Chapitre 2 :

- Oui, comme je te dis, un truc énorme !

- Tu vas y faire un tour ?

- Sûr que ! Rassures-toi : je ne t'oublierais pas, lorsque je serai le Roi du Makai.

- Prie plutôt pour que, moi, je ne t'oublie pas ! Parce que le Roi de Makai se sera moi.

- Ah ! C'est ce qu'on verra ! Mais, en attendant…

Le démon se tourna vers Néri qui était venu recomposer ses réserves de nourriture et d'herbes et les écoutait discrètement, tout en fouinant sur les étalages.

- J'ai comme un petit creux. Dit-il s'avançant droit sur elle.

- Fais gaffe ! Celle-là n'est pas…

Une boule de lumière venait de jaillir de la main de Néri et de s'enfoncer dans la poitrine du démon.

- …Commode !

Il fit encore deux pas, avant de s'écrouler, en crachant du sang. Néri préféra payer ses achats et déguerpir vite fait. Son invité l'attendait bien sagement. Il avait tout de même repris un peu de couleur, depuis cinq jours qu'il était chez elle, mais il ne se décidait toujours pas à rouvrir les yeux. Elle avait un peu peur que son cerveau n'ait subi de dégâts, à cause d'une mauvaise oxygénation, mais, comme elle n'avait aucun moyen de le vérifier, elle préférait oublier ça.

- Bonjour, Capitaine ! Toujours pas envie d'aller te promener ?

Néri rangea ses provisions dans la cuisine. De s'occuper du Capitaine lui prenait du temps et de l'énergie : Son corps était dans un état de carence général. Elle avait cherché les recettes d'autres potions, plus susceptibles de lui redonner des forces, dans ses grimoires et s'était évertuée à réunir les ingrédients. Il avait de la chance qu'elle soit débrouillarde et déterminée !

Heureusement, il y avait des résultats : Sa température était toujours un peu basse mais c'était normal pour quelqu'un qui dormait profondément, il avalait moins péniblement et il lui arrivait de bouger un tout petit peu, si on le chatouillait ou si on le piquait légèrement, par exemple.

- On ne parle plus que de ce tournoi qui décidera qui sera le futur Roi de Makai, c'est compréhensible. Ce sera une bonne chose de faite : ils devenaient franchement chiant avec toutes ces histoires. Je me demande qui est ce garçon qui a eu assez de cran pour proposer une solution, à la fois, aussi stupide et aussi …Génial ! Ca commence après-demain matin. Mais pas de souci : je ne te laisserai pas pour aller tenter ma chance. Je n'ai pas besoin de ça, moi.

En parlant, Néri lui faisait patiemment avaler une potion riche en protéine mais qui ne sentait pas extrêmement bon. Elle vit très nettement une grimace de dégoût s'esquisser sur le visage du Capitaine. C'était la première véritable expression qu'elle lui voyait. C'était bon signe, même si elle aurait préféré un sourire de gratitude. Ce qu'il buvait avec le plus de facilité restait le lait qu'elle lui fournissait.

Elle lui avait prit ses affaires, pour les laver et les raccommoder un peu mais comme elles étaient définitivement irrécupérables, elle lui en avait trouvé d'autre au village. Elle espérait qu'il ne lui en voudrait pas de cette petite entorse à la pudeur mais, après tout, il était le patient et elle le médecin, c'était normal. Restait à savoir comment elle allait faire : Le déshabillage c'est facile mais revêtir une personne inconsciente c'est une véritable gageure.

Néri ôta la couverture. Le linge de corps c'était encore le plus simple mais enfiler un pantalon et une chemise à une personne qui ne fait absolument rien pour vous aider et qui , en plus , comme dans ce cas, fait une fois et demi votre poids.. Mais, à force de persévérance, la guérisseuse parvint à rhabiller son patient, plus ou moins comme il faut.

- Je suis sûre que tu te sens plus à l'aise. A moins que ça ne te branche de te retrouver en tenue d'Adam devant une jeune fille innocente.

