LEBED GWEST


CHAPITRE 1

DUST AND TEARS

(Poussière et Larmes)

- Ada[1] !

Ma voix avait résonné dans le grand hall comme un déchirement de l'espace. Mais personne autour de moi ne semblait se rendre compte de la détresse qui m'avait saisi à ce moment précis. Plus que de la panique. C'était une émotion plus destructrice encore que la peur ou l'angoisse.

Les bras qui me retenaient se resserrèrent un peu plus autour de moi, m'empêchant de me libérer. Ma tante ne paraissait pas avoir la force de prononcer le moindre mot, mais elle tenait bon, me gardant contre elle, se contentant de me laisser crier après mon père.

Les gardes restés au Royaume pour le protéger s'apprêtaient à refermer les immenses portes du palais. Je ne pouvais pas me résoudre à rester sans rien faire. Je ne pouvais pas supporter de me sentir impuissant. Personne n'aurait pu attendre de moi que je le laisse partir comme ça. Je n'étais qu'un enfant, et en tant que tel, je ne voulais pas comprendre que la guerre nécessitait qu'on se batte. Ainsi, je ne pouvais pas comprendre que mon père n'avait eu d'autre choix que d'obéir à son devoir de soldat. Imaginer qu'il puisse m'abandonner de cette façon m'était inconcevable.

Je cessai alors de crier. A mes côtés, d'autres enfants pleuraient, des femmes aussi, ayant quitté leur mari à contrecœur. Une vieille femme tenait contre elle sa petite fille que sa mère avait embrassée une dernière fois avant de rejoindre les rangs de l'armée. J'observais dans un silence endeuillé.

Ma tante avait pris mon silence comme un abandon et avait relâché inconsciemment la pression autour de moi. Plus rien ne me retenait. Aussitôt, j'échappai à son étreinte et m'élançai parmi la foule.

- Êldaw !

Mais il était trop tard. Je lui avais déjà échappé. Je poussai avec force les elfes qui se trouvaient sur mon passage. J'évitai de justesse de me faire attraper par un des gardes quand je parvins aux portes et réussis à lui échapper. Je me glissai aussi vite que possible au-dehors du palais et m'élançai sur le chemin qui quittait le Royaume. Je courrais comme jamais je n'avais couru auparavant. Le chemin plongeait dans la forêt. Je savais qu'ils étaient passés par là, il n'y avait aucun autre chemin. Ils ne devaient pas être loin. Ils ne devaient pas être loin.

- Ada !

Je m'époumonais à l'appeler. Les larmes s'étaient mises à couler sans que je ne le remarque mais maintenant qu'elles noyaient ma vue, je ne pouvais plus les ignorer.

J'aperçus cependant des lances, un peu plus loin, perçant d'entre les arbres. Un souffle d'espoir caressa mon cœur, me poussant à courir toujours plus vite. Peu m'importait que mes vêtements de lin se prennent dans des branches. Peu importait que les ronces laissent des égratignures sur mes bras frêles.

Au-devant, un elfe chevauchant un élan se retourna quand mes cris lui parvinrent. J'étais hors d'haleine, et aveuglé. Mes pieds se prirent dans des racines traitres qui sortaient de terre. Elles mirent brutalement fin à ma course.

J'étais au sol, mais je ne voulais pas renoncer si près du but. J'étais à quelques mètres d'eux, seulement à quelques mètres. Cependant, j'avais cette horrible impression que mes larmes voulaient me maintenir là où j'étais, m'empêcher de me relever. Je serrai les dents, ramenant mes mains sous mon corps pour lutter contre ce poids qui voulait me clouer par terre. Je luttai malgré mon cœur battant et mon souffle court. Des bruits de pas légers me parvinrent. Je priai pour que ce ne soit pas un soldat venu me ramener de force dans les bras de ma tante en m'obligeant à ignorer que mon père partait pour la guerre. Si ç'avait été le cas, je ne l'aurais pas supporté. Mais la voix était étonnamment douce.

- Tu ne t'es pas fait mal ?

Je relevai les yeux. D'aucun ne put dire à quel point je fus surpris par la taille imposante de l'élan, sa tête seulement à quelques centimètres de la mienne. De loin, celui-ci n'avait pas paru aussi grand mais de près, c'était autre chose. Son museau laisse échapper un souffle chaud tandis qu'il reniflait mon visage. L'animal semblait intrigué et ses yeux noirs me scrutaient calmement.

Je ne vis qu'après l'elfe qui le chevauchait. Celui-ci descendit de sa monture avec souplesse, presque sans un bruit. Ce fut le mouvement qui attira mon regard, ainsi qu'un reflet métallique.

Le cavalier était grand et élancé dans son armure d'argent. Son plastron était gravé de lignes courbes, d'esquisses de spirales délicates. Ses spallières, quant à elles, marquaient ses épaules et lui donnaient une certaine carrure. Son apparence offensive m'était des plus intimidantes. Mais malgré ses plaques métalliques et l'épée à sa taille, sa voix et ses gestes dévoilaient une douceur et une bienveillance qui ne pouvait échapper à mon attention.

Ses longs cheveux d'un blond platine retenus par un diadème d'argent encadraient son visage aux traits fins. En son centre, enserré dans le métal, se trouvait une pierre discrète que je reconnus comme une gemme blanche. Les épais sourcils noirs de l'elfe avaient pris une courbe d'inquiétude et ses yeux clairs s'étaient posés sur moi tandis qu'il mettait un genou à terre.

- Tu sais que tu ne devrais pas être ici. N'est-ce pas, jeune homme ?

Son ton n'avait rien d'accusateur, il était léger et dégagé de toute menace. Je l'observai avec des yeux ronds, à la fois fasciné et dérouté par cet elfe que je n'avais jamais vu. A se retrouver scruté de la sorte, un sourire amusé étira ses lèvres pâles. Nul doute qu'il avait remarqué mon soudain étonnement. J'avais cessé de pleurer.

