La neige qui avait recouvert les rues craquait sous ses bottes tandis qu'elle accompagnait Edward vers un grand édifice de pierre qui faisait face à d'étranges statues, dressées comme des apparitions dans la brume hivernale. L'architecture du bâtiment était comme coupante, avec des angles nets, et l'ensemble était à couper le souffle. Edward lui prit le bras lorsqu'ils franchirent une petite plaque de glace, glissante et brillante et elle le remercia en entrant dans le hall, où un homme barbu et vêtu de la longue robe noire des Erudits les salua, avant qu'ils ne puissent se perdre dans la foule déjà présente.

"Bonsoir M. Coulter, Madame," dit le Maître, se tournant vers l'un, puis l'autre, "Bienvenue à Jordan College."

"Merci à vous, monsieur," répondit poliment Edward tandis qu'ils se dirigeaient vers une loge de l'auditorium d'où ils pourraient voir toute la scène.

Le travail d'Edward incluait beaucoup des relations intimes avec l'Eglise, et c'est pourquoi Edward se devait d'assister à de nombreuse conférences et discussions qui étaient menées par les plus grands théologiens du pays. Murmurant à l'oreille de Marisa, il entreprit de lui donner un bref aperçu du contenu de la conférence qui suivrait, et elle l'écouta attentivement, sachant que ce genre d'informations pouvait être utile. Quand les intervenants arrivèrent sur la scène, Edward se pencha en avant, permettant à Marisa de voir tous les invités qu'il lui cachait jusqu'à présent. Quatre places plus loin se détachait une haute silhouette qui s'asseyait seulement alors; Asriel était une fois de plus en retard. Il se tourna, si peu et captura les yeux de la jeune femme alors que ses doigts grattaient silencieusement le bras du fauteuil. Elle lui échappa et détourna le regard, feignant la nonchalance, pour se concentrer sur la conférence qu'elle trouva ennuyeuse, et son esprit vagabonda jusqu'à ce que l'entracte arrive enfin.

A l'arrière du bâtiment, dans la salle où était servi le banquet, le Maître de Jordan College, la cape noir d'ébène gonflée derrière lui, remerciait Edward:"C'est si aimable à vous d'être venu assister à la réception de ce soir."

"Tout le plaisir fut pour moi."

Ils se lancèrent dans une discussion à propos de la nouvelle position d'Edward, et, Marisa ne se rendit pas compte du moment exact où le sujet changea mais le Maître lui demanda bientôt:" Mme Coulter, il y a une chose que j'aimerais vous demander, comment donc avez-vous rencontré Edward? Je le connais depuis des années et je n'aurais jamais cru qu'une femme puisse le distraire de ses travaux. C'est là un exploit considérable que vous avez accompli."

Ce n'était pas si difficile, en fait, pensa-t-elle tout en répondant : « Nous nous sommes rencontrés à Rome, ça n'avait rien de phénoménal, je vous assure. »

« J'en doute »n fut la réponse d'Asriel, qui, comme elle l'avait prévu, était apparu derrière le Maître.

"Lord Asriel!" s'exclama le Maître "M. Coulter, j'espère que vous avez fait connaissance avec Lord Asriel, pour lui le Jordan College est une sorte d'alma mater (mère nourricière)."

"Oh, je l'ai fréquenté il y a quelques années", répondit Asriel, réajustant le revers de sa manche sans même y jeter un coup d'œil, et il se tourna vers Edward, "Jordan a vraiment une atmosphère érudite inimitable. C'est vraiment le lieu idéal pour cette réunion, je ne pouvais pas le faire ailleurs."

"Oui, nous nous sommes déjà croisés", répondit finalement Edward tout en laissant tomber un regard dédaigneux sur Asriel. Il tapota le bras de Marisa de la manière qu'elle jugea la plus gênante en public et s'éloigna avec le Maître pour parler de sa conversation avec un prêtre de Hertfordshire le mois dernier.

"Je n'ai pas la sensation qu'il m'aime beaucoup", dit Asriel à voix basse.

"Ce n'est pas mon impression non plus", répondit-elle franchement, sans même cherche à cacher son amusement.

"Et voilà que ce soir, j'apprends une nouvelle chose intrigante à votre propos, chère dame. Comment donc vous êtes-vous retrouvée à Rome?" Asriel fit quelques pas en direction du balcon, au-delà de la foule d'invités. Il échappait ainsi aux odeurs entêtantes et lourdes des sucreries et pâtisseries diverses entassées sur les longues tables disposées dans la salle.

Marisa plissa les yeux tandis qu'ils traversaient la véranda, sous l'étendue noire du ciel, mais répondit froidement,"j'étais là-bas avec un ami, je me suis débrouillée pour être au bon endroit au bon moment et on m'a invitée à une fête. Et Edward y était." L'"ami" en question était un homme, et elle l'avait quitté deux semaines après avoir rencontré Edward. Elle n'avait pas repensé à lui depuis. "J'y étais depuis presque deux ans."

"Vous étiez jeune ma chère, et déjà assez intrépide pour quitter votre foyer."

