Chapitre 2
POV's Ciel
_ Bonjour, Bocchan.
Il continue d'avancer vers moi en poussant la desserte, avec sa démarche presque féline. Quand je dis qu'il veut me dévorer, là, avec une telle allure, c'est exactement cela. On croirait un chat près à sauter sur une souris ou un guépard qui se prépare à fondre sur une gazelle. Ses yeux brillants et son sourire trop étiré en rajoutent…
_ Vous êtes bien matinal, me fait-il remarquer. Avez-vous fait un cauchemar ?
Son regard a changé, devenant soucieux. Ses sourcils se froncent légèrement, soulignant ce côté prévenant. Même sa voix semble s'adoucir. Toutefois, je perçois nettement une pointe de moquerie et puis, il connait la réponse. En tant que majordome, il faut qu'il s'inquiète pour son maître mais… venant de lui, ça devient énervant. Autrefois et à nos commencements, j'avais apprécié puisqu'il devait réagir ainsi. Après six années, je dois bien avouer que cela me porte sur les nerfs et ce démon est un hypocrite. Tout ce qu'il veut, c'est mon âme. Et il cherche toutes les parcelles de faiblesse dans mon être afin de me montrer qu'il est le maître.
Il m'énerve.
Entre lui et moi, je me suis toujours demandé qui était vraiment le maître et qui appartenait à qui… selon le contrat, je suis censé être celui qui exerce le pouvoir. Et pourtant, bien des fois il m'a désobéi… ah non, pardon, il m'a obéi en s'amusant avec les mots, les tournant à son avantage. Mais je n'en pense pas moins. Parfois, je le rappelle à l'ordre, le giflant. Cela ne sert à pas grand-chose, ce démon ressent moins la douleur que les humains, de plus, je n'ai pas de force… hélas. Qui appartient à qui ? Je me le demande… saloperie de démon.
Je soupire et me redresse, le regardant toujours avec mes yeux vairons. Il est déjà devant mon lit en quelques enjambées gracieuses. Je m'étire les bras et baille avant de répondre :
_ Comme d'habitude mais peu importe.
Je retiens mon envie de lui dire pour le coup du rideau…
Finalement, je me rends compte que j'ai perdu notre duel matinal. En effet, en baillant, j'ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, j'ai aperçu rapidement son sourire victorieux avant de contourner mon lit et écarter les rideaux dans un petit bruit de grincement. Je plisse les yeux, me faisant harceler par un beau soleil de janvier. Je perçois Sebastian en train de réaliser les nœuds de mes rideaux, les maintenant ainsi de chaque côté de ma double fenêtre.
Je perçois que la luminosité est doublement persistante car les rayons du soleil sont reflétés sur une masse blanche. Je lâche un autre soupir, las cette fois-ci. Mon majordome le remarque mais ne dit mot, n'esquissant même pas un petit sourire. Il sait à quel point je hais la neige. Cette espèce de merde blanche inutile.
Sebastian s'approche de moi et me tend une lettre.
Mes yeux la fixent et je perçois le blason royal. Je l'attrape brutalement et arrache le papier, je prends la missive et parcours les lignes de Sa Majesté :
« Bonjour mon petit Ciel, »
Je ne suis pas petit d'abord et j'ai seize ans maintenant.
« As-tu passé de bonnes fêtes de fin d'année ? Pour ma part, oui, j'en ai un profité et j'ai pu me reposer après tout ce travail. Toutefois, mon esprit est tout de même occupé et comme tu dois le deviner, je dois de nouveau faire appel à toi et à tes compétences. Depuis quelques semaines, plusieurs jeunes garçons sont portés disparus. Certains ont été découverts mais pas tous. Je t'ai fait joindre un document avec les comptes-rendus de Scotland Yard. Ils n'arrivent toujours pas à débusquer ce criminel ainsi que certaines de ses victimes et je dois bien l'avouer, je voudrai éviter la même effervescence lors de l'affaire de Jack l'Eventreur. Je te fais confiance afin de le trouver et de l'arrêter, peu importe tes méthodes.