Il me tendit donc une main encourageante. Il voulait certainement m'aider à me relever mais je ne me laissais pas faire. Il faut dire que j'avais ma fierté. J'avais beau avoir été méchamment mis au sol un peu plus tôt, je me redressai tant bien que mal et fis face à l'homme en armure.

Je venais d'adopter un air digne et pourtant, j'étais obligé d'avouer que je me sentais un peu ridicule : j'étais debout, il avait un genou à terre et je n'arrivais même pas à hauteur de son regard. Quand bien même, je n'avais pas besoin de son aide pour me relever et lui n'avait pas besoin de me demander comment j'allais. Ce n'était pas une chute qui m'aurait fait perdre mon courage, encore moins mon audace. Je pris un ton assuré et légèrement autoritaire.

- Je veux voir mon père.

Le sourire de l'inconnu s'élargit davantage. Mon aplomb l'amusait indéniablement. Je fronçai les sourcils, vexé de constater que je n'étais pas pris au sérieux. Il m'observait toujours, semblant imperturbable, mais je ne cillai pas. L'elfe pencha alors la tête sur le côté, comme intrigué par mon comportement.

- Comment t'appelles-tu ?

- Je veux voir mon père, ordonnai-je à nouveau en éludant sa question.

Il n'abandonnait pas, souriant toujours.

- Dis-moi, qui est donc ton père ?

- Faenglîn[2].

Il eut l'air passablement étonné de ma réponse mais une nette compassion se logea dans ses yeux à l'entente du nom. Son regard parcourut mes cheveux sombres et ébouriffés puis revint soutenir le mien avec une intensité étrange. Cherchait-il à confirmer mes paroles ? Il y avait comme l'ombre d'un doute en lui.

- Je veux le voir, réitérai-je.

Il posa une main protectrice sur mon épaule.

- Ne t'en fais pas. Il rentrera bientôt. Faenglîn est un bon soldat.

Il se voulait rassurant mais j'étais terriblement buté.

- Je veux pas qu'il parte.

L'inconnu me prenait au sérieux à présent, l'amusement avait teinté son sourire et avait quitté ses traits pour laisser place à la douceur et la sincérité.

- Je sais. Mais il ne part pas pour très longtemps. Et puis tu sais, même si j'essayais d'empêcher ton père de partir, il prendrait quand même une épée et irait se battre. Il est comme ça, entêté et fort d'esprit. Mais il me semble que tu l'es tout autant, je me trompe ?

Je secouai la tête sans l'ombre d'une hésitation. L'elfe sourit à nouveau et sa main serra mon épaule un peu plus fermement pour accompagner ses mots.

- J'en suis sûr. Alors tu vas rester fort, d'accord ? Tu vas prouver à ton père que tu peux, toi aussi, remplir ton devoir et attendre sagement au palais.

- Mais je…

Il me fit signe de me taire et reprit avec bienveillance.

- Ton père sera très fier de toi si tu obéis. Tu le sais ça ?

Je restai un instant perplexe devant ses paroles mais son regard inspirait la confiance. Peut-être que je pouvais le croire après tout. Peut-être qu'il me suffisait de l'écouter. Mais il n'empêchait que mon inquiétude commençait à transparaître derrière ma volonté de lui tenir tête et derrière l'incroyable audace de mes jeunes années. La question passa timidement mes lèvres.

- Il va rentrer, n'est-ce pas ?

L'elfe me scruta à nouveau et, après un instant, il acquiesça.

- Bien sûr qu'il va rentrer.

- Promis ?

Ma question le prit au dépourvu mais son expression ne changea pas pour autant. Au contraire, son sourire s'arma davantage de sincérité et de douceur. Son regard intense semblait promettre plus que sa voix elle-même au moment où il prononça les mots.

- C'est promis.

Sa main quitta mon épaule dans un effleurement et il me la tendit.

- Lebed gwest[3] ?

Je l'observai, dubitatif. Je savais ce que ce geste signifiait même si je ne comprenais pas ses mots. Ses yeux bleu clair m'incitaient à lui répondre. Je voulais avoir confiance en lui. Je voulais croire en lui qui me ramènerait mon père bientôt, alors j'ai tendu ma main ridiculement petite à côté de la sienne et nos doigts se sont refermés les uns sur les autres. Mes phalanges étaient insignifiantes contre les siennes et je pouvais sentir dans ce geste qu'il avait la force de tenir cette promesse. Il eut un sourire auquel je répondis inconsciemment, toujours intimidé, avant qu'il ne relâche mes doigts.

- Allez. Rentre au palais avant que ta mère ne s'inquiète.

Je hochai la tête, silencieux. On m'avait toujours dit de ne jamais parler de ma mère.

- Fais attention à toi en attendant que ton père rentre.

- Oui…

- Ah ! Te voilà ! s'exclama une voix juste derrière moi.

Je tournai vivement la tête pour apercevoir un soldat du Palais qui semblait s'être lancé à ma poursuite. Étrangement, je ne l'avais pas entendu approcher.

- Je savais bien que… Oh, ernil nîn[4], est-ce que tout va bien ?

- Tout va très bien, déclara-t-il de sa voix qui n'avait rien perdu de sa douceur et de son calme invariable. Assurez-vous que ce jeune homme rentre chez lui et qu'il rejoigne sa mère.

- Bien, votre Majesté.

Le garde posa une main ferme sur mon épaule, presque agressive comparée à celle qui venait de me faire une promesse, et je regardai à nouveau l'elfe qui se révélait être le fils du Roi. Celui-ci m'accorda un sourire encourageant. Je n'avais plus d'autre choix que de rentrer au Palais mais cette fois-ci, j'étais confiant. Juste avant que je ne me décide à suivre le garde elfique, une voix féminine et cristalline me fit relever la tête.

