Description : UA, three-shots, SasuNaru. Naruto et Sasuke se rencontrent au cours de leurs vacances d'été. Devenus amis, voilà qu'une certaine attirance se crée entre eux. Comment réagir lorsqu'on ne s'est jusque-là jamais intéressé aux garçons ? Car l'acceptation est un chemin long à parcourir.
Disclaimer : Naruto appartient à Masashi Kishimoto. Je ne tire aucun profit pécuniaire de cette fanfiction.
Mot de l'auteur : Bonjour à tous ! J'ai le plaisir de vous livrer – enfin ! – la deuxième partie de ce three-shots. Je sais qu'elle se sera fait désirer et je vous prie de m'excuser de cette si longue attente comme du retard conséquent que j'ai pris pour répondre à chacun des commentaires que j'ai pu recevoir. Je l'ai expliqué à beaucoup d'entre vous mais je le fais aussi pour les autres : lorsque j'ai commencé à écrire, le site où je me trouvais ne proposait pas de réponse automatique et l'on devait gérer les commentaires dans les chapitres. J'ai eu si longtemps pour mode de fonctionnement de les traiter chapitre par chapitre et il était si rassurant pour moi d'avoir fini la suite, de savoir exactement ce que j'allais livrer lorsque je répondais aux questions que j'ai voulu agir de même ici. Mais la rédaction de cette deuxième partie m'aura pris des mois et j'ai bien conscience qu'il va falloir que j'agisse différemment à partir de maintenant afin de ne plus vous laisser si longtemps sans réponse de ma part.
Quant à vos retours… Je crois que de toute de toute ma vie d'auteur de fanfictions, je n'ai jamais rien connu de tel ! Quarante commentaires, les deux sites de publication réunis, pour un chapitre, c'est juste exceptionnel pour moi. Et avec un tel engouement ! Vous n'avez cessé de me dire à quel point cette histoire vous avait plu ou que vous attendiez la suite avec impatience à chacune de mes publications et ça m'a vraiment motivée pour la suite. Car ce nouveau chapitre n'a pas été facile à écrire. J'espère cependant l'avoir suffisamment retravaillé pour qu'il vous satisfasse. Quoi qu'il en soit, un grand, grand merci à vous. Je n'aurais jamais espéré un tel accueil pour mon retour dans le monde de la fanfiction !
Autre information importante concernant ce chapitre : il contient à l'origine un lime – mon premier depuis des lustres et surtout mon premier en matière de yaoi. Mon parti-pris en tant qu'auteur est de respecter le règlement des sites sur lesquels je publie. Celui-ci n'acceptant pas les scènes érotiques par manque de ratings suffisants, mes histoires seront toujours censurées ; je leur assure ainsi une protection vis-à-vis d'une éventuelle censure qui, il y a quelques années, a fait drastiquement baisser le nombre de récits sur ce fandom. En revanche, les versions non-censurées sont toutes disponibles sur l'autre site où je publie et je noterai systématiquement les liens sur mon profil.
Après ce chapitre restent deux choses : la troisième partie qui devrait être bien moins longue que les deux premières ainsi qu'un bonus, petite chose stupide mais que je meurs d'envie d'écrire depuis que j'en ai eu l'idée.
Encore un grand merci à tous et sachez que j'ai répondu à l'ensemble des commentaires anonymes des quatre histoires sur mon profil. Je vous souhaite une agréable lecture et vous dis à bientôt.
Amicalement,
Désespérine
AU SOMMET DE LA MONTAGNE
Deuxième partie
Une lumière orangée baignait la chambre lorsque Naruto y entra. Il abandonna rapidement son sac à dos sur son lit et tira sa chaise pour s'y asseoir. Comme il en avait coutume, il releva l'écran de son ordinateur, appuya sur le bouton de démarrage et fit pivoter sa chaise roulante tandis que l'appareil s'allumait. Il retira sa veste qu'il laissa négligemment retomber au bas de son dos, sans prendre la peine de la suspendre au dossier contre lequel il se laissa aller comme il sortait son appareil photo numérique de sa poche et le branchait en un rien de temps à l'ordinateur.
Il ne lui fallut pas plus de deux minutes pour transférer toutes les photographies qu'il contenait dans le dossier où il stockait l'ensemble des images qu'il possédait. Il en fit le tour avec un franc sourire. Cette dernière journée de lycée avait été extraordinaire.
« Hokage » avait eu le privilège de donner un concert sous le grand préau de l'établissement pour que les dernières années pussent voir une dernière fois leurs professeurs et leurs camarades leur dire au revoir et fêter avec eux la fin de leur période de lycéens. Les examens étaient loin derrière eux ; les inscriptions aux Universités, closes ; et chacun savait que rien ne serait plus comme avant.
Il y avait un goût de fatalité derrière tout cela. Et tous avaient semblé vouloir mettre les soucis que leur apportait le futur de côté pour profiter une dernière fois d'être tous ensemble. Ce concert était sûrement le meilleur qu'ils eussent fait. La tension n'avait jamais été aussi forte, la volonté d'éblouir le public également. Et lorsqu'à la fin les professeurs étaient montés sur scène leur souhaiter bonne chance, rien n'avait paru plus émouvant.
Ils avaient longtemps flâné au portail de la cour après cela, peu désireux de rentrer. Car cela signifierait la fin de ce temps pourtant déjà révolu, qui avait été si heureux et qu'ils ne retrouveraient désormais plus que dans de vagues réminiscences.
Naruto ne voulait pas oublier. Jamais. Il avait donc pris la décision d'immortaliser cette dernière journée. Dès les premiers cours, il avait pris en photo chacun de ses amis à son pupitre, puis les professeurs rassemblés dans leur salle à la pause de dix heures, le bureau administratif et quelques-uns des dirigeants, l'infirmerie dans laquelle Kiba et lui avaient souvent échoué après quelques altercations avec d'autres élèves, la cour, le gymnase, le hall d'entrée, le toit, le préau, le public en délire, les pleurs des filles et des garçons face au discours de ceux qui les avaient guidés durant trois longues années. De son uniforme comme à l'accoutumée débraillé, ce qui lui avait souvent valu de lourdes remontrances.
Ces visages, ces sourires, cette insouciance : que seraient-ils lors de leur entrée à l'Université, dans trois semaines ?
Nostalgique, Naruto parcourut quelques sous-dossiers dans lesquels il avait vaguement classé des photographies envoyées par ses amis par années. Il revit avec une émotion certaine des clichés de leur première journée au lycée, quelques-uns de ses années de collège, lorsque Kiba s'amusait encore à peindre les triangles rouges qu'il arborait en concert chaque jour de cours et qu'il avait bien vite abandonnés suite à une dispute mémorable avec sa mère qui lui reprochait de recevoir de nombreuses plaintes de la part des professeurs – il leur était comme un délinquant à ainsi se barbouiller de peinture. Quelques autres lui firent remonter d'autant plus le temps, à l'époque où il avait rencontré Shikamaru et Choji – ils n'avaient pas changé, ceux-là -, et, avant eux, Kiba. Quelques rares photos numérisées dataient de son installation à Konoha avec Jiraya, lorsqu'il avait sept ou huit ans. D'autres retraçaient les lieux qu'ils avaient parcourus depuis sa sortie de l'orphelinat, lorsqu'il n'était âgé que de cinq ans. Il ne possédait pas de clichés de cette époque. Mélancolique, il n'en fut pas plus mécontent. Il n'en retenait pas vraiment de bons souvenirs.
Passant d'un dossier à un autre, toujours plus ému, il tomba par hasard sur un ensemble de fichiers non nommé. Curieux, il y entra. Et se figea sur place.
Sur l'écran venait d'apparaître une photographie contrastée et lumineuse. Le vert de la forêt qui s'étalait en fond était éclatant. Sur la droite, on le reconnaissait sans peine : ses joues striées, son grand sourire idiot, ses yeux bleus pétillants de vie, ses cheveux blonds éparpillés sur son front et sa tête, la main gauche levée pour former le V de la victoire et le bras droit lancé autour du cou de l'autre personne qui partageait l'espace.
Sasuke.
Ce garçon qu'il avait connu l'été dernier lorsque Jiraya l'avait emmené passer le mois d'août dans un village touristique perdu au creux d'une grande vallée. Ils devaient y séjourner ensemble mais son tuteur avait dû précipitamment le quitter pour s'occuper d'une ancienne amie de lycée ou d'autre part – il ne savait plus trop – qui l'avait appelé au secours après une rechute sérieuse dans la drogue.
Ça avait été tout à fait par hasard qu'il avait fait la rencontre de Sasuke : il était tombé amoureux d'une fille, avait voulu la défendre face à une bande de malotrus, s'était fait poursuivre et avait littéralement atterri chez Sasuke.
S'ils ne s'étaient au départ pas du tout appréciés – jamais il n'avait connu quelqu'un d'aussi arrogant que celui qui était devenu son hôte -, une certaine amitié avait fini par naître en eux. Elle s'était renforcée au fur et à mesure que l'été passait. Ils s'étaient entraînés ensemble au combat, avaient fait beaucoup d'expéditions dans toute la vallée, s'étaient parfois disputés, avaient beaucoup ri.
Il suivit d'un doigt tremblant posé sur l'écran l'ovale du visage pâle de Sasuke. Ses lèvres minces étaient légèrement redressées en un sourire presque moqueur. Ses yeux noirs, surmontés de sourcils fins de même teinte, étaient toujours aussi envoûtants. Ses mèches sombres retombaient jusqu'à eux, sur ses pommettes relevées et ses oreilles qu'on devinait à peine, s'élevaient en pics rebelles sur le sommet de son crâne. Une de ses mains, derrière la tête de Naruto, dessinaient de petites oreilles de lapin qui le narguaient aujourd'hui encore mais la perception qu'il en avait n'avait rien à voir avec celle, rieuse, d'août dernier.
Son bras droit, enfin, se tendait pour maintenir l'appareil qui avait immortalisé un des plus beaux moments de leur amitié. Car où étaient-ils à ce moment-là ? Ils gravissaient pour la première fois ensemble une des montagnes encerclant la vallée. Naruto venait de connaître une nouvelle déception amoureuse – Sakura, la sympathique jeune fille aux cheveux teints en rose dont il s'était entiché, lui avait préféré Sasuke -, l'avait violemment reprochée à son ami et celui-ci avait fini par lui proposer cette montée. Jusqu'au sommet. Sommet où il se rendait autrefois avec son frère et ses feus parents chaque année. Et qu'il n'avait plus regagné depuis plusieurs étés.
Ça avait été significatif : pour Sasuke puisqu'il s'agissait d'un de ses jardins secrets ; pour lui-même puisque c'était la concrétisation d'une réconciliation. Et les confidences qu'ils s'étaient naturellement faites là-haut les avaient inextricablement rapprochés.
Il se souvenait encore, étrangement, de cet instant où, allongé, il s'était tourné vers Sasuke et était tombé sur les lèvres minces qui lui soufflaient que ce sommet était justement celui des révélations.
Etait-ce à ce moment-là que tout avait déraillé ? S'étaient-ils trop approchés l'un de l'autre ? S'étaient-ils confié trop de choses ? S'étaient-ils trop attachés l'un à l'autre ? Qu'est-ce qui pouvait, au final, expliquer les regards trop longs, les rougissements, les emballements de leurs cœurs lorsque la proximité entre eux se réduisait brutalement ? Qu'est-ce qui avait bien pu les amener, ce soir-là, la veille de leur départ, à se pencher l'un sur l'autre ? Jusqu'à ce que leurs lèvres se touchassent ?
Il ferma abruptement les yeux à ce souvenir. Il restait confus quant à celui-ci. Il ne se l'expliquait pas. Il savait simplement que depuis, il avait été incapable de recontacter Sasuke. Ils auraient pu en parler. Se dire qu'ils avaient bu ce soir-là. Qu'ils s'étaient couru après pour jouer. Qu'ils s'étaient sans doute laissé emporter. Que ça ne signifiait rien. Que leur amitié était bien trop belle pour se laisser briser par de telles futilités.
Mais Naruto n'avait pas osé. Et même si cette séparation avait été une déchirure, les jours avaient passé. Puis les semaines. Puis les mois. Et finalement, il avait cru l'avoir oublié.
Tout lui revenait à présent. Tous ces instants passés avec lui. Avec une netteté bouleversante. Sa gorge se serra.
Sasuke.
Que devenait-il ? Avait-il réussi haut la main ses examens comme on pouvait l'attendre de lui ? Etait-il parvenu à sauver l'amitié qu'il y avait entre Suigetsu, son meilleur ami, et lui ? Avait-il croisé de nouveau la route de Karin ? S'étaient-ils remis ensemble – ce qui le surprendrait ? Lui avait-elle fait des avances ? Avait-il dû la rejeter une fois de plus ? Viendrait-il à Konoha ? Où vivrait-il ? Avec qui ? Intègrerait-il le département de littérature comme il en avait émis le souhait auprès de Sakura puis de Jiraya ? Se verraient-ils ? Se reparleraient-ils ? Redeviendraient-ils amis ? Sasuke lui pardonnerait-il ? Pardonnerait-il à Sasuke ? Y avait-il quelque chose à pardonner ? Avait-il lui aussi décidé de tout oublier ? Contrairement à lui, y était-il arrivé ? Ou pensait-il quelques fois à lui ?
Les questions affluaient et il avait rouvert les yeux sans s'en rendre compte, se perdant dans les taches de lumière qui parcouraient leurs visages : ses joues hâlées, barrées de cicatrices régulières et symétriques ; ses joues blanches à peine troublées par cet éternel sourire en coin qu'il lui avait toujours présenté.
Son portable vibra dans la poche de son pantalon d'uniforme. A peine surpris, il l'en sortit et y jeta un œil. C'était Kiba qui le conviait à une soirée dans le restaurant de grillades habituel : c'était au tour de Shikamaru de payer sa tournée et il pensait qu'une dernière soirée « à l'ancienne » était obligatoire pour parfaire cette journée. Naruto cligna des yeux. Revint à l'écran. Fronça les sourcils. Et finalement l'éteignit sans plus de cérémonie avant de remettre sa veste en un éclair et de quitter précipitamment sa chambre.
Peut-être était-ce mieux de laisser à jamais tout cela de côté. Car il savait pertinemment qu'il y avait de grandes chances qu'il ne croisât plus jamais Sasuke.
La première fois que Naruto poussa la porte de l'un des plus grands amphithéâtres du campus de l'université de Konoha, il ouvrit de grands yeux et eut une exclamation admirative avant de se laisser aller à contempler la pièce. Il avait la sensation d'être au sommet d'un petit monde puisque, comme le battant de la porte derrière lui se refermait, il vit un nombre incalculable de chaises et de tables collées les unes aux autres se succéder sur d'immenses strapontins répartis en trois colonnes entre lesquelles, descendant jusqu'à l'estrade où se tenaient le large bureau et le micro réservés aux professeurs, apparaissaient des escaliers.
Bouchée bée, il ne vit pas l'étudiant qui lui succédait et qui voulut emprunter une des allées. Ils se heurtèrent et un bruit de feuilles s'échouant à terre se fit entendre. Après un hoquet de surprise, Naruto se retourna et s'excusa aussitôt :
« Ah, mince, désolé… »
Il aperçut un visage blafard serti de deux yeux d'un vert pâle et surmonté de cheveux roux flamboyants.
« C'est rien, répondit l'autre. »
Puis il amorça un geste pour se baisser mais Naruto fut plus rapide que lui.
« Laisse, je vais t'aider. »
Il rassembla aussitôt les feuillets et les rendit à leur propriétaire avec un petit sourire. Puis, comme l'autre reprenait son chemin sans plus lui accorder d'attention, il se sentit hésiter. Il finit par suivre le nouveau venu et le vit s'asseoir à quelques rangs du bureau du professeur. Il prit une profonde inspiration et imita le jeune homme en prenant place à ses côtés. Celui-ci releva des yeux méfiants vers lui. Mais il sembla surpris quand il vit le grand sourire que Naruto affichait et sa main tendue.
« Enchanté. Moi, c'est Naruto, Naruto Uzumaki. »
Son vis-à-vis hésita puis répondit à la poignée de main.
« Gaara Sabaku. »
Naruto hocha la tête avant de commencer à déballer ses affaires.
« Au fait, demanda-t-il, tu ne serais pas nouveau à Konoha ? Je crois que je ne t'ai jamais vu aux tournois inter-lycées. »
Gaara le fixa un temps avec réserve. Puis accorda – mais du bout des lèvres :
« Non, je viens de Suna. »
Le visage de Naruto s'éclaira aussitôt.
« C'est vrai ? J'ai une amie qui vit là-bas. Tu la connais peut-être ? Elle s'appelle Sakura. Une fille avec des cheveux teints en rose. »
Les yeux de Gaara s'ouvrirent en grand.
« Tu parles de Sakura Haruno ? »
Naruto eut un petit sourire gêné.
« A vrai dire, je connais pas son nom de famille. Mais j'imagine que toutes les Sakura de Suna n'ont pas cette couleur de cheveux ! »
Gaara eut un air impassible durant quelque temps. Naruto perdit son sourire et se sentit bientôt mal à l'aise face au regard froid qui lui faisait face. Le désagréable frisson qui lui parcourut le dos lui sembla trop familier et il se jura l'avoir déjà senti auparavant, lorsqu'il s'était retrouvé confronté à un même type d'échange. Il se refusa aux réminiscences qui s'apprêtaient à l'envahir.
Son voisin s'agita alors et sortit de sa poche un téléphone portable avant de pianoter sur les touches de celui-ci et de le lui tendre. Naruto le prit sans comprendre.
« C'est elle ? demanda Gaara en pointant l'écran. »
Il fronça les sourcils quand ses yeux s'y posèrent. La première chose qu'il aperçut fut deux silhouettes : une fille et un garçon qui se tenaient enlacés et tournaient la tête vers eux, le sourire aux lèvres. Large et sincère du côté de la jeune fille dont les yeux vert profond pétillaient – et il reconnut aussitôt Sakura. Plus timide et presque forcé de la part du jeune homme qui l'accompagnait. Un jeune homme dont la stature lui glaça le cœur : un teint cireux, des yeux sombres, des cheveux noirs retombant en mèches sur son front, des vêtements sinistres, une carrure élancée.
Dans son esprit se dessina le visage de Sasuke. Il se crispa. Et sans doute serait-il longtemps resté ainsi si Gaara n'avait pas réitéré sa demande :
« Alors ? »
Naruto secoua la tête puis se tourna vers son voisin et lui offrit un splendide sourire.
« C'est Sakura, sans faute ! »
Pour la première fois, Gaara se détendit tout à fait et ses lèvres s'étirèrent à leur tour.
« C'était la présidente du conseil des élèves de mon lycée. On a été dans la même classe trois ans de suite. Mais comment est-ce que tu la connais ?
-Oh… dit Naruto en se sentant rougir et en portant une main nerveuse à sa nuque. On s'est rencontrés l'été dernier : on était en vacances dans le même hôtel. »
Gaara hocha la tête.
« Au fait… ajouta le jeune homme. Où est-ce qu'elle étudie, finalement ? Elle m'a dit qu'elle voulait faire médecine mais qu'elle hésitait encore entre Suna et Konoha. »
Il rendit son portable à Gaara qui jeta un œil à la photographie de leur amie commune.
« Elle est restée à Suna. Disons que Sai l'a aidée à prendre une décision.
-Sai ?
-Son petit-ami. Le garçon qui est avec elle sur la photo. »
De nouveau, Naruto se rembrunit. Les goûts de la jeune fille en matière de garçons n'avaient apparemment pas changé puisque ce fameux Sai était presque un sosie de Sasuke. Il vit à peine Gaara ranger son mobile, ne perçut pas plus le silence qui se faisait dans l'amphithéâtre. Ce ne fut guère que lorsque le professeur responsable du champ des sciences humaines entra et débuta son discours qu'il reprit ses esprits. Fébrilement, il sortit de quoi prendre des notes et suivit patiemment la longue explication sur les différents parcours proposés et le mode de fonctionnement de l'université. On leur distribua ensuite plusieurs maquettes et descriptifs de cours afin qu'ils pussent juger de ceux-ci et choisir ceux auxquels ils assisteraient au cours du semestre.
Naruto venait de terminer la lecture du troisième prospectus lorsque, perdu entre les nombreuses options possibles et qui toutes lui faisaient envie, il tourna la tête vers Gaara.
« Hé, t'es là pour quel parcours ?
-Celui des sciences sociales.
-C'est vrai ? Moi aussi, dit-il en souriant. Tu sais déjà quelles options tu vas prendre ? »
Gaara haussa les épaules.
« Plus ou moins. Je vais profiter du week-end pour vraiment me décider et aller m'inscrire. Mais… »
Il hésita puis termina :
« Ils proposent de prendre des options gérées par d'autres départements pour faciliter la pluridisciplinarité et… les cours de théâtre m'intéressent bien. »
Il se pencha vers Naruto et désigna un paragraphe. Naruto lut :
« Le département de littérature propose des cours sur le théâtre du pays du Feu : un premier cours magistral qui retracera l'histoire de celui-ci et qui sera évalué à la fin du mois de juillet, accompagné d'un cours pratique au cours duquel les étudiants, placés en binômes, interpréteront pour la même période un texte. L'option prévoit également un second cours magistral sur les genres du théâtre et dans le cadre duquel les étudiants seront invités à aller voir des pièces et partager leurs impressions au travers de dossiers et de débats. »
Il cligna des yeux.
« Ouah, tout un programme. Et… pourquoi ça t'intéresse ? »
Gaara eut l'air pensif.
« Je ne connais pas bien la littérature de votre pays – encore moins son théâtre. Alors ça peut être intéressant… Et c'est surtout le cours de pratique qui m'intéresse. Ma sœur m'a plusieurs fois conseillé de faire du théâtre pour prendre confiance en moi et m'ouvrir un peu plus aux autres. »
Naruto le toisa avec surprise – son ton monocorde ne trahissait pas la moindre émotion et créait comme un décalage par rapport à son discours. Le tout le laissa indécis. Il jeta un œil à ses propres papiers. Puis revint à son voisin et sourit largement.
« Hé ben allez ! prends-le ! »
Gaara fronça les sourcils.
« C'est juste que… »
Puis il se tut.
« Que quoi ? demanda Naruto. »
Gaara détourna les yeux.
« Je suis un peu timide sur les bords. »
Naruto en resta sans voix.
« Je sais bien que justement, il faudrait que j'en passe par là pour y remédier mais… il va falloir que j'ose. »
Et lorsqu'il releva vers lui ses yeux pâles, Naruto y lut ce qu'il avait aussi entr'aperçu dans le regard noir de Sasuke l'été dernier. L'ombre de la solitude, de l'incompréhension d'un enfant à l'isolement forcé qu'il subissait. Il vit un jeune homme décidé, comme lui, à aider ceux que la vie laissait de côté et qui pour cela avait quitté sa ville natale et changé de pays. Il vit un jeune homme qui n'attendait plus que de s'épanouir. Mais auquel il fallait un tremplin. Et il décida d'être ce tremplin.
