Quelques semaines étaient déjà passées depuis qu'Antonio avait pris le jeune Lovino à son service. Ce dernier n'avait à vrai dire pas grand-chose à faire et il s'arrangeait souvent pour que ce pas grand-chose ne soit pas fait correctement. Ses tâches se limitaient souvent à réveiller Antonio le matin, faire le ménage dans la chambre et aller à droite et à gauche au sein du manoir pour déposer ou récupérer quelque chose.
Antonio quant à lui était rarement dans sa chambre, il semblait toujours devoir aller aux quatre coins du pays. Parfois même il partait plusieurs jours, laissant le pauvre Lovino sans plus rien à faire. Dans ces moments-là, le jeune Italien occupait ses journées à dessiner, il s'était acheté avec le peu d'argent qu'il avait un carnet a dessin et quelques crayons. Personne n'entrait jamais dans la chambre, à l'exception des deux jeunes hommes. Lovino aimait alors se poser dans un des grands fauteuils pour dessiner ce qui lui passait par la tête. Il ne l'avouerait bien sûr jamais mais les moments d'absence de l'Espagnol lui semblaient toujours atrocement longs. Lassé de dessiner, il tournait alors en rond dans la chambre, remettait en forme les coussins, époussetait les meubles…
Lorsqu'Antonio était là, il avait moins de temps pour s'ennuyer et prenait un malin plaisir à faire tourner le jeune Espagnol en bourrique. Pas une fois il ne l'avait réveillé à l'heure, il «oubliait» régulièrement ce qu'il devait aller chercher ou brisait «malencontreusement» tous les objets qui lui tombaient sous la main. Cependant, jamais il n'avait vu Antonio s'énerver, il se contentait de sourire de son air crédule en le traitant gentiment de maladroit. Souvent, il réparait lui-même les bêtises de Lovino, ce qui étonnait toujours le jeune Italien, vu le nombre de personne qu'il avait à son service. Un jour, Antonio lui avait expliqué que c'était parce qu'il n'aimait pas que n'importe qui entre dans sa chambre. Cette phrase perturba le jeune Italien car lui pouvait entrer et sortir quand bon lui semblait.
Il y avait cependant une tâche qu'il ne manquait jamais. C'était lorsqu'Antonio lui demandait d'aller chercher quelque chose en cuisine. Lovino pouvait alors s'asseoir sur un des grands fauteuils rouge et manger avec l'Espagnol qui lui racontait un tas de choses. Lovino ne lui répondait jamais et faisait mine de ne pas s'intéresser à la conversation, mais même s'il ne l'avouait pas, il aimait écouter Antonio parler, si bien que leurs petits rendez-vous duraient souvent plusieurs heures.
Lovino était assis dans la chambre d'Antonio et dessinait en silence sur son carnet. L'Espagnol était parti depuis le début de la matinée à la chasse, il ne devrait bientôt plus tarder. L'Italien entendit soudain les chiens aboyer, il jeta un coup d'œil à la pendule qui affichait midi et demi. Il fourra carnet et crayon au fond de sa poche, il venait de se relever quand Antonio entra, triomphant.
- On a abattu un cerf ! S'empressa-t-il de dire, non étonné que le jeune Italien soit dans sa chambre.
- Génial, répondit Romano d'un ton cynique, ça nous changera du lapin…
- Allez Lovino ! Montre un peu d'admiration… Tiens, va me chercher des vêtements propres, tu emmèneras ceux que je porte au lavoir.
A peine avait-il prononcé ces mots qu'Antonio enlevait déjà son pantalon couvert de boue.
- Je n'ai pas envie, démerdez-vous tout seul.
Lovino quitta la chambre sans attendre de réponse. Il marcha un peu dans le manoir, puis entreprit de faire une petite promenade. Il vit de loin un cheval trainer avec peine la carcasse du cerf, une belle bête, il devait l'avouer. Il imaginait Antonio au galop dans la forêt, l'arc à la main au milieu de la meute de chien. Il se souvint qu'il y avait une scène de chasse peinte au-dessus du lit de l'Espagnol. Il l'avait souvent regardé, trouvant les proportions du tableau atroces. Comment un homme aussi riche ne pouvait-il pas trouver un peintre digne de ce nom ?
Lovino fut coupé de ses pensées par la voix du messager qu'il connaissait maintenant plutôt bien.
- Vargas ! Tu tombes bien tiens. Une lettre pour le maître, je te laisse la lui remettre, je dois encore desseller mon cheval. Quel temps orageux ! Il fait lourd, n'est-ce-pas ?
Lovino voulu l'envoyer balader mais l'homme était déjà reparti, lui laissant la lettre entre les mains.
Il regarda le sceau qui représentait une fleur de lys. Antonio recevait souvent des lettres de cette personne, mais Lovino ignorait qui elle était. Il soupira avant de retourner tranquillement vers le manoir.