"J'ai grandi à Londres," répondit-elle d'un ton coupant, "mais ça n'a jamais été mon foyer." La conversation prenait rapidement un tour qui ne lui convenait guère, s'aventurant dans un territoire qu'elle ne souhaitait pas visiter ce soir, pas plus qu'elle ne souhaitait subir un interrogatoire ce soir.

Asriel se tourna vers l'extérieur, son profil se détachant sur le rideau d'encre de la nuit, " ce sont de rudes paroles."

Elle haussa les épaules et laissa son regard errer nonchalamment sur les bâtiments du College. Les hauts parapets se dressaient, surplombant les toits obliques, mais c'était tout ce qu'elle pouvait discerner dans l'obscurité. Ils restèrent en silence quelques temps et elle pouvait déjà entendre le hall se vider comme les invités retournaient dans l'auditorium.

"Vous approuvez le travail de votre mari en collaboration avec l'église?"

Personne ne lui avait demandé auparavant, mais sa réponse fut immédiate. "Bien sûr. Ce n'aurait pas été possible pour lui d'avoir cette promotion s'il n'avait pas eu cette relation avec l'église," répondit-elle catégoriquement sans même cesser d'examiner le poli de ses ongles à la lumière de la lune.

"Précisément," déclara Asriel, "il ne serait nulle part sans le support inébranlable de l'église. Et je suis certain que vous le savez comme moi."

Elle resta silencieuse bien que sa curiosité était éveillée.

"Il y a de bien plus grands politiciens, ma chère, mais ils ont montré un intérêt bien moindre pour la branche religieuse du gouvernement, et ainsi, n'ont pas vu leur carrière décoller, pas même moitié autant que celle de votre mari," dit Asriel d'une voix où l'on percevait une note de mécontentement. La panthère grogna doucement derrière eux alors que Marisa envoyait une chiquenaude dans l'air noir.

"Et?" dit-elle, le pressant de continuer.

"Oh, je pense juste que c'est intéressant". Il se pencha un peu plus au-dessus de la barrière et tendit la tête vers le froid, de petits nuages se formant à chacune de ses respirations.

"L'Eglise a offert un marchepied à Edward vers le gouvernement, rien de plus. De plus qui êtes-vous pour critiquer les actions de la glorieuse église?" répondit-elle d'un ton glacé. Le singe doré avait cueilli quelques branches de lierre gelé sur les murs du bâtiments et les écrasait lentement dans sa main noire en regardant le daemon de Lord Asriel.

Les muscles de Lord Asriel se tendirent sous sa joue et il inhala profondément. "Je critique qui je veux. Et ce serait quelque chose qu'il serait sage de retenir."

Elle pouvait sentir sa peau se couvrir de chair de poule dans l'air de l'hiver mais elle ignora cette désagréable sensation. "Eh bien, j'espère que votre inimitié envers Edward ne s'étend pas à moi, monsieur" lui dit-elle, un sourire sensuel aux lèvres et en s'approchant d'un pas pour appuyer ses bras nus à la pierre froide de la balustrade. Ils étaient tout proches maintenant, et elle pouvait sentir la chaleur qui émanait de son corps à lui venir frôler son épaule nue, à elle, frissonnante.

"Je dois vous dire dès maintenant", commença-t-il, "que je n'ai pas l'habitude de séduire les femmes d'autres hommes. J'espère que vous ne me voyez pas ainsi." Il se tourna vers elle et murmura, d'une voix soudain très douce, "l'invitation est toujours valable. J'aurais espéré que vous pourriez me rejoindre ce week–end."

A présent elle jouait un jeu dangereux, et elle le savait. Des doigts chauds la touchèrent gentiment, mais elle s'éloigna, se retourna et replongea dans le bâtiment.

Elle prit soin de le frôler en partant et dit, " les gens vont finir par s'interroger, monsieur, sur notre absence. Rentrons." Elle ne l'attendit pas et se dirigea brusquement vers l'auditorium où elle s'assit près de son mari et se plongea dans la lecture du programme.

Marisa avait déjà manqué l'invitation du week-end de Lord Asriel, bien qu'elle y ait pensé et repensé sans fin, hésitant pendant ces deux jours à lui rendre visite. Elle ne l'avait vu qu'une fois depuis, mais elle l'avait ignoré. Mais maintenant, trois semaines plus tard, elle se tenait devant un large bâtiment au nord de Brixton. Elle ajusta la anse de son sac à son épaule et s'avança. Après avoir frappé pendant quelques minutes pour entrer, elle finit par atteindre le cinquième étage et se retrouva devant une porte bordeaux. Elle toqua brusquement et se recula. Ce fut un vieil homme qui lui ouvrit, sûrement pas Asriel… Il ne demanda pas son nom mais la guida simplement dans l'immeuble. L'endroit était grand, mais pas de la même manière que sa maison l'était. Tout ne s'enorgueillissait pas de la richesse du propriétaire, mais au contraire, révélait un goût avisé. Il y avait d'immenses peintures sur les murs montrant les paysages de contrées lointaines et le salon qui était devant elle était garnie de meubles en bois de cerisier et de rideaux de velours sombre, qui reflétaient la personnalité mystérieuse du propriétaire des lieux.