Il prit des mains de Gaara le prospectus et déclara, le regard bleu brûlant de détermination :
« Tu t'y inscris ce week-end sans faute. J'y vais avec toi, ok ? »
Gaara écarquilla les yeux.
« Tu es sûr ? »
Naruto acquiesça.
« Je ne reviens jamais sur ma parole. Ça me fera du bien à moi aussi, en plus. On prend quel horaire ? »
Gaara se saisit d'autres feuilles sur lesquelles il avait écrit quelques annotations.
« A priori, il ne nous reste que celui du vendredi après-midi.
-Vendu ! s'exclama Naruto en surlignant l'horaire sur sa propre fiche. »
Le professeur réclama alors l'attention des étudiants. Il donna quelques autres précisions, détailla la procédure d'inscription aux différents cours, leur souhaita un bon week-end et rangea ses affaires pour s'en aller. Les étudiants se levèrent dans un bel ensemble et un même bruit.
« Tu vis loin de l'université ? »
Gaara secoua la tête.
« Non, à deux pas. Je suis dans une résidence étudiante.
-Tu voudras que je te fasse visiter la ville, à l'occasion ? Ah ! il faudra que je t'amène à l'Ichiraku, une fois. C'est un stand de ramen dé-li-ci-eux ! J'y vais justement tout à l'heure retrouver des amis, si ça te dit.
-Merci mais je pense que ce soir, je vais rester chez moi pour finir de m'installer.
-Pas de souci. A lundi matin, du coup ?
-A lundi. »
Le cœur léger, Naruto remonta les marches jusqu'aux portes battantes et quitta ensuite le campus.
Le soir, il rejoignit ses amis de toujours, Kiba Inuzuka, Shikamaru Nara et Choji Akimichi, au stand de ramen qu'ils affectionnaient tant : l'Ichiraku. Il leur était devenu si habituel de s'y retrouver depuis tant d'années qu'une table leur était même plus ou moins réservée. Et ce fut bien sûr à celle-ci que Naruto, tout sourire, prit place alors que ses trois amis avaient déjà passé commande. Kiba lui tendit même un bol laissé à son attention. Naruto eut chaud au cœur et l'accepta avec plaisir, heureux de voir qu'ils avaient pensé à lui.
Tout en séparant ses baguettes, il s'enquit de leur journée :
« Alors, Kiba, le département de biologie, ça donne quoi ? »
Kiba soupira.
« Tu verrais la somme de travail qu'ils nous demandent rien que pour le premier semestre… J'ai l'impression que je vais mourir mais bon, je m'accroche. Et puis j'ai rencontré trois gars qui ont l'air super sympa
-C'est vrai ? s'émerveilla Naruto. 'faudra que tu nous les présentes, alors !
-J'y penserai si je les sens vraiment. Mais ils ont l'air aussi passionné que moi alors ça devrait le faire. »
Naruto hocha la tête.
« Moi aussi, j'ai rencontré quelqu'un ! dit-il en pointant ses baguettes sur son meilleur ami. Un gars de Suna qui a l'air un peu timide mais plutôt cool. En plus, on a une connaissance en commun !
-Ah ouais ?
-Je t'assure ! Et vous, les gars ? poursuivit Naruto en tournant la tête vers Shikamaru et Choji qui, à côté d'eux, les écoutaient attentivement. »
L'ancien manager de leur groupe fut le premier à prendre la parole avec un grand sourire :
« Moi, j'ai commencé mon diplôme de cuisine. Et c'est super, j'adore ! Je pense que je vais vraiment reprendre le restaurant de mon père, plus tard.
-Hé, mon vieux ! C'est génial, ça ! s'exclama Naruto en posant une main sur l'épaule de son voisin. »
Shikamaru, enfin, face à Choji, soupira bruyamment.
« Le département des sciences, c'est galère. Les mathématiques et l'informatique, encore plus. »
Ses amis firent d'abord les yeux ronds. Puis ils éclatèrent de rire, conscients qu'ils ne changeraient pas Shikamaru.
L'angoisse sous-jacente qu'ils ressentaient tous de voir leur amitié voler en éclats parce qu'ils prenaient tous des parcours différents s'envola. Et dans la bonne humeur, ils profitèrent d'une bonne soirée de retrouvailles.
Les cours débutèrent très vite. Comme il s'y était attendu, Naruto passa son temps avec Gaara et ne put s'empêcher de le trouver, malgré son calme constant et son air presque absent ou l'impassibilité maladroite de son visage, sympathique. Et peu à peu, il parvint à le dérider, à le faire sourire – toujours doucement mais c'était un petit rayon de soleil. Il le mit en confiance, l'habitua à son incroyable exubérance, à son enthousiasme permanent et à ses difficultés de compréhension face à des notions un peu trop complexes.
Les cours de première année étaient très basiques mais étonnamment généraux et la première semaine s'enchaîna très vite.
Les cours de théâtre comportaient des étudiants de tout département – mais étrangement, ceux de celui de littérature n'étaient pas avec eux.
« Ils ont déjà ces cours-là dans leur maquette, ils suivent des cours plus avancés. Pour vous, c'est de la découverte. Mais vous les retrouverez dans le cours de pratique. »
Enfin, le jeudi midi, un des rares moments où Naruto retrouvait Kiba et Shikamaru, le premier arriva épuisé entre ses deux amis et se plaignit avec grand fracas de tous les devoirs dont il était déjà accablé.
« C'est inhumain ! s'écria-t-il. C'est pour quoi ? Pour se venger du mois de vacances qu'on a en août et de la période banalisée et de rattrapages en septembre ? Ou c'est pour nous décourager parce qu'on peut pas être aussi nombreux à finir vétérinaires au bout de quatre ans ? J'en ai marre, marre, marre ! »
Avec un sourire crispé, Naruto le reçut entre ses bras et lui tapota gentiment le dos tandis que Shikamaru levait les yeux au ciel.
« Allez, murmura Naruto, il doit bien y avoir des bons côtés à tes études, non ? »
Kiba releva promptement la tête vers lui, un grand sourire aux lèvres.
« Ouais ! J'ai des potes ! Tu sais, les types dont je t'ai parlé la dernière fois ? »
Naruto hocha la tête en guise de réponse.
« Hé bien ouais, ils sont trop, trop, trop sympas ! Enfin, y'en a deux un peu à l'écart mais l'autre, c'est juste toi version « je suis fan de biologie ». »
Naruto explosa de rire.
« Ouais, j'ai du mal à le croire… Tu nous les présentes quand ? »
Kiba sembla réfléchir. Puis son visage s'illumina comme il venait d'être frappé d'une illumination.
« On retrouve bien Choji au resto de grillades de son père ce soir, non ? »
Naruto coula un regard vers Shikamaru.
« Heu… ouais ?
-Hé ben je vous les amène à ce moment-là ! Ah, ça va être trop cool ! »
Et sur ce, il se leva du carré d'herbe où ils s'étaient installés pour manger et s'étira.
Le soir même, Naruto rejoignit donc Kiba et ses nouveaux amis au restaurant de grillades. Il sut immédiatement qu'il n'était pas le dernier arrivé. Depuis l'entrée, ils reconnaissaient sans peine son meilleur ami et Choji, face à lui, apparemment en grande discussion avec trois autres garçons qu'ils ne voyaient que de dos. L'un d'entre eux avait les cheveux bruns, courts et ébouriffés, l'autre des cheveux roux et le dernier de longs cheveux décolorés. Il fronça les sourcils à cette vue et un flash rapide de son été au village passa devant ses yeux. Mais il secoua la tête pour chasser ses souvenirs et s'avança en souriant.
Le premier garçon qui se tourna vers lui était le brun. Il avait un air sérieux et une grosse paire de lunettes sur le nez. Engoncé dans un grand anorak qui remontait jusqu'à son menton, il lui jeta un regard méfiant. Surpris, Naruto lui accorda néanmoins un sourire.
« Salut ! Moi, c'est Naruto Uzumaki, le meilleur ami de Kiba. Et toi ? »
L'autre fronça les sourcils et demanda d'une voix grave :
« Tu ne te souviens pas de moi ? »
Encore plus étonné, Naruto ne trouva rien à répondre et Kiba éclata de rire tandis que Choji se mettait à rougir.
« Heu… on s'est déjà vus ? »
L'autre se renfrogna et Kiba s'écroula littéralement de rire sur la table. Naruto le regarda faire, ahuri, avant qu'il ne se décidât à lui donner un coup sur la tête pour qu'il se reprît. L'Inuzuka se releva enfin, essuyant une larme qui avait coulé sur sa joue et reprenant son souffle. Puis il désigna de la main son nouvel ami et dit à Naruto :
« Dingue, ni toi ni Choji ne l'avez reconnu et pourtant, il était dans notre lycée. C'est Shino Aburame. Tu sais ? Le président du club sur les insectes. »
Curieux, Naruto se mit à réfléchir, plissant les yeux, une main dans ses cheveux.
« Ben je me souviens pas vraiment. Mais ok, c'est cool ! »
Sans prêter plus d'attention au jeune homme, il se tourna vers les deux autres. Et son cœur manqua un battement lorsque Kiba les lui présenta :
« Eux, de sûr, tu ne les connais pas, ils viennent d'Oto. Je te présente Juugo et Suigetsu. »
Les yeux ronds, Naruto dévisageait ce dernier qui le lui rendait bien. Puis le visage de Suigetsu s'éclaira, il se leva et s'avança vers Naruto qui, gagné par son euphorie, se mit à rire.
« Naruto, putain mais c'est vraiment toi !
-Sui ! T'es à Konoha, alors ? »
Kiba, étonné, demanda :
« Heu… vous vous connaissez ? »
Les deux amis ne répondirent pas et se prirent dans les bras.
« Ah, putain ! C'est trop cool ! s'exclama Naruto en se détachant du jeune homme. T'es là depuis quand ?
-Trois bonnes semaines au moins !
-Mais tu vis où ?
-Une colocation avec Juugo et Sasuke. »
A ce nom, le sourire de Naruto se ternit un peu.
« Ah il… il est aussi à Konoha ?
-Ben oui ! Il t'en a pas parlé ? s'étonna Suigetsu avant de poursuivre sans y prêter plus d'attention. On vit dans l'ancienne maison de ses parents. Il t'avait dit qu'il avait une maison ici, non ?
-Oui, peut-être, je ne m'en souviens plus vraiment…
-Hé ben voilà ! On crèche là ! Ah, c'est trop cool que tu connaisses aussi Kiba !
-Oui, c'est… c'est mon meilleur ami.
-Ouais, meilleur ami à qui t'as pas dit que tu connaissais ses potes de fac ! se plaignit Kiba.
-Je pouvais pas savoir que ce serait sur eux que tu tomberais ! rétorqua Naruto en tirant la langue.
-Et si on se rasseyait, hein ? proposa Suigetsu. »
Naruto approuva et voulut prendre place à côté de Kiba. Mais quand il vit que Shino le fusillait encore du regard, il opta pour l'espace vacant près de Choji. Il se retrouva ainsi face à Suigetsu qui lui posa mille et une questions sur le département qu'il avait choisi, son parcours, ses options. Naruto répondit en bégayant quelque peu, encore chamboulé de se retrouver ainsi face à quelqu'un qu'il avait rencontré au cours de ses vacances d'été. Et surtout secoué par cette information troublante : Sasuke était à Konoha. A portée de lui. Il n'avait qu'à demander à Suigetsu son adresse ou l'inviter et…
« Hé. »
Cette salutation soufflée paresseusement, si brève et presque antipathique quand on ne le connaissait pas, ne pouvait venir que de Shikamaru. Celui-ci venait tout juste de les rejoindre. Il fit à peine un geste à l'adresse de la tablée, s'assit à côté de Kiba et, lorsqu'il releva la tête vers l'Aburame, dit :
« Oh, tiens, salut Shino. »
L'interpellé eut son premier sourire de la soirée et coula un dernier regard assassin vers Choji et Naruto avant d'engager la conversation avec Shikamaru. Les sept garçons commandèrent rapidement et mangèrent avec appétit tout en discutant joyeusement de choses et d'autres. Choji proposa d'inviter Lee, leur ancien batteur, qui venait d'entamer des études de sport, la prochaine fois qu'ils se retrouveraient et Naruto demanda la permission de convier Gaara. Suigetsu se tourna alors vers lui et dit :
« Oh ! 'faudra ramener Sasuke, aussi. Il s'est pas fait encore de potes à l'exception d'une nana qui a l'air un peu dingue et qui adore la littérature de guerre – tu m'étonnes, qu'ils allaient s'entendre. Ça lui fera pas de mal de sortir de la coloc' et de vous voir. Il est pas super sociable tout de suite mais avec le temps, il est cool ! Hein, Naruto ? »
Celui-ci, les joues rouges de gêne, acquiesça avec peine avant de se replonger dans ses grillades.
Il ne savait plus quoi penser. Ni si revoir Sasuke était une excellente idée.
Le vendredi était le dernier jour de la semaine, la promesse d'un week-end de repos bien mérité. Mais également la journée la plus chargée de l'emploi du temps de Naruto et de Gaara. Quatre cours différents s'enchaînaient le matin, ils avaient à peine le temps de manger le midi et reprenaient aussitôt pour deux cours suivants. Une heure de pause méritée, juste avant le cours de pratiques théâtrales qui terminait leur semaine, leur avait permis de souffler. Mais au grand dam de Naruto, Gaara avait insisté pour qu'ils la passassent à la bibliothèque universitaire – plusieurs devoirs leur avaient déjà été demandés, principalement des recherches sur des sujets divers et variés, et il souhaitait s'avancer et trouver quelques ouvrages de référence pour les consulter durant le week-end.
C'était pourquoi ils se trouvaient assis à une table à l'étage qui était réservé à leur discipline. Mais si Gaara faisait preuve d'un sérieux à toute épreuve, Naruto finit par s'affaler sur ses feuilles de cours, exténué. Son ami lui jeta à peine un œil et revint au livre qu'il était en train de lire. Néanmoins, il murmura :
« Tu as l'air vraiment fatigué. »
Naruto répondit par un petit geignement.
« M'en parle pas… J'pensais pas que cette journée allait être aussi atroce. On a un peu veillé avec les gars, hier soir, du coup… »
Gaara fit une grimace, n'approuvant guère. Mais Naruto ajouta :
« En plus, je viens de dégotter un job de serveur dans un bar et je commence ce soir. J'ai hâte, t'imagines pas, finit-il sur un ton ironique. »
Gaara lui accorda un nouveau coup d'œil, inquiet.
« Tu es sûr que tu tiendras le coup ? »
Naruto releva la tête vers lui, tout sourire.
« Bien sûr ! s'exclama-t-il. Je ne bosserai que cinq jours par semaine : j'ai mon jeudi soir, pour le resto de grillades de la semaine, et mon samedi soir. »
Gaara acquiesça. Quelques minutes passèrent pendant lesquelles il poursuivit sa lecture tandis que Naruto bâillait aux corneilles. Puis ses yeux vert d'eau quittèrent la page qu'il analysait pour remonter vers la large horloge qui trônait au-dessus de l'entrée principale de la bibliothèque et qu'il pouvait apercevoir depuis la mezzanine où ils se trouvaient. Il referma aussitôt son livre. Naruto sursauta et lui adressa un regard interrogateur. Gaara lui désigna le cadran.
« Oh merde !
-Comme tu dis. »
Ils rangèrent précipitamment leurs affaires, descendirent les escaliers quatre à quatre sous l'œil furibond de la bibliothécaire qui saisit les livres que lui tendait Gaara avec des gestes secs. Dès qu'ils furent enregistrés, le jeune homme les fourra dans son sac puis entraîna Naruto vers la sortie.
Il leur restait moins de dix minutes pour se rendre à l'autre bout du campus où se trouvait la salle de spectacle. De l'extérieur, le bâtiment n'avait rien de glorieux. Les années lui avaient imposé la décrépitude et la couleur autrefois d'un joli beige avait disparu pour laisser place à de larges traces brunes.
Mais lorsque les garçons poussèrent les battants de la porte pour suivre un long corridor sombre et débouchèrent enfin au sommet des gradins, ils eurent le souffle coupé.
Les sièges, autour d'eux, avaient tous un aspect confortable et une jolie teinte amarante. Les larges marches qui descendaient jusqu'à la scène était d'un noir lustré qui brillait sous la lumière des projecteurs qu'on avait allumés et tournés vers l'estrade. A chaque extrémité de celle-ci, de lourds rideaux pourpres pendaient, retenus par des cordelettes dorées.
Quelques étudiants s'étaient répartis sur les sièges et Naruto et Gaara s'empressèrent d'aller s'asseoir à bonne distance de la scène. Partout, ils ne cessaient de jeter des coups d'œil curieux et véritablement admiratifs pour l'Uzumaki. Ce dernier sentit l'excitation monter en lui et une irrépressible envie de rire se saisit de lui. Mais elle disparut aussi vite qu'elle était venue lorsqu'un bruyant brouhaha se fit entendre dans le corridor derrière eux comme le claquement des battants qui cognaient contre le mur résonnait dans la pièce. La plupart des élèves se retournèrent vers l'entrée où un groupe important venait d'apparaître.
« T'as vu ça ? demanda Naruto, surpris par les regards méprisants que jetaient les nouveaux venus sur les gens déjà présents – et l'arrogance qu'ils affichaient ne lui plut pas. »
Gaara y jeta à peine un œil et haussa les épaules.
« Ce sont les étudiants du département de littérature. N'y fais pas attention. »
Naruto se figea alors et ses yeux s'écarquillèrent alors qu'ils voyaient les jeunes dévaler les escaliers. Ils étaient une petite dizaine et il était presque certain de tous les avoir déjà croisés dans son propre lycée ou lors des rencontres annuelles qui réunissait l'ensemble des établissements scolaires de la ville. Et comme il passait sur chacun d'eux frénétiquement, son cœur manqua un battement lorsqu'il reconnut le dernier étudiant.
Contrairement à ses camarades, celui-ci arborait un air impassible et sa nonchalance n'avait rien d'insultant. Il était simplement les mains dans les poches, sa sacoche battant contre sa taille. Il ne fixait personne et semblait simplement perdu dans ses pensées. Mais lorsqu'il lui arrivait d'être interpellé par un des membres de son groupe, il reprenait pied et répondait par un regard noir qui laissait entendre qu'il n'appréciait pas l'attitude de ses pairs.
Cet étudiant, c'était Sasuke.
Naruto se sentit paniquer et avant même de pouvoir se rendre compte de ce qu'il faisait, il saisit sa veste qu'il avait ôtée et s'en couvrit la tête avant de se renfoncer dans son siège et de se faire le plus petit possible. Il attendit que le groupe fût descendu jusqu'au bord de la scène et se fût installé aux premiers rangs. Puis il ouvrit un œil timide et le scruta de sa place. Une main posée sur son épaule le fit sursauter et il retint à grand peine une exclamation de surprise. Il se tourna aussitôt vers Gaara qui, à ses côtés, le regardait avec suspicion.
« Hé, ça va ? »
Le cœur de Naruto battait la chamade et son teint avait blêmi. Il fut incapable de lui répondre et se contenta de hocher la tête. Gaara voulut insister mais une voix forte réclama l'attention sur scène. Le professeur venait d'arriver et présentait déjà le cours. Gaara jeta un dernier regard inquiet à son camarade puis se concentra sur l'enseignant.
Naruto, quant à lui, avait les yeux perdus dans le vague. Et il respirait rapidement. Comment était-ce possible ? Que faisait Sasuke à Konoha ? Dans le département de littérature ? Et dans ce cours ? Ses mains étaient devenues moites et il était incapable de penser à autre chose qu'au moment où le jeune homme le reconnaîtrait. Comment réagirait-il ? Est-ce qu'il le frapperait ? Est-ce qu'il l'ignorerait ? Est-ce qu'il le mépriserait comme l'avaient si bien fait les étudiants de sa filière ? Est-ce qu'il l'accuserait d'être le seul fautif dans cette sombre histoire de baiser ? Est-ce qu'il en parlerait ? Est-ce qu'il le ridiculiserait ?
Tant de choses insensées puisqu'il était bien normal que Sasuke fût là : c'était ce qu'il avait voulu l'été dernier. Il était tout aussi normal qu'il eût décidé de suivre ce cours puisqu'il devait bien être intéressant pour un littéraire de s'essayer au théâtre amateur. Et Sasuke n'était pas du genre à le frapper sans mot dire, à le rabaisser quand il avait été autrefois son ami – et il avait bien fait comprendre qu'il ne cautionnait pas l'attitude de ses camarades. Il n'avait rien non plus à gagner à ce que leur histoire se sût – et comme Naruto avait gardé le secret sur cet événement, Sasuke avait bien dû faire de même.
Cpendant, il était si angoissé à l'idée de ce qu'il se passerait lorsqu'ils se retrouveraient face à face durant ce cours où il ne pourrait pas l'éviter qu'il ne put s'empêcher d'imaginer le pire et, surtout, le plus invraisemblable.
Perdu ainsi dans ses pensées, il réagit à peine lorsque le professeur commença à faire l'appel. Sourcils froncés, passant l'ongle de son pouce sur sa lèvre inférieure – signe évident du stress qui l'habitait -, il ne revint à la réalité que lorsque Gaara lui donna un puissant coup de coude. Il tourna des yeux furieux vers lui, indigné par son geste et ne le comprenant surtout pas. Mais le professeur redit alors plus fortement qu'il n'avait dû le faire avant :
« Uzumaki Naruto ? »
De nouveau, la panique se saisit de l'interpellé. Sans s'en rendre compte, il se leva d'un bond et, crispé des pieds à la tête, répondit :
« Présent ! »
L'ensemble des étudiants se retourna vers lui et il ne comprit que trop tard ce qu'il venait de faire. Aux premiers rangs, Sasuke fit volte-face. Le vit. Le reconnut. Et ses yeux noirs s'écarquillèrent de surprise. Naruto eut peine à déglutir. Il baissa la tête, incapable de soutenir son regard. Et se rassit avec un air misérable.
C'est malin, se dit-il. Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ?
Naruto avait trouvé quoi faire. Il était resté avec Gaara tout au long de la première heure. Le professeur les avait invités à le rejoindre sur la large scène. Ils avaient abandonné leurs affaires dans les gradins, s'étaient réunis et avaient débuté quelques exercices d'échauffement.