- Thranduil, y-a-t-il un problème ?

Une femme elfe chevauchant une jument d'un blanc immaculé se tenait à quelques pas de nous, d'une beauté éblouissante avec ses cheveux d'un blond clair et lumineux, ses yeux ambrés et sa silhouette élancée marquée par son armure d'argent. Le jeune prince se redressa sans me quitter des yeux.

- Aucun, ne vous en faites pas, melethril nîn[5].

- Votre père vous demande.

- Je vous rejoins.

Sur ses mots, il porta la main à son cœur et me fit un léger signe d'au-revoir qui sonnait plus comme "A bientôt" que comme un réel adieu. Cela m'arracha un dernier sourire avant que le garde ne me laisse plus d'autre choix que de tourner les talons et de le suivre jusqu'au Palais. Je décidai de ne pas me retourner et d'agir en homme. J'attendrais sagement le jour où mon père rentrerait de la guerre et me prendrait à nouveau dans ses bras.

Du moins, c'est ce que je croyais…


- Sale petit garnement, reviens ici tout de suite !

Je serrais dans ma main les pointes de flèches que j'avais dérobées au forgeron, sautant au-dessus d'un petit tas de lingots de fer avant de glisser sous la table pour échapper à l'homme. J'avais cru être discret en arrivant sur la pointe des pieds dans son atelier, faisant bien attention à ce qu'il ne me surprenne pas dans mon entreprise en se retournant, mais c'était sans compter la chute bruyante d'une lame de poignard sur les dalles de pierre quand j'avais farfouillé sur l'établi. Un regard vers lui avait suffi à confirmer que je m'étais trahi pour de bon. A force, je pensais avoir pris le coup de main. Mais on dit "jamais deux sans trois", et la règle venait de se confirmer.

Je m'extirpai de sous la table mais j'avais visiblement sous-estimé mon poursuivant. Il se tenait déjà devant moi, les bras croisés, son regard furieux posé sur moi. Je me redressai tant bien que mal, jusqu'à lui faire face, déglutissant. Il se pencha vers moi et dans un instant de panique, je tentai de m'enfuir en esquivant son geste. Sa main se referma fermement sur le col de mon habit et il me souleva du sol.

- Hep ! Où tu crois aller comme ça ?!

- Je n'ai rien fait !

- Cause toujours ! Je t'attrape la main dans le sac et tu n'es pas fichu de reconnaître tes torts ? J'en ai assez ! Ce n'est pas la première fois que tu me fais le coup en plus !

Je me débattis comme je pus mais il me tenait à bout de bras, presque sans effort. J'attrapai son poignet à deux mains, serrant avec force en essayant de le faire lâcher prise mais c'était peine perdue. Il était bien plus fort que moi et je n'avais aucune chance de fuite. Je glissai une main dans ma poche et balançai les pointes de flèche par terre d'un geste brusque.

- Tenez ! J'en veux même pas ! Elles sont pourries vos flèches !

Je ne te permets pas de critiquer mon travail et traiter mes affaires de cette manière ! Tu vas voir ce que tu vas voir ! J'en ai assez ! Tu es pire qu'un nain ma parole !

- Lâchez-moi !

Il me traina hors de son atelier d'un pas déterminé. La panique me reprit de plus belle.

- Qu'est-ce que vous faites ?! Où est-ce que vous m'emmenez ?!

- Je vais aller toucher deux mots à ta tante.

- Non ! Lâchez-moi ! Je vous ai rendu vos fichues flèches !

- Et tu crois que ça compte pour toutes les autres fois où tu m'as chipé des pointes et des lames ? Tu te mets le doigt dans l'œil petit.

- Je vous volerai plus, promis !

- Je ne te crois pas. Tu as dit la même chose la dernière fois. Et tu avais promis ! Tu ne tiens donc jamais tes promesses ?

- J'avais croisé les doigts. Ça ne comptait pas.

- Tu…

Il resta un instant sans voix, tombant des nues, avant de repartir dans sa fureur.

- C'est pire que ce que je croyais ! Ce n'est pas parce que tes parents ne sont pas là que tu peux te croire tout permis !

Un elfe sursauta au passage du forgeron et sa voix forte et grave. J'avais continué à me débattre tout le long mais je finis par me résigner, voyant clairement qu'il ne me relâcherait pas et qu'il avait la ferme intention de me ramener chez moi. Je croisai les bras d'un air buté et énervé tandis que l'homme grommelait. Il s'arrêta sur le seuil de la porte et frappa lourdement de son poing fermé.

- Faelygriel[6], ouvre-moi ! Je te ramène ton chapardeur de neveu !

Il y eut un bruit de vaisselle à l'intérieur et je soupirai d'exaspération. L'instant d'après, la porte s'entrouvrit. Le visage pâle aux joues rosies de ma tante apparut dans l'encadrement. De façon distraite, elle remit derrière son oreille une mèche de cheveux d'un blond platine immaculé qui avait échappé à ses tresses alors que ses yeux d'un bleu limpide se posaient sur moi avant de se revenir sur le forgeron. Elle avait l'air un peu surprise de nous retrouver tous deux devant sa porte aussi soudainement.

- Sarnas[7] ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Qu'est-ce qu'il se passe ?! s'exclama-t-il. Il se passe que j'ai encore retrouvé ton neveu les mains plongées dans mon stock de pointes de flèche neuves !

Faelygriel eut un regard quelque peu perdu, déroutée. En même temps, elle venait d'être dérangée dans sa cuisine et s'était retrouvée face à la colère manifeste du forgeron. J'avais les sourcils froncés et quand il reprit la parole, voyant qu'elle ne réagissait pas, je détournai le regard.