"Il est au bureau, Madame." Dit l'homme et il disparut dans l'un des corridors.

Marisa ouvrit sans frapper pour voir Asriel assis à un grand bureau de chêne couvert de papiers. Il leva la tête un instant et retourna à son travail. S'il était surpris par son apparition, il n'en montra rien. Elle secoua la tête et laissa échapper un soupir d'ennui.

"Un instant," dit-il, notant furieusement quelque chose dans son carnet de note. Il se leva promptement et se passa avec lassitude la main sur la nuque. "Pardonnez-moi, ça était une journée plutôt longue."

Asriel la conduisit vers la partie principale de la pièce où se dressait une table sur laquelle était déjà placée une bouteille, sans doute par le serviteur. Il remplit deux verres et se déplaça vers une partie élevée de la pièce ouvrant sur une vaste fenêtre semi-circulaire qui dévoilait le paysage de la ville.

"Vous travaillez trop dur," dit-elle, sans offrir aucun autre mot de réconfort.

Marisa déboutonna son manteau et le posa sur reposoir pelucheux près du mur. Un petit objet sous verre sur la table voisine attira son attention. Elle s'accroupit pour mieux pouvoir observer et vit que ça avait la taille d'un poing et que c'était posé sur un tissu violet. Asriel vint et s'assit, de manière à retirer le verre. Il garda un moment l'objet dans la main, avec un regard presque amer puis lui tendit en retirant le tissu pour révéler un objet d'or scintillant. Il était circulaire et plat, avec des gravures dessinées dans le boitier métallique.

"Je peux?" demanda-t-elle en lui prenant des mains. Asriel plaça l'objet entre ses mains, enveloppant délicatement ses doigts avec les siens.

L'objet s'ouvrit pour découvrir un cadran, semblable à celui d'une boussole. Tout autour de celui-ci étaient disposés de petits symboles colorées, et des dessins, des animaux ou objets. Elle comprit immédiatement de quoi il s'agissait.

"Un aléthiomètre", la voix de Marisa n'était plus qu'un murmure. Elle tourna délicatement un bouton situé sur le côté de l'instrument et regarda l'une des aiguille tourner sans but. "Où l'avez-vous trouvé?'

"Comment connaissez-vous leur existence?" Il cligna des yeux, surpris.

"Si l'église savait…" dit-elle en lui rendant.

"J'apprécierais si vous ne faisiez pas passez le mot à ce sujet," dit-il catégoriquement, replaçant l'aléthiomètre dans sa boîte.

"Faire étalage de cette possession ne vous apporterait que des ennuis de la part des gens qui souhaitent vous blesser."

"Je sais que vous n'avez pas l'intention de parler de bêtises et d'arcanes toute la nuit." Il posa son coude sur les genoux et la regarda avec attention, visiblement ennuyé par cette discussion. "Dites-moi, à quoi vous attendiez-vous en venant ici ce soir?"

"Je ne sais pas. J'espérais que vous pourriez m'aider à ce point-là," murmura-t-elle gentiment et fixa ses yeux bleus sur lui, et un instant, ils se comprirent, en silence.

Le singe doré et la panthère blanche s'assirent à leurs pieds, si regardant avec intensité. Le regard d'Asriel était à présent fixé sur ses lèvres et elle devait se battre pour contrôler le rythme de son cœur, qui battait sourdement dans sa poitrine. Elle était si sûre qu'il l'embrasserait, qu'elle ferma les yeux, l'attendant, mais rien ne vint, et elle cligna des yeux, confuse.

Il s'approcha encore, et encore, jusqu'à qu'elle pense pouvoir goûter ses lèvres. "On peut jouer à deux à votre jeu cruel de taquinerie," souffla-t-il avec un sourire dur.

L'amusement qui restait sur le visage de Marisa fut alors remplacé par une violente colère lorsqu'il se redresser. Elle se pencha rapidement et se saisit de ses lèvres, elle sentit les traces sauvages, fruitées, du Tokay sur sa langue, sur ses lèvres, et il vint placer sa main dans ses cheveux pour l'amener plus près, encore. Elle garda un bras autour de son cou et de l'autre cherchait, fouillait, avec fureur, les fibres grossières de son tricot. La pensée d'être avec cet homme était intoxicante, vertigineuse et presque irresistible, traversant son esprit, et pourtant quelques secondes plus tard, rassemblant toute sa volonté elle trouva la force de lui résister, de le repousser, de refuser son toucher, ses lèvres sur les siennes, et de s'écarter de sa poitrine en plaquant ses doigts, comme incrustés, contre elle. Asriel se recula, le visage rougit et déglutit difficilement.

"Jouez autant que vous le souhaitez, mon cher," dit-elle, la voix rauque de ce bref moment de passion. Elle se leva, remit son manteau, et sa satisfaction augmenta encore quand elle vit l'expression perplexe sur le visage de l'homme.

Elle tourna les talons en resserrant sa ceinture sur sa taille fine et quitta l'appartement, sans un regard en arrière.