Deux ans après, rien n'a changé (ou presque)
Il était mort. Argos était mort et Adèle allait enfin pouvoir vivre sa vie. Vivre tout court. Fini les coups d'œil par-dessus l'épaule par crainte qu'il ne s'en prenne encore à elle, Ulysse ou Sarah. Fini de se soucier des regards inquisiteurs de ceux qui la reconnaissaient pour son sombre passé. Fini la peur de ne jamais pouvoir être comme tout le monde.
Elle ne voulait pas repartir à zéro, changer de ville ou d'amis. Non. Elle voulait se reconstruire à partir de ce qu'elle avait réussi à construire de bien avec Ulysse, Sarah, Jess, Hyppo, Emma… Avec Thomas.
Mais le traumatisme qu'ils avaient vécu tous ensemble, il faudrait du temps pour le surmonter. Ils avaient failli la perdre, encore une fois. Et tous avaient été profondément blessés par ces événements. Surtout le commandant, dont la carapace s'était brisée en mille morceaux.
Adèle savait que c'était à elle de l'aider à surmonter tout ça. De toute façon, elle ne pouvait pas faire une croix sur le passé si elle n'arrivait pas à le retrouver, lui, comme il était avant… Comme ils étaient avant. Ensemble. Proches. Plus que comme de simples amis. Elle le savait très bien. Ses sentiments pour lui avaient longtemps fait peur. Maintenant, ils représentaient le nouveau moteur de sa vie. Plus jamais elle ne passerait à côté de lui. Plus jamais.
Oublier les heures les plus sombres de leur histoire commune allait être très compliqué. Triste ironie du sort, les rôles s'étaient inversés. C'était à elle d'être forte pour lui maintenant. Comme il l'avait été pour toutes ces années, et surtout ces derniers mois. Ces derniers mois où, si Argos, Aurélie et même Camille n'avaient pas été là, ils auraient certainement commencé quelque chose.
…
Il y a un mois, Rocher avait débarqué seul dans la maison où Argos avait retenu Adèle et Sarah. Le lieutenant Prévost s'était occupé d'accompagner Sarah à l'hôpital. Les autres policiers n'avaient pas eu le temps de descendre de leurs véhicules tellement le commandant était allé vite.
Alors quand il était entré dans la cuisine et qu'il avait retrouvé Adèle allongée par terre dans une mare de sang, il avait failli s'évanouir. Mais elle n'était pas inconsciente. Elle avait murmuré son nom et il s'était précipité sur elle, s'asseyant à genou à côté d'elle et soulevant doucement sa tête pour qu'elle repose sur lui. Puis il lui avait pris la main, avait serré très fort, et avait hurlé.
"UN MEDECIN VITE! ELLE EST BLESSEE".
Il avait crié si fort qu'Adèle en avait eu mal à la tête et avait brièvement fermé les yeux avant de les rouvrir et de les lever vers lui, fixant son regard dans le sien.
"Ça va aller Adèle. Je suis là et les pompiers arrivent. Tu tiens le coup hein?"
Qu'il la tutoie, ça la fit esquisser un sourire. Et même si elle était faible, elle arriva à parler.
"C'est marrant… il faut toujours qu'il y en ait un de nous deux qui frôlent la mort pour qu'on se tutoie".
En dépit de la situation dramatique, ça le fit rire.
"C'est fini maintenant. Plus rien ne se mettra en travers de not… de ta route. Tu vas pouvoir vivre sereinement. Amener Ulysse à l'école tous les matins. Le voir grandir sans te faire trop de soucis pour lui. Partager de nouveaux moments avec tes amis, avec moi".
Elle toussa si fort que ça lui arracha un cri de douleur.
"Si je… m'en sors…"
"Arrête ça va aller regarde les pompiers sont là". Ils entraient justement dans la pièce. Ils la prirent en charge et Thomas se mit un peu en retrait debout près de la porte.
"Elle a perdu beaucoup de sang commandant", lui expliqua un secouriste. "Il faut qu'on la transfère tout de suite à l'hôpital. Un hélicoptère sera là dans dix minutes. On ne doit pas perdre de temps".
Pendant qu'on expliquait la situation à Thomas, Adèle blêmissait de plus en plus. "Il faut rester avec nous mademoiselle. Mademoiselle regardez-moi".
"Adèle s'il te plait"… Elle avait perdu connaissance. "ADELE".
