Le lendemain soir, Holmes descendit du fiacre qui l'avait mené jusqu'à l'humble palais de la reine. Il resserra son col et sortit son carton d'invitation de sa poche. Il était évident qu'il n'était pas tout-à-fait le genre de personne qui faisait partie de la bonne société londonienne, pour des raisons évidentes dont l'énumération aurait été inutile et fastidieuse. Et il était d'ailleurs ravi de ne pas être inclus dans cette caste, puisque lui qui la connaissait, il savait tout le plaisir qu'on pouvait trouver à l'éviter. Et pour obtenir son invitation à une soirée si prisée dont plus une seule n'était disponible, et qui plus est dans de si brefs délais, rien de tel qu'un frère qui trempait dans un certain nombre de réseaux louches et obscurs et qui pouvaient fournir absolument tout et n'importe quoi à qui mettait le prix. Et Holmes l'avait mis. Mais tant pis. Il y avait quelqu'un quelque part dans cet immense palais qui allait finir par se manifester. Il y avait quelqu'un, quelque part dans cet immense palais qui savait probablement que Holmes était ici aussi.
Il agita son carton sous le nez du gardien qui d'un signe de tête lui indiqua qu'il pouvait entrer. Un hall scandaleusement grand, des escaliers inutilement larges, un couloir outrageusement encombré de tableaux, et enfin, la salle de réception. Bien entendu, ni la reine, ni aucun membre de la famille royale ne serait présent ; on ne se mêlait pas à la basse populace…
Il lança quelques regards furtifs autour de lui, l'histoire d'opérer un rapide repérage du terrain. Une grande pièce où étaient servis les cocktails, une où se serait le diner, et la troisième, celle où tous ceux qui voulaient voir et se faire voir se trouvaient ; la salle d'exposition des joyaux. C'est là qu'elle était. Elle n'y resterait pas trop longtemps et feindrait de ne pas être plus intéressée que cela pour ne pas attirer l'attention. Mais telle qu'il la connaissait, Holmes savait qu'elle devrait retenir son addiction à toutes formes d'objet brillant, car ses pulsions lui commanderaient assurément de coller avidement le nez contre la vitre sous laquelle se trouveraient les bijoux. Il l'imaginait même céder à la tentation et briser la glace à grand coup de tout ce qui serait à portée de sa main ; une chaise, un chandelier, la canne d'un lord, le lord lui-même au besoin… n'importe quoi qui prouverait enfin aux yeux de tous combien elle pouvait être maladivement hystérique. Puis elle cracherait un jet d'acide pour dissoudre le mur et se pencherait dans le vide, au-dessus de la Tamise, avant de se retourner et de lancer un regard démoniaque à l'assistance médusée et elle déploierait ses grandes ailes noires pour s'envoler dans le ciel obscur de Londres, rejoindre les corbeaux de Big Ben… Euh, non, là l'imagination de Holmes sortait un peu des limites du possible. Elle était certes diabolique, mais pas à ce point…
Bref, afin de bien commencer la soirée, il se dirigea avant tout autre chose vers le buffet des alcools où il se fit servir un whisky sec. Au moins, elle n'emporterait pas ce verre-là au paradis en y ajoutant quelque vil produit destiné à lui permettre de le déshabiller et de le ligoter tranquillement et sans objection.