Naruto aurait mille fois préféré que Sasuke ne fût pas là : les exercices étaient amusants et il se découvrait un plaisir de suivre les consignes. Sans doute se serait-il égayé comme un enfant s'il n'y avait pas eu cet autre garçon, à l'opposé de la scène, qui, tout autant que lui, tâchait de ne pas croiser son regard. Sa présence l'oppressait et l'empêchait de tout à fait se concentrer. Aussi décida-t-il de ne jamais s'éloigner de Gaara. Il reporta son attention entière sur lui et lorsque les exercices exigèrent d'être deux, il se fit un devoir d'être son partenaire.
A la fin de l'échauffement, il estima qu'il ne s'en était pas trop mal sorti et il avait même réussi à oublier un temps que Sasuke se trouvait non loin de lui. Mais l'enseignant les réunit à nouveau en rond et expliqua le fonctionnement qu'ils allaient adopter pour le premier semestre :
« L'objectif de ce cours est de permettre à des étudiants de différents départements de se rencontrer. J'ai donc sélectionné des ensembles de scènes de pièces de types variés qui ne demandent que deux ou trois rôles. Je vous ai répartis par binômes et trinômes selon l'ordre alphabétique mais je me suis chaque fois assuré que vous jouiez avec quelqu'un qui n'est pas de votre département. »
Gaara et Naruto se dévisagèrent aussitôt, anxieux de ne pas pouvoir jouer ensemble. Naruto avait promis à Gaara de venir avec lui pour l'aider à surmonter ses peurs et à s'épanouir par le théâtre. Et parce que Sasuke était là, il était impossible que la situation leur convînt à l'un comme à l'autre.
Néanmoins, aucun participant n'osa protester et l'enseignant commença à appeler les groupes un par un et à distribuer les scènes. Les étudiants s'en allaient dans un coin à deux ou à trois et un silence gêné s'instituait aussitôt entre eux. Naruto les regarda faire et se mordilla la lèvre en se demandant avec qui il serait amené à travailler. Gaara fut appelé et se retrouva en trinôme avec une fille timide du département des sciences et un garçon énergique du département de sport – qui, étrangement, lui rappela Lee.
Les noms se succédèrent et il se figea lorsque le professeur appela :
« Uchiha Sasuke ? »
Ses yeux s'écarquillèrent comme il constatait qu'il restait peu de monde et qu'il n'avait pas prêté attention au fait que le brun en avait fait partie. Mais plus encore, la lettre avec laquelle commençait son nom l'inquiétait plus encore. Et l'abattement se saisit de lui lorsqu'il entendit :
« Et Uzumaki Naruto ? »
Fermant les yeux de dépit, il soupira puis s'avança, les dents serrées.
« Si je ne me trompe pas, vous venez, Sasuke, du département de littérature ? Et vous, Naruto, du département des sciences sociales ? »
Les deux garçons hochèrent la tête – même si Naruto le fit plus lentement que son désormais binôme et se sentit sur le point de défaillir.
« Bien, voici votre texte, poursuivit l'homme en tendant à Sasuke un ensemble de feuilles agrafées. Vous pouvez aller vous asseoir quelque part pour le lire et commencer à réfléchir à votre mise en scène. Vous aurez jusque fin juillet pour la préparer pendant nos séances et vous la jouerez lors du dernier cours. »
De nouveau, Sasuke acquiesça. Puis, comme aucun des deux jeunes hommes ne se décidait à bouger, le professeur haussa un sourcil.
« Hé bien ? dit-il. »
Sasuke sembla enfin prendre conscience de la situation et il s'éloigna avant de descendre de la scène et de rejoindre son siège. Naruto hésita un temps puis, comme l'enseignant s'était détourné de lui et appelait le prochain groupe, il lui emboîta le pas. Il sauta au bas de l'estrade et fixa l'étudiant qui s'était assis et avait commencé à lire le texte. Naruto se mordilla la lèvre et resta un temps à regarder autour de lui, incertain de ce qu'il devait faire. Près d'un des rideaux, à un bout de la scène, Gaara et son groupe s'étaient assis en tailleur et discutaient – probablement de leur texte.
Naruto eut un soupir désespéré. Son regard revint à Sasuke. La tension qu'il devina dans sa posture, ses mains qui tremblaient légèrement en tenant les feuilles, le rassura quelque peu. Il s'approcha. Et quand il fut près de Sasuke, il se racla la gorge.
Le léger soubresaut qui saisit son vis-à-vis aurait pu passer inaperçu tant il fut imperceptible. Pourtant, Naruto le vit. Et après avoir dégluti, il débuta :
« Je… »
Mais sa gorge se serra et il fut incapable, sur le moment, de poursuivre. Il dut d'abord prendre une profonde inspiration.
« Je suis désolé pour ce qui s'est passé l'été dernier… »
Alors qu'il comptait baisser la tête, Sasuke releva les yeux et son regard noir se plongea dans le sien. Un frisson terrible lui traversa le corps. Et dans la manière que son vis-à-vis eut de le dévisager, il comprit qu'il cherchait à voir s'il mentait. Ses sourcils se froncèrent et son air se fit plus décidé.
« Ecoute… ça voulait rien dire, d'accord ? On avait bu et on s'est laissé emporter. Et puis j'ai toujours aimé les filles, alors… »
Il se passa une main nerveuse dans les cheveux. L'attention de Sasuke était toujours tournée vers lui. Après un long temps à l'observer, il demanda :
« C'était rien ? Tu es sûr ? »
Entendre sa voix après tant de temps fit un bien fou à Naruto. Il se permit même un petit sourire.
« Bien sûr que c'était rien ! Pourquoi ? Ça voulait dire quelque chose pour toi ? »
Sasuke le foudroya du regard.
« Evidemment que non, crétin ! »
L'écouter l'insulter ainsi lui rappela l'été passé. Naruto savait pertinemment qu'il s'agissait plus d'un réflexe taquin qui était resté à Sasuke que d'une véritable attaque. Aussi se mit-il à rire et repoussa-t-il le manteau qui était négligemment posé sur le siège à côté de celui de Sasuke. Il s'assit avec un soupir de soulagement.
« T'imagines pas comme ça fait du bien de t'entendre dire ça ! J'avais peur que tu te fasses des idées et que ça reste dans cet état. Putain… J'aurais pas supporté ces cours, autrement ! »
Sasuke lui accorda un regard étrange. Puis il se fit pensif et fixa un temps la pièce qu'il avait toujours en main.
« Donc c'est comme si rien ne s'était passé ? »
Naruto se redressa à cette question et prit un air sérieux.
« Tu préfèrerais pas, toi ? »
Sasuke parut enfin se détendre.
« Si. »
Naruto lui tendit son poing.
« Super ! Alors, c'est décidé : il ne s'est rien passé ! Et tu sais ce que ça veut dire ? Que toi et moi, on est toujours amis. »
Sasuke le dévisagea avec intérêt. Et devant le sourire lumineux que Naruto arborait, l'éclat joyeux qui faisait briller ses grands yeux bleus, il ne put que céder. Ses lèvres s'étirèrent en un faible sourire. Et son poing se posa contre celui de Naruto.
Plus d'une semaine était passée depuis que Naruto et Sasuke s'étaient revus. Depuis, le premier ne cessait de sourire et sa bonne humeur était plus resplendissante que jamais. Il n'avait pas exprimé la moindre réticence à tout raconter lorsque Gaara avait voulu savoir ce qu'il lui était arrivé au début du cours. Il lui avait tout dit de leur été passé ensemble, de leur rencontre, de leur entraînement, de leurs ballades. Il s'était en revanche tu quant au baiser et avait simplement dit qu'ils s'étaient quittés sur un malentendu, qu'il avait craint sa réaction en avisant qu'ils suivaient le même cours de théâtre. Mais avec un large sourire, il avait eu grand plaisir à avouer que tout, à présent, était réglé.
Naruto avait poursuivi sa vie d'étudiant. Il suivait tous ses cours, passait son temps sur le campus avec Gaara, avait débuté son petit boulot et avait eu l'agréable surprise de constater l'atmosphère tranquille qui régnait parmi ses collègues et à quel point le patron – à qui Jiraya avait chaudement recommandé son pupille – pouvait être généreux, quand bien même il était parfois un peu bourru. Le jeudi soir, comme à son habitude, il avait retrouvé ses amis au restaurant de grillades : Kiba avait amené Suigetsu, Juugo et Shino, Shikamaru était venu avec Choji et Lee, lui-même avait présenté à la bande Gaara et il avait été décidé d'un commun accord que les garçons s'entendaient bien et qu'ils se retrouveraient là une fois par semaine. Mais de trace de Sasuke, il n'y avait pas eu.
On était un mardi et Naruto faisait les cent pas devant la salle où Gaara venait d'entrer. Il avait le malheur d'avoir un cours à la première heure mais il avait ensuite quatre heures entières libres et ne pouvait les passer avec son camarade puisque celui-ci suivait deux options qu'il n'avait pas choisies. Les deux premières semaines, il avait sagement attendu avec des mangas et un sandwich. Mais aujourd'hui, il n'avait rien apporté. Et quand il jeta un œil à l'horloge du couloir et constata que seules vingt minutes étaient passées, il poussa un profond soupir, récupéra son sac et se décida à quitter le bâtiment.
Il erra un temps sur le campus, les mains dans les poches, voyant avec jalousie tous les groupes d'étudiants qui discutaient joyeusement sur la pelouse. Il haussa les épaules et fronça les sourcils. Le fait de se retrouver ainsi seul lui rappelait de mauvais souvenirs et rien ne lui était plus déplaisant.
Aussi décida-t-il de faire le tour de l'université dans l'espoir de croiser quelqu'un qu'il connaissait. Grand bien lui en prit car au détour du bâtiment informatique, il reconnut la silhouette altière de Sasuke. Celui-ci se dirigeait vers la bibliothèque universitaire et ne l'avait pas vu. Naruto n'en fit pas grand cas et lui emboîta le pas.
Il le vit passer les portes d'entrée, se rendre à l'accueil pour remettre à la femme qui s'y trouvait plusieurs ouvrages qu'il avait dû finir de lire – et Naruto remarqua, non sans amertume, à quel point la bibliothécaire se montrait aimable avec le jeune Uchiha quand elle n'avait que mépris pour lui. Allons bon, il avait peut-être parfois été un peu bruyant mais rien ne justifiait une telle attitude.
Il n'y pensa bientôt plus quand il vit son ami quitter le comptoir et prendre le premier escalier à droite en direction de l'étage du département de littérature qui, à plusieurs mètres au-dessus d'eux, surplombait le hall d'entrée et s'ouvrait sur celui-ci. Sans trop y réfléchir, Naruto le suivit.
Il le vit de loin choisir une table isolée, y poser ses affaires et s'engouffrer ensuite entre les rayons. Naruto jeta un œil derrière lui, comme s'il avait peur d'être surpris par quelqu'un. Puis il s'aventura entre deux étagères. Il eut à peine le temps de voir Sasuke tourner à un angle et pressa le pas.
Il le trouva, quelque temps plus tard, plongé dans la lecture d'un livre. Il semblait si absorbé que Naruto aurait pu se sentir coupable de le déranger. Mais l'envie était trop forte. Et puisqu'il ne paraissait pas l'avoir senti approcher, il s'appuya soudain sur son épaule pour voir ce qui captivait tant son ami.
Sasuke sursauta, saisit avec une agilité incroyable son poignet et le tordit dans son dos. L'ouvrage tomba au sol dans un bruit de feuilles froissées et Naruto retint avec peine un juron.
« Mais t'es pas bien ! se plaignit-il tandis que Sasuke le reconnaissait.
-Naruto ? demanda-t-il en ouvrant de grands yeux.
-Evidemment ! Qui veux-tu que ce soit, hein ? »
Sasuke le relâcha immédiatement et continua de le dévisager avec surprise.
« Tu vas à la bibliothèque, toi ? »
Son visage devint suspicieux. Naruto se sentit rougir d'irritation et se massa le poignet.
« Comme tout le monde, non ? C'est quand même pas si surprenant que ça ! »
Sasuke ne répondit pas immédiatement et continua à le fixer un temps avant de ramasser son livre. Quand il se redressa, il avait un petit sourire en coin.
« Un peu, si. »
Naruto hésita à se mettre en colère. Mais trop de souvenirs de l'été dernier lui revinrent et il se contenta de presser son épaule de son poing.
« Enfoiré, va. »
Le sourire de Sasuke s'élargit. Il y répondit. Puis ils se rendirent à la table où l'Uchiha avait posé ses affaires et s'assirent dans un bel ensemble.
« Alors ? Qu'est-ce que tu fais là ? s'enquit Sasuke. Tu sèches les cours ? »
Naruto secoua la tête.
« Pas du tout. J'ai juste quatre heures à combler. »
Sasuke ouvrit de grands yeux.
« Sérieusement ?
-Puisque je te le dis. »
Il prit un air songeur. Puis son visage se détendit et il murmura :
« Ça tombe bien, je suis dans le même cas. »
Les yeux de Naruto pétillèrent alors de joie et un grand sourire étira ses lèvres.
« Ça, c'est inespéré ! s'exclama-t-il.
-Et le gars qui est toujours avec toi, il est où ?
-Gaara ? Il suit des options que je n'ai pas. »
Sasuke hocha la tête et commença à sortir des feuilles et sa trousse. Naruto le regarda faire puis se décida à l'imiter. Puisqu'il était à la bibliothèque, autant en profiter pour travailler.
Mais il ne resta pas concentré bien longtemps.
Dix minutes plus tard, il laissait déjà retomber son stylo en soupirant et se laissait aller contre le dossier de sa chaise. Face à lui, concentré, Sasuke lisait avec minutie l'œuvre qu'il devait probablement analyser. Naruto le regarda faire. Puis lui demanda :
« Si c'est comme ça toutes les semaines, est-ce qu'on peut se retrouver ici à chaque fois ? On bosse ensemble, on se prend vite fait à manger… On passe le temps, quoi ! »
Sasuke releva la tête vers lui et haussa un sourcil amusé.
« Parce que tu bosses, toi ? »
Naruto fit la moue.
« Parfaitement, Monsieur ! Je te l'ai prouvé cet été, non ? »
Son vis-à-vis eut un léger rire.
« Bien sûr… Tu m'as surtout laissé te mâcher le travail. »
Naruto prit un air faussement choqué.
« N'importe quoi ! Et puis là, de toute façon, tu ne pourrais pas m'aider. Les sciences sociales, c'est pas ton domaine, t'y comprendrais rien. »
Sasuke leva les yeux au ciel.
« Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre…
-Dis, demanda soudain Naruto. J'ai croisé Suigetsu et Juugo plusieurs fois, ces dernières semaines.
-Oui, ils m'ont dit. »
Sasuke s'était brusquement replongé dans sa lecture et Naruto perçu un léger malaise dont il ne sut expliquer la raison. Aussi se passa-t-il une main nerveuse dans les cheveux et proposa-t-il prudemment :
« On se retrouve dans un resto de grillades avec mes amis d'enfance tous les jeudis. T'as qu'à venir, la prochaine fois. »
Sasuke revint à lui et le dévisagea un temps avant d'acquiescer.
« Ok, je viendrai. »
Naruto eut un grand sourire.
« Super !
-Mais question.
-Quoi ?
-Il y aura Kiba dans le lot, non ? »
Naruto cligna des yeux.
« Heu… ben oui, pourquoi ? »
Sasuke fit une grimace.
« Il faut vraiment que tu lui dises d'arrêter de passer à l'improviste à la coloc'. »
L'air outré qu'eut Naruto fut cette fois bien réel.
« Quoi ? s'écria-t-il – et Sasuke dut plaquer sa main contre sa bouche pour l'empêcher de hurler plus encore. »
Naruto chassa ses doigts avec précipitation.
« Comment ça, il débarque chez toi ? Depuis quand ? »
Sasuke soupira et se massa les tempes.
« Depuis que ton meilleur ami et le mien s'entendent comme pas deux et qu'ils ont pris la mauvaise habitude de venir se saouler pratiquement tous les soirs à la maison.
-Et comment ça se fait que tu m'y as pas encore invité ? »
Sasuke ne put s'empêcher d'ouvrir de grands yeux.
« C'est tout ce qui t'importe ?
-Et quoi ? S'ils veulent passer du temps ensemble, qu'ils le fassent !
-Mais on va se voir déjà tous les mardis matins, les jeudis soir et les vendredis.
-C'est pas une raison ! Je vous connais depuis plus longtemps que Kiba. »
Et il croisa les bras avec un air boudeur. Sasuke hésita entre le désespoir et l'amusement. Il finit par avoir un léger sourire et dit :
« C'est bon, arrête de bouder. Mais qu'on soit clairs : ce soir, j'interdis à Sui de ramener du monde en semaine. On ne recevra que les week-ends.
-Ben je passe en fin de semaine, alors ? »
Sasuke secoua la tête.
« Pas possible. Je serai à Oto. »
Naruto cligna des yeux, surpris.
« Tu vas voir Karin ? demanda-t-il.
-Non, on n'a plus vraiment de contacts, elle et moi.
-Mais d'ailleurs ! Ç'a donné quoi avec Suigetsu ? »
Sasuke parut alors vraiment désolé comme s'il se souvenait d'un épisode assez malheureux pour son meilleur ami.
« Le râteau du siècle. »
Naruto grimaça.
« Aïe…
-Comme tu dis.
-Elle t'a refait des avances.
-Ouais.
-Mais tu as dit non.
-Exactement.
-Alors tu vas voir ton frère.
-C'est ça. »
Ils se dévisagèrent et sourirent de connivence, heureux de retrouver leur complicité.
« Bon, alors le week-end d'après ? proposa Naruto. »
Sasuke accepta.
Le dernier samedi du mois d'avril, lorsque Sasuke ouvrit la porte de la maison à Naruto, il faisait chaud et le ciel était joliment ensoleillé. La maison était d'un style occidental, droite et fière, s'étendait sur trois étages et finissait en un toit pointu couvert de vieilles tuiles rouges. Les volets étaient d'un bois peint vernis mais que le temps avait abîmé. Cependant, elle conservait une certaine prestance et une certaine austérité. Naruto connaissait Sasuke, se souvenait de la maison d'été dans laquelle il se rendait à chaque mois d'août : aussi s'était-il attendu à une décoration sommaire et peut-être froide. Il fut bien surpris de découvrir un large couloir assez chaleureux, tapissé de lattes de bois qui grinçaient sous ses pas, et qui menait à un escalier qui serpentait le long du mur jusqu'à l'étage suivant.
Deux portes à gauche, après un petit meuble où s'entassaient les chaussures des habitants et un porte-manteau plein de vestes, conduisaient à la cuisine et à des toilettes. En face, il y avait d'abord un miroir puis une grande ouverture sur le salon où des tons chauds s'étalaient sur le mobilier et le mur qu'on avait parsemé – et il soupçonnait Suigetsu d'en être l'investigateur – de posters en tout genre, de photos et de cartes postales aux couvertures grivoises.
Sasuke s'attarda à peine au rez-de-chaussée pour lui proposer à boire – et le jus qu'ils partagèrent leur rappela étrangement leur première rencontre. Puis il le mena au premier étage où se trouvaient deux chambres – celles de Suigetsu et de Juugo – et une immense salle de bains carrelée jusqu'au plafond de bleu. Etrangement, des affaires débordaient des portes des chambres et s'étalaient le long du parquet. Naruto haussa un sourcil surpris et Sasuke se contenta de dire qu'il s'agissait là du domaine de ses colocataires et qu'ils y faisaient bien ce qu'ils voulaient. Puis il lui tourna le dos et poursuivit son ascension. Naruto le suivit avec un sourire en coin ; il était bien évident que Sasuke n'aurait jamais toléré un tel désordre si sa chambre avait été au premier étage.
Le second était aussi large mais moins vaste car la pente du toit les obligeait à se baisser. Une petite salle d'eau était accotée à la chambre de Sasuke qu'il trouva rangée mais encore pleine de cartons. Vers la pente, le jeune homme avait installé son lit. A côté de la porte, située face à la lucarne qui surmontait le lieu de couchage, son bureau était proprement ordonné et plus loin, une grande armoire de bois, sculptée à l'ancienne, s'appuyait élégamment contre le mur. Sur la droite, un petit canapé trônait ; devant lui, on avait disposé une petite table basse de bois et en vis-à-vis, un fauteuil drapé du même drap pourpre que le sofa. Enfin, au centre, sur le parquet, un tapis brun avait été déroulé. Le tout baignait dans la lumière du soleil d'après-midi.
Naruto hocha la tête, satisfait sans trop le comprendre, et s'empressa de s'asseoir sur le bord du lit pour éprouver le confort du matelas. Sasuke, face à lui, s'appuya contre son bureau et croisa les bras.
« Ta curiosité est assouvie, c'est bon ? »
Naruto ne répondit pas immédiatement et promena sa main sur le couvre-lit rouge sombre.
« Moui. J'me dis surtout qu'il était temps que je voie cette maison ! »
Puis il reposa sa main à côté de lui et leva les yeux vers Sasuke.
« Je passais devant tous les matins pour aller au lycée. Mais j'aurais jamais cru que c'était la tienne. »
Sasuke détourna la tête, nostalgique.
« C'était la chambre de mes parents, expliqua-t-il. J'étais obligé de revenir ici. Je n'y ai pas vécu longtemps mais je devais le faire. »
Naruto acquiesça, compréhensif. Puis il demanda en désignant les cartons restants :
« T'as pas fini de tout déballer, encore ? »
Sasuke haussa les épaules.
« Je les avais laissés à Oto et je les ai récupérés la semaine dernière.
-Besoin d'aide ?
-Pourquoi pas ? »
Naruto se leva d'un bond, ravi, puis il s'assit en tailleur sur le tapis tandis que Sasuke soulevait le carton le plus proche pour l'amener près de son ami. Ils l'ouvrirent tous deux avec un empressement amusé et découvrirent une multitude de livres et d'albums photos. Naruto en prit un et commença à le feuilleter avant d'éclater de rire devant le cliché d'un Sasuke de quatre ans qui, à la plage, laissait aller le gâteau qu'il avait en main dans le sable. L'Uchiha lui ôta des mains avec agacement.
« C'est bon, hein ! Toi aussi, t'as bien dû faire ce genre de choses à cet âge-là ! »
Mais Naruto fut incapable de répondre et se tint le ventre tout en tentant de reprendre son souffle. Et comme son rire s'estompait peu à peu, Sasuke ne put empêcher un léger sourire de se former sur ses lèvres. Quand le calme fut revenu, ils sortirent peu à peu tous les albums et se rapprochèrent bientôt pour regarder ensemble quelques photos – sur lesquelles Sasuke était plus âgé et donc avait bien plus de charisme et de contrôle. Naruto posa beaucoup de questions et si son ami en éprouva d'abord un certain énervement, il se prêta bientôt au jeu et retomba dans ses souvenirs d'enfance ; d'autant plus lorsqu'ils trouvèrent les clichés des vacances que Sasuke avait passées en famille au village et du fameux sommet où ils s'étaient ouverts l'un à l'autre l'été dernier.