Je te remercie d'avance. »
Je fronce les sourcils et je lève mon regard sur Sebastian qui me tend un dossier scellé à la cire contenant le sceau royal. Je le prends et déroule la ficelle autour du cachet. Une fois fait, je laisse tomber son contenu. Cinq dossiers se répandent sur mon lit. J'en prends un au hasard et regarde son contenu. Une photo d'un jeune garçon de mon âge, des déclarations des enquêteurs, de possibles témoins et du médecin légiste. Je découvre d'autres photos de ce même garçon… mais mort cette fois-ci. Son cou possède une marque sombre, une strangulation. Je reviens sur la déclaration du médecin et en effet, cette personne a été étranglée à l'aide d'un tissu apparemment. Cette personne n'a pas d'identité, un mendiant probablement. Je saisis un autre dossier. Cette fois-ci, c'est un jeune homme d'environ une vingtaine d'année, venant d'une famille modeste. Il a été repêché dans la Tamise, le corps gonflé par l'eau. Toutefois, il n'a pas été noyé mais bien étranglé. Il possède aussi une marque au niveau de son cou. Mes yeux lisent un peu plus et je remarque des détails qui me font tressaillir de dégoût. Je sens Sebastian se baisser légèrement vers moi. Ces jeunes gens ont eu des rapports sexuels apparemment, mais pas forcés. Je prends un autre dossier. Cette fois-ci, ce n'est qu'une simple déclaration de disparition. Néanmoins, il a été vu la dernière fois aux alentours d'un pub à la réputation particulière.
Je déglutis et soupire. Je laisse tomber les dossiers.
_ Il semble que ce meurtrier a quelques goûts douteux, fis-je.
Sebastian hausse un sourcil, me transperçant limite du regard, mais je ne fais pas vraiment attention. Il saisit les dossiers et les parcourt à son tour.
J'attends sa réponse.
_ Il semble que le meurtrier prend des jeunes hommes beaux et androgynes comme cible. De plus, il a l'air de les apprécier tout particulièrement.
J'hoche la tête, ayant du mal à cacher mon dégout.
_ Nous devrions partir pour Londres, Sebastian.
Je le vois s'incliner légèrement.
_ Je vais préparer une voiture ainsi que vos valises. J'annule tous vos rendez-vous jusqu'à nouvel ordre. Souhaitez-vous que les domestiques nous accompagnent ?
_ Oh que non ! Je veux pouvoir réfléchir tranquillement sans à les supporter.
_ Il sera fait selon votre désir.
POV's Sebastian
Ha, quel plaisir de voir mon Bocchan de si mauvaise humeur dès le matin. Je ne peux m'empêcher de sourire à cette simple vision. Comment résister à ce visage si enfantin et pourtant si adulte. Il est la colère incarnée, un mal qui ne cesse de grandir. Au fond de moi, en tant que démon, je ne peux qu'en frémir. Je me sens comme un chasseur qui poursuivrait jusqu'au fin fond de la jungle sa cible, un lion qui attendrait patiemment sa proie seule et qui se sente en sécurité pour lui bondir dessus. Il représente ce que j'ai toujours attendu et je refuse que d'autres démons mettent la main dessus. Je ne cesse d'attendre, de patienter pour qu'enfin il atteigne son niveau maximal de… J'arrête de me perdre dans mes pensées car mon Bocchan semble attendre quelque chose de moi. Cette absence de modestie m'émerveille et je ne peux m'empêcher de sourire.
_ Vous êtes bien matinal. Avez-vous fait des cauchemars ?
Je sais bien, voire je connais la réponse. Il passe des mauvaises nuits depuis que ces humains ont sali son nom. Il ne cesse de penser à sa revanche. Et puis, il faut bien avouer que je provoque un peu ses réveils matinaux. Serai-je assez fourbe pour en ajouter de nouveau une couche ? Je dois bien avouer que oui. Je prends un air inquiet, pour lui faire comprendre que son sort m'inquiète et que je lui reste dévoué. Bien que cela ne l'énerve tout particulièrement, une partie de moi commence à être attaché à cet humain. Ainsi, mon attitude est parfois inappropriée à ses yeux, mais je ne peux faire autrement. Puis, il m'avait appelé pour cela au début de notre relation, pourquoi devrai-je changer maintenant ? Ce qui est fait est fait. Ma position ne changera pas par rapport à lui de toute façon. Mes sentiments ne peuvent en rien altérer ma mission finale. Je suis là pour prendre son âme, rien de plus. Je n'ai pas de temps à perdre avec des obligations terrestres. J'accepte de me prêter à ce petit jeu uniquement pour dévorer sa douce âme. Rien de plus. Je le laisse croire qu'il est le maître à bord, qu'il a réussi à dompter le démon mais il n'en est rien. Je connais tout des faiblesses humaines. Ces êtres si faibles avec leurs sentiments. Ils me font bien rire. Quand bien même mon maître souhaiterait apparaître le plus fort possible, il n'en est rien. Je peux lire aisément en lui. Je sais que je l'impressionne, qu'il ne sait pas comment me gérer. C'est si amusant de le voir douter et se retrouver acculer par ma façon d'être.
