Quand les larmes de Lily s'étaient taries et qu'elle avait sombré dans un sommeil épuisé, Sirius l'avait prise dans ses bras et l'avait portée jusqu'à sa chambre, où il l'avait déposée avec douceur sur le lit. Harry s'y trouvait déjà, sans doute couché par sa mère durant l'absence de Sirius, et il attrapa une mèche de cheveux roux dans son petit poing sans se réveiller. Sirius déposa un baiser sur le front de son filleul puis, après un instant d'hésitation, un autre sur celui de Lily. Puis il sortit silencieusement de la chambre, refermant la porte derrière lui, et retourna dans le salon.

Là, il fit les cent pas entre le fauteuil et la table basse, bien trop nerveux pour se coucher à son tour. Il fallait qu'il en parle à quelqu'un, mais qui ? Et comment ? Il ne pouvait pas laisser Lily et Harry seuls ici. Si cette soirée avait prouvé une chose, c'était bien que le sortilège de Fidelitas n'était pas une protection sans faille…

Avant qu'il ne puisse se rendre plus loin dans ses pensées, il vit les flammes de sa cheminée devenir vertes et, l'instant d'après, Remus était apparu et traversait la pièce à grands pas.

— Remus ! s'exclama-t-il. Je suis si content que tu sois là, il faut que je te dise –

Le poing du lycanthrope entra violemment en contact avec le nez de Sirius. Celui-ci tomba à la renverse avec une exclamation de surprise.

— Comment as-tu pu, Sirius ? siffla Remus d'une voix enrouée. C'était James…

Sa voix se cassa sur le nom de son ami, alors que Sirius le regardait avec des yeux effarés, tenant d'une main son nez qui enflait à vue d'œil. Puis Sirius comprit ce que lui disait Remus.

— Non, Remus, c'était pas moi !

L'autre ne fit que continuer à le fixer.

— Le gardien du secret, je les ai convaincus de pas me prendre, finalement. Ça semblait trop évident.

Remus grimaça, mais le doute s'était frayé une place dans ses pensées.

— C'était qui, alors ?

Sirius écarquilla les yeux et se redressa. Il fit mine de se lever, mais le regard avec lequel le foudroya Remus le convainquit de rester assis.

— Peter. C'était Peter, dit Sirius d'une voix blanche. Il faut aller voir à sa cachette.

Avant de pouvoir faire le moindre geste, Sirius sentit des cordes entourer ses poignets et ses chevilles. Il lança un regard incrédule à Remus, qui avait dirigé sa baguette sur lui.

— Désolé Sirius, mais je ne croirai rien de ce que tu me dis avant de retrouver Lily et Harry, dit-il d'une voix froide.
— Mais ils sont derrière, dans ma chambre ! cria Sirius. Tous les deux, endormis. Ils ont été ici tout l'après-midi.

La bouche entre-ouverte, Remus baissa lentement sa baguette. Il avait toujours su pour les sentiments de Sirius pour Lily, était son unique confident sur le sujet depuis Poudlard. Quand Sirius lui avait dit qu'elle était ici, il avait tout de suite tiré une conclusion – et, à en juger par l'air contrit de Sirius, c'était la bonne – et en était profondément choqué. Serrant toujours sa baguette dans son poing, il se dirigea vers la porte fermée.

— Tu me laisses comme ça ? appela Sirius. Il n'y a pas de temps à perdre Remus, il faut aller voir Peter !
— Ne bouge pas, répondit Remus d'une voix froide sans se retourner.

Sirius passa alors les prochaines minutes – qui lui semblaient effroyablement longues – seul dans le salon. Il entendait derrière lui les pas de Remus se diriger vers sa chambre, la porte s'ouvrir, puis un silence, alors que ce dernier constatait avec surprise la véracité des dires de son ami. Puis les pas traversèrent la pièce, le plancher craqua sous le poids du lit quand Remus s'assit dessus, et quelques instants plus tard le murmure de voix parvint aux oreilles de Sirius.

Quand Remus réapparut, son premier geste fut de faire disparaître les liens des mains et des pieds de Sirius, qui le regarda avec soulagement.

— Lily m'a raconté, dit-il simplement. Je suis désolé.

Sirius se tourna et vit que la porte de sa chambre était refermée.

— Elle n'a pas voulu sortir, ajouta Remus.

Sirius tourna le dos à la porte. Il s'occuperait de Lily plus tard ; pour l'instant, il avait des problèmes plus pressants auxquels faire face.

— Il faut aller à la cachette de Peter, répéta-t-il. Si Tu-Sais-Qui connaît l'adresse des Potter, c'est qu'il lui a dit.
— Tu as raison, acquiesça Remus. C'est la première chose à faire. Il est peut-être en danger. Vas-y, je reste ici.