Au fond du carton, Naruto dénicha ensuite une petite boîte en fer dans laquelle plusieurs photographies avaient été rangées pêle-mêle. Sasuke ne se trouvait sur aucune d'elles et il s'agissait surtout de portraits des membres de son petit groupe d'amis, d'un autre jeune homme que Naruto identifia comme étant Itachi et d'autres personnes qu'il pensa être des parents de l'Uchiha. En lui tendant une photo de groupe où Suigetsu, Juugo et Karin étaient réunis et souriaient paisiblement, Naruto proposa à Sasuke :
« Et si tu l'accrochais au mur ? Parce que c'est pas que ta chambre manque de déco… mais un peu quand même. »
Il fit le tour de la pièce pour aviser les murs d'un beige clair sobre et qui ne laissaient voir aucun élément d'ornementation. Sasuke haussa un sourcil sceptique et Naruto soupira en réponse.
« T'es franchement pas comme les autres. T'as jamais eu de trucs de jeune dans ta chambre ? Tu sais, comme dans ton salon : des posters, des photos d'amis… et plein d'autres choses !
-Et dis-moi à quoi ça servirait ? »
Naruto haussa les épaules.
« Je sais pas, moi ! A égayer ta chambre. Non ? »
Sasuke secoua la tête en soupirant mais l'Uzumaki s'était déjà emparé d'une punaise sur son bureau et avait accroché au-dessus de celui-ci la photo de ses amis d'Oto.
« Allez, je vais t'aider à arranger ta chambre ! Et après, je propose qu'on installe ta console et qu'on se fasse une bonne partie de jeu vidéo. »
Sasuke resta un temps sans bouger, se contentant de regarder Naruto faire des allers et retours entre le carton où il triait les photos et le reste de la chambre où il les accrochait aux murs. Puis il se leva et l'imita.
Ils ouvrirent les autres cartons, en sortirent des posters, des affiches, des tracts. Et tout ce qui leur sembla beau ou amusant finit fixé quelque part. Enfin, Sasuke entreprit de ranger le reste de ses affaires et Naruto regagna sa place sur le lit de Sasuke, la petite boîte en fer sur les genoux.
L'Uchiha finissait d'ordonner son armoire lorsqu'une exclamation de surprise échappa à son ami. Il se retourna vers celui-ci et le vit, les yeux grands ouverts et les traits tirés par l'hébétement, une photographie en main. Curieux, il se rapprocha de lui.
« Qu'est-ce que tu as trouvé de si surprenant ? »
Naruto releva lentement ses grands yeux bleus vers lui, revint au cliché puis le lui montra. Et Sasuke se montra aussi ébahi que lui.
La photo que Naruto avait entre les doigts était celle qu'il avait lui-même prise alors qu'il menait le blond au sommet de sa montagne favorite. Ils étaient sur le chemin, illuminés par le soleil dont la lumière jouait sur leurs visages avec les ombres des arbres. Ils étaient l'un contre l'autre et les sourires qu'ils arboraient montraient bien à quel point ils avaient été heureux à ce moment-là. C'était l'image de leur amitié. Et il avait oublié à quel point elle était magnifique.
Naruto, pensif, passa un doigt le long de celle-ci – et il se rappela de la fin du mois de mars, le dernier jour de lycée, lorsqu'il avait effectué le même geste le long de son écran d'ordinateur. Ses joues rosirent et il n'osa pas relever la tête vers Sasuke.
Celui-ci ne fit d'abord pas le moindre geste. Puis il s'assit à côté de lui ; et lorsque le matelas s'affaissa sous son poids, Naruto bascula à peine vers lui et son épaule cogna contre la sienne. Il aurait pu sursauter mais seul son cœur s'emballa. Sa main se mit à trembler à peine et il ne réagit pas lorsque Sasuke lui prit la photo qu'il tenait. Il ne sut que faire, déglutit. Demanda dans un murmure :
« On a passé de bons moments là-bas, hein ? »
Sasuke hocha la tête. Naruto passa la langue sur ses lèvres qu'il trouva soudain trop sèches. Puis il proposa :
« Et si on l'accrochait ? »
De nouveau, Sasuke acquiesça. Alors Naruto se leva, alla au bureau prendre une dernière punaise. Revint auprès de son ami pour lui reprendre le cliché. Inspecta les lieux pour trouver où l'épingler. Et se décida pour la tête de lit. Il monta sur les coussins et lorsqu'il eut assuré son équilibre, enfonça la punaise. Puis il recula jusqu'à sentir dans son dos l'épaule de Sasuke. Et tous deux restèrent un long temps à fixer l'image troublante de leur entente – de leur montée au sommet de la montagne. Au sommet des confidences.
L'après-midi passée chez Sasuke avait remué Naruto plus qu'il ne l'aurait voulu. Une idée avait commencé à se former dans son esprit et s'était peu à peu accaparé toute son envie – comme s'il était nécessaire, urgent, obligatoire qu'il la réalisât. Aussi eut-il grand mal à se concentrer sur le texte de théâtre qu'il devait mettre en scène et jouer avec Sasuke pour la fin du mois de juillet lors du cours de pratiques théâtrales. En outre, il s'agissait d'une dispute où le ton montait peu à peu entre deux personnages qui, à ce qu'avait découvert Sasuke en lisant la pièce entièrement, avaient été amis avant de devenir ennemis. Cela lui rappelait avec aigreur la plus grande de leurs altercations. Et à la fin du cours, il était si éloigné du texte par toutes ces raisons qu'il n'avait réussi qu'à irriter Sasuke. Celui-ci lisait dès lors ses répliques avec bien trop d'emportement pour que sa colère ne fût que jouée.
L'enseignant rappela les étudiants sur la scène, demanda à chaque groupe où il en était puis leur souhaita un bon week-end et tous récupérèrent leurs affaires pour s'en aller vaquer à d'autres occupations. Naruto travaillait les vendredi soirs. Il décida donc de rejoindre au pas de course Sasuke qui ne l'avait pas attendu et se trouvait déjà au sommet des strapontins. Il le rattrapa juste avant qu'il dépassât les battants de la porte et sa main se crispa sur son bras.
« Hé, Sasuke, dit-il. »
Son ami se retourna vers lui, encore un peu énervé de ne pas avoir autant avancé sur leur projet qu'il l'aurait souhaité. Mais il fit preuve d'indulgence face à l'air timide – ce qui était assez rare – qu'arborait Naruto.
« Quoi ? demanda-t-il en tentant de ne pas laisser trop transparaître son agacement. »
Naruto déglutit et sembla soudain nerveux ; il passa même une main agitée dans ses cheveux blonds.
« Voilà. Je… voulais savoir si t'étais libre ce week-end. »
Sasuke n'eut pas le temps de lui demander pourquoi qu'une voix féminine l'appela depuis les portes. Les deux garçons se retournèrent. Une étudiante les dévisageait, un peu surprise. Elle était assez petite et menue, les yeux bruns et les cheveux châtains noués en deux chignons. Vêtue simplement d'un jean et d'une chemise violette à carreaux blancs, elle portait en bandoulière un sac assez étroit et tenait plusieurs livres qu'elle serrait contre sa poitrine. Elle se rapprocha et demanda à Sasuke :
« Je te dérange, peut-être ?
-Pas du tout, répondit le jeune homme. Je te présente Naruto. Naruto, voici Tenten, une fille de mon département. On doit justement bosser ensemble ce soir et ce week-end sur un exposé qu'on présente lundi. Alors pour répondre à ta question, non, je ne serai pas libre. »
Naruto dissimula sa déception comme il le put.
« Oh… Pas de problème. »
Et un sourire horriblement factice étira maladroitement ses lèvres. Sasuke ne fut sans doute pas dupe mais ne dit rien et quitta l'amphithéâtre avec sa camarade, laissant derrière lui l'Uzumaki qui, sans se l'expliquer, se sentait bien plus blessé qu'il ne l'aurait dû.
La bibliothèque, ce matin-là, était silencieuse. Les rayons dédiés à la littérature, en particulier, étaient déserts et seuls de rares chuchotements leur venaient des autres étages et du hall d'entrée. Il était encore tôt. Et le temps se gâtait. Le tout plongeait les lieux dans une grisaille que la faible lueur des plafonniers ne parvenait pas à défaire.
Avachi sur la table où il avait rejoint Sasuke, Naruto avait un coude posé sur le livre qu'il tentait vainement de lire, la joue contre sa paume ouverte ; il agitait, de l'autre main, un de ses stylos. Son front était froissé ; ses sourcils, froncés ; et l'ensemble de ses traits trahissait son état actuel : il était soucieux.
Cet état de fait semblait à Sasuke inhabituel. De tout l'été qu'ils avaient passé ensemble, il ne l'avait jamais réellement vu dans cet état. Cela pouvait signifier plusieurs choses : il pouvait avoir des soucis familiaux – car il retrouvait dans son air douloureusement pensif l'expression blessée qu'il avait eue lorsque Jiraya l'avait appelé pour lui dire qu'il ne le rejoindrait pas dans l'immédiat au village où il l'avait abandonné en août dernier -, s'être disputé avec Kiba bien que Suigetsu et Juugo ne lui eussent rien rapporté de tel. Il imaginait bien d'autres tours possibles mais revenait toujours à la même conclusion : il y avait une chose qui le dérangeait et il ne semblait pas avoir trouvé le moyen de régler ses problèmes.
Aussi Sasuke prit-il l'initiative de l'interroger – et l'attitude étrange que Naruto avait depuis qu'ils s'étaient installés, une heure plus tôt, avait de toute façon fini de le déconcentrer tout à fait et il était incapable, dans l'état actuel des choses, de faire le commentaire du poème qu'il devait présenter à la fin de la semaine en cours de littérature classique. Il repoussa donc ses affaires, se pencha en avant vers son ami. Et attrapa brusquement la main qui, nerveusement, continuait de secouer le stylo qu'elle tenait.
Naruto sursauta. Le crayon lui échappa, rebondit contre la table et roula jusqu'à chuter au sol et cogner contre le pied de sa chaise. Mais aucun d'eux ne suivit sa course ni ne s'en préoccupa. Naruto leva les yeux vers Sasuke et avisa l'air décidé qu'il arborait. Perdu un temps, il le dévisagea sans comprendre et l'incessante admiration qu'il éprouvait pour son ami revint avec intensité, à tel point qu'il en eut le vertige. Ses joues s'empourprèrent et il détourna la tête.
« Quoi ? croassa-t-il – sa voix, cassée, l'obligea à se racler la gorge avant de poursuivre. Tu vas m'engueuler parce que je fais pas mes devoirs ? »
La réaction de Naruto – tout aussi inaccoutumée que le reste – prit Sasuke de court. Il relâcha la main qu'il tenait, se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Et soupira.
« Qu'est-ce qui te tracasse ? finit-il par demander. T'es perdu dans tes pensées depuis qu'on est ici. »
Naruto haussa les épaules, chercha son stylo des yeux, se pencha pour le récupérer. Et se remit aussitôt à jouer avec.
« Y'a rien. Une idée stupide, c'est tout. »
Sasuke eut un petit sourire en coin. Exactement comme il le faisait l'été dernier. Et lorsque Naruto l'aperçut, il se rembrunit.
« Quoi ? »
Le sourire se fit mutin.
« Tu peux me la dire, alors. Ça changera pas de celles que t'as en temps normal. »
Naruto aurait voulu s'énerver. Se redresser et serrer les poings. Lui hurler dessus et s'offusquer. Mais il en fit autrement : et il s'esclaffa légèrement.
« Enfoiré, va, souffla-t-il, amusé. »
Le regard de Sasuke sur lui s'adoucit. Et il l'interrogea de nouveau :
« Tu peux m'en parler, tu sais ? Vu comme ç'a l'air de te prendre la tête, ça doit pas être si bête que ça. »
Les lèvres de Naruto se tordirent en une grimace de perplexité. Le crayon, entre ses doigts, avait cessé de bouger. Et il l'absorba complètement.
« C'est juste… commença-t-il. »
Il eut un soupir et releva la tête vers son ami.
« La photo de l'été dernier – tu sais, celle qu'on a accrochée dans ta chambre ? »
Sasuke acquiesça.
« Ben c'est juste que ça m'a donné envie de repartir en rando. Avec toi, je veux dire. »
Les sourcils de Sasuke se froncèrent.
« A Konoha ? »
Naruto haussa de nouveau les épaules.
« Ben ouais. Y'a plein de trucs sympas à voir dans le coin. En fait, c'est ce que je voulais te proposer la dernière fois. Mais je savais pas ce que t'en penserais. »
Sasuke reprit un air impassible. Sembla peser le pour et le contre. Et le soudain silence qui s'abattit sur eux troubla Naruto, lui serra la gorge. Et s'il disait non ? Et s'il avait peur qu'ils se rapprochassent à nouveau trop l'un de l'autre ?
Pourtant, il n'y avait pas de raison qu'il pensât ainsi : ils se voyaient souvent, après tout. Ils passaient tous leurs mardis matins à la bibliothèque, retrouvaient les autres au restaurant de grillades les jeudis soirs, passaient le cours de théâtre à travailler ensemble sur leur texte et Naruto était certain qu'il irait souvent chez Sasuke les samedis pour jouer avec lui aux jeux vidéo – ou pour, comme il le souhaitait depuis sa dernière visite, aller marcher avec lui ; et pourquoi pas faire autre chose ? N'étaient-ils pas friands, l'été dernier, de combat ?
Sasuke sortit alors Naruto de ses pensées. Celui-ci revint brusquement à lui, lui demanda de répéter puisqu'il n'écoutait pas. Et avec un nouveau sourire en coin, Sasuke lui redit :
« Samedi prochain. A toi de me montrer ton « sommet des confidences. »
Naruto savait pertinemment qu'il n'était pas quelqu'un de patient. Mais il fut surpris de constater à quel point il avait hâte de partir faire cette randonnée avec Sasuke. Dès lors, il compta les jours jusqu'au week-end, refit son sac par trois fois au cours de la semaine. Et chaque soir, il contempla, depuis la fenêtre de sa chambre, le fameux Mont des Kages, haute falaise sur laquelle avaient été gravés les visages des fondateurs du pays du Feu. Il s'agissait d'un endroit qu'il adorait, le premier qu'il avait vu avec Jiraya en arrivant à Konoha quand il était petit. Il n'y avait nul lieu plus serein, plus empreint d'Histoire et de mythologie. Il lui était souvent arrivé de s'y rendre avec Kiba, Shikamaru, Choji ou Jiraya ; il y avait même emmené Ino plus d'une fois. Et celui qu'il voulait à présent y conduire n'était autre que Sasuke.
Naruto ne s'expliquait pas vraiment cette furieuse envie que la photographie de leur montée jusqu'au sommet de Sasuke lui avait inspirée. Il s'était simplement souvenu que Sasuke lui avait ce jour-là partagé son jardin secret. Et maintenant qu'il était sur un territoire bien connu de Naruto, le jeune homme estimait que c'était désormais son tour de lui montrer le sien. Comme leur première randonnée au village avait scellé leur réconciliation, Naruto voulait que celle-ci réaffirmât leur amitié retrouvée après tant de mois de silence et de douleur, d'incompréhension et de rancune.
Aussi fut-ce le désespoir qui s'abattit sur lui lorsque le jour même de leur départ, une terrible tempête s'abattit sur la ville. Il pleuvait à torrents et les rafales de vent étaient si fortes qu'elles arrachèrent certains arbres à l'orée de la forêt qui bordait Konoha et dans les différents parcs qui parsemaient la vallée. Naruto appela aussitôt Sasuke et celui-ci lui dit d'une voix morne qu'ils n'avaient qu'à remettre leur sortie au week-end suivant.
Mais de toute la semaine, le mauvais temps ne cessa pas. Ils restèrent enfermés le samedi suivant chez Sasuke : et ils eurent beau tout faire pour s'occuper, l'Uchiha se rendit bien compte que Naruto n'était que joie factice et qu'un profond désarroi s'était emparé de lui. Il regarda alors par la fenêtre. Et le ciel gris au sein duquel grondait un futur orage lui laissa un goût amer sur la langue.
Peut-être parce que cela lui rappelait avec trop de force ces quelques jours où, en août dernier, ils avaient dû rester à l'intérieur à cause des intempéries, cette atmosphère de plus en plus lourde et électrique qui s'était développée entre eux ; et cet éclatement qui les avait ensuite déchirés au point que Naruto avait quitté la maison en claquant la porte, le laissant sans nouvelles, perdu dans une colère mêlée d'inquiétude et d'autres choses : telles qu'une terrible envie que Naruto rentrât, qu'il fût auprès de lui. Et cela, il n'avait pu se l'expliquer.
Il en fut de même pour la bouffée de joie qui le prit lorsque Naruto lui annonça, le dernier samedi du mois, que le soleil était enfin revenu et qu'ils allaient pouvoir partir en début d'après-midi.
Ils partirent de la colocation de Sasuke. Naruto choisit de passer par le centre de Konoha ; il y avait là une place pavée de blanc absolument magnifique. Plus loin, on y trouvait de nombreux commerces et, en particulier, les arcades que Kiba et lui avaient si souvent visitées lorsqu'ils étaient au collège. Ils dédaignèrent les transports en commun et se contentèrent de traverser la ville jusqu'à en atteindre l'extrémité nord où se trouvaient les vestiges de ce qui avait autrefois été les grandes portes qui donnaient accès à la ville et autour desquelles restaient quelques ruines de l'ancienne muraille qui avait ceint Konoha.
Ils arrivèrent au pied d'une large falaise contre laquelle on avait bâti la capitale du pays du Feu. Ils prirent à droite. Le temps passant, on y avait taillé des chemins sécurisés par de vieilles barrières de métal. Ils montaient abruptement mais les garçons ne s'en plaignirent pas. Et un bref esprit de compétition les poussa même à y aller plus vite qu'ils n'auraient dû, simplement pour déterminer lequel d'entre eux était le plus rapide dans pareille côte et lequel avait la meilleure endurance. Ils atteignirent un premier point de vue où un large plan de la vallée sculpté dans une table de pierre expliquait point par point le panorama que tout visiteur avait en contrebas. Ils churent à terre, essoufflés, et furent incapables de bouger pendant plusieurs minutes. Puis ils se redressèrent, s'observèrent en silence. Jusqu'à ce que, de mauvaise grâce, Naruto proposât :
« On fait une trêve ? »
Sasuke accepta néanmoins, se releva difficilement et aida son ami à faire de même. Ils reprirent leur ascension avec plus de calme, profitèrent de tous les points de vue où Naruto s'amusait à décrire tout ce qu'ils pouvaient voir – et en particulier les détails les plus insolites qu'il accompagnait de légendes extravagantes.
Au-dessus d'eux, les grands visages de pierre des fondateurs du pays du Feu les surplombaient, visages graves nés de la roche. Là aussi, Naruto ne tarit pas d'histoires qui amusèrent Sasuke. Le jeune homme se voulait son guide. Peut-être avait-il oublié que l'Uchiha avait vécu ici lorsqu'il était enfant – même si ses parents avaient vite déménagé dans l'ouest du pays et qu'il n'avait donc plus tant de souvenirs.
Le ciel était dégagé. L'air était doux et le temps de la fin du mois de mai se faisait conciliant. Cependant, les garçons n'étaient pas à l'abri d'une nouvelle averse intempestive. Ils étaient pourtant partis avec le strict minimum : des bermudas, des tee-shirts à manches courtes, des chaussures de marche, un sac qui contenait deux bouteilles d'eau et quelques biscuits. Mais rien qui pût les protéger de la pluie ou du froid.
Ils poursuivirent cependant leur ascension jusqu'au sommet de la falaise. Il s'agissait d'un vaste plateau où régnaient des hautes herbes ballottées par une légère brise et qui ondulaient comme une mer verte et chantante. Puis, juste avant la fin de la falaise, la végétation cédait sa place à la pierre, ocre. Naruto se pencha avec enthousiasme par-dessus les barrières de métal et observa les visages de pierre. Il les désigna à Sasuke puis s'éloigna du sentier pour longer le bord du plateau.
Sasuke avait beau être essoufflé, il le suivit pourtant. Il y avait quelque chose d'incroyablement attirant chez Naruto à ce moment-là : le grand sourire qu'il arborait, la joie et la bonne humeur qui irradiaient de lui, ses cheveux blonds comme à l'accoutumée ébouriffés et dans lesquels le vent passait pour les déranger plus encore. Et lorsqu'il se tourna vers lui, l'éclat amusé dans ses grands yeux bleus fit battre plus fort son cœur. Il aurait pu s'interroger un temps sur la raison de cette réaction. Mais il préféra ne pas s'en soucier et décida qu'il n'avait qu'à profiter de cette randonnée, de cette vue. Et, lorsqu'il s'accouda auprès de Naruto à la barrière de sécurité au-dessus du visage de pierre d'Hashirama Senju et que son épaule cogna contre celle de son ami, de la chaleur que lui transmettait ce contact.
« Tu l'as lu, t'es sérieux ? demanda Naruto, étonné, tout en essuyant frénétiquement ses cheveux mouillés. »
Sasuke, appuyé au lavabo de sa salle de bains, hocha la tête.
« Forcément. Ton parrain est écrivain, je pouvais que m'intéresser à ce qu'il a fait. »
Naruto reposa la serviette et se tourna vers son ami.
« Dis-moi que t'as pas lu ses livres cochons… »
Sasuke eut une grimace. Naruto soupira.
« C'est pas vrai… T'es tombé sur lequel ?
-Le paradis du batifolage. Je l'ai eu d'occasion dans une brocante. Je n'ai pas fait gaffe au résumé et je l'ai lu direct. C'était assez… comment dire ? édulcoré. »
Naruto se sentit rougir furieusement. Sasuke, amusé, lui lança un tee-shirt qu'il attrapa au vol et enfila en un rien de temps. Lorsqu'il rouvrit les yeux, son ami avait disparu. Il sortit de la salle d'eau assez vite pour le voir disparaître dans les escaliers. Il jura un temps puis le suivit.
Ils gagnèrent la cuisine et Naruto s'assit à la table qui trônait au centre, plus gêné – et étrangement vexé – que jamais. Il croisa même les bras et afficha un air boudeur. Sasuke n'y fit pas attention et leur servit deux chocolats chauds. Puis il prit place en face de lui.
« C'était pas si mal écrit pour un bouquin érotique. Et dis-toi que j'ai même une de ses œuvres au programme. »
Naruto ouvrit de grands yeux.
« Comment ça ?
-C'est pour un cours de littérature contemporaine. Même si le bouquin a bientôt vingt ans. »
Naruto fronça les sourcils et but une première gorgée avant de grimacer – il venait de se brûler la langue.