Puis il tourna enfin vers la pièce réservée aux joyaux de la couronne. Sauf qu'il déchanta… royalement. Une foule. Mais une foule… « Non mais ils ont rameuté tout Londres ! S'affola-t-il. Comment vais-je la trouver là-dedans ?! »
En effet, partout où son regard se posait, il ne voyait que des mondains. Partout. Partout ! Des fils-de, des vieux croulants, des anciens colonels et généraux à la retraite arborant fièrement leurs médailles dont tout le monde se fichait, leurs bourgeoises ; des catins qui se faisaient passées pour des dames du monde et de bonne famille, et puis des lords, des vraies ladies ; des nobles dont les liens de parenté avec la famille royale étaient si éloignés et alambiqués que personne ne doutait que ces héritiers ne faisaient pas vraiment partie de l'aristocratie, point de vue sanguin. D'ailleurs, les trois quarts étaient issus d'une liaison adultérine, alors… Bref, pour la retrouver dans ce mouroir, il aurait été tenté de monter sur une chaise et de beugler quelque chose du genre « Ladies et Gentlemen, permettez-moi de vous interrompre. Une voleuse se trouve parmi nous et envisage de dérober les joyaux de la couronne. Aussi je vous demanderai de m'amener toute personne au comportement suspect en la trainant de préférence par la peau des fesses… ». Mais comme tout le monde serait beaucoup trop saoul d'ici trente minutes, une telle annonce resterait lettre morte, puisque tous ces idiots auraient alors un comportement suspect…
Il soupira profondément, vida son verre cul-sec et s'enfonça dans cet amas écoeurant de tout ce que l'humanité comptait de froufrous et de parfums bien loin d'être aussi délicieux que Putréfaction.
Le mieux pour commencer son inspection alcoolisée était, lui semblait-il, de commencer par la vitrine où était exposé le gros lot. Elle serait sûrement en train de comploter devant. Et lorsqu'il y arriva enfin à grand renfort de coups de coudes, tous poussaient des oh ! et des ah !, comme si la différence entre l'avant et l'après restauration était si flagrante… N'importe quoi…
Au centre de cet agglutinement se trouvait la fameuse vitrine de verre sous laquelle trônait la non moins fameuse couronne de la reine. Une abjection d'or gravée d'inscriptions illisibles en tous genres, sertie de diamants, d'émeraudes, de saphirs et de rubis. En fait, selon Holmes, c'était une chose affreuse et beaucoup trop « m'as-tu vu ? ». Mais il se trouvait qu'une certaine personne trouvait cela aaabsolument splendide.
Il jeta un rapide coup d'œil à la foule amassée autour de cette horreur, mais il ne la repéra pas. Etrange.
C'est alors qu'une femme très maquillée et très grosse lui enfonça ses ongles vernis de rose dans le bras, avant de lui demander, la bouche pleine de petits fours ;
N'est-ce pas jeune homme, que c'est tout-à-fait ravissant ?
Bon, manifestement elle avait déjà fêté ça.
Mais certainement, grimaça Holmes en baissant son visage vers le sien aux allures porcines. C'est d'un goût certain, voire même d'un certain goût…
Soudain, il entendit derrière lui un rire qui lui était merveilleusement familier. Il se retourna vivement, délaissant le monstre du Loch Ness, fit pétiller ses yeux et scruta voracement la foule. Elle était là ! Il venait de l'entendre, ça il en aurait mis sa main à couper ! Et il savait vu le volume de sa voix qu'elle était à moins de trois mètres de lui. Il agita la tête en tous sens à sa recherche, mais mis à part le saucisson pas si sec que ça à côté de lui, il ne voyait que des hommes. Pourtant il n'était pas fou ni ivre (pour l'instant), il l'avait entendu rire à ce qu'il avait dit concernant la couronne ! Et il était évident qu'elle ne pouvait s'être volatilisée entre temps. Elle était rapide, mais pas ce point tout de même !
Holmes fit volte face pour la chercher des yeux de l'autre côté de la vitrine au cas où elle aurait changé d'endroit, mais malgré son regard perçant auquel rien n'échappait jamais, il ne l'aperçut pas non plus.
« Mais comment diable fait-elle ?! » s'interrogea-t-il en continuant son tour d'horizon.
C'est alors qu'il eu l'intuition qu'elle se trouvait juste derrière lui, puisqu'il sentit qu'on… lui mettait une main au fesses ! Une main enserrait allègrement sa fesse, prenant possession sans demander de permission. Il se retourna d'un bon qui tenait plutôt d'un sursaut outré de jeune vierge effarouchée. C'était tout juste s'il n'avait pas poussé un cri suraigu à cause de la surprise…
Le problème, c'était qu'elle n'était toujours pas là ! Les hommes étaient toujours les seuls à l'entourer. Aussi, à moins que cet acte de perversion ait été commis par l'un d'eux (auquel cas, la chose était tout à coup beaucoup plus déplaisante), elle s'était encore évaporée.
