait presque sentir son souffle tiède. Il était légèrement plus petit qu'Eren, mais sa posture compensait bien les quelques maigres centimètres de différence, presque imperceptibles. Aucun doute possible, il était fort.
Eren détourna les yeux de l'inconnu, "Eren." Il avait presque peur de croiser ces yeux gris, en face de lui, et d'avoir à les supporter une nouvelle fois. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, il appréciait de pouvoir y plonger. Cela sonnait presque comme un privilège.
"Eren…" répéta doucement l'autre, sans bouger. "Alors, Eren," reprit-il un peu plus fort, "merci pour les oeufs." Sur ce, il s'avança et Eren dut se faire violence pour ne pas reculer d'instinct, alors que les mains de l'autre se refermaient sur la boîte qu'il tenait. Il lui jeta un regard singulier, qu'Eren accepta comme un remerciement, et se dirigea vers la porte d'entrée sans autre forme de discours. Dans sa tête, son nom résonnait toujours – personne ne l'avait jamais prononcé ainsi. Non, pas avec cette voix grave et sombre, presque dangereuse.
Il ouvrit la porte, passa le seuil, et dut sentir qu'Eren était sur le point de le retenir, parce qu'il se retourna et après deux secondes de silence, lui souffla, "Levi." Une seconde supplémentaire et il pivota, reprenant son chemin jusqu'à l'allée d'en face. La porte était laissée ouverte, et doucement, Eren marcha pour aller la fermer. Mais il ne la referma que lorsque le singulier inconnu eut disparu derrière la sienne.
/
Connie avait dû aller faire des courses avec sa tante, bien malgré lui, et Eren s'était retrouvé avec Sasha seulement. Assis à leur place habituelle dans le café, Café Paradise, ils avaient commandé leurs boissons et leurs glaces habituelles et une fois de plus, Eren laissait ses yeux traîner en direction de Petra. Sasha éclata de rire, un rire doux et apaisant, qu'il aimait bien entendre.
"Tu devrais vraiment essayer, tu sais."
Eren se tourna vers elle, surpris, et fronça les sourcils.
"De lui parler," expliqua-t-elle avant de plonger sa cuillère dans son énorme glace. Manger la rendait toujours joyeuse, et parfois même, il arrivait qu'elle se montre extrêmement futée. Dans ces moments-là, elle était apte à donner des conseils qu'Armin pourrait donner, quoiqu'un peu moins raisonnables, mais tout de même. Connie n'était pas là pour le charrier et il profita de l'instant présent pour laisser tomber sa fière carapace. Avec Sasha, il ne craignait rien, de toute façon. "Tu l'aimes ?" demanda-t-elle, les yeux pétillants.
Eren réfléchit durant trois, quatre secondes, avant de secouer la tête en réponse négative. Non, il ne l'aimait pas ; il n'avait jamais aimé personne et il doutait même de tomber amoureux un jour. Autour de lui, souvent, les gens en étaient victimes, mais il échappait constamment au sort et parfois, se demandait si l'amour n'était pas un peu… surfait. Si, au final, il ne s'agissait pas d'une impression, d'une illusion donnée aux gens malheureux pour trouver le bonheur. Et puis, de toute façon, il n'était pas vraiment malheureux. En avait-il besoin ? Non.
Sasha continua, la bouche pleine. Ses cheveux bruns étaient noués en une queue de cheval sauvage. "Mais elle te plaît, hein ?" Ce n'était pas vraiment une question – elle connaissait la réponse. Pas besoin d'être une savante pour le remarquer, et de toute manière, Eren l'avait sûrement déjà dit auparavant. "Alors parle-lui."
"Je ne sais pas." Fit Eren en se frottant le front. Il se laissa tomber contre le dossier de son siège et soupira. "Elle est bien plus âgée que moi, tu sais. Et puis de toute manière les cours recommencent." Oui, demain était leur dernier jour avant de retourner en cours. C'était Samedi, il faisait plutôt beau, mais la lenteur de l'été s'accélérait légèrement en prévision de la rentrée. Eren n'aimait pas ça.
"Bah, qui ne tente rien n'a rien." Sasha lui offrit un grand sourire, et continua de manger sa glace, sous le regard amusé de son ami. Petra n'était pas son premier souci. Il y en avait bien d'autres sur la liste. Sa dispute avec Mikasa, la veille, avait laissé des traces – ils avaient à peine parlé ce matin. Il n'avait pas pu voir Armin pour lui parler de sa rencontre, mais pire encore, il n'était pas sûr d'avoir envie de lui en parler. Pour finir, les cours recommençaient et il était presque certain de tomber dans la classe de Kirschtein. Se retenir allait être plus difficile que prévu. De toute façon, songeait-il, il était déjà en froid avec sa soeur. Alors une dispute ou deux ne changerait pas vraiment la donne. Eren savait qu'il y avait plus en jeu que sa relation avec Mikasa, mais il ne pouvait pas s'empêcher de raisonner comme un enfant.