En se mordant la lèvre, Sirius tourna les yeux vers sa chambre. Remus suivit son regard, puis posa une main sur l'avant-bras de son ami.

— Tu ne peux rien faire pour elle en ce moment, tu le sais, Sirius, dit-il d'une voix douce. Je ne vais pas bouger d'ici avant que tu reviennes ; Harry et elle seront en sécurité.

Après un dernier instant de réflexion, Sirius hocha la tête. Avant de passer la porte, il se tourna vers Remus, qui était toujours debout dans le salon.

— Il faudrait le dire à l'Ordre.

Remus sortit sa baguette.

— Je vais les appeler ici. On décidera ensemble quoi faire.

Les deux amis échangèrent un regard dans lequel se mêlaient la tristesse et l'inquiétude, puis Sirius se détourna, enfila une fois de plus son manteau et sortit de chez lui


La noirceur des heures les plus sombres de la nuit enveloppait Sirius alors qu'il se dirigeait vers l'immeuble désaffecté dans lequel Peter se terrait depuis quelques mois. Quand il s'en était approché, il leva les yeux, mais constata sans grande surprise qu'aucune lueur n'éclairait son refuge. Une fois à l'intérieur, les narines emplies de l'odeur habituelle de moisissure, il grimpa les escaliers quatre à quatre jusqu'à atteindre l'appartement occupé par son ami.

Sirius s'en approcha à pas de loup ; Vous-Savez-Qui avait peut-être envoyé ses sbires à la cachette de Peter après avoir constaté que Harry n'était pas à Godric's Hollow. Mais quand il pénétra dans la pièce, il constata rapidement que celle-ci était vide.

Avec quelques formules murmurées, il alluma les quelques bougies parsemées dans l'endroit, juste assez pour voir ce qui l'entourait. Et pour la deuxième fois de la nuit, il fut choqué par la vision qui s'offrait à ses yeux. Mais pas parce que tout était détruit, cette foi ; au contraire, parce que rien ne l'était.

Il s'était préparé à trouver un appartement en désordre, des meubles cassés, des objets éparpillés au sol, des signes qu'on avait enlevé quelqu'un de force. Mais, sous la lumière vacillante des bougies, l'endroit était inchangé, identique à la dernière fois où Sirius avait rendu visite à Peter, la semaine précédente. Fronçant les sourcils, il s'avança dans l'appartement, sa baguette toujours brandie devant lui. Tout était à sa place ; les assiettes et ustensiles posés à côté de l'évier dans la cuisinette, les bouteilles de Bièraubeurre vides posées par terre, les magazines avec lesquels il s'occupait, pendant les longues soirées vides d'occupation. Sirius repéra un journal ouvert sur la table et s'en approche à grands pas, le fermant pour en lire la date. 31 octobre 1981. Peter avait donc été chez lui pendant la journée.

Il se rendit ensuite dans la petite chambre que son ami utilisait comme chambre à coucher. Les draps étaient désordonnés sur le matelas posé au sol, comme d'habitude, et un livre ouvert était posé à côté de celui-ci, la face contre le sol. Sirius constata que la baguette de Peter, que celui-ci gardait toujours près de lui quand il dormait, ne se trouvait nulle part, quand un mouvement attira son regard vers la fenêtre.

Dehors, l'obscurité régnait toujours, percée seulement par les lampadaires, quelques étages plus bas. Sirius se demanda s'il n'avait pas rêvé un mouvement quand il le revit ; il y avait quelqu'un de l'autre côté de la rue, tout juste à l'extérieur de la lumière. Quelqu'un qui avait le visage tourné vers lui.

Sans réfléchir, Sirius sortit de l'appartement à toute vitesse, dévala les escaliers et sortit dans la nuit fraîche. Là, il s'arrêta un instant pour se repérer, puis se remit à courir vers l'endroit où il avait vu l'intrus.

Mais il dut bien vite se rendre à l'évidence qu'il n'y avait plus personne. Il fit quelques fois le tour des environs, mais il ne sentait aucune présence.

— Tu te fais des frayeurs, marmonna-t-il pour lui-même, avant de repartir vers une ruelle pour transplaner vers chez lui.

Les autres membres de l'Ordre devaient être arrivés, et ils auraient bien des choses à discuter.