« Mais nom de Dieu, comment fait-elle ? » Songea-t-il avec plus de véhémence.
Il se dégagea de la foule afin d'avoir une vue d'ensemble sur le panorama entier, laissant imprudemment les joyaux sans surveillance. Il tourna autour, fulminant en lui-même de ne l'avoir encore trouvée. Il était Sherlock Holmes tout de même ! Il savait toujours tout sur tous ceux qui l'entouraient sans même avoir à leur parler. Enfin tout sauf l'endroit où ils se trouvaient apparemment…
Il saisi un autre vers de whisky posé sur le plateau que lui tendait l'un des serveurs et le vida d'un trait avant de se diriger vers la salle à manger dans laquelle le diner allait bientôt être servi.
C'était elle, il n'y avait aucun doute à avoir là-dessus. C'était sa voix, son rire,… sa poigne. Elle seule était suffisamment audacieuse pour faire ce genre de chose en public et dans un endroit comme celui-ci et suffisamment discrète pour que la chose ne soit connue que de la personne visée, en l'occurrence ; lui.
Délestant un autre plateau d'un verre de cognac cette fois, il s'arrêta, la tête baissée et en pleine réflexion dans un coin de la pièce, ruminant contre elle.
Mais lui qui pensait avoir enfin la paix était bien loin du compte. Venant de quelque part derrière lui, deux mains l'entourèrent. Relevant la tête dans un sursaut, il sentit un nez qui s'enfouissait dans ses boucles épaisses et un souffle qui aspirait l'air, tandis que les deux mains se posaient sur son torse et qu'un buste se pressait contre son dos.
Bien entendu, sa première pensée fut que c'était enfin elle et qu'elle l'avait finalement piégé, mais il réalisa rapidement avec horreur que ce parfum était trop musqué pour être féminin et que ce corps collé à lui était aussi trop plat pour être celui d'une femme.
Il attrapa les poignets qui l'entouraient et se tourna vers cet homme qui manifestement se trompait sur le compte de Holmes. Sauf que les yeux bleus qu'il rencontra furent bien ceux d'Irène ! Il fut contraint de marquer un temps d'arrêt, son cerveau refusant de comprendre, durant lequel les iris de la jeune femme s'étirèrent d'amusement.
Mais à la décharge du détective, sa confusion était compréhensible et justifiée. Car collée contre lui, ce n'était pas une robe de soirée que portait la voleuse, ses cheveux n'étaient pas assemblés en une coiffure complexe et sophistiquée, et son visage n'était mis en valeur par aucun maquillage d'aucune sorte. Au contraire, elle était vêtue d'un smoking noir tout ce qu'il y avait de plus masculin, sur son visage de succube angélique étaient fixés une fausse moustache et un faux bouc et une perruque blonde et courte cachait ses long cheveux chocolat…
Irène ! Souffla-t-il incrédule. Mais que… qu'est-ce…
La jeune femme éclata d'un rire cristallin.
- Je vous rappelle que grâce à un certain détective, Scotland yard sait qu'une certaine voleuse risque de faire une tentative de vol sur certains bijoux ce soir... déclara-t-elle, très décontractée en passant ses mains autour de son cou avant de déposer un léger baiser sur sa bouche entrouverte de stupéfaction.
Holmes la saisi par les épaules et l'écarta de lui, bouche-bée. Effectivement, pour qui ignorait la vérité, il était évident que la jeune femme était un jeune homme.
Alors ? interrogea-t-elle en tournant sur elle-même. C'est plutôt réussi non ?