- C'est la troisième fois que je le surprends à faire ça. A un moment ça suffit, il faut faire quelque chose ! Surtout que ce n'est pas comme s'il n'y avait que ça ! J'ai des pointes et des lames qui disparaissent régulièrement. Et je suis sûr que c'est lui ! rajouta-t-il d'une voix vive et convaincue.

- Voyons Sarnas, c'est stupide…

La jeune femme avait visiblement du mal à concevoir les faits, et l'elfe aux longs cheveux argentés tomba des nues devant son ignorance de la situation. Il resta la bouche entrouverte un instant, réalisant qu'elle n'était pas du tout au courant du comportement de son neveu.

- Stupide…?

Je le sentis relâcher légèrement son attention et je fis un mouvement brusque pour le faire lâcher prise, mais rien à faire. Il me tenait en suspens au-dessus du sol avec une facilité déconcertante. Exaspéré, j'exigeai avec force et entêtement qu'il me relâche.

- Posez-moi à terre !

Il m'ignora complètement et fronça les sourcils, adoptant un ton un peu plus calme pour expliquer la situation et bien faire comprendre à ma tante que j'étais très loin d'être innocent.

- Je ne crois pas que tu réalises, Fae.

En effet, elle n'avait pas vraiment l'air de réaliser que je n'étais pas totalement l'image qu'elle avait de moi : aimable, calme et serviable, aidant à la maison comme je pouvais, comme mon père me l'avait conseillé avant de partir.

- La dernière fois, j'ai vu une lame disparaître, et je suis on ne peut plus certain que c'est lui l'auteur du vol.

- Comment peux-tu dire une chose pareille ? s'enquit-elle malgré un manque manifeste de confiance en ses propres paroles. Je veux dire… Tu ne l'as pas vu, n'est-ce pas ?

- Non mais je…

- As-tu au moins retrouvé la lame ?

Il parut complètement déconcerté et semblait déglutir au fur et à mesure qu'elle lui posait des questions. Je me retins de laisser paraître un sourire triomphant et fier sur mon visage, optant pour une moue innocente et ennuyée. Il valait mieux laisser croire que Sarnas se trompait sur mon compte plutôt que de lui donner raison et m'attirer les foudres de ma tante.

- Je… Non mais ce n'est pas la question !

- Sarnas…

Elle soupira, me jetant ensuite un coup d'œil un peu triste, soucieuse de savoir si elle était vraiment en train de défendre un innocent.

- Tu ne peux pas l'accuser si tu n'as aucune preuve que c'est bien lui qui a volé ta lame.

- Mais je viens de te dire que je l'ai surpris à chaparder des pointes de flèche ! A l'instant même, à la forge !

Devant l'air presque désespéré qu'il avait désormais, je pus clairement voir qu'elle commençait à douter sérieusement. Je serrai les dents. J'étais dans de beaux draps si ses doutes se confirmaient. Puis elle releva un regard anxieux et triste sur moi. Et mince.

- Êldaw… Tu étais vraiment en train de dérober des flèches dans la forge de Sarnas ?

Sous la pression que laissait la question, je pris un air outré. Il valait mieux jouer le parfait innocent. Je réfléchissais aussi vite que possible à quelque chose à dire pour ma défense mais rien ne venait. Sarnas, qui attendait que j'avoue pleinement mes crimes, s'apprêtait à protester quand nous fûmes soudainement interrompus. Une jeune femme passa en courant à côté de nous, l'air complètement paniquée. Sarnas, troublé, tourna vivement la tête dans sa direction. C'est alors que je perçus du bruit plus loin, en direction du grand hall. Il semblait y avoir du mouvement dans le royaume. Faelygriel nous passa devant à pas lents, intriguée.

- Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Je n'en ai aucune idée, commenta Sarnas. Il n'y a rien de…

Il fut coupé dans sa phrase par le retentissement d'un clairon. Un autre lui répondit plus près de nous, puis le son se répercuta. Ne comprenant pas immédiatement, je dévisageai ma tante en quête de réponse. Quand je vis le dilatement de ses yeux et l'espoir y naître, je n'eus pas besoin de plus pour savoir ce que le son des cornes signifiait à cet instant. C'était l'alarme. L'alarme de la fin d'une guerre. L'alarme du retour des soldats. Je criai à plein poumons, me libérant brutalement des mains du forgeron qui, cette fois-ci, ne fit rien pour m'arrêter.

- Ada !

Sans plus attendre, je me retrouvai à courir aussi vite que possible, aussi vite que le permettaient mes jambes. Je ne faisais même plus attention à mon souffle. Je n'avais qu'une seule pensée: le retrouver. Je sautai des marches dans les escaliers, je contournai les arbres servant de colonnes et je m'élançai dans les couloirs jusqu'à parvenir au grand hall, mes pas résonant à peine dans l'endroit envahi par le brouhaha des voix et des pas des elfes. La plus grande partie de la population du royaume semblait se tenir entre les murs, laissant un passage libre en se rassemblant de chaque côté des portes qu'on était en train d'ouvrir. Je m'arrêtai brusquement, sans savoir où aller ni comment parvenir plus près de l'endroit où les soldats passeraient presque devant moi, les elfes s'agglutinaient en masse, comme un barrage à ma course. J'avais le souffle court et le regard vif. L'histoire du vol m'était complètement sortie de l'esprit et je cherchais désormais le moyen de passer entre les gens devant moi. Je ne pouvais pas rester là, je voulais m'avancer et le voir au plus vite. Je ne pouvais plus attendre.

