3.

- Ayvi est là, renseigna Delly. Je te remplace à cette analyse, tu peux l'emmener à notre bureau.

- Merci. Le processus se termine, les résultats ne vont pas tarder à sortir, renseigna Skyrone en cédant la place à son épouse pour aller au-devant de sa belle-sœur. Viens Ayvanère, j'ai fait préparer du thé.

- Désolée de te déranger durant les heures de travail, mais c'est le seul moment…

- Tu sais très bien que tu peux me contacter jour et nuit !

- Je n'abuserais pas à ce point là, assura-t-elle en prenant place dans le salon attenant au bureau du Directeur du Laboratoire de Recherches.

Skyrone attendit les premiers propos de sa belle-sœur, mais comme elle ne disait rien, il prit l'initiative.

- Qu'est-ce qui te préoccupe, Ayvi ? Aldéran a relégué ses fols espoirs au rang des rêves utopiques, il s'est enfin libéré l'esprit et peut se focaliser sur son travail !

Ayvanère eut un petit ricanement, fourrageant dans ses mèches multicolores.

- Comme si Aldéran était du genre à se résigner aussi facilement ! ? Tu ne peux pas avoir dit cela sérieusement, Sky, sinon je finirais par penser que tu ne connais pas ton frère !

- Se résoudre à accepter l'inacceptable ? Il aura fallu deux ans pour que nous y parvenions, en nous y mettant tous, à ce qu'Aldie en arrive à ces saines résolutions Je ne trouve pas cela particulièrement rapide ! objecta Skyrone, avec un brin de sévérité.

Ayvanère se prit la tête dans les mains.

- Ce coup-là, Aldie ne l'avait pas vu venir, pas un instant, même s'il était à prévoir… Sky, il en était arrivé à une relation pleine et sereine avec son père. Bien qu'il ait donné l'impression du contraire, il ne lui avait pas été facile d'effacer le geste que ce dernier avait eu envers lui, de faire les premiers pas et gestes, à plus d'une reprise, pour se laisser à nouveau prendre dans les bras sans rien redouter !

Elle eut un sanglot, triturant alors son mouchoir.

- Cinq semaines, Sky, ils n'ont eu que cinq semaines avant que Karémyne ne s'éteigne dans son sommeil sans le moindre signe avant-coureur particulier !

- Je n'ignore rien de tout cela, fit Skyrone sombre.


A son retour de l'AL99-DS1, Aldéran avait trouvé son aîné à l'attendre dans le salon rond du duplex.

- Sky, quelle bonne surprise !

- Non, je ne crois. Et ce verbe est très approprié, car Ayvi et moi ne croyons pas que tu aies pu envisager d'abandonner tout espoir, en quelques heures. Nous en souhaitons la confirmation.

- C'est ce que j'ai dit, libre à vous de me croire, ou non. Je ne pense pas avoir le moindre compte à rendre !

- Aldéran, est-ce que tu regrettes encore la façon dont tout s'est terminé ? insista Skyrone.

- Mais oui, bien sûr ! gémit le grand rouquin balafré en jetant son sac à dos dans le canapé le plus proche, manquant au passage heurter la truffe de Drixie qui alla prudemment se réfugier dans son panier, loin. Même si le temps était compté, papa et moi avions reçu tacitement les promesses de temps de paix et de complicité, pour quelques mois voire, aux plus folles espérances, pour quelques années !

- Et vous n'avez eu que cinq semaines. C'est un fait avéré et auquel même toi, avec tes talents particuliers, tu ne peux rien changer.

- Il est parti…

- Et moi j'ai perdu ma mère et mon père le même jour ! se récria Skyrone, désolé, anéanti.

Les prunelles bleu marine d'Aldéran foudroyèrent son aîné.

- Merci de me rappeler que nous ne sommes que demi-frères, que Karémyne n'est pas celle qui m'a mis au monde, que c'est notre père qui vous a infligé ma présence, à tous les deux ! siffla-t-il.