"Sortez prendre l'air commandant. On s'occupe d'elle ne vous inquiétez pas. Elle a juste perdu connaissance. Son pouls est faible mais elle est en vie. Ok?"
"Sauvez-la". Il entendait déjà l'hélicoptère arriver. Les pompiers installèrent Adèle sur une civière puis sur un charriot. L'un d'eux s'arrêta devant Thomas.
"Monsieur, vous êtes très pâle. Venez avec moi au camion de pompiers devant la maison. Je vais m'occuper de vous".
"Non je veux aller à l'hôpital avec elle".
"Vous n'avez pas le droit de monter dans l'hélicoptère. On vous transfère dans le même hôpital par la route. D'accord?". Thomas acquiesça. "Mais il faut vérifier vos constantes". C'est vrai qu'il se sentait tout à coup très faible. Ses jambes tremblaient. Le secouriste le saisit par le bras et l'aida à marcher jusqu'au camion. Il eut du mal à monter dedans. Mais le bruit du moteur qui redémarrait le rassura. Il allait la rejoindre. Et s'excuser pour tout le mal qu'il lui avait fait. Il se sentait responsable de tout ça. Il espérait si fort qu'elle puisse le pardonner. Mais lui, il le savait, il ne se pardonnerait jamais d'avoir mis sa vie en danger. Jamais.
…
Thomas sursauta dans son lit. Il était en sueur et frigorifié. Depuis un mois, il revivait cette soirée toutes les nuits. Mais un détail disparaissait dans ses pires cauchemars. Un gros détail. Adèle. Chaque fois qu'il se voyait entrer dans cette foutue maison, il ne tombait que face à une flaque de sang, et une pièce vide. Il hurlait son nom et s'effondrait en pleurs. Puis il se réveillait.
Sauf cette fois-là, c'était sa sonnerie de téléphone qui l'avait réveillé. Il lut le nom sur l'écran. +ADELE+. Elle l'appelait tous les jours depuis qu'elle était sortie de l'hôpital. Elle y avait passé trois jours dans le coma puis s'en était sortie. Il n'avait jamais quitté son chevet. Mais quand elle était entrée chez elle, il avait pris congés de la DPJ et était rentré chez ses parents à Grenoble. Sur un coup de tête. Il n'avait plus la force de l'affronter. De lui dire ce qu'il ressentait et qu'il ne se pardonnerait jamais.
Il n'avait rien dit à personne. A part à Lamarck bien sûr. Il n'avait pas le choix. Il avait posé toutes ses vacances, ses RTT. Il en avait pour au moins trois mois. Mais le commissaire lui avait dit que s'il voulait revenir plus tôt, sa place serait toujours là. Rocher savait bien qu'au bout des trois mois, il démissionnerait sans doute ou demanderait sa mutation.
Il n'avait rien dit à personne? Presque. Il avait quand même laissé une lettre à Adèle. Le matin où il était parti, elle avait trouvé une petite enveloppe blanche sur le paillasson devant sa péniche, au moment où elle s'apprêtait à emmener Ulysse à la crèche avec Jess. Elles avaient toutes les deux compris de qui venait cette lettre. Alors Jess avait embrassé Adèle sur la joue, lui avait étreint l'épaule et avait proposé d'emmener Ulysse seule à la crèche. Elle avait bien compris que sa coloc avait besoin d'être seule.
Adèle avait accepté, la remerciant d'un hochement de tête silencieux et d'une larme au coin de l'œil. Elle était rentrée dans la péniche et avait vite ouvert l'enveloppe, dépliant la lettre sur le plan de travail de sa cuisine, là où Jess lui laissait toujours ses petits mots.
Adèle,
Je sais que tu vas me détester de fuir comme ça mais je n'y arriverais pas. Je n'arriverais pas à t'affronter. Après tout le mal que je t'ai fait… les mauvaises personnes que j'ai fait entrer dans ta vie… les mauvaises personnes contre lesquelles je n'ai pas su te protéger…
Je n'ai pas réussi à te sortir de là avant qu'Argos ne te fasse encore du mal. Tu me faisais confiance. Tu me l'as dit. Et j'ai failli. Je m'en voudrais pour le restant de mes jours.
Je suis un être nocif pour toi et même si j'en crèverai sûrement… Il faut que je m'éloigne de toi le plus possible. Tu vas terriblement manquer à ma vie. Ma vie qui ne veut plus rien dire sans toi. Mais je ne sais pas comment faire autrement.