Oh oui ça l'était… Sans maquillage, avec ces faux cheveux et ces faux poils sur
le visage, seul la finesse de sa peau et la douceur de ses yeux pouvaient laisser soupçonner quelque chose. Mais ses yeux, Holmes était le seul à savoir les lire. Son regard la détailla de haut en bas et de bas en haut, complètement halluciné, avant de s'arrêter sur sa poitrine qu'il n'avait pas sentie tout à l'heure et qui effectivement semblait avoir disparue. Il en approcha une main presque tremblante et inspecta l'endroit en question, tandis qu'elle levait les yeux au ciel en remuant la tête.
Irène, comment avez-vous réussi à les rendre si discrets ? C'est une tragédie !…
Holmes, vous savez bien que j'enlèverai cette bandelette dès que je le pourrai… Et le plus tôt sera le mieux ; il n'y a rien de plus inconfortable en ce bas monde !
Fort bien, fort bien…Mais est-ce que vous… ? Commença-t-il.
Persuadé que là, elle serait désarçonnée et prise de cours et par surprise, il envoya une main entre les jambes de la jeune femme, attraper le creux de son pantalon, la faisant sursauter.
… Avez pensé à tout ! S'exclama-t-il sidéré, en sentant effectivement un mouchoir remplir cet espace qu'elle ne pouvait combler sans artifice (probablement le même qu'elle lui avait laissé pendant ce match de boxe).
La jeune femme pouffa de rire contre lui et ses yeux rencontrèrent ceux du détective, lui aussi amusé et fasciné, presque éperdu, avant qu'il ne l'embrasse furtivement une deuxième fois.
Drôle de tableau tout de même. Sherlock Holmes en train de palper l'entre-jambe et le torse d'un jeune dandy (qui après ce soir n'existerait plus)… O.o
Voyant qu'il semblait trouver très plaisante cette position et ne paraissait pas disposé à en changer, elle interrogea, exaspérée ;
Holmes, comptez-vous y passer la soirée ?
Vous avez raison, passons aux choses sérieuses et mettons-nous à table, se reprit-il en retirant sans main, détournant le regard, un léger sourire gêné sur les lèvres et une pulsation un peu trop forte lui rougissant les joues.
« Ne craque pas, Irène ! Ne craque pas !! » Songea la jeune femme avec fièvre.
Vous savez pourquoi je suis ici, n'est-ce pas Holmes ? Demanda-t-elle en essayant de se contenir avec difficulté.
Pourquoi serais-je donc venu jusqu'ici si ce ne fut le cas ?
Elle fit semblant de ne pas être atteinte par la pique, mais Holmes s'en aperçu, même si, gentleman, il ne le fit pas remarquer.
Parfait, qu'avez-vous prévu de faire pour m'empêcher d'agir ?
Oh j'ai bien quelques idées qui me traversent l'esprit, mais pour être honnête, pour les réaliser, vous devriez être légèrement moins vêtue…
Cela peut s'arranger, une fois que j'aurais ce que je suis venue chercher, dit-elle en baissant la voix.
Ravi de parler la même langue que vous…
(Oui, il aurait pût dire langage à la place, mais…)
Plus sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que vous envisagez de faire pour m'arrêter.
Ca par exemple ?
Sous son regard médusé, il leva entre eux une jolie flasque d'argent, gravée au nom du père de la jeune femme.
Irène, j'ignore quel but vous destinez ceci, mais j'ai la désagréable impression que c'est à un usage auquel il ne pensait pas en vous la léguant…
De toute façon, répliqua-t-elle, irritée, je m'en suis déjà servie et le mal et fait…
Arquant un sourcil et craignant pour la pérennité de tout Londres vu cette menace, Holmes déboucha le goulot et inspira l'odeur qui s'en dégageait. Immédiatement, il sut la substance pour le moins TRES illicite qu'avait contenu la flasque. Il leva des yeux effrayés sur elle et ne put que balbutier ;
Irène… LSD… ?!?!
Ne buvez ni l'eau ni le vin qu'on vous servira à table… Eluda celle-ci, désinvolte.