« Et lequel c'est ? demanda-t-il tout de même. »
Sasuke se contenta de le dévisager. Puis il répondit :
« Les chroniques d'un fougueux ninja. »
Naruto faillit bien recracher son chocolat qu'il venait de reporter à ses lèvres. Il jura, reposa sa tasse, passa une main sur son menton en pestant. Puis il revint à son vis-à-vis.
« Mais tu… tu les as déjà lues ? »
Sasuke eut un rictus amusé qui semblait vouloir dire « pour qui me prends-tu ? » Il se contenta de répondre :
« Evidemment, abruti. Contrairement à toi, j'aime bien faire les choses correctement. »
Naruto fit de nouveau la moue. Puis il se fit plus timide : ses joues rosirent, il détourna les yeux.
« Et… murmura-t-il. T'en as pensé quoi ? »
Sasuke but un peu de son chocolat. Puis reposa la tasse fumante sur la table et se laissa aller contre le dossier de sa chaise.
« C'est vraiment très bien écrit. L'histoire est prenante. Et le personnage principal… »
Il releva la tête vers son ami.
« « Naruto », c'est ça ? Hé bien il te ressemble. »
L'Uzumaki grimaça.
« Je tiens à préciser, dit-il. C'est mon père qui a voulu que j'aie le même nom que lui. »
Sasuke eut un sourire très doux.
« Il a eu raison. Tu as hérité de pas mal de ses qualités. Ce personnage est juste… incroyable. »
Puis sa voix se fit moins forte lorsqu'il avoua :
« En fait, c'est parce que j'ai eu l'impression que tu étais le héros que j'ai autant adoré cette histoire. »
Naruto sentit son cœur s'arrêter de battre. Une étrange tension se saisir de lui. Son corps se crisper. Et la sueur filtrer à travers sa peau. Ses yeux s'écarquillèrent. Un silence assourdissant s'abattit sur la pièce. Et lorsque ses yeux se posèrent sur Sasuke, celui-ci semblait aussi étonné que lui – comme s'il ne s'était pas attendu à dire une telle chose. Naruto entrouvrit les lèvres, ne sut que dire. Vit la main de Sasuke se crisper sur le bord de la table. Et alors qu'il semblait sur le point de se lever, la porte d'entrée claqua.
Ils tournèrent tous deux la tête vers l'entrée de la cuisine. Suigetsu y parut bientôt, d'excellente humeur. Il sembla encore plus en joie lorsqu'il aperçut Naruto.
« Hé ! Si c'est pas notre blond préféré ! »
Il se jeta même sur lui pour lui ébouriffer les cheveux. Naruto grogna pour la forme mais lui serra la main avec plaisir.
« Salut, Sui.
-Alors, votre rando ? demanda le jeune homme en se servant un verre d'eau. C'était bien ? »
Naruto acquiesça et ses soucis s'envolèrent.
« C'était super ! s'exclama-t-il avec un air d'enfant. »
Suigetsu pouffa de rire puis s'assit à côté de lui.
« Hé, dit-il, c'est le week-end. Tu voudrais pas rester à la maison, ce soir ? Juugo passe la soirée chez Shino pour finir un exposé sur lequel ils bossent tous les deux et ce serait cool que tu m'aides à supporter Sieur Uchiha ce soir. »
Sasuke lui fit un doigt d'honneur pour la forme et Suigetsu se mit à ricaner.
« Tu sais bien que c'est comme ça que je t'aime ! fit-il pour plaisanter. »
Sasuke leva les yeux au ciel. Mais le petit sourire qui étirait ses lèvres trahissait son amusement. Naruto les regarda tour à tour, ne sachant que faire.
« Alors ? insista Suigetsu. »
Il déglutit.
« Ben je… je sais pas. »
Il se tourna vers Sasuke. Après tout, c'était sa maison aussi. Et étant donné ce qu'il venait de se passer, peut-être que son ami n'avait pas tant envie de le voir ici plus longtemps. Celui-ci termina son chocolat. Puis releva la tête vers lui. Et dit :
« C'est bon. Reste ici cette nuit. C'est pas comme si on n'avait pas l'habitude. »
Et Naruto eut un sourire resplendissant.
Bien sûr que ce n'était pas la première fois qu'ils dormaient sous le même toit. Et cette journée eut un goût d'été. Car après la randonnée, c'était chez Sasuke qu'ils étaient allés avant de prendre une douche tour à tour. Il lui avait, comme en août, prêté des affaires. Ils s'étaient retrouvés à parler de tout et de rien autour d'une boisson. Il restait pour la nuit. Et lorsque Suigetsu ouvrit le placard, il aperçut des ramen instantanés. Sasuke lui adressa un petit sourire en coin. Et lui susurra :
« J'avais prévu. Au cas où. »
Naruto avait cru qu'il s'agirait d'une exception – cela semblait bien trop inespéré. Et pourtant, il avait véritablement adoré retrouver tout ce qui avait fait leur vie l'été dernier. Ils avaient passé leur soirée devant un film puis Sasuke avait étalé pour lui un futon dans sa chambre. Le matin, l'Uzumaki s'était levé après lui et avait descendu, encore un peu ensommeillé, les escaliers jusqu'à la cuisine. Suigetsu était déjà prêt pour son footing matinal et avait confié à Naruto, éberlué, qu'il s'agissait d'un de ses petits plaisirs. Sasuke, quant à lui, était assis à table, son café entre les mains. Comme l'été dernier, il avait pris place face à lui. Et comme l'été dernier, son ami avait poussé vers lui de quoi le sustenter. Naruto avait grandement souri à ce geste qui lui rappelait tant de choses. Et sa bonne humeur lui était restée jusqu'à ce qu'il partît le soir pour travailler.
Le week-end avait été parfait. Mais il avait vraiment cru que la nuit passée à la colocation ne se répèterait pas. Aussi le vendredi suivant fut-il une surprise. Ils sortaient de l'amphithéâtre et s'apprêtaient à se séparer lorsque Naruto s'adossa au mur extérieur en se lamentant. Il expliquait à Sasuke à quel point il avait du mal à se préparer à un examen qu'il avait le lundi suivant.
« Tu comprends, dit-il, j'ai perdu toutes mes habitudes ! Avant, on révisait toujours ensemble avec Kiba, Shika et Choji. Mais maintenant qu'on fait tous des trucs différents, on peut plus se faire réciter nos leçons et mes notes sont pas terribles depuis la rentrée.
-Et Gaara ? demanda Sasuke en prenant à son tour appui contre le mur. Vous ne pouvez pas travailler ensemble ? »
Naruto secoua la tête avec un petit sourire contrit.
« Gaara est plutôt du genre à bosser seul. Travailler en groupe, ça le perturbe. Et j'ai pas envie de l'embêter avec ça. »
Sasuke sembla réfléchir un temps. Puis il proposa :
« Moi, je peux te faire réviser. »
Et devant l'air surpris de Naruto, il ajouta, taquin :
« Sauf si, comme tu l'as dit en début d'année, je suis incapable de comprendre quoi que ce soit aux sciences sociales… »
Naruto fut aussitôt devant lui à agiter les bras.
« Non, non ! Oublie ça, hein ? Je veux bien que tu me fasses réviser ! »
Sasuke eut alors un sourire supérieur et se détacha avec grâce du mur pour entamer sa marche en direction de la sortie du campus.
« Très bien. Passe à la maison demain, alors. »
Puis il se retourna vers Naruto et dit :
« Et oublie pas tes affaires, cette fois-ci. J'en ai marre de te prêter mes fringues. »
Un accord tacite fut passé entre eux ce jour-là. Désormais, il était attendu que Naruto passât ses week-ends chez Sasuke et cela ne sembla surprendre ni Suigetsu ni Juugo qui l'accueillirent chaleureusement.
Naruto et Sasuke ne l'auraient jamais avoué ; mais chacun d'eux était heureux d'avoir retrouvé ce simulacre de vie commune qui les avait tant rapprochés en août dernier. Cela plaisait à Naruto car il y avait toujours eu quelque chose de véritablement apaisant à vivre sous le même toit que Sasuke – et à présent qu'ils dormaient dans la même chambre, il était encore plus enivrant de se laisser aller au sommeil entouré de l'odeur du jeune homme et avec le bruit de sa respiration calme. Cela plaisait à Sasuke car effaçait définitivement les derniers effets de malaise qu'avait pu engendrer leur baiser à la fin de l'été. Ils avaient toujours cohabité en amis et ils le refaisaient dans le même esprit. Etrangement, il semblait presque naturel que Naruto fût là avec lui dans cette maison ; comme il lui avait semblé évident qu'il y vivrait avec ses deux amis d'enfance.
De ce fait, l'un comme l'autre attendaient avec impatience la fin de la semaine sans le dire ni le montrer. Nul n'était véritablement au courant à part Suigetsu et Juugo et nul n'aurait su le leur reprocher. Ils avaient dans l'idée de repartir en randonnée ensemble le samedi. Mais leur plan fut empêché le jeudi suivant.
Naruto et Gaara, qui avaient fini leur journée à la bibliothèque pour préparer un compte-rendu qu'ils devaient remettre le lendemain, firent la route ensemble jusqu'au restaurant de grillades où leurs amis les attendaient. Ils arrivèrent les derniers. Kiba était, comme à son habitude maintenant, placé sur un banc avec Suigetsu, Juugo, Shino et Lee. En face d'eux, Choji, Shikamaru et Sasuke avaient laissé deux places aux étudiants en sciences sociales. Ce fut avec plaisir que Naruto s'installa à côté de l'Uchiha. Mais ils eurent à peine le temps de se saluer que Kiba demanda :
« C'est vrai que vous préparez une pièce de théâtre ? »
Une certaine forme d'excitation enfantine brillait dans ses yeux. Naruto prit le temps de laisser passer sa surprise puis répondit :
« Tu sais bien qu'on suit des cours de théâtre. Tu t'attendais à quoi ? »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Ben j'en sais rien, moi. Je pensais que vous faisiez des exercices, des impros, des trucs comme ça. Pas que vous prépariez tout un spectacle. »
Naruto se tourna vers Gaara et ils échangèrent un regard fatigué.
« Ce n'est pas un spectacle à proprement parler, expliqua ce dernier. En fait, on a été répartis en groupes et on a tous une scène extraite d'une pièce à interpréter à la fin du mois de juillet. »
Kiba les dévisagea tour à tour en fronçant les sourcils.
« Et… qui est avec qui ?
-Gaara est avec une fille du département de sciences et un gars du département de sport, répondit Naruto. Et moi, je suis avec Sasuke. »
La lueur dans les yeux de Kiba revint, plus vive cette fois.
« C'est vrai ? Et vous jouez quoi ? »
Naruto se tourna cette fois vers Sasuke et sentit sans comprendre pourquoi ses joues chauffer. Le regard de son ami avait quelque chose de lourd, posé ainsi sur lui, d'intimidant aussi. Mais il le quitta bientôt et répondit pour lui à Kiba :
« Une scène de dispute. »
Il y eut un blanc sur le petit groupe. Puis Kiba et Suigetsu, après un rapide coup d'œil, éclatèrent de rire, suivis bientôt, mais plus légèrement, par Choji, Gaara et Lee alors que Juugo, Shino et Shikamaru se contentaient de sourires amusés. D'abord interloqués par cette réaction, Naruto et Sasuke se rembrunirent ensuite. Le premier fusilla des yeux son meilleur ami qui, affalé contre l'épaule de Suigetsu, s'esclaffait toujours ; le second croisa les bras et fit de même avec ses colocataires. Il y eut une brève accalmie. Puis les rires reprirent de plus belle. Naruto grogna.
« Mais quoi ? s'écria-t-il. Qu'est-ce qu'il y a de si drôle là-dedans ? C'est vachement sérieux, comme truc ! »
Shikamaru prit la parole pour calmer le jeu.
« On n'en doute pas, Naruto. C'est juste que vous imaginer tous les deux jouer une scène de dispute a quelque chose…
-De trop marrant ! compléta Suigetsu.
-Et pourquoi ça ? demanda Sasuke en grinçant des dents.
-Parce que vous avez tous les deux des caractères entiers, proposa Lee. Et que je ne doute pas que vous la jouerez à la perfection ! »
Kiba jeta un œil intéressé à l'étudiant en sport. Puis il se tourna vers les deux acteurs.
« C'est vrai, ça ! Vous voulez pas nous faire une démonstration ce week-end, d'ailleurs ? »
Suigetsu frappa des mains.
« Super idée ! On se retrouve tous à la coloc' samedi aprèm' et vous nous faites une représentation privée. Ça vous dit ? »
Naruto se mit à rougir de plus belle et Sasuke poussa un long soupir.
« J'imagine qu'on n'a pas le choix ? émit-il. »
En face de lui, Kiba et Suigetsu se frappèrent la main.
« C'est vendu ! Rendez-vous samedi pour la plus belle scène de dispute que vous n'ayez jamais vue ! »
La maison de Sasuke n'avait jamais connu une telle agitation depuis que le jeune homme y avait emménagé avec ses deux amis d'enfance. Bien sûr, il était arrivé que Suigetsu et Juugo y amenassent Kiba et Shino, qu'ils fissent grand bruit et qu'ils prissent plus de boissons que de raison. Mais après les remontrances du jeune Uchiha, le calme y était revenu.
Ce samedi, cependant, changeait la donne : les dix amis du groupe étaient réunis. Et pendant que Suigetsu s'affairait dans la cuisine avec Kiba pour préparer quelques cocktails, Lee s'était lancé, sur le canapé, dans une discussion passionnée sur la ferveur des comédiens avec Naruto qui buvait ses paroles et Gaara qui avait pris plus de distance. Shikamaru, Juugo et Shino, chacun installé dans un fauteuil, les regardaient faire avec un air morne. Choji, quant à lui, disposait sur la table basse du salon quelques amuse-gueules. Sasuke, enfin, appuyé au mur, relisait son texte.
Suigetsu et Kiba posèrent bientôt les boissons à côté des petits plats de Choji. Puis ils s'entreregardèrent avec complicité, saisirent tous deux un bras de Naruto, prenant celui-ci au dépourvu, et le levèrent de force pour l'envoyer valser de l'autre côté de la table basse. L'Uzumaki, choqué, se retourna vers eux.
« Non mais vous êtes pas bien, tous les deux ? »
Les deux amis haussèrent les épaules et prirent sa place, obligeant Lee et Gaara, de part et d'autre d'eux, à se serrer contre les bras du canapé. Ils se mirent aussitôt à faire des plaisanteries sur Naruto qui, en face d'eux, fixait d'un air timide Sasuke cependant que celui-ci finissait tranquillement sa lecture. Ils entraînèrent bientôt Lee avec eux et les trois garçons ne s'arrêtèrent bientôt plus de rire. Gaara secoua la tête et se leva – les trois autres profitèrent aussitôt de son départ pour occuper à eux seuls l'espace du canapé. Choji, assis en tailleur près d'eux, se joignit alors à leur discussion.
Pendant ce temps, Gaara se posta à côté de Naruto qui, debout et tremblant, avait l'esprit ailleurs. Il posa une main sur son épaule et le sentit se tendre à ce contact avant de le reconnaître.
« Gaara, souffla-t-il dans un sourire.
-Ça va ? »
Naruto hocha la tête.
« Oui, bien sûr ! dit-il d'un ton enjoué et en forçant un sourire duquel Gaara ne fut pas dupe.
-Nerveux ? »
Les épaules de Naruto s'affaissèrent.
« Ça se voit tant que ça ?
-Un peu.
-C'est stupide, je sais, mais je… »
Il jeta un œil à ses amis réunis autour de la table basse et qui discutaient sans se soucier de son mal-être.
« Après tout, ce sont mes amis, ils ne sont pas là pour me juger. C'est pas l'examen, je veux dire, mais je… »
Il perdit de nouveau ses mots et Gaara lui proposa :
« Tu as le trac quand même ? »
Naruto se sentit à peine rougir et acquiesça de nouveau.
« Ouais… C'est normal, tu crois ? »
Gaara haussa les épaules.
« J'imagine, oui. Je ne serais pas à l'aise non plus. »
Naruto glissa alors un nouveau regard à Sasuke.
« Y'a pas que ça, je crois. »
Gaara fronça les sourcils.
« C'est-à-dire ? »
Naruto se tourna vers lui et leurs regards se croisèrent.
« Sasuke.
-Hé bien, Sasuke ?
-Il joue magnifiquement bien. Et j'ai peur de pas être à la hauteur. Pour lui répondre, tu sais. »
Gaara eut un petit sourire encourageant.
« T'en fais pas pour Sasuke. Vous vous connaissez bien, c'est un plus pour jouer avec aisance ensemble. Laisse-toi juste aller. Et si ça t'angoisse tant que ça, on pourra en reparler. »
Naruto sourit à son tour, encore un peu timide.
« C'est vrai ?
-Bien sûr. »
Cette fois-ci, le ris de Naruto fut resplendissant. Il remercia son camarade et prit place au centre de la pièce où Sasuke l'attendait déjà. Gaara rejoignit Choji pour s'asseoir à côté de lui. Et après une dernière inspiration, un dernier échange de regard avec son binôme, Naruto se lança.
L'après-midi touchait à sa fin. Le salon baignait encore dans la lumière d'un soleil de juin. Assis en cercle sur le tapis du salon, les garçons jouaient aux cartes tout en buvant quelques verres. La bonne humeur était au rendez-vous et la démonstration à laquelle ils avaient eu droit deux heures plus tôt était sur toutes les lèvres.
Tout le monde avait salué la prestation de Sasuke qui avait joué avec naturel et pratiquement sans lire son texte. Naruto, en revanche, n'avait pas semblé aussi à l'aise que lui. Il lui était fréquemment arrivé d'oublier ses répliques et de les chercher dans ses feuillets. En outre, il avait du mal à suggérer la colère et avait tendance à exagérer son jeu, ce qui desservait celui-ci. Il avait pris les critiques avec plaisir – il avait conscience de ses difficultés et était heureux de voir ses amis l'aider et le conseiller.
Gaara s'était approché de lui pour lui donner son avis et l'avait bientôt conduit vers le canapé, à l'écart des autres, pour échanger avec lui sur la scène qu'il devait jouer avec Sasuke. Ce dernier, assis entre Kiba et Suigetsu qui ne cessaient de s'agiter, ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de leur lancer de fréquents coups d'œil. Il était rare que Naruto refusât une partie de cartes – il en était, de ses propres dires, friand et adorait y jouer avec ses anciens camarades de lycée lorsqu'ils mangeaient ensemble, le midi, à l'université. Il était plus rare encore de voir cet air si concentré sur son visage. Il semblait très absorbé par sa discussion et ne cessait de dévisager Gaara, de lui répondre, de se rapprocher de lui pour lui montrer son texte ou même pour lui faire des confidences.
Suigetsu rappela Sasuke à l'ordre lorsque ce fut son tour de déposer une carte. L'Uchiha regarda à peine son jeu et en choisit une au hasard qu'il jeta au centre avec dédain. Il tenta de ne pas se laisser distraire, de reporter son attention sur ce qu'il se passait dans le cercle – les discussions, même. Mais inlassablement, il revenait à Naruto et Gaara. Et sans qu'il pût se l'expliquer, leur proximité l'irrita.
N'était-ce pas à lui que Naruto était censé demander conseil plutôt qu'à un camarade qui ferait bien mieux de s'interroger sur sa propre pièce ? N'était-ce pas le but du cours de pratiques théâtrales que deux ou trois étudiants forgeassent entre eux leur mise en scène ? Bien sûr, Sasuke avait déjà fait de nombreuses remarques à Naruto. Il s'était amélioré depuis le début d'année même s'il y avait encore du chemin à faire. Mais il était en général plus détendu, comme habitué au regard critique qu'il promenait sur lui lorsqu'il lui déclamait ses répliques. Aujourd'hui, pourtant, tout avait été différent.
Jouer devant ses amis avait été plus dur pour lui qu'il ne l'aurait d'abord cru. Naruto était si impulsif, si prompt à agir avant de réfléchir qu'il ne s'était pas dit qu'il pourrait vraiment mal vivre une telle exposition de ses faiblesses de jeu. Fallait-il, dès lors, s'inquiéter de la représentation finale à l'examen lorsqu'ils joueraient en face de tous les autres étudiants et de leur professeur ?
Mais en ce moment, ces questions le dérangeaient bien moins que l'intérêt que semblait porter Naruto à ce que lui disait Gaara. Et que pouvait bien celui-là quand il n'avait pas de formation littéraire et était d'une froideur maladive qui ne devait déguiser qu'une terrible timidité et une incapacité à vivre en société ?
Ses doigts se crispèrent sur les cartes qu'il tenait lorsqu'il vit Gaara poser une main sur l'épaule de Naruto, se pencher vers lui et lui désigner une réplique avant de lui murmurer quelque chose, la bouche à quelques centimètres de son oreille. Et sa hargne ne fit que croître lorsque l'Uzumaki se tourna vers lui, nullement gêné, pour opiner de la tête et sourire à tout va.
« Sasuke ? Hé, Sasuke ! »
Il se détacha brusquement des deux étudiants en sciences sociales et se tourna vers le groupe qui le dévisageait avec inquiétude et perplexité.
« Ça va ? demanda Juugo. »
Sasuke cligna des yeux, ne sut que répondre. Il regarda bêtement son jeu. Sa colère avait brusquement désenflé et il s'en sentit frustré. Avec un soupir, il jeta ses cartes au sol et se releva.
« J'en ai assez de jouer. Et il serait grand temps que vous partiez. »
Si les invités furent choqués de se faire ainsi mettre à la porte, ils ne le montrèrent pas. Après tout, ils avaient l'habitude que Sasuke fût parfois sec et cassant – et chacun savait à quel point il tenait à ce que sa maison gardât un certain calme. Aussi Shikamaru, Choji et Shino se levèrent-ils sans dire un mot et retinrent Lee, qui croyait voir là le signe d'une dépression nerveuse qui aurait saisi le jeune littéraire, et Kiba, qui comptait bien régler le tout à grand renfort d'insultes et de coups. Juugo et Suigetsu aidèrent à les contenir et à les reconduire jusqu'à la porte.
Sasuke, quant à lui, resta au salon, droit, les poings serrés et de nouveau fâché de voir que Naruto et Gaara n'avaient pas même perçu l'agitation qui s'était saisie de leurs amis. Il se dirigea vers eux, décidé, croisa les bras et se racla la gorge pour attirer leur attention. Les deux étudiants se tournèrent vers lui, interrogateurs.
« Il est temps de repartir, dit-il, presque méprisant. »
Mais les deux jeunes hommes n'y firent pas attention et se contentèrent d'approuver ses dires après avoir jeté un œil à leur montre. Ils se levèrent pour prendre leurs affaires et rejoignirent l'entrée. Sasuke ne les y suivit que bien plus tard. Et l'étonnement le prit lorsqu'il vit Naruto se chausser.
