Chapitre 2

- Combien de personnes ?
- Trente-trois.

- En dix minutes ? Mais comment est-ce possible ?
- C'est ce que nous cherchons à comprendre, entre autre.

Le vieux bibliothécaire haussa les sourcils et parti se perdre au milieu des étagères poussiéreuses, suivit par Thorin. Cela faisait deux jours que les deux nains étaient là et ils étaient tombés sur cet homme totalement par hasard. Ils logeaient dans cette ville humaine et attendaient que le maréchal ait reçu sa livraison pour pouvoir ferrer leur poney. Ils en avaient profité pour refaire le plein de matériel en écumant les boutiques de la ville. Et c'est ainsi qu'ils trouvèrent cette incroyable bibliothèque.
Thorin venait de décrire pour la trentième fois depuis le début du voyage les évènements qui s'étaient déroulés à Erebor à ce vieillard chevelu qui perdait des pellicules par paquet.

- Je ne me rappel pas avoir déjà entendu parler de ça. Du moins, je n'ai jamais entendu parler d'un meurtre de groupe aussi conséquent sans laisser de marques ou de survivants.
- Il y avait des marques.
- Ha oui ?

- Le sol a été lacéré, de la même manière que les corps des victimes.
- Si vous m'en disiez plus, sur ces marques... combien ? Les directions ? Comment sont morts ces gens ? Les organes internes ont-ils été touchés ?

- Je crois qu'elles étaient là de manières aléatoires, béantes, comme si c'était des griffes acérées qui les avaient faites et…
- Tous les cœurs ont été perforés.
- Ha. Heu.. Bonjour jeune nain.

Fili rendit son salut au viel homme puis se tourna vers son oncle.

- Je viens de finir le livre écrit par Hurìn que Saroumane m'a donné, il n'y a rien qui ressemble à ce que Kili soit en train de vivre parmi les châtiments connus de Morgoth.

Thorin soupira lourdement, cela faisait une piste de moins dans cette affaire.

Ils s'étaient d'abord rendus chez Thranduil qui les avait accueilli à bras ouverts et les avait aidé dans l'étude des vieux parchemins que sa race avait en sa possession, très inquiété par ce qu'il s'était passé en Erebor. Au bout de quelques jours, il était évident que les livres de chansons et d'histoires d'amour que les elfes des bois chérissaient ne renfermaient pas les secrets qu'ils cherchaient.
Les elfes les avaient ensuite menés à la demeure de Radagast assez rapidement et sans encombre. Le magicien brun ne sut dire ce qu'avait fait ça mais promit qu'il se mettrait sans tarder en chemin pour Erebor et voir ce qu'il pouvait faire pour Kili.

Il les déposa au Nord du Rohan après quelques jours de voyage qu'il vaudrait mieux passer sous silence et Thorin préféra partir ver l'Est, contrairement à la proposition de Fili de descendre dans le Sud pour aller chercher conseil auprès des hommes, d'abord à Edoras puis à Minas Tirith ou Osgiliath, mais ces villes étaient trop éloignées pour qu'ils puissent s'y rendre.

Les deux nains allèrent toquer à la porte de Saroumane, le mage blanc et chef de l'ordre des magiciens qui n'était pas encore corrompu par la volonté de Sauron.

Ils avaient été accueillis poliment et leur hôte leur posa beaucoup de questions sans trouver une seule réponse. Il leur laissa l'accès à ses grimoires mais ceux-ci s'avérèrent trop difficile à déchiffrer pour Fili et même Thorin eut parfois du mal à en comprendre le sens. Au final, ce fut Saroumane lui même, descendu voir l'avancé de leurs travaux, qui leur avait déniché un livre portant sur les sortilèges, charmes et malédictions usés sur et par toutes les races de la terre du milieu.

Ils mirent du temps à trouver la page et c'est Fili, qui étudiait d'après les images, qui trouva quelque chose qui ressemblait à ce qui touchait son frère. Le mage blanc leur déchiffra l'article concerné.
Il traitait de victime qui semblait endormie mais dont le corps pouvait se parer de plaies ou de contusions de manière aléatoire, mais ne parlait pas des blessures infligées par ce qui les avait attaqué, jusqu'à maintenant, seuls quelques humains avaient été toucher et cela ne datait pas de cet âge ni du précédent.

La traduction de cette ancienne langue était laborieuse et Saroumane ne su vraiment définir de quoi il s'agissait exactement. Il semblait être question d'un charme, mais ça contrastait tellement avec la violence de l'attaque qu'il doutèrent que cela puisse être le cas. A moins que Kili n'ait été attaqué par une personne et maudit ou envouté par une autre.

Le mage envoya par magie les écrits contenus dans le grimoire à la demeure d'Elrond pour que le semi-elfe puisse leur en dire plus, puis offrit deux vigoureux poneys à Fili et Thorin qui prirent la route vers le Nord, vers Fondcombe.