Quelque chose lui revint et il sourit à son amie, amusé. "Tu sais, l'autre jour, j'ai vu Marco." Immédiatement, Sasha, qui s'apprêtait à faire rentrer sa cuillère dans sa bouche, stoppa son geste et lui rendit un regard estomaqué. Comme il s'y attendait, elle reposa sa cuillère dans la coupe de glace et se pencha vers lui.
"Tu es sérieux ?" Eren hocha la tête. "Quand, où ? Vous avez parlé ?"
"L'autre jour, au terrain de basket. J'ai failli partir dans une bagarre avec cette tête de cheval, et il y avait Marco avec lui. Il a l'air très pacifique." Sasha l'écouta parler attentivement, les yeux brillants. Ce que voulait dire Eren, c'était qu'il était plutôt sage pour quelqu'un de leur âge. Un visage gentil, des tâches de rousseur, une allure raisonnable, Marco avait tout du garçon que tous les parents voulaient avoir. Passé un certain âge, la plupart des adolescents tournaient mal, ou du moins, perdaient de vue ce qu'ils étaient autrefois, l'espace de quelques années. Marco ne semblait pas en faire partie. Eren, quant à lui, déviait chaque jour un peu plus. Mais il n'y avait plus personne pour le lui reprocher.
Elle souffla, rêveuse. "Il faut que tu lui parles de moi," fit-elle d'une petite voix, si mignonne qu'il ne put s'empêcher de sourire. Si Connie avait été là, la discussion serait sûrement partie dans une autre direction – il n'avait pas trop d'avis sur Marco, mais partager Sasha ne lui plaisait pas tellement. Ces deux-là se ressemblaient tellement que parfois, malgré qu'il ait Armin, Eren se sentait un peu seul.
"Je le ferai." Sasha s'apprêtait à glapir d'excitation, mais Eren poursuivit, "si j'en ai l'occasion." Elle sembla se calmer, mais d'un coup, il lui semblait beaucoup plus proche et accessible. Comme s'ils venaient d'entrer dans le même réseau de fréquentations, et que les chances de lui adresser la parole grandissaient à vue d'oeil. Enfin, selon Eren, si c'était Kirschtein, leur point commun, plutôt mourir. "Tiens, Armin rentre au lycée cette année. On aura l'occasion de se retrouver."
Sasha, qui avait le don de passer d'un sujet à un autre, ne sembla même pas remarquer qu'on avait laissé Marco derrière. "Oui, c'est une bonne idée," et elle sourit. Sasha était de nature extrêmement sociable, et malgré ses airs un peu excentriques et son obsession pour la nourriture, elle avait un coeur énorme. Armin et elle se connaissaient presque aussi bien que Connie le faisait, et elle le trouvait mignon. Enfin, d'une certaine manière, Sasha trouvait tout mignon.
Sans trop s'en rendre compte, Eren posa ses yeux sur Petra, qui débarassait la table d'en face, et lorsque celle-là leva les siens dans sa direction et lui adressa un sourire timide, il eut l'impression de tout oublier. Mikasa, l'école, Kirschtein, son père, l'avenir, Sasha à ses côtés… Petra avait une petite frange et ses cheveux caramel, et sa peau de poupée parfaite ne lui donnait des airs irréels. Elle était vraiment jolie. Et elle était si douce.
Petra, un sourire amusé aux lèvres, s'éloigna pour déposer la vaisselle derrière le comptoir, et Eren se retourna vers Sasha. Ses joues avaient chauffé. Sasha éclata de rire et reprit sa cuillère en main.
/
La porte se ferma plus violemment qu'il ne le voulait. Il plissa le nez, espérant ne pas paraître énervé, parce qu'il ne voulait surtout pas irriter Mikasa davantage. Les cicatrices de leur récente dispute étaient déjà suffisantes. Il se doutait bien qu'elle avait des choses qui la préoccupaient, et Eren agissait toujours comme un gamin immature, égocentrique et égoïste. Il ne l'était pas vraiment, dans le fond. C'était juste plus fort que lui. Il s'avança dans le salon et entra dans la cuisine pour boire un verre de jus d'orange, car il était rentré du Café à ici à pieds et la chaleur dehors étaient vraiment étouffante. Du frais, il avait besoin de frais.
Il ouvrit la porte du frigo, attrapa la bouteille de jus d'orange, et une voix le fit sursauter avant qu'il ne puisse même refermer la porte. "Tu étais où ?" C'était Mikasa. Sa voix était légèrement sévère, mais il n'y avait pas de provocation dedans. Elle s'était peut-être calmée.
"Au café, avec Sasha." Mikasa hocha la tête. Elle était assise sur une des chaises de la cuisine, et Eren ne l'avait pas vue en entrant. Mikasa était devant un magazine que, visiblement, elle avait cessé de lire, et observait Eren avec un air étrange.