« Mais… qu'est-ce que tu fais ? lui demanda-t-il. »
Le bond se tourna vers lui et lui répondit, sur le ton de l'évidence :
« Ben je vais chez Gaara, pourquoi ? »
Les yeux de Sasuke s'écarquillèrent, ses lèvres s'entrouvrirent et son souffle se coupa.
« Quoi ? Mais je croyais que tu devais rester dormir à la maison, ce soir ? »
Les joues de Naruto rosirent à cette évocation, faite ainsi sans retenue devant Gaara.
« Je sais, oui… Mais en fait, il m'a proposé de m'aider à répéter la scène. Et de toute façon, Jiraya rentre à la maison ce soir et j'aimerais bien passer un peu de temps avec lui. Je te l'avais pas dit ? »
Le visage de Sasuke se referma brutalement. Et d'un ton glacial, il rétorqua :
« T'as dû oublier.
-Ah… »
La gêne se peignit sur les traits de Naruto et il passa une main nerveuse dans ses mèches blondes.
« Ben… c'est pas trop grave, non ? Je veux dire : je passerai la nuit ici samedi prochain. Dis-toi que c'est juste une exception. »
Sasuke ne répondit pas mais il serra les dents. Gaara ouvrit la porte et appela Naruto. Celui-ci se leva et le rejoignit. Et, juste avant de sortir, il ajouta :
« On se voit lundi ? »
Sasuke se contenta de le fusiller du regard. Naruto déglutit, hocha la tête sans savoir pourquoi et referma la porte derrière lui.
Sasuke était incapable de comprendre sa réaction ni son ressenti. Rien n'expliquait que la proximité entre Naruto et Gaara lui eût été si insupportable. Après tout, ils pouvaient bien se le permettre : ils étaient dans la même filière, suivaient la grande majorité de leurs cours ensemble, se côtoyaient une grande partie du temps passé sur le campus. Et d'amis véritables à Konoha, Gaara ne semblait avoir que Naruto. Il y avait aussi sans doute quelque chose de commun entre eux qui les rapprochait beaucoup.
Sasuke se souvenait de cette étrange soirée où, autour d'une cigarette, Naruto et lui avaient partagé leur passé. Naruto avait vécu ses premières années dans un orphelinat où il n'avait jamais été bien vu : il avait été seul. Et il y avait des ombres sur le visage de Gaara qui disaient que lui aussi avait connu la solitude.
Il n'était pas étonnant que Naruto voulût faire carrière dans le social : il était fait pour aider les gens, pour les faire changer. Sasuke avait remarqué l'effet qu'il produisait à de nombreuses reprises : il pouvait bien être bagarreur, susceptible, colérique, il n'en restait pas moins quelqu'un de chaleureux, d'ouvert et de curieux, qui aimait autant qu'on allât vers lui qu'aller vers les autres. Et il était fait pour être un soleil dans la vie de ceux qui en avait besoin.
Peut-être était-ce le cas de Gaara. Il s'entendait relativement bien avec Shikamaru, Shino et Juugo. Mais il n'était pas aussi proche d'eux qu'il ne l'était de Naruto. Jusqu'à présent, Sasuke n'avait pas eu l'occasion de se rendre compte de la relation particulière qu'ils partageaient. Leurs retrouvailles de samedi le lui avaient pourtant montré. Il y avait une amitié solide entre ces deux-là.
Et elle le dérangeait.
C'était inexplicable tout comme ça n'avait pas de sens. Peut-être avait-il eu l'impression que Gaara comptait plus que lui puisque c'était auprès de lui que Naruto était allé demander conseil après l'exposition de son jeu maladroit de comédien débutant. Peut-être avait-il eu l'impression que leur amitié était plus forte que celle qu'il partageait lui-même avec Naruto.
Et pourtant, à cet instant précis, il lui semblait bien qu'il avait pour le jeune homme un statut spécial.
C'était un mardi matin ensoleillé : le temps de juin était au beau fixe et particulièrement éblouissant ce jour-là. Naruto l'avait rejoint, comme ils en avaient pris l'habitude, à la bibliothèque. Mais au bout d'une heure de travail, l'appel de l'extérieur avait eu raison de lui.
Sasuke n'aurait su dire comment Naruto l'avait convaincu d'abandonner ses affaires à leur table et de le suivre jusqu'à l'escalier de secours. Il ne pouvait pas non plus dire pourquoi il s'était laissé convaincre de l'accompagner sur le toit du bâtiment. C'était pourtant interdit – et Sasuke était connu pour être un étudiant exemplaire qui aimait à suivre les règlements. Ça pouvait aussi être dangereux et particulièrement idiot.
Et pourtant, il était à présent étendu sur le dos à regarder les nuages passer dans le ciel tandis que Naruto, collé contre lui, se laissait aller à une sieste bien méritée. Il avait travaillé tard la veille et il faisait, depuis la semaine dernière, beaucoup plus d'heures au café où il était serveur.
Sasuke s'en serait presque montré inquiet mais toutes les questions qu'il aurait pu se poser s'étaient évaporées à partir du moment où Naruto avait saisi sa main pour l'inviter à s'allonger, où son épaule avait cogné la sienne, où tout son flanc s'était retrouvé à moitié sur le sien. Une douce chaleur s'ajoutait à la caresse du soleil, émanait de Naruto dont le visage serein et presque enfantin était une invitation au repos.
Sans pouvoir s'en empêcher, Sasuke leva une main et la passa dans les mèches blondes à sa portée. En son for intérieur, il se sentait apaisé, rassuré. Car à qui Naruto aurait-il pu proposer une telle sortie ? Il avait insisté avec tant d'ardeur, s'était allongé à ses côtés avec tant de naturel, s'était endormi avec tant de confiance sous sa veille qu'il ne pouvait que se dire que Gaara n'avait pas de quoi l'inquiéter. Après tout, lui n'avait sans doute pas droit à ces moments si privilégiés où Naruto se laissait aller contre lui, aveuglément, où son sourire éclatant laissait transparaître sa joie d'être à ses côtés.
Sous la brise légère qui balayait le toit de la bibliothèque, Sasuke ferma les yeux.
Décidément, même s'il ne l'avouerait jamais, il adorait ces temps passés seul avec Naruto.
Durant trois semaines, Naruto et Sasuke retrouvèrent cette routine qui leur avait tant plu lors de leurs vacances communes. Leur semaine était ainsi réglée : ils passaient le mardi matin ensemble à la bibliothèque, travaillaient sérieusement pendant une heure ou deux avant que Naruto trouvât quelque chose de plus attrayant et entraînât Sasuke avec lui – celui-ci émettait toujours quelques réticences avant de céder à son ami et de se laisser prendre au jeu ; ils se retrouvaient le jeudi soir avec la bande au restaurant de grillades et profitaient de ce temps pour échanger avec ceux qu'il voyait peu – comme Lee qui, étant souvent pris par le sport de haut niveau qu'il pratiquait à côté de ses études, ne les voyait guère que lors de ce repas hebdomadaire ; ils suivaient ensemble le cours de théâtre du vendredi et s'affairaient à rendre leur mise en scène la plus lisse possible ; puis ils passaient le samedi après-midi soit chez Sasuke pour faire quelques parties de jeux vidéo, soit dans la campagne environnante de Konoha pour une randonnée heureuse ; enfin, Naruto passait la nuit chez Sasuke de samedi à dimanche et ne repartait souvent que tard le lendemain – uniquement lorsqu'il était certain d'arriver en retard au café s'il restait une minute de plus.
Cependant, cela ne dispensait pas Naruto de voir assez souvent ses autres amis. Il était fréquent que Gaara et lui croisassent sur le campus les étudiants en biologie dont les amphithéâtres étaient peu éloignés des leurs : aussi passaient-il la plupart de leurs midis ensemble. De même, Naruto côtoyait Shikamaru le mercredi lorsqu'un cours impromptu d'informatique le rapprochait de lui.
Il était également fréquent qu'il invitât l'un ou l'autre de ses anciens camarades de lycée à la maison pour un repas lorsque ses horaires au café le lui permettaient ou lorsque la pause de midi était suffisante pour faire l'aller et retour entre le campus et son appartement et prendre le temps de manger.
Bien sûr, « Hokage » n'avait plus vraiment l'occasion de jouer et c'était d'un accord tacite mais commun que les différents membres avaient décidé, au sortir du lycée, d'abandonner les répétitions. Ils avaient bien tous trop à faire le samedi : entre les différents clubs rejoints à l'université et le temps que Naruto passait avec Sasuke, ils n'auraient jamais pu se retrouver sans en éprouver quelque frustration.
C'était donc sans complexe que Naruto rejoignait la colocation où Suigetsu et Juugo l'accueillaient toujours avec plaisir, parfois avec l'un de leurs amis communs. Mais, Naruto devait bien l'avouer, il était lors de ces temps égoïste et il lui plaisait de s'isoler seul avec Sasuke dans la chambre de celui-ci. Il retrouvait alors l'illusion de leurs vacances passées et la photo d'eux deux épinglée au mur renforçait cette impression.
Ce n'était pas que Sasuke était si différent de ses autres amis qu'il aimait tous autant qu'ils étaient. Mais l'atmosphère avec lui était autre : il n'y avait qu'avec lui qu'il pouvait se montrer aussi tactile, aussi proche – à tel point que parfois, de terribles frissons lui parcouraient le corps -, il n'y avait qu'avec lui qu'il osait parfois se confier sur la terrible solitude de son enfance, il n'y avait qu'avec lui qu'il se sentait aussi léger et aussi stupidement heureux, il n'y avait qu'avec lui que de longs et d'étranges regards s'échangeaient, il n'y avait qu'avec lui qu'il prenait vraiment plaisir à se battre – ils avaient pris l'habitude, maintenant que le temps était beau, de reprendre l'entraînement que Sasuke avait débuté avec Naruto l'été dernier -, il n'y avait qu'avec lui qu'il aimait partir en randonnée autour de Konoha.
Ils avaient trouvé un équilibre paisible et juin passa comme une feuille glisse sur l'eau. Tout allait pour le mieux et tout serait sans doute resté ainsi si Kiba, début juillet, n'avait pas fait une terrible proposition – une proposition qui, sur l'instant, bien que surprenante, parut innocente et qui, par la suite, engendra des choses que Sasuke et Naruto avaient été bien loin d'imaginer.
Juillet venait de s'abattre sur la ville et il faisait si chaud que les garçons, une fois réunis devant le restaurant de grillades, décidèrent d'un commun accord de ne pas s'y attabler et de prendre plutôt un verre dans le bar le plus proche. Ils s'assirent sur une terrasse et savourèrent la fraîcheur des boissons servies. La journée avait paru longue et chacun avait retrouvé avec amertume la sensation d'une peau suintante et des vêtements collés à celle-ci. Naruto s'éventait avec la carte de l'établissement et un soupir fatigué de Sasuke, à côté de lui, le poussa à agiter la feuille plastifiée devant lui. Sasuke eut alors un murmure appréciateur et Naruto ne put qu'en rire.
« Ecoutez ! dit alors Kiba. J'attendais qu'on soit tous réunis pour vous en parler mais… »
Il passa une main sur son visage pour en essuyer la sueur et repousser les mèches brunes collées à son front.
« Voilà, poursuivit-il avec sérieux. Le département de biologie organise une soirée dans la plus grande boîte de la ville : le Kyuubi. Et je vous propose qu'on y aille ! Vous en dites quoi ? »
Un grand silence s'abattit sur la table et Naruto arrêta même d'éventer Sasuke.
« Hein ? dit-il en ouvrant de grands yeux.
-Ce que je veux dire… c'est que c'est l'occasion d'aller en boîte. La plus réputée, en plus ! »
Sasuke eut un reniflement dépréciateur.
« Tu oublies juste une chose, Kiba, commenta Shikamaru. C'est qu'on n'est pas majeurs. Comment tu comptes nous faire entrer, au juste ? »
Kiba leva les yeux au ciel, exaspéré, et Suigetsu répondit :
« Ça, c'est pas un problème. Y'a un vrai trafic au sein du département pour qu'un max d'étudiants puissent aller à la soirée. Il suffit juste qu'on vous fasse de fausses cartes et c'est bon ! De toute façon, la boîte va grave profiter de cette soirée alors ils feront pas vraiment gaffe, tu peux compter là-dessus. »
Shikamaru retroussa le nez.
« Mouais. Ça ne me dit rien qui vaille. »
Kiba secoua la tête en soupirant.
« Tu vas pas faire ton rabat-joie… Même Shino y va, donc tu viens aussi !
-Hé ! protesta Shino, que tout le monde ignora.
-Mais… ça coûte cher ? voulut savoir Choji.
-Bof. Pas plus que les boîtes normales, répondit Suigetsu en haussant les épaules. Alors ? Qui vient avec le super quatuor des biologistes ? »
Naruto se mordit la lèvre, hésitant.
« Sans moi, répondit Shikamaru, catégorique. J'aime pas ce genre de soirées.
-Moi non plus, ajouta Gaara.
-Moi, ça me tente bien ! Même si c'est illégal… danser nous permettra d'exprimer le printemps de notre jeunesse ! s'extasia Lee. »
Un léger rire secoua le petit groupe.
« Choji ? interrogea Kiba. »
Le garçon secoua la tête.
« Désolé mais danser, c'est pas trop mon truc. »
Suigetsu se pencha alors en avant, les yeux brillants, et se tourna vers Naruto et Sasuke qui, presque indifférents à la discussion, avaient repris leur éventement et agitait chacun leur tour la carte devant le visage de l'autre.
« Et vous, alors ? »
Ils s'arrêtèrent brusquement, comme pris sur le fait, et dévisagèrent Suigetsu avec surprise.
« Heu…
-Allez, Naruto ! Tu peux pas dire non ! T'as jamais rêvé d'aller en boîte ? fit Suigetsu avec énergie.
-Ben si, mais…
-Bon ben c'est bon, tu viens.
-Mais… !
-Sasuke ? »
L'Uchiha se renfonça dans sa chaise et soupira.
« J'imagine que si je dis non, tu vas me faire chier avec ça jusqu'à la fin de la semaine ? »
Suigetsu eut un sourire mauvais.
« Tout juste, répondit-il. »
Sasuke poussa un nouveau soupir.
« C'est bon. Je viendrai. »
Kiba et Suigetsu eurent un cri de victoire.
Exceptionnellement, et la première fois depuis que Sasuke et lui avaient instauré une nouvelle coutume, Naruto passa son samedi avec Kiba – il s'agissait d'une chose qu'il n'avait pas su refuser à son meilleur ami. Ils se retrouvèrent aux arcades peu après midi, un lieu qu'ils avaient beaucoup fréquenté quand ils étaient au collège – et la sortie, tout à coup, prit un goût de nostalgie. Puis ils s'arrêtèrent dans un des parcs où ils jouaient, plus jeunes. Ils se payèrent même le luxe de revisiter le terrain vague qui avait connu leur plus belle échauffourée. Heureusement pour eux, la bande qui y traînait autrefois et qui leur avait laissé un souvenir impérissable avait déserté les lieux. Il ne restait que les quelques tags – bien laids, il fallait l'avouer – qu'ils avaient osé peindre une nuit. Sans doute une des plus grandes frayeurs de leur vie puisqu'ils avaient failli être surpris par un agent qui faisait sa ronde.
Ce fut très naturellement qu'ils rejoignirent, des heures plus tard, l'appartement de Naruto. Ils se mirent d'accord pour regarder un film avec une pizza et l'Uzumaki ouvrit la réserve d'alcool de son parrain avant de proposer une première bouteille à Kiba. Lorsque le jour se mit à décliner et que le film se termina, ils avaient les joues légèrement rosies et s'empressèrent de se préparer : douche, tenue, parfum. Kiba ne s'était jamais montré si minutieux en termes d'apparence. Mais cette soirée était particulière ; le lieu où elle se déroulait, tout autant ; et tout devait donc être parfait.
Kiba avait emmené avec lui quelques affaires et ne se gêna pas non plus pour fouiller l'armoire de Naruto – le geste ne dérangea pas même celui-ci. Il était déjà arrivé qu'ils s'échangeassent ainsi des vêtements parce qu'ils avaient la même taille. Kiba emprunta ainsi un tee-shirt à manches courtes rouge à Naruto sur lequel il passa un veston noir qu'il ne ferma pas et enfila un jean brun clair. Il arrangea quelque peu ses cheveux et hésita grandement avant de redessiner les triangles rouges qui lui avaient été si habituels quelques années auparavant avant qu'il ne les réservât aux concerts de « Hokage ». Naruto sourit en voyant son ami faire et demanda, l'air de rien :
« La scène te manquerait pas, par hasard ? »
Kiba le repoussa en riant et termina d'enfiler autour de ses poignets un bracelet à pics et un bracelet-mousse noir. Puis il se tourna vers Naruto et eut un reniflement dédaigneux.
« Ouais, ben on va pas aller loin, mon pote. »
Naruto baissa les yeux sur son tee-shirt noir et son short orange.
« Ben quoi ? demanda-t-il. »
Kiba leva les yeux au ciel et l'entraîna dans sa chambre où il fut de nouveau à chercher dans sa penderie. Il en sortit un jean noir et un autre tee-shirt noir barré d'éclairs orangés.
« Tiens, tu passeras mieux la barrière du videur. »
Naruto les saisit en soupirant et se changea devant Kiba sans la moindre gêne. Celui-ci se décida à allumer l'ordinateur de son meilleur ami pour visiter quelques sites Internet en attendant qu'il fût prêt. L'Uzumaki quitta bientôt la chambre pour rejoindre la salle de bains et en revint avec un bracelet noir à un poignet, une légère chaîne en argent à l'autre et un lacet noir passé autour du cou et auquel pendait une petite pierre bleue entourée de deux boules d'argent.
« Tadam ! »
Kiba se retourna vers lui et eut un sourire satisfait.
« Ben tu vois, quand tu veux ! »
Ils quittèrent ensuite l'appartement en direction du Kyuubi. La nuit était tombée depuis quelque temps lorsqu'ils gagnèrent la ruelle où se trouvait l'entrée. Une queue importante s'y formait déjà. A l'écart, sous la lumière blafarde d'un lampadaire, leurs amis attendaient. Suigetsu fut le premier à se rendre à leur rencontre, rapidement suivi par Lee. Et il n'y avait pas besoin de plus pour comprendre à quel point ces deux-là avaient hâte de commencer la soirée. Plus loin, Juugo, Shino et Sasuke s'étaient appuyés au mur et les regardait faire avec un air peu affable, comme s'ils avaient été forcés de venir.
Tous s'étaient habillés avec plus de soin qu'à l'accoutumée mais la sobriété restait leur alliée principale : ils avaient pour la plupart opté pour un jean foncé, un tee-shirt à manches courtes ou une chemise ouverte sur un débardeur. C'était notamment le cas de Sasuke et la sienne, à manches courtes et noire, s'ouvrait sur un marcel de même teinte. Le jean était assorti et les rares bracelets qu'il portait étaient tout aussi sombres et parfois même accompagnés de discrets pics. Si Naruto le trouva dans l'ensemble très élégant, il ne put s'empêcher de s'amuser de ces détails qui lui rappelaient que Sasuke et ses amis d'enfance avaient tous eu un style assez particulier lorsqu'ils avaient été au lycée. Tous partirent faire la queue mais l'Uchiha ne quitta pas sa place. Naruto se rapprocha de lui.
« Tu viens pas ? »
Sasuke fixait l'attroupement avec dédain.
« T'imagines pas à quel point je suis heureux d'être ici. »
Son ton ironique fit sourire Naruto.
« Allez, t'aimes pas la foule, je sais, mais tu peux faire un effort pour ce soir, non ? Et puis on restera ensemble. On va s'amuser, je te le promets ! »
Sasuke grimaça.
« Il va y avoir plein de filles là-dedans. »
Naruto cligna des yeux, pris de court.
« Ben… oui. Pourquoi ? »
Puis son visage s'illumina comme la compréhension se faisait maîtresse dans son esprit.
« Me dis pas que t'as peur de te faire draguer ? »
La taquinerie qui teintait son sourire fit grogner Sasuke. Naruto se plaça à côté de lui et pesa lourdement sur son épaule.
« J'te trouve bien sûr de toi, dis donc. »
Sasuke lui coula un regard faussement indifférent.
« Et pourquoi ça ? demanda-t-il en se retenant de sourire.
-T'es persuadé que toutes les filles seront à tes pieds.
-Evidemment. C'est moi, après tout. »
Le sourire de Naruto s'élargit.
« Et qui te dit que tu vas pas te faire distancer, beau gosse ?
-Et par qui ? l'interrogea Sasuke dont les lèvres, à présent, s'étiraient en un ris amusé. Par toi, peut-être ?
-Peut-être bien, oui.
-Même pas en rêve, crétin.
-On parie ? »
Naruto tendit la main et Sasuke la lui serra sans le quitter des yeux.
« Tous les coups sont permis. »
Naruto hocha la tête. Puis, après un léger rire partagé, ils rejoignirent les autres. La soirée, tout à coup, leur semblait bien plus prometteuse.
Le bruit, à l'intérieur, était assourdissant et il faisait une chaleur à mourir. Les basses résonnaient jusque dans les corps. La salle, gigantesque, était plongée dans l'obscurité et parcourue de rais lumineux qui effleuraient la masse dansante groupée au centre. Devant ce spectacle, Naruto sentit son souffle se couper. Ils quittèrent les escaliers qui les avaient menés au sous-sol et aussitôt, ils furent submergés par la vague des étudiants. Il y avait quelque chose de très intimidant à être ainsi pressé contre le dos ou l'épaule de parfaits inconnus et Naruto s'en sentit dérangé. Mais Kiba le saisit par le poignet et l'en extirpa pour se diriger vers la gauche. Plus loin, dans de petits coins reculés, des tables avaient été installées et de nombreuses personnes s'y asseyaient ou en repartaient. Plus loin, vers le fond de la salle, le bar se dessinait en un long comptoir derrière lequel s'affairaient des personnes vêtues d'habits phosphorescents que les spots faisaient changer de couleur.
Intimidé mais impatient d'en découvrir plus, Naruto se laissa conduire par Kiba jusqu'à une table où tous leurs amis s'étaient déjà regroupés. A peine fut-il assis que Lee, à côté de lui, se pencha sur son oreille et lui dit quelque chose.
« Quoi ? »
La musique était si forte qu'il n'entendait rien.
« Je disais, reprit Lee plus fort, qu'on va bien s'amuser ! »
Naruto lui sourit et vit le quatuor des biologistes se lever.
« Vous allez où ? cria-t-il pour se faire entendre.