Ils étaient maintenant dans une ville humaine, non loin des portes de la Moria, dans la bibliothèque d'un passionné d'histoire qui avait passé sa vie à parcourir le monde et à amasser tous les ouvrages possibles et imaginables qu'il pouvait dénicher. Et maintenant qu'il était trop vieux pour voyager, il lisait ses livres.

-.. Le cœur dîtes vous ? Et que viennent faire les châtiments de Morgoth là dedans ?

- Tout le monde n'a pas été tué, mon frère a survécu à l'attaque et il semble avoir été maudit.
- Il n'a pas été tué.. Dites moi, présente-il les mêmes blessures que les autres cadavres, ces plaies béantes et monstrueuses ? Dîtes m'en plus.

- Il présente les mêmes plaies mais reste immobile, il respire régulièrement et ne semble pas souffrir, il arrive que des blessures s'ouvrent sur son corps.

Le bibiothécaire se gratta la tête vigoureusement, provoquant une chute de pellicules sur ses épaules.

- Il présente des plaies béantes dues à une attaque violente et reste maintenant dans un coma serein…

Le vieil homme se tut et sembla se perdre dans ses pensées.

- Vous savez quelque chose ?

L'humain secoua la tête et une pluie de pellicules atterrît sur ses épaules déjà parsemées.

- Vous devriez aller voir Gran'ma, il me semble que votre frère ne soit pas le seul dans cet état, cette malédiction là, j'en ai entendu parler il y a peu de temps, votre ennemi a frappé ailleurs il me semble.

Fili et Thorin firent chacun un bond à l'annonce de cette révélation, ça serait la première piste qu'ils trouveraient après des semaines de recherches.

- Où se trouve t-elle ?
- Elle est au marché du lac en ce moment, elle rentre dans la nuit, revenez me voir à la première heure demain matin, je vous conduirai à elle.

Les deux nains restèrent discuter un peu puis sortirent de la bibliothèque après avoir effectuer quelques recherches infructueuses. Ils se rendirent dans l'auberge où ils logeaient et s'installèrent à une table pour y boire une bière en silence, pensant à la révélation du bibliothécaire. Ils se firent aborder par deux jeunes naines, filles de commerçants qui vivaient là et qui, ne sachant pas de qui il s'agissait, pensaient trouver en eux la porte de sorti de cette ville qui n'était pas à leur goût. Mais Fili les envoya paître sèchement alors que Thorin ne disait rien, se contentant d'observer son neveu qui ruminait des sombres pensées en silence.

Lorsqu'il sentit le regard du roi sur lui, Fili leva les yeux pour rencontrer les siens, il tînt le contact visuel quelques secondes avant de se lever pour aller dans sa chambre. Thorin le suivit des yeux alors qu'il montait les escaliers qui menaient à l'étage puis se perdit dans la contemplation de sa choppe.

Un corbeau d'Erebor les avait retrouvé quelques jours plus tôt, leur apprenant que l'état de Kili était stable. Les plaies mortelles qui auraient dû le terrasser commençaient à se résorber doucement.
Il arrivait qu'il se remette inexplicablement à se couvrir de marques sans raison. Radagast était à son chevet. La magicien brun avait chercher Gandalf pendant un long moment, mais ce dernier semblait être retourner dans ses errances et était introuvable.

Mais le résultat était là : l'état de Kili était stable, ni mieux ni pire, il ne bougeait pas.

Thorin termina sa bière puis alla rejoindre Fili à l'étage. Il trouva son neveu accoudé au balcon, contemplant distraitement les Monts Brumeux. Le blond s'écarta légèrement pour faire une place à Thorin qui vînt se poser à ses côtés.

- Tu m'avais promis que tu ne laisserais pas tes pensées pour ton frère troubler ton esprit.
- Elles ne me troublent pas. J'ai accepté son état, je sais qu'il va s'améliorer, les choses ne peuvent pas être autrement. Tout va bien Thorin, ne vous inquiétez pas.
- C'est faux, tu passes de plus en plus de temps à te renfermer, tu es devenu imbuvable envers les gens qui nous adressent la parole et je ne t'avais encore jamais connu avec un regard si fuyant…

- Mes pensées pour mon frère ne me troublent pas, même si elles m'accompagnent tous les jours.
- Soit, par quoi es-tu inquiété alors ?
- Rien, je pensais à cette autre personne qui aurait été attaquée et j'espère que nous en saurons plus. Pas vous ?

Thorin ne répondit pas, se contentant d'observer le visage de Fili dont le regard s'échappait encore.

- Dit moi ce qui te perturbe.

Le blond serra les lèvres et força ses yeux à croiser ceux de Thorin.

- Je crois que vous le savez déjà, depuis longtemps.

Ce fut au tour du roi de regarder ailleurs en fronçant les sourcils.

- Je croyais que cette histoire était du passé Fili.

Le blond haussa les épaules avec un air fataliste sur le visage.