Je sentis alors une main se refermer sur la mienne lentement et j'entendis la respiration saccadée de ma tante avant même de la voir, tournant mon regard presque ahuri vers elle. Elle eut un sourire doux et m'emmena dans la foule sans un mot, sûrement trop agitée intérieurement par l'émotion pour dire quoi que ce soit. C'était ce que je pouvais deviner, comme c'était ce que je ressentais moi-même. Je n'étais qu'impatience. Je ne sus comment elle s'y prit pour nous faire passer mais on parvint assez rapidement au-devant des gens, juste au premier rang pour voir les soldats arriver. Cependant, cela n'avait rien de l'arrivée triomphante que je pensais pouvoir admirer. Les armures de la garde étaient abîmées, l'or était éraflé et avait perdu de son éclat sur leurs épées et leurs boucliers, sur leurs casques. Leurs visages étaient graves. Ils gardaient cet air fier et fort de leur victoire mais leur regard était celui des survivants d'une bataille qu'on ne gagne qu'à un prix inimaginable. Au lieu de la sublime armée que j'avais pu observer partir à la guerre il y avait déjà longtemps, il ne semblait plus rester que des corps sans vie, que des fantômes qui venaient retrouver leur foyer dans l'espoir de trouver un peu de repos.

La main de ma tante sur mon épaule se crispa quelque peu. L'inquiétude avait repris le dessus sur l'impatience en moi avec une vitesse incroyable. L'angoisse faisait se rapprocher les battements de mon cœur. Les soldats entraient les uns après les autres, d'un pas lourd, et moi, je guettais l'apparition miraculeuse de mon père qui n'arrivait pas. La panique commençait à me ronger. L'armée paraissait décimée. Le silence s'était fait sans que je ne m'en rende compte dans le grand hall. Je le remarquai seulement, alors que des murmures et quelques cris de soulagement brisaient l'atmosphère de deuil qui se propageait pendant que certains se retrouvaient. Après avoir étreint leurs proches, des soldats s'avançaient vers des elfes qui n'étaient pas de leur famille et j'en voyais fondre en larmes comme à l'annonce d'un grand malheur. Je ne pouvais qu'y deviner un nombre important de morts.

- Fae…

Celle-ci ne répondit pas. Je pouvais sentir la tension dans la main qui serrait la mienne. Elle était incapable de me rassurer, et aucun de nous ne savait si nous allions revoir mon père, son frère.

- Il va arriver, n'est-ce pas… ?

Aucune réponse à nouveau. Un sanglot sans larme me secoua. Je me sentais comme paralysé. J'étais incapable de pleurer, incapable de faire le moindre pas en avant, ni de m'élancer à sa recherche parmi les derniers soldats qui revenaient. Un seul cri m'échappa encore, plus faible que celui plein d'espoir que j'avais eu un instant auparavant.

- Ada !...

Je ne le voyais pas arriver. Personne ne venait vers nous. Puis je vis cet elfe parmi les autres. L'espoir revint et repartit aussitôt que je le distinguai plus nettement. L'homme, grand, élancé, le prince qui m'avait promis le retour de mon père marchait d'un pas déterminé, presque vif. Son regard semblait à la fois grave et douloureux, autant que déterminé à ne pas faiblir. Cependant, le sang coulait de son visage avec une ampleur effrayante. Malgré tout, le petit garçon que j'étais n'accordait aucune attention à cela. Il ne voulait pas savoir si l'elfe souffrait, il ne voulait pas voir la blessure profonde qu'on avait infligée à son visage, son armure tellement abîmée que ses côtes semblaient elles aussi touchées. Je ne voulais pas voir qu'il tenait encore dans sa main une épée brisée, ni que ses longs cheveux blonds étaient en partie souillés du sang qui coulait de son visage presque défiguré. Je ne pensais qu'à la promesse qu'il m'avait faite. Je ne pensais qu'à retrouver mon père coûte que coûte et voir qu'il n'arrivait pas ne voulait dire qu'une seule chose à mes yeux: le prince avait brisé sa promesse. Il m'avait trahi. Il m'avait menti et jamais mon père ne reviendrait.

Je criai subitement qu'on me rende mon père mais Faelygriel m'attrapa brusquement entre ses bras. Le prince fit quelques pas de plus avant qu'il ne paraisse faiblir. Ses jambes se dérobèrent brusquement sous lui. Deux gardes et un autre elfe que je n'avais jamais vu auparavant se précipitèrent pour le soutenir et l'empêcher de tomber. Il venait visiblement de s'évanouir sous la douleur. Malheureusement, je n'étais pas en état d'y faire attention. Je ne le savais pas à l'instant, je ne réalisais pas, mais j'étais en état de choc.

Alors que j'étais en train de crier au nom de mon père, quand je n'étais pas secoué par les sanglots, l'elfe qui m'était encore inconnu donna des ordres en elfique aux deux gardes. Ils emmenèrent le prince plus loin pour qu'il se fasse administrer des soins au plus vite. Ni le roi, ni mon père ne passèrent la porte. Sa mort se concrétisait dans mes pensées mais j'étais incapable de l'accepter. Les quelques instants suivant échappèrent à ma mémoire, comme si le choc avait absorbé ma capacité à comprendre ce qu'il se passait. Il y a bien quelques minutes où je ne me souviens plus du tout ce qui se passa à l'instant, mais quand je repris conscience des choses, Faelygriel venait de me prendre contre elle. Sa main caressait mes cheveux avec une certaine force. Je pouvais entendre sa voix trembler alors qu'elle tentait de me rassurer comme elle le pouvait. Mon visage était enfoui contre son épaule, m'empêchant de continuer à regarder les soldats survivants étreindre leur mari, leur femme, leurs frères et leurs sœurs, leurs parents, leurs enfants. Je ne voyais plus les retrouvailles des autres et mes pleurs se joignaient à ceux des veufs et des autres qui avaient perdu un proche durant la guerre.