Antonio avait finalement trouvé de quoi se changer, il sirotait un jus de fruits en regardant ses hommes par la fenêtre, occupés à dépecer la bête fraichement abattue. Il entendit la porte s'ouvrir derrière lui, l'Italien ne frappait même plus avant d'entrer. Lovino ne dit rien et se contenta de jeter la lettre sur le bureau avant de se poster à côté. Antonio posa son verre sur la table et ouvrit la lettre qu'il lue immédiatement, un large sourire se dessina sur son visage.
- Lovino ! Prépare immédiatement mes affaires, je pars dans l'après-midi !
- Vous allez où ? Lâcha timidement Lovino, inconsciemment contrarié de se retrouver à nouveau seul.
- Je vais partir environ trois semaines, à Paris, chez un bon ami. Répondit Antonio en sortant comme une furie de la chambre.
Trois semaines ? C'était atrocement long ! Et Paris, atrocement loin ! Lovino bouillonnait de rage. Qu'est-ce qu'il allait bien pouvoir faire lui, pendant tout ce temps ?! Il y avait pensé cet abruti ?! Non pas qu'il aurait voulu venir avec lui, non ! Mais… Lovino saisit le verre posé sur la table et le jeta violemment au sol. Les bris de verre éclatèrent aux quatre coins de la pièce et le liquide orangé s'étala lentement sur le sol. Il sortit à son tour de la chambre en claquant la porte pour aller s'enfermer dans sa petite chambre à lui.
Il s'assit sur son lit et sortit son carnet, dessiner lui changerait surement les idées. En l'ouvrant, il tomba sur le premier dessin qu'il avait fait après l'avoir acheté. Il représentait Antonio, baignant dans une lumière presque divine, assis dans un des fauteuils de sa chambre, une corbeille de tomates posée à côté de lui. Lovino arracha violemment la page et en fit une boule qu'il jeta contre le mur, le carnet suivit rapidement. Il s'enroula finalement sous la couette et la colère l'emporta lentement dans le sommeil.
Il se réveilla plusieurs heures plus tard, la colère n'était pas totalement partie. Il ramassa son carnet et l'enfouit dans sa poche. Il saisit ensuite la feuille arrachée et la défroissa, il observa les traits du jeune homme sur son dessin, quelque chose n'allait pas. Il manquait quelque chose dans son sourire qu'il n'arrivait pas à représenter. Il posa finalement la feuille sur son lit et sortit.
Dans la chambre d'Antonio le calme régnait. Sur le tapis une tâche était restée à l'endroit où Lovino avait jeté le verre. Le silence était lourd autour de lui. Il était parti. Il était parti pour trois semaines, sans même lui dire au revoir. A la fenêtre on pouvait voir une pluie diluvienne s'abattre sur les jardins, il faisait pourtant si chaud le matin même….
- Monsieur Vargas… appela une voix discrète derrière la porte. J'apporte les seaux que vous avez demandé.
Lovino ne se retourna pas et demanda à la jeune femme de les déposer au milieu de la pièce. Elle s'exécuta avant de disparaitre dans le grand couloir. Il avait voulu faire un peu de ménage, pour se faire pardonner. Mais maintenant il n'avait plus envie de rien. Il détacha son regard de la fenêtre et se dirigea vers le lit où il saisit un oreiller dans lequel il enfouit son visage. L'odeur d'Antonio y était encore imprégnée…
Son regard se posa ensuite sur le bureau et une idée lui vint à l'esprit. Il la repoussa d'abord, mais elle grandit en lui jusqu'à totalement prendre contrôle. Il reposa l'oreiller et vérifia que personne ne pouvait le voir. Il se dirigea vers le bureau et ouvrit un tiroir, il savait qu'Antonio y rangeait ses correspondances. Il prit la première de la pile, c'était celle qui était arrivée le matin même. Elle était signée d'un certain «Francis Bonnefoy». Il hésita encore un instant avant de la lire puis il se lança. Le tutoiement était utilisé, cela devait être un bon ami. La main de l'Italien se mit à trembler, la lettre ne parlait que de réceptions, de repas et de femmes. Surtout de femmes. Puis il était ensuite question d'une grande fête à laquelle Antonio devait absolument venir… Lovino ne termina pas la lettre, il était furieux. Il déchira le bout de papier avant de le laisser tomber au sol.
Alors c'était ça, Antonio l'abandonnait pour aller se faire plaisir et courir les jupons. Lovino était enragé, il le détestait. Il ne pouvait s'arrêter de l'imaginer en train de séduire de jeunes demoiselles, avec son sourire charmeur, ses mots doux. Il le détestait. Il tournait dans la chambre comme un lion en cage. Il se sentait trahi, humilié. Il envoya valser les deux grands seaux d'eau posés à terre. Puis renversa un fauteuil. Il avait besoin de se défouler. Ses yeux se posèrent sur le grand tableau qui ornait le mur. Le chasseur y était fièrement assis sur son destrier, les chiens gris courraient dans les pattes du cheval. Au loin derrière les arbres on pouvait distinguer la silhouette d'un chevreuil.