- Ce n'était pas ce que je voulais dire, se défendit Skyrone.

- Possible, mais permets-moi de l'interpréter à ma façon !

Après un interminable moment de silence, de malaise parfaitement perceptible dans la pièce, Skyrone se rapprocha de son cadet roux qui lui tournait le dos, les paumes appuyées sur l'appui de fenêtre.

- Notre père s'est toujours voulu libre de ses choix. Et cette liberté a été jusqu'à s'offrir le luxe de décider de sa façon de partir. Tu ne vas tout de même pas lui en faire le reproche ! ?

- Il a choisi de nous abandonner, encore une fois, jeta Aldéran, acerbe. Voilà ce que j'en retiens ! Tu peux me traiter d'égoïste, je le reconnais. J'ai toujours tout exigé de notre père, sans l'obtenir depuis mes douze ans. Et maintenant qu'il m'offrait tout, qu'il m'avait ouvert son jardin secret et ses souvenirs les plus intimes comme les plus noirs… Cinq semaines, Sky !

Skyrone émit un gloussement peu amène.

- Arrête de te plaindre ! aboya-t-il soudain. Tu as eu de lui bien plus que nous tous ! Ces virées spatiales, même ces mésaventures douloureuses, cela vous a effectivement rapprochés comme jamais. Vous avez partagé tellement de choses que même nous, nous ne soupçonnerons jamais ! Tu as eu tout le meilleur de lui, Aldie… Et Eryna, Hoby et moi avons perdu notre mère, pour assister dans la foulée au départ annoncé de longue date de notre père. Arrête de te plaindre, tu fus le plus béni de nous tous !

- Et c'est pourquoi je ne peux pas croire qu'il ait recommencé, nous ait tourné le dos et se soit retiré sans un regard en arrière, pour nous tous !

- C'était sa volonté, insista Skyrone. Tu ne songeais tout de même pas qu'il allait te laisser influencer ses actes, ses décisions. C'est douloureux, mais ce ne fut pas une surprise, malgré tout. Et aucun de nous n'est plus un enfant, nous étions parfaitement aptes à comprendre et à le laisser faire.

- Nous nous sommes conduits comme des agneaux ! grinça encore Aldéran.

- La liberté a toujours et le mot-guide de notre père. Il n'aurait pas apprécié qu'on se mette sur son chemin, et il nous en aurait dégagés, sans aucun état d'âme ! rectifia encore Skyrone.

- Comme s'il avait vraiment pu résister si j'avais eu le sursaut de m'en mêler, mais j'étais trop sur un nuage. Je n'étais pas persuadé qu'il le ferait vraiment ! Et il a profité de ce qu'on s'occupait des invités à l'enterrement de l'ancienne capitaine d'industrie, pour filer en douce ! Après, il était bien trop tard pour lui courir derrière, et nous avions tous tant d'obligations, vu notre rang et tout ce que Karémyne représentait ! On s'est fait baiser, Sky, et notre père a de nouveau laissé sa famille sur la terre ferme…

- Tu peux grogner jusqu'à la fin des temps, c'est ainsi, Aldie, tonna encore Skyrone. Alors maintenant, ressaisis-toi et songe à ta famille, à toute ta famille, et à ton boulot !

- Oui, Sky, parut céder soudain son cadet roux. Cette partie de ma vie est terminée et c'est ainsi.

- Accepter la réalité, ce n'est pas se résigner, glissa doucement Skyrone. Tu es sur la bonne voie. Il n'est que temps que tu remontes la pente et que tu te requinques !

Aldéran avait raccompagné son aîné jusqu'aux portes du duplex, les avait laissées se refermer.

« Me reconstruire ? Non, cela n'arrivera plus jamais. La fissure est là et elle ne pourra que mener à une fracture totale, un jour, prochainement. Contrairement à toi, papa, j'ai toujours été auprès des miens et je pourrai les laisser le moment venu. Après tout, n'avoir aucun état d'âme, c'est bien un caractère de famille ! ».