-Commander les boissons, répondit Kiba sur le même ton. On revient. »
Naruto en profita pour ausculter les lieux. Le plafond était haut et plein de projecteurs à la lumière multicolore qui s'agitaient pour parcourir la foule de leurs faisceaux. Dans le fond, une petite scène accueillait un D.J. dont la musique, toujours plus forte, plus rythmée, plus énergique, faisait s'agiter les étudiants réunis là. La salle, noire, était pleine d'arches, d'estrades, de renfoncements, d'alcôves. Il y avait des couples, cachés dans ces endroits, qui s'embrassaient à plus souffle. D'autres tentaient de s'y parler. Mais la plupart étaient au centre et dansaient. Passant d'un corps à l'autre, Naruto admira le déhanché de l'une, la puissance d'un autre, la fluidité d'une autre encore.
Il n'aimait pas particulièrement danser – il le faisait même assez gauchement. Mais il y avait quelque chose d'éminemment attirant dans le fait de se laisser aller à le faire ici, à cette soirée. Son meilleur ami et ses trois acolytes revinrent bientôt, chargés de boissons, et le coupèrent dans ses pensées. Dès lors, ce ne fut que tintements de verres, alcool, morceaux de conversation hurlés à son voisin d'en face. Ils reprirent une autre commande et une autre encore. Lee avait quitté la table depuis longtemps et s'était perdu dans la foule, bientôt suivi par Suigetsu et Kiba. Restés à la table, Naruto, Sasuke, Juugo et Shino avaient transformé leur innocente conversation en un jeu plus osé qui faisait boire un certain nombre de gorgées à chacun selon qu'il avait fait ou non l'action qui était rapportée par l'un d'eux.
Lorsque Naruto eut terminé son troisième verre et que ses joues furent bien roses, il le reposa avec force et poussa un soupir heureux. Puis il lança une œillade à Sasuke et lui demanda en haussant un sourcil :
« Prêt ? »
Il fallut quelques secondes à Sasuke pour comprendre ce dont parlait son ami. Puis il leva les yeux au ciel en souriant et se leva à sa suite pour rejoindre la piste de danse, sans plus prêter attention à Juugo et Shino, laissés pour compte.
Ils se placèrent à la limite de la piste, face à face, et se mirent à s'agiter. Ce fut d'abord maladroit, bancal ; et cela les faisait rire. Bientôt, ils firent tour à tour les mouvements les plus hilarants qu'ils purent trouver. Puis, peu à peu, portés par la musique, par le regard de l'autre sur eux, leurs gestes se firent plus sûrs, moins gauches. Chacun chercha la fluidité des autres danseurs, la sensualité du moindre geste. Ils se dévisagèrent avec plus de provocation, oublièrent la gentille et amicale taquinerie. Au fur et à mesure, leurs yeux s'assombrirent, leurs sourires gagnèrent en mesquinerie. Et chaque démonstration d'un nouveau pas de danse était une invitation au combat, au « fais mieux si tu le peux ».
Sans qu'ils s'en rendissent compte, ils furent bientôt entourés par d'autres. La foule les avait rattrapés et ils faisaient désormais partie d'elle. Elle les enserra, les encercla. Mais rien ne les empêcha de se perdre dans leur jeu de surenchère. A tel point qu'ils n'auraient pu remarquer les deux jeunes filles, probablement amies, qui dansaient à côté d'eux et qui se rapprochèrent subrepticement d'eux si elle ne s'étaient pas collées ensuite à eux. Ils échangèrent un regard. Et se sourirent. Ils avaient encore un défi à remporter.
Naruto se tourna vers la première jeune fille : fluette, de longs cheveux blonds et des yeux bruns maquillés de noir, talons aiguilles et petite robe blanche. Elle lui offrit un sourire aguicheur et se rapprocha de lui. Sasuke, quant à lui, avait pris la main de sa désormais partenaire de danse, une rousse aux magnifiques yeux verts, portant une robe bouffante bleu marine et des ballerines turquoise. Sa couleur de cheveux lui rappela Karin ; et décidant qu'il lui fallait bien ce souvenir pour oublier ce qu'il était en train de faire et se laisser aller, il la prit dans ses bras sans qu'elle s'y opposât.
Une main dans les mèches flamboyantes, il releva les yeux vers Naruto pour voir que lui aussi avait pris sa danseuse contre lui. Ils se jetèrent un dernier regard de défi amusé. Et comme une musique au rythme puissant commençait, ils bougèrent.
Naruto se sentit sourire. Tout l'enivrait : la chaleur qui régnait dans la pièce, les lumières colorées qui passaient sur lui et modifiaient sa vision, l'alcool qu'il avait bu et le rendait euphorique, le corps chaud contre le sien qui se balançait au rythme de la chanson et qu'il suivait, les mains sur ses hanches. La jeune fille se tourna alors pour coller son dos à son torse, passa ses bras autour de son cou. Et les mouvements de son bassin s'accordèrent à ceux de Naruto dans une danse curieusement érotique.
Il eut une œillade moqueuse pour Sasuke qui la lui rendit avant de descendre une main le long du dos de sa propre danseuse pour entourer sa taille et la presser contre lui pendant que l'autre restait dans sa nuque. La demoiselle entoura son cou de ses bras et se laissa mener dans un échange beaucoup plus langoureux.
Naruto se montrait sauvage, passionné, n'hésitait pas à faire des mouvements parfois brusques que sa partenaire semblait loin de déprécier. Sasuke, quant à lui, était tout en fluidité et en sensualité et son étreinte était bien plus étourdissante de ce fait.
Mais Naruto n'était pas prêt à perdre. Il n'hésita pas à passer les mains le long du corps de sa danseuse, à courber les jambes pour donner l'impression que son corps épousait parfaitement celui de la jeune fille. Elle pencha la tête sur son épaule. Et il passa les lèvres le long de son cou avant de revenir à Sasuke.
Celui-ci était loin, lui aussi, de céder. La main qui épousait le creux des reins de sa compagne descendit sur sa cuisse, s'arrêta au-dessus du genou, l'invita à plier la jambe et à la remonter contre sa taille. Elle obéit sans rien faire et Sasuke quitta sa nuque pour la ceinturer. Leurs mouvements se firent plus lents mais incroyablement plus voluptueux. Il aurait presque pu ressentir un certain plaisir à danser avec cette fille – mais il en était désormais incapable.
Parce que face à lui, Naruto avait fermé les yeux. De délice.
Enivré, il se laissait porter : par les basses et les percussions répétitives de la musique qui se répercutaient dans tout son corps, dans celui de sa partenaire ; par les brumes de l'alcool qui ne lui faisait plus percevoir que l'intense chaleur qu'il y avait en son sein, à ses joues, qui irradiait de la jeune fille collée à lui, des personnes alentour. C'était un vertige délicieux qui venait de le prendre. Lorsqu'il sentit les lèvres de la jeune fille se poser sur son menton et son corps se retourner pour se retrouver, encore une fois, contre le sien, il entrouvrit les yeux. Et tomba aussitôt dans ceux, noirs de colère, de Sasuke. Il eut un léger sursaut, s'arrêta à peine dans sa danse sous l'air curieux de sa partenaire.
Il pouvait le voir : les mains de l'Uchiha s'étaient crispées autour de la cuisse et de la hanche de celle avec laquelle il dansait. Sa colère se mua peu à peu en provocation : mais celle-ci n'avait plus rien d'amical. Et les mouvements qu'il eut, par la suite, plus amples, plus poussés, ne faisaient qu'attirer plus encore à lui sa partenaire dont les doigts passèrent sur ses joues jusqu'à capter son regard. Et lorsqu'elle posa ses lèvres contre les siennes, il n'eut pas même la décence de s'y refuser.
Naruto se sentit surpris, choqué, outré. Son bien-être disparut et ce fut avec incompréhension qu'il vit Sasuke lui renvoyer un regard noir de reproche. En lui s'éveiller la fureur – car qui pouvait bien en vouloir à l'autre après ce qu'il venait de se passer ? Ça n'avait pas de sens mais il s'en moquait bien. Comme la danse de ses vis-à-vis reprenait avec plus de sensualité encore, il s'arrêta dans la sienne. Et lorsque sa partenaire leva la tête vers lui, il l'embrassa avec brutalité.
Ça n'avait rien de beau, rien de passionné, rien de convenable. Et la victime de son assaut le lui fit bien comprendre quand elle le repoussa. Mais déjà à ses côtés passait Sasuke, furibond, et son épaule heurta la sienne avec violence. Naruto se désintéressa alors des demoiselles qui les avaient accompagnés un temps et se tourna vers le brun qui fendait déjà la foule et gagnait les escaliers. Il prit un temps à comprendre la situation.
« Sasuke… murmura-t-il. »
Puis, comme un refrain entraînant reprenait, il hurla, sans se faire entendre de quiconque :
« Sasuke ! »
Et se lança à sa poursuite.
Sasuke ne prit pas même la peine de s'arrêter aux vestiaires pour demander sa veste. Il prit l'un des longs couloirs rouge sombre qui menaient au sous-sol, tourna à gauche, se retrouva dans un cul-de-sac, jura, fit volte-face. Et s'arrêta aussitôt.
Face à lui, Naruto le regardait sans comprendre. Et sa rage ne fit qu'augmenter.
Il voulut l'ignorer, forcer le passage. Mais c'était mal connaître son ami qui tendit les bras et l'en empêcha. Il recula à peine, suivi par Naruto. Puis celui-ci voulut agripper son épaule.
« Sasuke, qu'est-ce que tu… »
Il se défit de sa prise avec brusquerie. Les yeux bleus eurent un curieux éclat, comme s'il venait de le frapper.
« Dégage, dit le brun de son ton le plus froid. »
Mais loin d'intimider Naruto, il ne fit que renforcer sa résolution.
« Hors de question ! Putain mais qu'est-ce que tu me fais ? C'est quoi, le problème ? On s'éclatait et toi tu… »
Il s'arrêta, peu sûr de ses mots. Puis s'écria presque :
« Qu'est-ce que j'ai fait, hein ? C'est quoi, que tu vas encore me reprocher ? »
Les souvenirs de la terrible dispute qu'ils avaient eue après que Naruto eut lu ses écrits revinrent brusquement à Sasuke. Comme une vague meurtrière qui lui aurait presque fait éprouver de la culpabilité. Mais il la repoussa avec âpreté et tint bon.
« Parce que ça va être de ma faute ? »
Son ton véhément excita plus encore la colère de Naruto.
« Qui est parti de la piste comme un connard ? Moi, peut-être ? »
La main de Sasuke vint enserrer sa gorge.
« Ta gueule, Uzumaki. Et va plutôt te taper ta pute. »
Et il le repoussa violemment. L'épaule de Naruto rencontra le mur et il laissa échapper une plainte avant de voir Sasuke lui passer devant. Mais il était inconcevable de le laisser aller maintenant, sans une explication. Il le rattrapa par l'épaule, le fit pivoter et son poing cogna sa mâchoire avec violence. Le coup sonna un peu Sasuke avant qu'il ne portât sa main à sa lèvre pour sentir sous ses doigts le sang qui coulait d'une de ses commissures. Il leva alors un regard brûlant de rage sur Naruto. Celui-ci se tendit, prêt à l'accueillir. Et ce fut sans surprise qu'il le vit se jeter sur lui.
Leurs coups n'avaient rien de précis, leur vision était trouble et ils ne cessaient de se cogner dans l'espace trop étroit pour accueillir leur lutte. Tout était dit dans cet échange : qu'ils n'avaient rapidement plus apprécié la compétition, que voir ces corps étrangers trop proches d'eux n'avait rien de plaisant, que l'autre était incapable de les comprendre et qu'ils n'avaient besoin que de ça ; que leurs peaux se heurtassent, que la douleur les éveillât à la réalité, leur fît sentir que l'autre était bien là, qu'il ressentait la même chose – la même peine, la même frustration, la même colère. La même jalousie.
Naruto perdit l'équilibre, manqua chuter. Perçut les mains de Sasuke se refermer sur ses épaules, ses ongles entrer dans sa peau. Ressentit avec effroi l'impulsion qu'il lui donnait. Se crut tomber plutôt que reculer. Et lorsqu'il fut plaqué contre une paroi dure et froide, son souffle se coupa et la douleur afflua de partout. Il reprit à peine sa respiration pour qu'un léger geignement franchît ses lèvres. Il releva péniblement la tête vers Sasuke pour voir son visage froissé de colère. Et lorsqu'il se rendit compte de la faible distance entre eux, il oublia tout : son courroux, sa souffrance. Une rapide image passa devant ses yeux : celle de cet instant troublant où, acculé contre une tête de lit, il avait vu Sasuke se pencher vers lui.
Sasuke qui, à ce moment, si perdu dans sa colère, ne songea pas que ce qu'il souhaitait faire pouvait être répréhensible. Il n'était animé que par la rage ; et Naruto ne se tendait que d'attente.
Ils furent deux à s'élancer. Et leurs lèvres se rencontrèrent avec brusquerie. Aussitôt, leurs deux corps se rapprochèrent, les mains de Naruto s'agrippèrent aux cheveux de Sasuke qu'elles tirèrent en guise de réprimande, celles du brun prirent sa nuque et son flanc. Et lorsque leurs bouches glissèrent l'une sur l'autre, ce fut un même soupir de libération qu'ils laissèrent échapper.
Il y avait urgence : urgence à approfondir cet échange, urgence à sentir passer sur la sienne la langue de l'autre, urgence à presser l'autre contre soi. Ce fut d'un même mouvement qu'ils penchèrent la tête et entrouvrirent les lèvres. Le contact si intime, si ardent, si fort leur fit perdre la tête et leurs doigts se crispèrent sur ce qu'ils tenaient, au point que leurs ongles raclèrent la peau qu'ils rencontrèrent.
Ils n'avaient pas le temps de s'arrêter pour réfléchir à la situation, pas le temps de se demander si c'était bien ou mal de se retrouver là, à s'embrasser si furieusement. Ils n'avaient pas le temps de faire dans la douceur – car il y avait trop à exprimer comme ils l'avaient fait plus tôt à grand renfort de poings et de genoux. Il fallait dire « parfois, je te déteste » et « je tiens à toi » en même temps, il fallait dire « je te veux là et comme ça » et « je te surpasserai ». Chaque griffure était méritée, chaque accroche était désespérée, chaque mouvement du bassin était une preuve de désir et chaque lèvre en épousant une autre était un appel : à rester là et à aller plus loin.
Mais comme ils s'éloignaient à peine, reprenaient leur baiser avec plus de passion encore, des cris et des rires se firent entendre près des vestiaires. Ils s'arrêtèrent aussitôt pour se tourner vers l'embouchure du couloir où, dansant sur le sol et les murs, les ombres du groupe d'étudiants qui arrivait se dessinaient. Ils se dévisagèrent alors avec stupéfaction et se détachèrent soudainement l'un de l'autre.
Ils étaient essoufflés et leurs cœurs s'emballèrent à la réalisation de ce qu'il venait de se passer. Le visage de Sasuke exprima d'abord l'effroi. Puis il se referma tout à fait. Et Naruto, face à lui, en fut épouvanté.
« Sasuke, c'est pas ce que tu crois. »
Mais Sasuke n'avait pas envie de l'écouter et se détourna de lui en serrant les dents.
« Sasuke, c'était rien ! »
Naruto fut cette fois plus prompt à le suivre. Il tenta de l'arrêter à plusieurs reprises sans y parvenir et ils atteignirent rapidement la sortie. Sasuke repoussa des deux mains les battants de la porte et Naruto ne les évita qu'avec peine. Quand il fut à son tour dans la rue, surpris de l'air tiède qui contrastait avec la chaleur étouffante de la boîte, Sasuke avait déjà pris à gauche pour rejoindre la rue principale. Naruto lâcha un juron et se mit à courir pour le dépasser et se placer face à lui, lui coupant toute retraite.
« Hé ! dit-il. C'était rien, d'accord ? Rien du tout. On a bu, on était énervés, on… on s'est laissé emporter, c'est tout ! »
Sasuke le foudroya du regard.
« « On » ? « On » ! C'est toi qui m'as embrassé, je te signale ! »
Naruto en fut bouche bée puis s'emporta à son tour.
« Quoi ? s'écria-t-il, s'étranglant d'indignation. N'importe quoi ! On était deux à le faire, je te ferais dire ! »
Sasuke sembla montrer les dents.
« J'aurais jamais embrassé un gars comme toi. »
Et son ton était si méprisant que Naruto en oublia toute raison et ne se laissa plus guider que par sa colère. Ses mains se plaquèrent sur les joues de Sasuke et avant que celui-ci fût en mesure de dire quoi que ce fût, il plaqua ses lèvres sur les siennes.
Le baiser ne dura que quelques secondes et il se détacha de lui, l'air content, tandis que Sasuke affichait un ahurissement complet.
« Là, tu vois, c'est moi qui t'ai embrassé. Mais tout à l'heure, on était deux. Tu peux pas aller contre ça ! »
Sasuke le dévisagea avec une perplexité teintée de désolation et de colère. Puis il poussa un long soupir de découragement. Contourna Naruto et reprit sa route.
« Mais… Sasuke ! »
Sasuke se retourna à peine pour lui crier :
« Fous-moi la paix ! »
Et il s'éloigna.
« C'était rien, bordel ! »
La voix de Naruto était éraillée. Ne recevant pas de réponse, il réitéra :
« Sasuke ! »
Mais celui-ci était déjà loin. Naruto eut une insulte à son égard puis se détourna et regagna le Kyuubi.
Sasuke avait été injoignable les deux derniers jours. D'abord irrité par son départ précipité, Naruto avait décidé de l'ignorer et avait tenté de profiter de sa soirée – ce à quoi il avait totalement échoué puisqu'il avait passé son temps à boire et à bouder, assis aux côtés de Shino et de Juugo qui débattaient sur les actions du pays de l'Eau en faveur des créatures marines.
Il avait passé la nuit chez Kiba et le lendemain lui avait apporté son lot de regrets. Il avait cherché à appeler plusieurs fois Sasuke dans la journée, jusqu'à ce qu'il dût prendre son service au café. Puis le lundi toute la journée. Mais rien à faire : seul son répondeur le laissait entendre la voix du jeune Uchiha et aucun message ne fit écho aux siens.
Le mardi matin, Naruto fut d'une humeur massacrante. Plus que la peur qu'aurait pu lui donner le baiser qu'ils avaient échangé au Kyuubi, c'étaient la frustration, la peine et surtout la colère qui prenaient le pas dans son cœur. Il se sentait presque trahi, laissé pour compte. Sasuke n'avait jamais tenté de le rassurer : il était parti, tel un voleur pris sur le fait, tel un juge qui accable le coupable, tel un lâche qui ne reconnaît pas la part qu'il a prise au crime. Lui, avait essayé : lui dire que tout cela n'était rien avait été sa première pensée, comme un réflexe. Et il se sentait bien peu récompensé pour cet acte.
Sa première heure passa lentement et il salua à peine Gaara lorsqu'il quitta l'amphithéâtre. Au dehors, le temps était éclatant. Partout sur le campus, des étudiants s'étaient assis sur le gazon qui tapissait une bonne partie de la cour intérieure principale. On pouvait presque entendre le chant des oiseaux, percevoir l'heureuse insouciance des personnes qui traversaient l'université. Mais Naruto n'en fut que plus maussade.
D'un pas lourd, il prit la direction de la bibliothèque. C'était sa dernière chance de retrouver Sasuke. Il fut bientôt à l'étage du département de littérature. Mais leur table habituelle était libre. Naruto fronça les sourcils. Il était certain que Sasuke était venu travailler ici : il le faisait chaque semaine et s'il y avait bien une personne qui ne changeait pas ses habitudes malgré les altercations, c'était bien l'Uchiha.
Naruto eut le pressentiment que son camarade n'était pas loin. La méfiance le poussa à se coller aux rayons et à avancer lentement et en silence. Il explora l'étage entier sans trouver trace de son ami. Dépité, il songea abandonner. Il regagna leur table, erra entre plusieurs étagères, gagna la barrière qui marquait la fin de la mezzanine que formait l'étage et qui donnait sur le hall d'entrée. Il s'y accouda en soupirant. Leva les yeux vers l'étage d'en face. Puis plus haut. Et s'arrêta net.
Deux niveaux au-dessus du sien, dans l'espace réservé à la biologie, Sasuke était penché sur un livre à une table repoussée contre un présentoir. Il eut un sourire amer en constatant l'ironie de la chose : pour s'assurer de ne pas le croiser, l'Uchiha s'était réfugié sur le territoire de ses amis d'enfance. Il retint un juron. Et courut vers les escaliers.
Il fut en un rien de temps à l'entrée de l'étage du département de biologie. Sasuke se trouvait là, à quelques mètres. Et à voir son air concentré alors qu'il lisait, il ne l'avait ni vu ni entendu venir. Naruto s'en agaça aussitôt et, sans se soucier des rares étudiants assis alentour, il se dirigea à grandes enjambées vers son ami. Quand il fut prêt de lui, ses mains claquèrent contre la table. Le bruit fit violemment sursauter Sasuke et le tira de ses pensées. Il leva des yeux écarquillés vers Naruto qui avait pincé les lèvres. Mais sa surprise passa bientôt pour ne laisser que de la rancune. Il se leva. Referma son livre sans quitter Naruto des yeux. S'en saisit. Fit volte-face. Et gagna un des rayons.
Naruto le regarda d'abord faire avant de le suivre entre les étagères débordant de livres. Sasuke semblait vouloir l'ignorer, bien que son air renfrogné traduisît tout à fait l'inconsciente attention qu'il portait à sa présence. Ils s'enfoncèrent plus loin encore entre les rayonnages, véritable labyrinthe, jusqu'à ce que Sasuke s'arrêtât pour ranger l'ouvrage qu'il avait débuté. Puis il se tourna vers Naruto qui s'était immobilisé non loin de lui.
« Tu comptes pas me lâcher, hein ? demanda-t-il d'un ton sec. »
Les poings de Naruto se serrèrent.
« A ton avis, enfoiré ? »
Sasuke soupira et ferma les yeux avant de poser le front contre l'étagère.
« Ecoute… débuta-t-il. »
Mais Naruto le coupa :
« Je te lâcherai pas jusqu'à ce que tu sois sûr que ce qui s'est passé la dernière fois ne compte pas et que ça nous empêche pas d'être amis comme avant. »
Sasuke releva vers lui des yeux soudain fatigués. Et si cela surprit Naruto, il n'en montra rien.
« Ça ne compte pas ? Alors comment tu l'expliques ? »
Naruto parut troublé par la question. Puis il retrouva son assurance et répondit :
« Je te l'ai déjà dit, non ? L'alcool, la colère et… et voilà. »
Sasuke détourna la tête et ses yeux se perdirent dans le vague.
« Alors tu veux passer dessus comme si de rien n'était, exactement comme pour août dernier ? »
Naruto ne répondit pas. Attendit que Sasuke revînt à lui. Et acquiesça.