J'entendis vaguement la voix de l'elfe auquel ma tante répondit et me laissait soulever sans un mot, emporté loin de cette atmosphère de deuil et de victoire qui avait l'air d'une défaite. On m'emmena loin du brouhaha, loin du mouvement, au calme, à l'abri dans un endroit plus silencieux, en apparence plus chaleureux. Mais uniquement en apparence. Tout autour de moi semblait froid. Moi-même je semblais glacé d'effroi sans plus arriver à formuler un seul mot. Même l'odeur de cuisine qui me parvint ne put me réconforter ne serait-ce rien qu'un petit peu. Mes pieds touchèrent à nouveau le sol et je parvins à peine à soutenir le regard douloureux de ma tante qui faisait ce qu'elle pouvait pour me rassurer quand elle se pencha pour s'adresser à moi.

- Va dans ta chambre, j'arrive. Je dois parler au Seigneur Elrond. Je reviens tout de suite, ne t'en fais pas.

Elle embrassa mon front de façon appuyée et me libéra. Mes jambes me portèrent jusqu'à la pièce sans que je n'aie à réfléchir, comme si mon corps cherchait un réconfort, un moyen de tenir. Comment pouvais-je encore me mouvoir ? Je ne pensai pas à refermer la porte, ne distinguant qu'à peine les choses autour de moi. J'étais incapable de fixer mon regard. Ma respiration était tellement lourde que je me sentais oppressé à vouloir en vomir. Sans m'en rendre compte je restai un moment immobile au milieu de ma chambre, sans entendre le murmure de la conversation qui se glissait dans l'entrebâillement de la porte. Je ne savais juste plus quoi faire, je ne savais plus ce qu'on attendait de moi à cet instant. Peut-être rien.

Et ce fut le vide. Je me laissai lentement mener vers le lit. Mes mouvements étaient incertains, j'agissais sans réfléchir, avec la seule volonté que celle de mon instinct de me protéger pour surpasser l'inavouable. Je me retrouvai assis sur mon lit, mes bras entourant mes genoux. Pour le reste, j'étais littéralement perdu.

Avais-je véritablement attendu tout ce temps pour rien ? Pire encore, avais-je véritablement cru en la promesse d'un parfait inconnu ? J'avais été idiot. Définitivement. Je me mis à me haïr comme si soudain, tout était de ma faute et uniquement de ma faute. Mais bien vite revint l'image de cet homme éblouissant, ses longs cheveux blonds et son armure d'argent, chevauchant un élan d'une taille impressionnante. Lui et ce sourire rassurant, ce regard qui vous donne envie de le suivre. J'avais cru en lui tout ce temps, j'avais répété maintes fois cette promesse dans ma tête, m'éveillant jour après jour avec l'espoir que mon père rentrerait dans la journée pour me prendre dans ses bras. Et voilà que j'apprenais que l'homme chargé de garantir la vie de mon père avait failli. Et mon père était mort.

A cette pensée, mon cœur se fendit, comme si jusqu'à maintenant je n'avais pas été capable de m'avouer que c'était bel et bien le cas. Une partie de moi luttait avec une atroce détermination pour me faire croire au contraire, et j'en étais si épuisé que j'avais la tête qui tournait. Je ne savais pas comment mes larmes faisaient pour ne pas couler dans un flot incessant. Ma douleur semblait si grande que mon corps était incapable de la décrire. C'était le genre de douleur qui surpasse la capacité d'expression du corps. C'était une douleur trop grande pour être supportable. Voilà pourquoi une part de moi essayait de me mentir et de me faire croire qu'il était toujours en vie, là, quelque part, abandonné sur le champ de bataille mais se remettant subitement à respirer. Une pensée stupide me traversa l'esprit, un ultime espoir: m'enfuir de ce royaume en courant et le retrouver coûte que coûte. Mais je savais que c'était peine perdue avant même d'envisager la possibilité de le faire.

Je semblai me calmer. Cependant, ce n'était qu'apparence. Le murmure de la conversation me parvint, étouffé, mais je ne pus comprendre ce qu'ils disaient. Et puis de toute manière, je n'avais aucunement envie de le savoir. Si l'homme était là pour dire à ma tante que mon père… Non, je n'avais vraiment pas besoin de le savoir. Même si j'avais besoin de l'entendre pour réaliser.

Le murmure se fit silence. Un silence pesant à mes oreilles. Un instant après, j'entendis l'homme poser une question toujours sans la comprendre. Ma tante y répondit d'une voix quelque peu éteinte, puis des bruits de pas se firent entendre dans le couloir, d'abord feutrés, puis de plus en plus clairs, accompagné par le bruissement d'une cape sur le sol. Je me recroquevillai légèrement alors qu'il apparaissait dans l'encadrement de la porte, prenant tout de même la peine de frapper. Il attendit un instant et finit par rentrer dans la chambre bien que je ne répondais pas.

Je relevai un regard grave sur lui. Dans d'autres circonstances, j'aurais été curieux, intrigué par le personnage, mais j'étais bien incapable d'exprimer autre chose qu'une profonde tristesse. Son visage était empreint de sagesse bien que ses traits étaient durs. Ses longs cheveux bruns étaient tirés en arrière et attachés avec une élégance mesurée. Pour un elfe, je trouvai étrange qu'il ait le regard si sombre. Il y avait quelque chose en lui qui me faisait presque penser qu'il n'était pas totalement un elfe bien que c'était idiot de penser cela. Cette remarque me fit réaliser qu'il était sûrement étranger, un elfe d'une autre contrée. Selon ma tante, c'était un seigneur. Il devait certainement être le seigneur d'un royaume voisin dans ce cas. Une couronne en argent faite de courbes qui s'entremêlaient se rassemblaient en une pointe sur son front. Ses yeux, malgré leur noirceur, couvait un intérêt pour moi qui se voulait bienveillant et rassurant. Je compris facilement qu'il s'enquérait de mon état bien que je ne le connaissais nullement. Ma curiosité reprit quelque peu le dessus.