Le regardant s'étirer et me mentir en me disant que ses cauchemars sont une habitude qui ne l'atteint pas, je vais sans plus attendre tirer les rideaux. Je ne peux m'empêcher de continuer à sourire en pensant à mon petit piège. Je le regarde avec insistance, cela l'agace et je continue de plus belle. Cette attitude me donne parfois envie de dominer son arrogance et de lui montrer qui est le véritable maître. Mais pour le moment, je me dois de me retenir. En écartant les rideaux, la lumière se reflète violemment sur une neige toute fraîche qui est venue s'installer à l'extérieur du manoir. Je ne dis mot dans cette situation, sachant que la simple vue de ce manteau blanc l'énerve au plus haut point. J'ai assez provoqué sa colère pour ce matin, autant ne pas aller plus loin. Il y a des sujets à ne pas aborder… un beau jour pourtant je devrai lui dire…
Je ne peux rester là à contempler la neige, cela ne l'aidera pas par la suite. J'ai une mission plus importante aujourd'hui à accomplir. Je dois une fois de plus aider mon Bocchan à répondre aux attentes de la Reine. Je prends la lettre que j'avais amenée avec moi sur le plateau et le lui tends. Il me l'arrache des mains sans dire un mot. Comme je le pensais, la simple vue du blason royal le fait sursauter et le renvoie à sa sphère adulte. Je sais déjà ce qu'il y a d'écrit dans cette lettre. C'est un devoir d'un majordome de l'Enfer de faire le maximum pour son Bocchan et d'anticiper ses actions. J'ai surtout retenu pour ma part une phrase qui je sais va le mettre en rogne. Il s'agit de « Mon petit Ciel ». Je ne cesse de l'observer. Il commence à lire la lettre. Il s'attarde sur la première ligne. Je souris intérieurement. J'avais encore raison. Mais, je me dois de rester sérieux. L'heure est encore grave. En effet, un nouveau serial killer a élu domicile dans Londres et suite à l'incroyable élucidation de l'affaire de Jack l'Eventreur par mon Bocchan, la Reine avait encore fait appel à lui.
Les photos qui se trouvent jointes à la lettre sont accablantes. On y découvre encore un nouveau témoignage de la boucherie humaine. Je ne parviendrai jamais à comprendre comment les prêtres osent faire la différence entre les humains et l'Enfer. Pour moi, l'Enfer c'est eux. Nous, nous sommes les gentils. Ils ne nous arrivent pas fréquemment de commettre ce genre de choses, ou du moins pas souvent. Eux, au contraire, ne cessent de se complaire là dedans.
La façon de tuer se présente comme une sorte de rituel. Il les tue en les étranglant avec ses mains ou un tissu. Ses victimes ne semblent pas avoir eu l'occasion de se défendre. Bien au contraire, il était comme apaisé, comme s'il avait… amusant ce meurtrier ou plutôt ses mœurs sexuelles. Cependant, les morts n'avaient pas le même statut social. Il ne semble pas viser une catégorie particulière. La raison de ces meurtres par contre me reste encore inconnue. Peut-être pour cacher ses envies ou simplement pour tuer ceux qui sont comme lui.
J'ose me pencher par delà l'épaule de mon Bocchan afin d'avoir son avis sur ces photos. Il ne semble pas à l'aise face à ces clichés. Pourtant les meurtres de Jack l'Eventreur semblaient bien pires.
_ Il semble que ce meurtrier a quelques goûts douteux, déclare mon Bocchan comme pour faire stopper mon espionnage.
Je prends les photographies les analysant une énième fois. Il serait bête de ma part de lui faire croire que je ne les ai pas déjà vues, mais je ne veux pas entrer dans un débat vain. Je sais déjà quoi en penser. Mais je garde certaines informations pour moi. Comme le messager de Zeus : « Je promets de dire la vérité mais il se peut que j'omette certains détails ». Je le regarde d'un air presque amusé.
_ Il semble que le meurtrier prend de jeunes hommes beaux et androgynes comme cible. De plus, il a l'air de les apprécier tout particulièrement.
Mon Bocchan se sent mal à l'aise face à cette situation. Comme si cela le visait directement. Je fais semblant de ne pas le remarquer pour ne pas baisser la confiance qu'il a en moi.
_ Nous devrions partir pour Londres, Sebastian, m'ordonne-t-il.
_ Je vais préparer une voiture ainsi que vos valises. J'annule tous vos rendez-vous jusqu'à nouvel ordre. Souhaitez-vous que les domestiques nous accompagnent ?
_ Oh que non ! Je veux pouvoir réfléchir tranquillement sans à les supporter.
_ Il sera fait selon votre désir.
A suivre...
(Ou pas si vous n'aimez pas).