Aussitôt que Sirius avait disparu, Remus s'était mis au travail, envoyant des messages aux autres membres de l'Ordre du Phénix à l'aide de son Patronus. Dumbledore n'avait découvert comment les faire parler que quelques mois auparavant, et la technique émerveillait toujours le lycanthrope, mais pour une fois il n'avait pas le temps de s'amuser. Il avait envoyé près d'une dizaine de messages succincts et, trente minutes plus tard, tous les récipiendaires se trouvaient dans l'appartement de Sirius maintenant plein à craquer.

Quand celui-ci arriva enfin, les cheveux encore décoiffés par le transplanage, les conversations murmurées s'interrompirent et tous se tournèrent vers lui. Remus leur avait raconté tout ce qu'il savait, et maintenant ils voulaient la suite.

— Peter n'était pas là, dit Sirius d'une voix forte. Son appartement n'était pas désordonné : s'ils l'ont pris, ce n'était pas là.

Les discussions reprirent de plus belle, et Remus attira Sirius sur un côté.

Si ils l'ont pris ?
— Il avait été là pendant la journée, répondit Sirius. Un pressentiment.

Après une pause, il demanda simplement :

— Lily ?
— Emmeline est avec elle.

Coupant cours à leur messe basse, Dumbledore appela leur attention. Tous se tournèrent vers le vieil homme devant la cheminée, et lui désigna Sirius du doigt.

— À quelle adresse vivent les Potter ? demanda-t-il.
— Qu'est-ce que –
— Répondez-moi, Monsieur Black.
— 135, rue des Pâquerettes.

Aussitôt, Sirius fronça les sourcils. Ce n'était pas ça du tout, il le savait très bien. Et pourtant, quand il essaya à nouveau de donner la bonne adresse, ce furent encore les mauvais mots qui sortirent de sa bouche.

— Vous n'êtes pas capable de prononcer les mots parce que vous n'êtes pas le gardien du secret, expliqua le directeur. Ça veut dire que Peter l'est toujours, et qu'il n'est pas mort.

Des soupirs de soulagement se firent entendre, alors qu'un fou rire parfaitement inapproprié à la situation se mit à grimper dans la gorge de Sirius. Il se plaqua un poing contre la bouche en fermant les yeux. Il n'avait pas fermé l'œil depuis près de trente-six heures, ça expliquait son état un peu hystérique. Et dans ces trente-six heures, il avait couché avec la femme de ses rêves, qui était accessoirement celle de son meilleur ami, qui avait été tué parce qu'un autre de ses meilleurs amis n'avait pas su garder un secret.

Ce fut assez pour lui faire retrouver son sérieux.

— Alors il est toujours en danger, dit Sturgis Podmore quand un silence approximatif était tombé dans le salon. Il faut qu'on aille le sortir de là.

Pendant qu'ils discutaient d'une éventuelle mission de sauvetage, Sirius les regardait, les bras croisés et les yeux plissés. Remus remarqua l'expression de son ami et lui demanda, d'une voix basse :

— Tu crois vraiment qu'il nous a trahis ?
— Ecoute, son appart' était intact, et sa baguette n'était pas là. Il est sorti volontairement, et tous les membres de l'Ordre savent qu'il est risqué de faire des sorties imprévues.

En disant ces mots, il sentit une petite douleur lui tordre le ventre en pensant à la sortie imprévue de Lily de la veille. Mais cette sortie lui avait sauvé la vie, et celle de Harry aussi. Tandis que Peter…

Trois coups sourds se firent entendre à la porte d'entrée de l'appartement, coupant court aux pensées de Sirius et à la discussion lancée par Sturgis. Tous les occupants s'échangèrent un regard perplexe, se demandant qui était à la porte, à cette heure avancée de la nuit. Tous les membres actuels de l'Ordre se trouvaient dans le salon, mais seuls les membres de l'Ordre connaissaient l'adresse. Sirius lança un regard à Remus, son gardien du secret, mais celui-ci haussa les épaules, aussi confus que les autres sur l'identité de ce visiteur.

Alors les deux anciens Gryffondor, leur baguette brandie devant eux, s'approchèrent de la porte. Ils sentaient sur eux les regards de leurs collègues, et entendirent bon nombre de baguettes sortir de leurs poches. Sirius posa sa main sur la poignée et, après un hochement de tête silencieux de la part de Remus, ouvrit la porte à la volée, prêt à envoyer un sortilège – d'attaque ou de défense, il verrait plus tard.

Mais la silhouette qui se tenait sur le palier était loin d'être une menace. Son visage était tuméfié et ensanglanté, ses vêtements déchirés et tachés par de multiples plaies qui lui parsemaient le corps. Elle tenait son bras tout contre son corps, comme si celui-ci était cassé. Ce ne fut que quand le visage se releva et fut baigné par la lumière d'un lampadaire qu'ils le reconnurent.

C'était Peter.