Il se retourna complètement vers elle, bouteille en main, et s'adossa contre le plan de travail derrière lui. Le verre attendrait. Il attendit la bombe. Mikasa prit une grande inspiration et soupira. "Papa revient demain." Elle se frotta les yeux, épuisée, et Eren regarda ses chaussures. Que pouvait-il répondre à ça ? Il n'y avait de toute façon pas grand chose à dire sur ce sujet. Leur père était souvent absent, certes, il les aimait, mais il avait une façon pour le moins singulière de le leur montrer. L'argent qu'il laissait chaque fois ne suffisait pas à faire taire leurs inquiétudes, et l'impression de solitude était enfermée dans chacun des murs de cette maison. Quand il se sentait seul, Eren se remémorait la vie qu'il y avait eu ici autrefois, le rire de sa mère, celui de Mikasa, plus jeune, encore insouciante, et celui de son père, qui à cette époque, arrivait encore à les regarder dans les yeux.
Eren avait mal au coeur. Il était fatigué de chercher des réponses et de formuler ses questions. Fatigué d'attendre, d'attendre que son père revienne, d'attendre qu'il leur explique pourquoi il agissait ainsi, pourquoi il revenait au beau milieu de la nuit et parfois même s'en allait des jours entiers sans donner de nouvelles. Fatigué de se faire du souci pour cet abruti, pour Mikasa, qui pourtant n'avait pas besoin d'aide – surtout pas de lui. Mikasa était forte, mature, elle pouvait tout gérer, et lui, il n'était encore qu'un apprenti. Tout d'un coup, il se sentit exténué, comme s'il venait de passer une semaine sans dormir. Le sujet de son père avait tendance à l'énerver lorsque Mikasa en parlait, mais ce soir-là, il n'avait plus la force de lutter. Ni contre lui, ni contre sa soeur.
Il attrapa un verre propre qui séchait près de l'évier et alla s'asseoir en face de sa soeur, autour de la table qu'elle avait de toute évidence nettoyée. Sans bruit, il posa son verre et ouvrit la bouteille, en versa le contenu, puis la referma, et la reposa sur la surface immaculée. Mikasa le regardait faire, distraite, mais il pouvait dire qu'elle avait quelque chose au bout des lèvres. S'agissait-il de leur père ? Peut-être, en tout cas, il n'avait nullement envie de poser la question. Il se contenta d'apporter son verre à ses lèvres et de savourer la fraîcheur de sa boisson, avant de reposer le verre en un tintement familier, et de s'accouder à la table.
"Où sont passés les oeufs ?" demanda finalement Mikasa, comme si elle avait jusque là hésité à poser la question. Eren leva des yeux surpris vers sa soeur, et haussa les sourcils. C'est vrai qu'il avait prêté des oeufs au voisin… Levi. Il avait dit s'appeler Levi. Drôle de nom. Enfin… Mikasa l'observait étrangement, comme si la disparition subite des oeufs avait quelque chose de suspect.
Eren se fit violence pour paraître impassible, mais les coins de sa bouche s'élevèrent quand même en un fin sourire incontrôlable. "Oh, ça." Il soupira. "Le voisin est venu en demander hier."
Mikasa fronça les sourcils. "Bossard ?" Elle connaissait Armin aussi bien qu'Eren le faisait, et elle savait pertinemment qu'Eren n'appelerait jamais ce dernier 'le voisin'. Il ne pouvait s'agir que de Bossard. Certes, ils n'étaient pas les seuls résidents du quartier, mais elle voyait mal les autres toquer à leur porte.
"Nope," Eren secoua la tête. "Son fils, je suppose."
Mikasa éclata de rire et se plongea subitement dans la lecture de son magazine, et tourna la page. "Non, Eren, Bossard n'a pas de fils." Elle avait dit ça d'une voix légère mais pourtant très sérieuse, qui lui fit penser qu'elle était certaine de ce qu'elle disait. Mais, si Bossard n'avait de fils, alors qui était-il, et que faisait-il là ? Franchement, Eren ne comprenait plus. Mais alors qu'il s'apprêtait à insister, à lui parler de la Ford Mustang, de cet étrange personnage aux bottes rouges et aux yeux gris, il se retint, sans trop savoir pourquoi.
De la même manière qu'il n'avait pas envie d'en parler à Armin, il ne souhaitait pas dévoiler ses découvertes à Mikasa. Pour une fois qu'il savait quelque chose que les deux ignoraient… Non, vraiment. Il fallait qu'il le garde pour lui, même si c'était insignifiant. C'était comme un secret qu'on lui avait murmuré, et le fait de ne le confier à personne était presque excitant. Mikasa avait haussé les épaules, maintenant qu'elle savait comment les oeufs avaient disparu, le reste importait peu.
Eren but une nouvelle gorgée du jus d'orange et sortit de la pièce ; Mikasa ne leva même pas les yeux. Elle l'entendit marcher lourdement dans l'escalier, et même si les marches ne craquaient pas, on pouvait reconnaître le pas traînant d'Eren. Celui-là entra dans sa chambre, se jeta sur son lit, et ferma les yeux.