- Qui êtes-vous ?

Il esquissa presque un sourire à ma question. C'était certainement un bon signe selon lui que de m'entendre parler alors que je n'avais rien dit depuis que nous avions quitté le grand hall. Malgré cela, je fus presque choqué d'être encore capable de parler. Il ne fit pas attention à ma confusion et me répondit d'une voix étonnamment douce.

- Je suis le Seigneur Elrond, de Fondcombe.

Fondcombe… Il me semblait avoir déjà entendu ce nom.

- Je viens de la vallée d'Imladris, au Nord-Ouest des Monts Brumeux.

Il venait manifestement de loin. La raison de sa présence ici, je n'en savais rien, encore moins ce qu'il faisait dans ma chambre. Était-il de la bataille ? Certainement. Il resta à quelques pas de moi, observant ma chambre avant que son regard ne revienne se poser sur moi. J'étais un peu mal à l'aise qu'un inconnu détaille l'endroit de cette manière mais mon père, puis ma tante, m'avaient appris à respecter les rois et seigneurs. Je me retins donc du moindre commentaire.

- C'est une bien jolie chambre que tu as là.

Aucune mauvaise intention dans le ton de sa voix, juste une remarque pratiquement tournée en compliment. Je ne répondis pas. Il joignit ses mains dans son dos, le tissu de sa robe émettant un léger bruissement.

- Êldaw, c'est bien cela ?

Je fus d'abord un peu surpris qu'il connaisse mon nom, mais après tout, ma tante lui avait peut-être dit. J'hésitai un court instant avant d'acquiescer bien que ma tête soit à demi dissimulée par mes genoux. Il reprit de sa voix douce.

- Faelygriel est gentille avec toi ?

Gentille ? Bien entendu. Elle était ma tante, elle était la personne qui avait veillé sur moi durant l'absence de mon père. Une pensée me frappa soudainement mais je n'en dis pas mot, me contentant d'hocher à nouveau la tête.

- Bien.

Son léger sourire revint sur ses lèvres. J'étais désarçonné par cet homme qui sortait de nulle part et semblait savoir bien plus de choses sur moi que je n'en savais sur lui. Il m'observa sans paraître intrusif et fronça quelque peu les sourcils, son regard s'étant arrêté je ne sais où sur mon visage. Puis il fit un pas en avant et tendit la main vers mes oreilles sans pour autant les toucher. J'eus un mouvement de recul. Il s'arrêta aussitôt et m'interrogea du regard avant de poser la question.

- Je peux ?

Mon hésitation fut un peu plus longue. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait mais après tout, peu importait. Je pouvais certainement lui faire confiance, à lui, si ma tante le laissait ainsi entrer chez nous. Je lui donnai l'autorisation d'un mouvement de tête. Il avança encore un peu la main et ses doigts effleurèrent mon oreille, dégageant une mèche de cheveux d'un noir d'ébène qui les recouvraient. Il n'eut pas de nouveau froncement de sourcil, juste l'intérêt mesuré de quelqu'un qui vérifie quelque chose. Je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir et ses paroles ne me donnèrent pas l'opportunité d'en savoir plus.

- J'ai entendu dire que tu causais quelques ennuis au forgeron ces derniers temps.

Je me sentis lentement déglutir. Cette histoire m'était complètement sortie de l'esprit avec ce qu'il venait de se passer. En même temps, cela n'avait plus vraiment d'importance. Mais entendre cela de la bouche d'un seigneur ne présageait jamais rien de bon. Sa phrase suivante me surprit.

- Si tu veux quelque chose, demande-le-lui directement. C'est mieux, tu ne crois pas ?

Il y eut un court silence durant lequel il écarta sa main de mon visage et releva son regard vers le mien.

- Il faudra que tu sois sage et que tu sois gentil avec ta tante, d'accord ?

Même si la question semblait anodine, je savais qu'elle impliquait bien plus que ce qu'elle semblait vouloir dire. La douleur au fond de moi se réveilla et je ne trouvai pas la force de répondre. Il semblait comprendre malgré mon silence. Son regard rassurant ne changeait pas, se promenant sur mon visage comme lorsqu'il était entré, essayant de savoir si j'allais bien. Même si c'était très loin d'être le cas. J'avais mal, et ses mots ne furent pas évidents à entendre pour un petit garçon comme moi.

- Faenglîn s'est battu de manière exemplaire. Il a sauvé de nombreuses vies. Il n'est peut-être plus ici pour te dire que nous avons gagné mais sache que c'est le cas.

Je détournai le regard, incapable de soutenir le sien. J'avais soudain envie de pleurer mais mon corps n'était visiblement pas de cet avis. J'étais comme condamné à contenir cette souffrance à l'intérieur de moi tant qu'elle ne voudrait pas sortir. Je sentis une main se poser avec douceur sur mon épaule, protectrice. J'eus un frisson, comme si ce contact me rappelait quelque chose que je n'avais pas du tout envie de me rappeler.

- Il faut que tu sois fort, Êldaw. Ton père était un grand homme, n'en doute pas un seul instant.

Je pus déceler malgré moi une certaine douleur dans les yeux qui m'observaient toujours quand je tournai la tête vers lui. Cette douleur m'alarma quelque peu. Je ne savais d'où elle venait mais il ne tarda pas à éclaircir mes pensées.

- Faenglîn était mon beau-frère, et je suis fier de faire partie de sa famille. Je ne peux pas rester ici pour veiller sur toi, tu comprends ?

Je ne m'attendais pas à cela de sa part et sa question me prit au dépourvu mais je me trouvai bien incapable de répondre, quand bien même j'avais envie d'exprimer divers émotions qui se mélangeaient en moi. Ce seigneur faisait donc partie de ma famille ? Comment se faisait-il que je n'en sache rien jusque-là ? Connaissait-il bien mon père ? Et depuis quand ? Il avait sûrement combattu à ses côtés. Je brûlais de savoir s'il y avait une chance qu'il soit encore en vie. Cependant, je dis tout le contraire.