Je préfère te savoir bien, en sécurité, heureuse et sans moi, qu'avec moi et toujours en danger. Je sais que je te trahis encore en disant cela. Parce que je t'avais dit que je ne pourrais pas continuer sans toi. Mais la vérité, c'est que je peux. Je peux vivre sans toi. Mais je ne peux pas vivre dans un monde où tu n'existes pas. J'ai déjà perdu la première femme de ma vie. Ça ne se reproduira pas. Je tiens trop à toi pour ça.
Thomas
Elle avait pleuré. Beaucoup. Pendant plusieurs minutes. Puis avait attrapé ses clefs de voiture et avait foncé chez lui, où elle n'était plus retournée depuis ce que lui avait fait Aurélie…
Elle sonna pendant plusieurs minutes. Il n'était pas là. Lucas non plus. Un voisin agacé par la sonnette sortit dans le couloir.
"Vous cherchez Thomas Rocher?"
"Euh oui je suis une collègue de travail. On… on avait rendez-vous tout à l'heure et il n'est pas venu. Je voulais voir s'il allait bien. Vous ne sauriez pas où je pourrais le trouver?"
Un lourd silence régna quelques instants puis le voisin reprit.
"Je suis désolée mademoiselle mais… il a déménagé hier. J'ai vu le camion plein de cartons partir en fin d'après-midi. Vous devriez lui téléphoner". Mal à l'aise par la peine qu'il vit dans les yeux d'Adèle, le voisin rentra chez lui.
Choquée, Adèle s'adossa contre la porte de l'appartement de Rocher -de l'ancien appartement de Rocher- et se laisse glisser. En pleurant. Encore.
Pourquoi est-ce qu'il lui avait fait ça? Elle avait enfin le temps d'apprendre à l'aimer et il lâchait toute sa vie d'un coup. Elle l'avait appelé tout de suite. Mais il n'avait pas répondu. Et elle n'avait pas laissé de message. Puis pendant un mois elle l'avait appelé tous les jours de la même manière.
…
Mais elle ne tenait plus. Cette fois, elle décida de laisser un message.
"Thomas c'est moi. C'est Adèle. Je… je ne peux plus rester sans réponse comme ça. Je me suis dit que si tu m'entendais, peut-être que… C'est peut-être idiot. Je ne comprends pas Thomas. Tu as toujours été là pour moi. Tu m'as toujours soutenu, protégé. Je sais que tu penses être nocif pour moi mais c'est faux. Avec Ulysse, tu as été la principale personne à m'aider à tenir debout. A survivre à mon histoire. Sans toi, j'aurai sombré. Sans toi, j'aurai tout abandonné".
Elle respira un grand coup et se reprit.
"Tu me manques tellement Thomas. Je veux que tu reviennes auprès de moi, auprès de nous tous, qu'on retravaille ensemble. Tu ne peux pas me laisser alors que les meilleurs moments de ma vie m'attendent. Tu as été là dans les pires, reviens pour qu'on en vive de meilleurs. Ensemble. Je t'en supplie Thomas… Je sais que c'est difficile mais… je veux juste te voir. Juste une fois. Te dire en face ce que j'aurais dû te dire depuis des mois. Appelle-moi. Passe me voir". Elle ne savait plus quoi dire alors après quelques secondes de silence, elle raccrocha.
Thomas avait écouté son message. Il voulait voler vers elle et lui dire qu'il était fou d'elle. Qu'il l'aimait plus qu'il n'avait aimé sa femme. Comment une bonne personne peut penser ça? Comme un homme bon, après avoir perdu sa femme, avoir mis des années à s'en remettre, pouvait la remplacer comme ça? Est-ce que si sa femme était encore en vie il l'aurait trompée avec Adèle puis l'aurait abandonné, la laissant seule avec Lucas, pour partir vivre avec Adèle et Ulysse? Il ne voulait pas répondre à ces questions. Il ne voulait plus mourir d'amour pour quelqu'un d'autre que pour son fils. Alors il résilia sa ligne de téléphone et partir pour toujours. Ou presque.
…
Quand Adèle l'avait rappelé le lendemain, elle avait failli s'effondrer. "Le numéro que vous essayez de joindre n'est plus attribué".
