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- OCTOBRE 2000 -
Quelque part en Amérique
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Certains disent que quand on meurt, on voit une lumière blanche qui nous emmène ailleurs. La définition du "ailleurs" restait la grande inconnue, mais Charlie Hobbes allait bientôt faire le voyage, quelque soit la destination. Il se demandait si il verrait défiler sa vie devant ses yeux ou si les instances cosmiques décideraient que dix sept ans, c'était trop jeune pour avoir droit à un film posthume.
"Est-ce que je dois enlever mes vêtements ?" demanda-t-il.
Il tenait le bas se son t-shirt entre ses mains, prêt à le faire passer au dessus de sa tête si on le lui demandait. L'autre homme croisa les bras sur sa poitrine et, lentement, leva le menton vers le jeune garçon. Les rayons du soleil coulaient sur son visage, épousant ses traits fins avec douceur. Ils lui donnaient un air à la fois terrible et majestueux.
"Non," répondit il.
Charlie hocha la tête. Ses mains restèrent agrippées au tissu et il sentait qu'elles étaient moites. Elles tremblaient. Ou peut-être que c'était tout son corps qui chancelait.
"Est-ce que… Est-ce que je dois faire autre chose ?" demanda-t-il d'une petite voix.
"Si tu veux prier, tu peux. Si tu as des dernières paroles, je les écouterai."
Charlie déglutit. Sa pomme d'Adam se déplaça de haut en bas avec lenteur, il avait l'impression d'avoir avalé une boule de billard.
"J'ai envie de vomir…" murmura-t-il.
Toujours avec la même voix calme et monotone, l'autre homme dit, "Alors fais le."
"Je ne peux pas. Je ne vais pas vomir maintenant."
C'était le début de l'automne et les arbres aux feuilles dorées murmuraient au rythme d'une légère brise. Le soleil bas de la fin du jour lançait des ombres tentaculaires contre l'herbe verte. L'homme regarda au loin, derrière le garçon, le soleil qui caressait la cime des arbres, "C'est bientôt l'heure."
Charlie sourit, mais on aurait dit qu'il allait pleurer. "Tu iras voir ma mère, hein? Tu lui donneras la boite ?"
"Je le ferai."
"Tu lui expliqueras ?"
"Je veillerai à ce qu'elle reçoive tes affaires. Je ne lui parlerai pas."
"Mais Jack -"
"Charlie," l'homme s'avança et déposa une main sur l'épaule frêle de l'adolescent, "il est là."
Charlie ferma les yeux et des larmes rondes coulèrent sur ses joues. Sans dire un mot, il hocha la tête.
"Garde les yeux fermés."
Derrière ses paupières closes, Charlie entendit le froissement d'ailes. Il senti une odeur de souffre et de feu, d'abord lointaine, puis de plus en plus vive, jusqu'à devenir écœurante. Les ailes claquaient dans l'air sur un rythme tribal, enivrant, étourdissant, diabolique.
La chaleur grandissait contre son visage comme s'il approchait du soleil, et, avec elle, la terreur ultime au creux de son ventre. Au milieu du chaos, il y avait la voix de Jack, familière, calme. Charlie n'avait aucune idée de ce qu'elle disait, mais les mots, par leur seule existence, suffisaient à l'apaiser.
Le bruit d'un corps qui heurte le sol, puis le silence. Plus d'ailes qui fouettent l'air, plus de mots, à peine son cœur dans sa poitrine et la chaleur lancinante, presque insupportable, contre sa peau.
"Peu importe où tu vas, Charlie Hobbes," souffla la voix de Jack, "garde une place pour moi."
Et Charlie pressa ses mains contre ses yeux clos alors que les flammes l'engloutissaient.