Qui ne dit mot, ne dit effectivement mot.

- D'accord, peut-être pas si innocente, si on prend en compte le fait qu'elle se soit retrouvée enceinte mais quand même !

- Oh ! Arukusandal, quand est-ce que tu reviendras ? Soupira-t-elle soudainement. Tu te demandes qui est ce fameux Arukusandal auquel je pense tant, hein, Capitaine ? C'est mon fiancé. Lui aussi, c'est pas n'importe qui ! Et c'est son enfant qui aurait du boire le lait que je te donne. Cela fait déjà un mois qu'il n'a pas pu revenir me voir.

Il l'écoutait. C'est l'auditeur qui force la confidence, même lorsqu'on n'est pas sûr qu'il pourra l'entendre. Ainsi Néri, elle qui d'habitude menait brillamment l'interrogatoire, commença à raconter comment elle l'avait rencontré, il y a un an, alors qu'elle était encore agent des forces spéciales du Reikai. Ses employeurs avaient repéré une drôle d'activité le long de ce qu'ils appelaient la frontière ombre.

Une frontière variable qui pouvait s'ouvrir sur une contrée, dont on n'avait plus entendu parler depuis si longtemps et sur laquelle les rumeurs étaient si délirantes que plus très peu de personnes envisageaient encore sérieusement son existence. Son équipe et elle s'étaient donc rendu sur place, pour voir ce qu'il se passait. Mais cette simple mission d'observation s'était vite transformée en quelque chose de plus palpitant, lorsqu'ils s'étaient retrouvés face à lui, Arukusandal, le fier roi de la contrée ombre. Il lui avait, tout de suite, manifesté un intérêt particulier : autant dire qu'il se foutait complètement de la présence des autres. Elle s'était un peu méfier au début.

Trois mois plus tard, elle plantait, là, les force spéciales du Reikai. Une décision qui n'avait pas été très bien acceptée, surtout qu'on se doutait qu'elle n'était pas sans rapport avec Arukusandal. Elle se retrouvait donc en mauvais termes avec ses anciens patrons.

Seulement une humaine ne pouvait pas vivre dans la contré ombre et lui ne devait quitter trop souvent son royaume, alors son fiancé lui avait offert cette maison et ses grimoires, parce qu'elle s'était toujours intéressée à la médecine traditionnelle et qu'il pensait qu'elle aurait pu déjà être une excellente guérisseuse, si le Reikai ne se l'était pas approprier, dès l'apparition de ses premiers talents.

Néri s'arrêta. Elle avait la bouche sèche. Elle le laissa pour aller boire. Il resta sans réaction : aucun moyen de savoir s'il l'avait entendu ou non et si ça l'intéressait ou s'il s'en contrefoutait complètement. Elle revint quelques minutes plus tard et s'allongea, à même le sol, près de lui.

- Et toi, Capitaine ? C'est quoi ta façon de vivre l'amour ? Une seule personne à la fois ou une dans chaque port ? Des amourettes à tire-larigot ou une passion unique ? A moins que ça ne me regarde pas ?

Effectivement, ça ne devait pas être ses affaires.

- Je sais que j'irais en enfer, Capitaine. Le Reikai ne me pardonnera pas de sitôt ma petite trahison, surtout que je n'ai aucune intention de m'excuser ou de faire quoi que ce soit pour me racheter. Et avec Arukusandal, ce sera l'enfer ! Le fait que je ne puisse pas survivre dans la contrée ombre et que lui ne puisse pas demeurer dans le monde où je me trouve symbolise parfaitement notre relation. Nous nous battons. Même lorsque nous nous aimons, nous nous battons.

Elle fit une pause, respira un bon coup.

- Il n'y a que séparés que nous pouvons être apaisés et pourtant nous ne voulons pas l'être, nous réclamons notre part de tourment. Cela doit être du masochisme . Mais, tant que nous pouvons continuer à être masochiste ensemble, le reste n'a pas d'importance . Tu dois me trouver un peu bizarre , n'est-ce pas ?