- Je vous avais dit que je tairai mon amour pour vous, pas que j'y renoncerai.

Le plus vieux garda le silence quelques instant, les sourcils froncés.

- Pourquoi ? Tu pourrais choisir n'importe qui.
- J'ai fais mon choix et ce n'est pas n'importe qui.
- On en a déjà parlé il y a une dizaine d'années, toi et moi n'avons rien à faire ensemble, je suis ton oncle et j'ai au moins le double de ton âge, tu n'as rien à attendre de moi.

- Ce n'est pas ça qui m'empêchera d'attendre, de toute façon, je ne veux personne d'autre
- Tu vaux mieux que ça Fili.
- J'aimerai vous donner raison, vous savez et je suis désolé de vous décevoir, mais malheureusement, je n'y peux rien.
- Tant que cela n'interfère pas avec notre mission, je ne peux rien te reprocher.

Thorin s'éloigna d'un pas raide et Fili reprit sa contemplation du paysage en serrant la mâchoire. Il avait sincèrement pensé que ses sentiments enfouis ne remonteraient pas à la surface, mais cela faisait quelques semaines qu'il parcourait la terre du milieu avec Thorin comme seule compagnie, tous les jours et il commençait à avoir du mal à faire face aux émotions bridées qui fluctuaient de plus en plus fortement en lui. Il ne se souvenait plus trop comment son oncle s'était rendu compte de ses sentiments quelques années plus tôt, mais il lui avait bien fait comprendre qu'ils n'avaient pas lieu d'être. Et Fili avait appris à faire avec, même s'il avait toujours en lui cet espoir que Thorin puisse et veuille un jour le considérer autrement que comme son jeune neveu, de toute façon, il pensait bien lui forcer la main un jour ou l'autre, mais en ce moment, conquérir le roi était bien loin dans ses priorités.

Ses pensées repartirent à Erebor, vers son frère et il lui adressa une prière muette, le suppliant de rester en vie et lui promettant qu'il saura arranger les choses.

Gran'ma était, comme son nom l'indiquait, une vieille femme édentée qui tricotait devant la porte de la plus belle demeure du quartier. Exactement le genre de vieille qui était au courant de tout dans la région et qui ne le cachait pas. Elle invita les nains et le bibliothécaire chez elle pour qu'ils puissent discuter tranquillement.

- Je suis navrée, je n'ai rien à vous apprendre de plus. Je suis partie en voyage à Bree il y a peu et l'on m'a raconté qu'une personne s'était faite attaquée chez elle violement il y a plusieurs semaines et que, depuis, elle gisait immobile, son corps se couvrant parfois de plaie, comme votre neveu.

- Où était-ce ?
- Vous ne savez rien de plus ?
- Sa race ? Son statut ?
- Ho, il me semble que ce n'était pas une personne d'envergure, du moins, pas un prince tel que votre neveu, ce serait un semi-homme, de la Comté je crois bien. Ca s'est passé à l'Est du pont du Brandevin si je me souviens. L'on m'a donné le nom de son village mais je ne saurais m'en rappeler...
- Cul-de-Sac..

Tout le monde se tut lorsque la voix sourde de Fili roula dans la pièce dont l'ambiance venait de s'assombrir d'un coup. Sans se concerter, Fili et Thorin, d'un même geste, se levèrent et sortirent. Ils prirent la direction de l'écurie. Les deux nains s'occupèrent eux même de forger les fers puis de ferrer les montures, l'heure n'était plus à la recherche d'information et à l'errance. Ils prirent le chemin vert qui les emmènera dans la Comté, la direction du Nord-Est.


Kili s'assit, il était épuisé et son corps était lourd mais il ne pouvait pas se reposer. Il avait marché pendant un temps indéfinissable, plusieurs jours ou bien plusieurs heures, il ne pouvait le dire. Il avait atteint l'écran de fumée qu'il avait vu de loin en se réveillant et il s'agissait en fait d'un fleuve de lave qui coulait doucement au milieu de ce désert de dunes.

Le brun regarda son bras. Il s'était fait attaqué un peu avant par une espèce de gros scorpion qui lui arrivait à la taille. Il l'avait détruit sans problème mais il était étonné de constater que toutes les blessures qu'il récoltait s'évanouissaient immédiatement, ne lui causant aucune douleur. Il en avait déduit qu'il avait beau avoir forme et consistance physique, il n'avait pas son enveloppe charnelle avec lui, elle était surement restée là où il était tombé, lorsque la bête les avait attaqué.

Il secoua la tête, se refusant à penser aux dernières minutes qui avaient précédées cet état éthéré. Ne pas repenser aux cris, surtout pas aux cris.

Un nouveau murmure l'entoura et il se remit en route, remontant le fleuve de lave. Il y avait quelqu'un qui l'attendait, quelqu'un qui l'avait convoqué ici, lui sauvant la vie au passage et qui attendait de lui un service en échange.