Comment pouvait-il lui faire ça? Après avoir été la meilleure personne qu'elle avait rencontrée, il devait la pire. Elle commença à le haïr aussi fort qu'elle l'avait aimé. Elle savait qu'Hyppolite pouvait le retrouver sans problème. Mais puisqu'il ne voulait plus entendre parler d'elle, elle décida de repartir à zéro de son côté.
…
Cela faisait deux ans. Deux ans que Rocher était sorti de sa vie. Adèle avait tourné la page. Enfin, c'est ce qu'elle croyait.
Elle avait gardé la péniche avec Jess les premiers mois après la naissance de la petite. Puis Jess et Hyppo s'étaient rendu compte qu'ils s'aimaient et avaient emménagé ensemble. Alors elle s'était retrouvée toute seule. Jusqu'à ce que Sarah vienne habiter chez elle. La semaine uniquement. Ses parents adoptifs avaient déménagé et pour qu'elle puisse finir sa scolarité dans le même lycée, ils avaient accepté que Sarah parte vivre chez sa sœur. Sa sœur biologique.
Adèle voyait Jess très souvent. Ulysse et Sidney étaient comme des frères. La petite Victoria était adorable.
Adèle avait choisi de quitter la DPJ. Sans son commandant, elle ne voyait aucun intérêt à rester. Elle avait pris un poste de professeure de psycho à l'université de Paris-Nanterre. Depuis quelques mois, elle voyait même quelqu'un. Elle savait bien qu'elle n'était pas amoureuse mais cet homme, un collègue enseignant (elle avait vraiment un problème avec les collègues), mais elle aimait se sentir en sécurité à ses côtés.
Mais à chaque fois qu'elle voyait un gyrophare de police passer devant elle, le visage de Thomas revenait devant ses yeux. Il était omniprésent. Dans sa tête, dans son cœur. Il avait peut-être refait sa vie depuis tout ce temps. Elle n'avait pas cherché à le savoir même si Hyppolite aurait pu lui dire.
A chaque fois qu'elle se promenait au bord de la Seine, et qu'elle passait devant la DPJ, elle s'attendait à le voir sortir. A chaque fois qu'elle dînait avec Hyppo, Jess et les enfants, elle s'attendait à le voir arriver. A chaque fois qu'elle sonnait chez quelqu'un, elle s'attendait à ce qu'il soit derrière la porte. A chaque fois que quelqu'un la bousculait, l'interpellait dans la rue, elle voulait le voir en se retournant. Mais il n'était jamais là. Il n'était plus là. Elle avait gardé sa lettre. Elle la relisait souvent quand son petit ami n'était pas là.
Il s'appelait Florian et enseignait la même matière qu'elle, mais en licence, pas en master comme elle. Il avait le même âge qu'elle. Adorait les figurines en forme de tête de mort. Comme elle. Il n'était pas du tout comme Rocher physiquement. Il était plus grand, plus mince. Blond aux yeux bleus. Il était profondément gentil et il aimait vraiment Adèle.
Ils étaient ensemble depuis huit mois. Il lui avait déjà dit qu'il était amoureux d'elle. Elle ne lui avait jamais répondu. Et pour le moment il s'en accommodait. Mais elle savait bien qu'il allait en demander plus très bientôt. Elle ne savait pas si elle en serait capable.
Un jour où elle rejoint Florian dans son amphithéâtre, à la fin d'un cours pour sa classe de 2e année, elle crut qu'elle allait s'effondrer au sol, en pleurs, comme il y a deux ans devant chez Rocher.
Car tout en haut de la salle, elle vit Lucas. Lucas Rocher. Rocher junior comme elle aimait l'appeler avant. Il rangeait ses affaires. Il était le dernier à sortir. Elle voulut se cacher mais Florian la vit attendre dans l'embrasure de la porte et lui fit signe d'entrer. Alors elle s'approcha de lui et lui fit la bise. Elle ne savait pas pourquoi mais elle ne voulait pas que Lucas la voit embrasser cet homme. Qui ne posa pas de question.
Lucas ferma son sac et descendit les marches de l'amphithéâtre à toute vitesse puis se figea net quand il aperçut Adèle. Ils se fixèrent ainsi quelques secondes. Sans rien dire. Florian ne comprit évidemment pas ce qu'il se passait. "Un problème monsieur Rocher? Vous voulez me poser une question sur le cours?"