Lovino détestait ce tableau, il le détestait comme il détestait Antonio. Il grimpa sur le lit, s'en saisit et le jeta à travers la pièce. La toile se prit le coin d'un meuble qui l'éventra. La colère de Lovino ne retombait pas, il attaqua à coup de pieds une commode posée près du lit, un tiroir s'entrouvrit. Lovino s'en saisit et le balança à l'autre bout de la chambre. La commode éventrée, avait laissé tomber son contenu au pied de Lovino.
L'Italien saisit une petite toile qui devait se trouver dans le tiroir avant d'atterrir au sol. Deux enfants y était représentés, ils avaient environ une dizaine d'années. Ils s'enlaçaient tendrement, le petit tableau respirait le bonheur. Soudain, le sang de Lovino ne fit qu'un tour, ces yeux verts, ce sourire enfantin… Celui de droite était sans aucun doute Antonio. Il regarda de nouveau le deuxième garçon. Il le détestait, il ignorait qui il était mais il le détestait. Il ne voulait pas. Il ne voulait pas qu'Antonio soit représenté avec quelqu'un d'autre, surtout pas comme ça, pas aussi heureux. Il ne voulait pas partager ce sourire, ce visage, il voulait les garder rien que pour lui. Il saisit machinalement une plume sur le bureau et poignarda le visage du jeune inconnu, une fois, cinq fois, dix fois. Puis il glissa ses ongles dans la toile, tirant le plus fort qu'il put, il voulait le voir disparaitre. Le tableau céda sous les coups et se déchira.
Un bruit sourd tira Lovino de son hystérie. La porte s'ouvrit violemment et Antonio apparut, comme sorti de nulle part. Deux ou trois hommes le suivaient de près.
- Lovino, c'est donc toi, c'est quoi ce bouc-…
Antonio resta figé, il baissa le regard et se rendit compte qu'il pataugeait. A sa droite, un fauteuil se noyait doucement dans une énorme flaque. La chambre semblait avoir été ravagée par un ouragan. Il enjamba prudemment les décombres en ordonnant aux autres d'un signe de la main d'attendre à la porte. Il se rapprocha doucement de Lovino, hagard, au milieu du désastre. Le jeune Italien ne disait rien et regardait Antonio comme s'il assistait à une apparition.
- Mais Lovino, que s'est-il passé, qu'est-ce que tu as fait ?! Tu n'es pas blessé j'espère.
Lovino ne répondait toujours pas. Les yeux d'Antonio rencontrèrent le tiroir grand ouvert de son bureau.
- Lovino ! Tu as lu mes lettres ! Mais qu'est-ce qui t'as pris ?!
Devant l'hébétude de l'Italien qui semblait ailleurs, Antonio saisit ses épaules et le secoua avec anxiété.
- Lovino ! Lesquelles as-tu lu ?! C'est très important, réponds-moi ! Lovino !
- Juste… la première. Répondit le jeune homme en serrant le petit cadre qu'il n'avait pas lâché.
- Tu es sûr ? Alors pourquoi…
Antonio se retourna un instant pour regarder les dégâts. Qu'est-ce qui avec pu le mettre dans une telle fureur ? Il ne comprenait pas. Il regardait le jeune garçon perdu, comme s'il pouvait trouver une réponse dans son regard. Lovino restait de glace, le regard perdu dans le néant. Il ne savait pas quoi répondre, l'Espagnol ne devrait pas être ici, il était parti… Il jeta un coup d'œil à l'horloge, 18h45. Il était parti dans l'après-midi alors… Qu'est-ce qu'il faisait là ?
- Qu'est-ce que tu tiens Lovino ? demanda Antonio en se saisissant de l'objet.
Un violent frisson de fureur parcouru son corps lorsqu'il découvrit ce que c'était.
- Lovino, tu… !
Avant même que l'Italien ne puisse réagir, la main d'Antonio fendit l'air. Le bruit de la claque qu'il venait de lui affliger résonna dans la pièce. Un long silence s'ensuivit. Lovino porta une main tremblante à sa joue endolorie, il se mit à pleurer.
- Je te déteste ! Je te déteste ! Bâtard d'Espagnol !
Il poussa violemment Antonio et sortit en courant avant que qui que ce soit n'ait le temps de l'arrêter.
Antonio regardait sa main qui tremblait encore sous l'effet de la colère. Il l'avait frappé. Il avait frappé Lovino. Les derniers mots du garçon résonnaient dans sa tête. Il regarda la petite toile déchirée qu'il tenait dans sa main gauche. Il s'assit sur le lit et enfouit son visage dans ses mains, il ne savait plus quoi penser. Après un certain temps, il se releva et sortit de la chambre. Les valets n'avaient pas bougé et semblaient attendre, sans trop savoir quoi faire.
- Retrouvez-le. Ordonna simplement Antonio.
- Par ce temps Monsieur ?
- Raison de plus, faites vite, sortez les chiens s'il le faut.
- Mais Monsieur…
Antonio releva un regard sombre vers eux.
- Re-trou-vez-le.