- Il ne rentrera pas ?

Ma voix manqua de se briser mais tint bon jusqu'à la fin. Il eut du mal à garder un regard chaleureux, un regard dans lequel naquit une certaine gravité alors que s'affichait sur ses lèvres un sourire triste. Après un instant pendant lequel il sembla se demander s'il devait me dire la vérité ou non, il hocha doucement la tête.

- Non, il ne rentrera pas.

Un silence s'ensuivit avant qu'il ne reprenne.

- C'est pour ça que tu vas devoir aider ta tante. C'est elle qui veillera sur toi désormais, comme elle l'a déjà fait jusque-là. Elle prendra soin de toi, et toi, il va falloir que tu l'aides, c'est bien compris ?

J'eus du mal à hocher la tête mais je m'y attelai tant bien que mal.

- C'est bien. Je suis fier de toi.

Il reprit un sourire un peu plus franc et empreint de chaleur puis il parut soudain se souvenir de quelque chose. Il plongea sa main à l'intérieur de sa robe et en sortit ce qui apparut être un collier. J'observai l'objet. Celui-ci était fait d'un fil de cuir fin auquel était accroché un petit bout de bois flotté marqué d'une rune que je n'étais pas capable de déchiffrer. Il me le tendit, comme on offre quelque chose. J'observai un instant l'objet avant de relever mon regard vers lui. Devais-je vraiment le prendre ? Il m'encouragea d'un mouvement de tête. Je tendis à mon tour ma main et pris lentement le collier entre mes doigts bien plus petits que les siens.

- Il appartenait à ton père. C'est ta mère qui lui a offert quand ils étaient plus jeunes.

Je relevai brusquement mon regard vers lui, un peu dérouté, presque paniqué. Je m'étais soudain souvenu l'avoir vu au cou de mon père alors qu'il enfilait son armure peu avant de partir en guerre. Je voulus lui redonner mais il n'en fit rien, levant une main pour arrêter la mienne. Il replia mes doigts sur le bout de bois flotté.

- Garde-le. Il te revient.

Je ne sus plus comment réagir, mais cela n'avait pas l'air d'être un problème pour lui. Il se redressa lentement, me couvant toujours du regard avec cet air sage et protecteur.

- Je dois retourner dans mon royaume, je ne peux m'attarder plus longtemps ici. Faelygriel doit m'accompagner le temps d'une annonce officielle et elle reviendra ici tout de suite après. Ne t'en fais pas, je ne te l'emprunte pas pour longtemps. Juste le temps d'annoncer le changement de régence.

Le changement de régence ? Le mot n'avait aucun sens à mes oreilles. Voyant mon incompréhension, il ajouta.

- Le roi est mort au combat. Oropher a péri à nos côtés durant la bataille, offrant à son fils la possibilité de vaincre l'ennemi. Le prince va prendre sa place sur le trône. Je dois officialiser le couronnement devant le peuple car il n'est pas en mesure de le faire. Il est gravement blessé.

Il eut l'air un peu inquiet. Quant à moi, mes pensées venaient de se dresser brutalement devant cette idée. Me retenant de protester à voix haute, je serrai les dents et m'interdis tout commentaire. Ma rébellion resta intérieure, motivée par une amère rancœur. Je ne pouvais pas imaginer un seul instant qu'un homme qui trahit ses promesses puisse succéder au roi. Pas un seul instant. Mais ce choix n'était pas de mon ressort. Le seigneur Elrond inspira profondément puis laissa échapper un soupir.

- Fais attention à toi, Êldaw. Et si jamais tu as besoin de moi un jour, sache que je t'apporterai mon aide autant qu'il me sera possible de le faire.

Sur ces mots, il eut un dernier regard vers moi, l'esquisse d'un sourire qui se voulait chaleureux mais qui disparut trop vite, puis il fit quelques pas vers la porte après un signe de tête respectueux. En un cours instant, je me retrouvai seul face à moi-même. Complètement seul, à nouveau. Et ce fut encore pire quand j'entendis les pas de ma tante se joindre aux siens et la porte s'ouvrir brièvement avant de se fermer pour ne laisser que le silence derrière eux. Un silence lourd et pesant qui me secouait les entrailles avec une force inouïe. Seul, assis sur le lit de ma chambre, les bras toujours autour de mes genoux, je sentis ma douleur dévaler mes pensées et mon cœur, emplir mon être jusqu'à plus pouvoir. La douleur sembla faire trembler mon être de l'intérieur. Étais-je vraiment capable de contenir autant de tristesse et de souffrance en moi ? La réponse vint rapidement, confirmant mes doutes. Les larmes se mirent lentement à couler sur mes joues, parcourant ma peau avec une douleur qui n'était que plus vive encore. Mon père était mort, et je ne pouvais rien y changer. Je n'étais qu'un enfant dans un monde de soldats qu'on ne peut pas remettre debout en les poussant un peu du doigt. J'étais insignifiant, et mon insignifiance me faisait me sentir encore plus pitoyable que je ne l'étais. Les larmes coulèrent jusqu'à noyer mes yeux. Elles coulèrent, coulèrent, sans jamais parvenir à noyer mon chagrin avec elles, sans jamais parvenir à l'emporter hors de mon cœur.


[1] Papa

[2] Lueur blanche

[3] Lebed : doigt, Gwest : serment / Littéralement : serment avec les doigts, promesse

[4] Mon Prince

[5] Mon amour / mon amante

[6] Faelyg : dragon (étincelant) Riel : princesse / Littéralement : Princesse aux, des dragons

[7] Tas de pierre