"C'est… c'est un de tes élèves?" demanda Adèle alors que Lucas resta silencieux.
"Euh oui… vous vous connaissez?" Elle acquiesça, silencieusement. Et Lucas baissa les yeux, silencieusement. Florian ne posa pas de question. Il avait compris que ça concernait le passé d'Adèle, que c'était douloureux et qu'elle n'était toujours pas prête à lui en parler. Elle ne lui avait jamais parlé de son passé. Elle ne lui avait jamais présenté ses amis. Il voyait Ulysse et Sarah quand il allait chez elle. Mais c'est tout. Il pensait même qu'Ulysse était son fils biologique. Ni elle ni Sarah ne lui avaient jamais expliqué la situation. C'était leur secret.
"Je vais vous laisser dans ce cas".
Il sortir et les laissa seuls dans l'amphi en refermant la porte. Lucas retourna s'asseoir au premier rang. Et Adèle se posta devant le bureau réservé aux professeurs.
"Vous êtes revenus vivre à Paris?"
"Non. Que moi. Pour mes études".
"Tes études? Je croyais que tu voulais intégrer l'école de police après le lycée".
"J'ai changé d'avis. Je veux… je veux devenir criminologue. Comme toi". Ça la fit sourire.
"Tu vis ici?"
"J'ai une chambre dans une résidence étudiants à côté. Et je rentre un week-end sur deux".
"Tu rentres où?" Il ne répondit pas tout de suite.
"Adèle… Je suis désolé des choix que papa a fait mais ce n'est pas à moi de les assumer à sa place".
Elle s'approcha de Lucas et s'assit à côté de lui, sur le banc des étudiants.
"Ton père va bien?"
"Adèle…"
"Je veux juste savoir ce qu'il est devenu. Tu n'es même pas obligé de lui dire qu'on s'est vus. S'il te plait".
"Il travaille à Grenoble, dans la même brigade qu'à l'époque du… du décès de maman. Il a une vie normale. D'un homme célibataire. Mais je ne crois pas qu'il aille vraiment bien".
"Pourquoi? Parce qu'il est seul?"
"Non. Parce que quand je rentre le voir le week-end, je l'entends hurler. Toutes les nuits. Il fait des cauchemars. Il hurle ton prénom. Et se réveille en sursaut. Puis va noyer son chagrin dans l'alcool". Elle était sous le choc mais fit comme si rien ne l'atteignait et répondit froidement.
"Son chagrin? C'est lui qui est parti".
"Mais tu lui manques quand même. Tu sais je ne suis pas débile. J'ai toujours su qu'il t'aimait. Et que tu l'aimais aussi. Mais un soir il m'a dit qu'il préférait se faire du mal en s'éloignant de toi, en essayant de t'oublier, plutôt qu'en risquant de te perdre comme maman. Il m'a dit qu'il ne survivrait pas à un nouveau deuil de ce genre".
Des larmes coulaient maintenant sur ses joues. Adèle sortit un morceau de papier de son sac et nota son numéro.
"Tiens c'est mon nouveau numéro. C'est pour toi. Si tu veux qu'on reste en contact, que j'aide pour tes cours… Qu'on discute comme avant".
Lucas rangea le bout de papier dans son portefeuille, pour ne pas le perdre. Adèle lui fit un bisou sur la joue et commença à s'en aller. Puis elle se retourna sur le seuil de la porte.
"Je suis heureuse de t'avoir revu Lucas. Dis… dis à ton père que… que rien n'a changé. Je sais que ça fait longtemps… Mais il me manque. Dis-lui juste qu'il me manque. Je ne lui demande rien. Je veux juste que tu lui dises".
…
Le soir-même, elle avait envoyé Ulysse passer la nuit chez Jess. Elle voulait rester seule. Elle ne voulait pas non plus voir Florian. Elle savait que maintenant qu'elle avait revu Lucas, qu'elle avait à nouveau, enfin, un lien avec Rocher, elle ne tomberait jamais amoureuse de ce type. Faudra qu'elle trouve le courage de le quitter. En face. Pas par téléphone ou avec une lettre.
Alors qu'elle buvait tranquillement un verre de vin rouge sur le pont de la péniche, emmitouflait dans un plaid, son portable sonna. +NUMERO INCONNU+
Elle eut comme un pressentiment et décrocha tout de suite. Sans rien dire.
"Adèle c'est moi, c'est Thomas".