« Oui. Parce c'est rien. Je te le jure. »
Sasuke semblait réticent à le croire, comme si lui avait craint quelque chose. Il s'éloigna de l'étagère pour lui faire pleinement face. Se redressa pour le dominer des quelques centimètres qu'il avait de plus que lui. Et, sans ciller, ses yeux plongés dans les siens, lui demanda :
« Tu me considères toujours comme un ami, Naruto ? »
Les lèvres de l'Uzumaki s'entrouvrirent. Il dévisagea son vis-à-vis. Sembla chercher la source de sa frayeur passagère. Puis ses traits se durcirent. Et d'un ton déterminé, il répondit :
« Oui. Rien de plus. »
Alors le soulagement éclata chez Sasuke. Son corps entier se détendit, son air redevint affable et son regard s'adoucit.
« Ok. Alors il ne s'est rien passé. Et toi et moi, on redevient ce qu'on a toujours été : de simples amis. »
Il était facile d'oublier ce qu'il avait bien pu se passer – aussi facile qu'il avait été, des mois plus tôt, de mettre de côté le fait qu'ils avaient failli s'embrasser dans des bains publics. Il était facile de mettre les regards trop longs et trop appuyés ainsi que leur troublante proximité sur le compte d'une amitié très forte et d'une complicité incroyable. Loin de souhaiter penser à ce qu'il pouvait y avoir entre eux, la semaine entière, ils firent comme si.
Il fallait donner le change – et ils étaient heureux de le faire.
Le soulagement éprouvé, leur bonne entente retrouvée leur conféraient une bonne humeur à toute épreuve. Et ce fut pourquoi il ne fut pas difficile à Kiba, Juugo, Shino et Suigetsu de convaincre Sasuke de faire de la colocation le lieu d'une soirée de premier choix.
Le département de biologie garantissait à ses étudiants la visite d'un haut lieu scientifique dans le domaine chaque année ; près d'une semaine de voyage d'étude à la fin duquel ils devaient rendre un rapport qui valait un gros coefficient dans la moyenne de semestre. Or, cette année-là, les premières années avaient manqué voir leur périple dans la réserve naturelle du nord du pays et dans son centre d'observation leur échapper.
L'université avait déclaré ne pas avoir le budget nécessaire pour une telle escapade. Il avait fallu la mobilisation des étudiants et l'intervention d'un financeur privé – sans doute le parent de l'un des premières années – pour qu'on leur annonçât, en début de semaine, que le voyage d'étude était maintenu et aurait bien lieu l'avant-dernière semaine de juillet.
Le quatuor avait absolument tenu à fêter la chose avec les amis qu'il avait dans le département. La colocation était une place rêvée : la maison était bien placée par rapport aux transports en commun et particulièrement vis-à-vis du métro dont la dernière rame passait à proximité aux alentours de deux heures du matin. En outre, la maison était grande, s'étalait sur trois étages, permettait que plusieurs restassent dormir si besoin.
Sasuke fut d'abord contre l'idée – et cela n'étonna guère ses camarades. Mais lorsque Suigetsu lui souffla que c'était là l'occasion de rattraper la soirée catastrophique qu'il avait vécue au Kyuubi – Sasuke ne lui avait pas donné les détails mais il avait été facile pour son meilleur ami de comprendre qu'il s'y était passé quelque chose qui lui avait fortement déplu -, qu'il lui dit qu'il y rencontrerait peut-être des personnes intéressantes et pourquoi pas une nouvelle petite-amie, il attira son attention et finit de le convaincre en lui promettant qu'il s'agirait d'une soirée « entre biologistes ».
« Je croyais que c'était une soirée « entre biologistes. »
Le ton de Sasuke cachait à peine ses reproches et Kiba, tout en accrochant son manteau, haussa les épaules et lui offrit un sourire timide.
« C'est mon meilleur ami, j'allais pas le laisser de côté. »
Puis il posa une main sur son épaule et s'empressa de gagner le salon pour saluer les étudiants de son département. Sasuke le regarda faire, soupira en secouant la tête et revint à Naruto qui, dans l'entrée, finissait d'enlever ses chaussures. Il se redressa ensuite et un large sourire étira ses lèvres.
« Salut ! »
Sasuke ne put s'empêcher un léger ris et se rapprocha de lui.
« Question : tu repars avec le métro ou tu restes dormir ? »
Naruto fit la moue.
« Tu me poses la question à moi, sérieux ? »
Sasuke leva les yeux au ciel, amusé.
« Tu restes, j'ai compris. »
Ils échangèrent un autre sourire. Puis Naruto l'entraîna vers le salon.
« Alors, le département de biologie, ça donne quoi ? »
Sasuke fit la moue.
« Ça donne qu'ils parlent tous bêtes et plantes.
-Aïe.
-Comme tu dis.
-Alors heureusement que je suis là pour te soutenir ! »
Un dernier rire complice et ils rejoignirent le gros de la soirée dans le salon. Il était plein d'une vingtaine de personnes environ et plusieurs petits groupes s'étaient déjà constitués : qui sur le canapé, qui autour de la table qui trônait au centre de la pièce, qui sur le tapis, qui près des larges portes-fenêtres qui donnaient sur le jardin. La musique avait été allumée, les discussions allaient bon train et le joyeux brouhaha qui en résultait fit plisser le nez à Sasuke – ce qui ne manqua pas d'amuser Naruto.
Comme celui-ci s'apprêtait à lui frapper la tête pour le punir, il sentit quelqu'un s'accrocher à son bras. Lorsqu'il baissa la tête, il vit une fille qu'il ne connaissait pas l'enserrer.
« Sasuke Uchiha, c'est ça ? Ravie de faire ta connaissance ! »
Aussitôt, ce fut une foule de filles qui l'entoura.
« C'est lui, Sasuke ? Qu'est-ce qu'il est beau !
-Il paraît que tu es le propriétaire de la colocation. C'est vachement beau, chez toi !
-Tu es au département de littérature, c'est ça ? Ce n'est pas trop dur ?
-Est-ce que tu veux devenir écrivain ?
-Ce n'est pas trop difficile, la vie avec Suigetsu ?
-Oui parce que c'est un cas, quand même… »
Suigetsu réagit immédiatement et s'approcha du groupe pour protester :
« Hé ! C'est même pas vrai ! »
Les filles lui jetèrent des regards ennuyés.
« Bien sûr que si. Tu passes ton temps à nous taquiner et à faire le beau alors que tu te plantes toujours en travaux pratiques. »
Les joues du jeune homme s'empourprèrent et un fou rire général secoua le groupe, attirant l'attention des autres garçons présents. Naruto lui-même ne put s'empêcher de s'esclaffer avant de brusquement retrouver son calme en voyant Sasuke se faire emporter par la vague des filles. Un trouble sentiment de vertige se saisit de lui et il serait sans doute resté statufié sur place si Kiba n'était pas venu lourdement s'appuyer sur son épaule.
« Tu viens ? Les filles proposent un jeu à boire. »
Et sans pouvoir protester, il se fit entraîner par son meilleur ami.
« A toi, Naruto ! Action ou vérité ? »
Naruto eut un rire nerveux.
« Vérité. »
Depuis le début de la soirée, les filles enchaînaient jeux sur jeux et il avait vite compris qu'il valait mieux se montrer prudent avec elles ; qui sait ce qu'elles pourraient lui demander de faire ? Cependant, lorsqu'il vit les sourires de connivence qu'elles échangeaient, il fut pris d'un doute. La jeune fille qui l'avait interrogé se pencha par-dessus la table et, d'un air mutin, lui susurra :
« Dis-nous un peu qui tu aimes. »
Les yeux de Naruto s'écarquillèrent et il blêmit. Perdu, il chercha ses amis du regard, ne trouva, à sa gauche, que Sasuke qui semblait ennuyé par l'attention que la plupart des filles lui portaient. Il déglutit et s'arrêta sur le visage aux traits fins de son ami. Une curieuse idée lui traversa l'esprit avant qu'il secouât la tête et répondît, sûr de lui :
« Personne. Dommage pour vous. »
Les filles soupirèrent d'exaspération et plusieurs quittèrent la table. Aussitôt, elles furent remplacées par Kiba et Suigetsu qui, après plusieurs verres, semblaient euphoriques.
« Alors, qu'est-ce qu'on fait ici ? demanda Kiba.
-Un jeu d'action ou de vérité.
-Hein ? Mais c'est naze ! protesta Suigetsu. »
Naruto haussa les épaules.
« C'est les filles qui ont décidé. »
Kiba et Suigetsu échangèrent un regard et se sourirent.
« Ok, reprit Kiba. C'est à qui ? »
Naruto eut un petit sourire en coin.
« A moi. Et justement, Kiba, action ou vérité ? »
Kiba lui rendit son ris avec un air mesquin sur le visage.
« Action. Mais tu me laisses la choisir et je ne suis pas le seul à la faire. »
Naruto fronça les sourcils, méfiant. Mais avisant l'ennui qui peignait le visage des personnes encore attablées, il hocha la tête.
« Ok, tu proposes quoi ? »
Kiba se frotta les mains d'anticipation.
« Un cocktail de la mort qui tue. Les pires alcools de la soirée dans un seul et même verre. Pour les plus courageux de la table. Cul-sec. »
Une vague de protestations suivit la proposition et Kiba se renfonça dans sa chaise, les bras croisés, l'air fier de lui. Suigetsu et deux filles s'étaient déjà levés pour rapporter plusieurs bouteilles et des verres. Naruto eut une grimace. C'était vicieux ; et particulièrement malin. Il n'y avait rien de plus facile que de provoquer quelqu'un sur son audace ; et il n'y avait rien de plus stupide que d'accepter. Mais entre passer pour un couard et supporter un dur moment pour gagner la gloire, Naruto n'hésita pas.
« Je te suis. »
Kiba se pencha par-dessus la table et lui offrit son poing pour que le sien y cognât.
« Ça, c'est bien mon meilleur ami !
-Je te suis aussi, annonça Suigetsu en déposant plusieurs bouteilles et en laissant le soin aux filles de préparer les cocktails.
-Nous aussi, dirent-elles. »
Et ainsi, faisant le tour de la tablée, Kiba convainquit en tout et pour tout huit personnes dont Sasuke qui prit son verre de mauvaise grâce. L'attention se tourna vers eux et ils furent bientôt entourés du reste des invités cependant que chacun recevait son verre. Des cris et des encouragements fusèrent alors tandis que Kiba faisait le décompte :
« Attention ! Trois, deux, un… »
Et chacun porta son verre à ses lèvres.
Naruto en ferma les yeux. Le goût de tous ces alcools mélangés était infect, lui brûlait la langue, enflammait sa gorge. Mais il but le tout d'un trait. Et ce fut dans une parfaite synchronisation que Kiba et lui posèrent leurs verres vides. Sasuke les suivit de près. Puis Suigetsu et les autres concurrents. Un tonnerre d'applaudissements retentit tandis que Naruto se passait la main sur la bouche et que son visage se froissait de dégoût. Kiba lui proposa alors une cigarette dans le jardin et une bière et il le suivit de bonne grâce. Il avait soudain chaud et prendre l'air lui ferait du bien. Mais lorsqu'il se dirigea vers la porte-fenêtre, il se sentit moins maître de ses mouvements et constata avec agacement qu'il y avait de fortes chances qu'il perdît tout à fait ses moyens par la suite.
Une fois dehors, Kiba lui tendit cigarette et briquet. Et sa bonne humeur détendit Naruto. Après tout, son meilleur ami aussi semblait embrumé par l'alcool. C'était une soirée entre étudiants. Il ne devait pas y avoir de mal à se laisser aller.
Il oublia tout à fait ses craintes et saisit avec plaisir la canette que Kiba lui ouvrit. Ils trinquèrent. Et sous le jour déclinant, continuèrent à boire.
Minuit était depuis longtemps passé lorsque Sasuke poussa la porte de la chambre de Suigetsu, au premier étage. Il venait de quitter l'ambiance euphorique de la soirée qui battait son plein au rez-de-chaussée. Il avait à peine arrêté son meilleur ami pour lui demander l'autorisation. Sa chambre était la seule à disposer d'un large rebord de fenêtre, suffisamment grand pour qu'on pût s'y asseoir ; et la rambarde, au dehors, qui ceignait le rebord extérieur, lui assurait que, malgré son état, il ne tomberait pas.
Ce fut d'un pas peu sûr qu'il entra dans la chambre. Il se laissa lourdement retomber contre la porte qui claqua brutalement. Il s'en soucia à peine, ne songea pas à allumer la lumière et se dirigea avec difficulté vers la fenêtre, en face, dont les volets étaient restés ouverts, et qui laissait entrer la lumière dispensée par les lampadaires de la rue. Il s'affala contre le rebord dans un soupir de contentement et resta un temps immobile à fermer les yeux, souhaitant plus que tout que la sensation de vertige qui l'avait pris il y avait peu cessât.
Puis il tendit la main vers la poignée et l'abaissa pour entrouvrir les fenêtres. L'air frais de la nuit, bien que juillet fût bien entamé, lui fit le plus grand bien et il se rassit un peu mieux pour faire peser son dos contre une des vitres, appréciant sa froideur.
Il ferma de nouveau les yeux et tenta de faire le tri dans ses pensées. Mais l'alcool que ses idiots d'amis l'avaient forcé à boire – la provocation fonctionnait décidément trop bien avec lui – embrumait son esprit et il détestait cette sensation. Il connaissait pourtant bien ses limites et aurait dû reconnaître ce changement de ressenti, ce passage de l'agréable à l'insupportable et se dire qu'il fallait arrêter.
Mais Suigetsu avait été là. Il était toujours la cause de ses excès. Naruto lui ressemblait en ce point : lui aussi était capable de lui faire faire n'importe quoi. Il y avait eu tant de raisons de boire lors de cette soirée : pour répondre aux défis, pour rester avec les garçons qui se moquaient bien d'être malades le lendemain et ainsi éviter les filles, plus raisonnables, qui espéraient vainement une conversation civilisée avec lui.
Et puis il y avait Naruto : Naruto qui ne s'arrêtait pas, Naruto qui s'amusait, Naruto qui dansait et chantait, Naruto qui parlait à tout le monde et qui en quelques heures s'était fait plus d'amis qu'il n'avait su en trouver en six années de collège et de lycée. Les filles l'avaient d'abord trouvé énervant puis s'étaient attachées à lui ; les garçons s'étaient interrogés sur lui avant de le trouver sympathique. Il souriait à tout va et n'oubliait jamais de se resservir un verre.
De nombreuses fois, il avait tendu celui-ci vers lui avec un clin d'œil. Comme pour se moquer de son récipient à lui, vide, et qu'il n'avait pas hâte de remplir à nouveau.
Alors Sasuke avait cédé. Par bravade. Et avait bu plus que de raison.
Il se sentait à peine mieux lorsque la porte s'ouvrit subitement et qu'une silhouette manqua s'écrouler à l'entrée de la chambre en riant.
Sasuke se tendit aussitôt. Il connaissait ce rire. Et il n'eut pas besoin que la lumière du couloir tombât sur les cheveux blonds et les joues striées de Naruto pour le reconnaître. Celui-ci, toujours hilare, se releva avec difficulté et referma la porte avec un air de conspirateur. Puis il se retourna vers Sasuke, voulut avancer, tituba fortement et se rattrapa à la chaise du bureau de Suigetsu, couverte de vêtements.
Il sembla rire de sa propre bêtise puis s'avança plus précautionneusement jusqu'au rebord sur lequel il s'écroula en s'esclaffant toujours plus. Sasuke le regardait sans comprendre et il fallut plusieurs secondes à Naruto pour se calmer et réussir à parler.
« T'es parti, dit-il d'un ton enfantin et amusé. J't'ai vu partir. J'me d'mandais pourquoi alors… je t'ai suivi ! »
Et il éclata à nouveau de rire, dérivant sur sa gauche et cognant l'épaule de Sasuke qui sursauta.
« Je ne me sentais pas bien. Alors je me suis isolé, répondit-il en clignant des yeux, trouvant que sa vue était bien plus trouble qu'à l'accoutumée.
-Hm… »
Naruto, contre lui, se redressa du mieux qu'il put.
« T'es bourré, dit-il avant de pouffer de rire.
-Ouais ben moins que toi, déjà, rétorqua Sasuke, vexé pour bien peu de choses. »
Naruto ricana et avoua :
« Ça, c'est sûr ! »
Et il leva l'index comme pour désigner quelque chose avec un air bêtement concentré. Avant d'abandonner et de se laisser aller lui aussi contre la vitre.
« Elle est cool, cette soirée, hein ? »
Sasuke, à côté de lui, ne parvenait plus à bouger, plongé dans une sorte de léthargie qui l'obligeait à supporter – à apprécier – la chaleur qu'il y avait entre leurs deux épaules pressées l'une contre l'autre. Il se contenta de vaguement hocher la tête. Puis Naruto se décolla de la vitre et se redressa pour se tourner vers lui.
« Hé, t'es content que je sois venu ? »
Sasuke le dévisagea. Et à la faible lumière des lampadaires qui sur son visage jouait avec les ombres, il le trouva magnifique.
« Evidemment. Ça m'a évité d'être le seul à pas comprendre leurs conversations. »
Naruto eut un large sourire amusé. Puis il prit peu à peu un air très sérieux et commença, peu assuré :
« Dis… »
Sasuke fronça les sourcils, ayant le pressentiment qu'ils allaient aborder un sujet moins léger.
« Tu sais, poursuivit Naruto, la dernière fois… c'était vraiment rien. »
Sasuke n'aurait su dire ce qui avait pu amener Naruto à songer à leur soirée manquée au Kyuubi. Le fait qu'ils fussent de nouveau en train de festoyer ? Le fait qu'ils fussent seuls tous les deux, si proches l'un de l'autre ? Lorsqu'il revint au visage de son ami, celui-ci s'était considérablement rapproché de lui.
« Et puis même s'il devait encore arriver un truc du genre… ça voudrait toujours rien dire. Non ? »
Sasuke considéra la chose un instant, ne parvint pas à y réfléchir convenablement et se contenta d'opiner. Puis il balaya de nouveau le visage de Naruto des yeux, aborda les longues cicatrices qui couraient sur ses joues et lui allaient si bien, les paupières à moitié closes et pourvues de longs cils blonds qui paraissaient presque d'argent à la lueur blafarde qui passait dans la chambre, les mèches flavescentes, la ligne de sa mâchoire. Il tendit la main, fasciné, pour la suivre du doigt.
Naruto frissonna sous son toucher et son regard, embué, plongea dans le sien.
Ce fut comme si tout était ainsi scellé. Ils se rapprochèrent l'un de l'autre, s'arrêtèrent à peine lorsque, tout proches, ils perçurent le souffle de l'autre sur leur propre douche. Puis une dernière avancée – et leurs lèvres se touchèrent.
Sasuke perçut le soupir de Naruto et la poussée qu'il fit contre son visage pour sentir encore mieux leur baiser. Lui laissa glisser sa main sur sa nuque et l'attira à lui avant de pencher la tête et de glisser contre sa bouche, de s'en éloigner à peine et d'y revenir.
Naruto, appuyé sur ses bras, tremblait et il se laissa aller en avant contre Sasuke. Celui-ci recula de même et son dos de la vitre arriva sur l'encadrement du rebord. Ainsi assis, il était plus facile de rapprocher Naruto de lui, de prendre son visage en coupe et, d'un coup de langue impérieux, de lui faire entrouvrir les lèvres pour approfondir leur baiser.
Le contact les électrisa tous deux, créa comme une sensation vertigineuse de froid et de vide au sein de leurs corps. Mais il n'y avait pas de hâte à avoir – il n'y avait qu'à se laisser porter par ce rythme lent, languissant, lancinant qui leur faisait tout oublier à part la présence de l'autre et toutes les sensations délectables qu'il créait en eux.
Naruto soupirait d'allégresse à chaque passage des doigts de Sasuke sur ses bras nus, sur sa gorge ou même sur son flanc lorsqu'il les y descendit et les passa sous son tee-shirt. Sasuke savourait chaque coup de dent de Naruto, chaque passage de ses lèvres sur les siennes, chaque capture de sa langue par la sienne.
Ses doigts remontèrent le long du dos de Naruto, passèrent sur une omoplate, dérivèrent au centre, redescendirent. Et Naruto se détacha de lui pour pousser un soupir – presque un gémissement. Sasuke délaissa sa nuque pour saisir son menton, le repousser sur le côté et plonger sur son cou pour y déposer ses lèvres, sa langue, ses dents, saisir la peau et la soumettre à une succion qui ne fit que rendre plus fébrile encore Naruto. Puis Sasuke le libéra, revint avec douceur à sa bouche pour l'étreindre une dernière fois. Et ils s'éloignèrent l'un de l'autre.
Une voiture passa dans la rue et la lumière de ses phares alla lentement du visage de Sasuke qu'elle éclaira avec force à celui de Naruto.
Ils ne réagirent pas immédiatement. Puis Naruto se sentit rougir et détourna la tête. Sasuke, face à lui, était devenu impassible et ne disait rien. Naruto sentit le poids de son regard sur lui. Il quitta le rebord de la fenêtre avec une assurance que la brusque prise de conscience qu'il venait d'avoir semblait lui avoir donnée. Il ne fit pas face à Sasuke et se contenta de balbutier :
« Je… Il faut… il faut que j'aille fumer une cigarette. »
Ecarlate, honteux et apeuré, il quitta la chambre.
« Naruto. Hé, Naruto ! »
L'interpellé grogna en guise de réponse et se réfugia sous les couvertures dans lesquelles il était enroulé. Mais on le prit par l'épaule et on le secoua.
« Allez, lève-toi… Kiba a dit avant de partir qu'il fallait t'empêcher d'arriver en retard au boulot. »
L'évocation de son job de serveur eut le mérite de lui faire ouvrir les yeux et se redresser, l'air endormi et grincheux, les cheveux en bataille et les yeux gonflés. Il bâilla à s'en décrocher la mâchoire.
« Il est quelle heure ? demanda-t-il, la bouche empâtée et une main dans les cheveux. »
Face à lui, Suigetsu le toisait avec un air fatigué, les bras croisés. Ce ne fut qu'à ce moment que Naruto se rendit compte qu'il avait passé la nuit dans la salle de bains du premier étage, à même le sol et avec une grosse couverture dont il avait fait un sac de couchage improvisé.
« Bientôt treize heures. »
Naruto lâcha une petite exclamation surprise.
« Ah ouais. Quand même.
-Ils sont déjà tous partis. J'attendais que tu te réveilles mais voilà, y'avait la recommandation de Kiba. Et puis on va commencer le ménage avec les gars. Tu connais Sasuke. C'est un maniaque de la propreté et 'faut pas le faire chier dans ces moments-là. Déjà qu'il a accepté que la soirée se fasse ici… »
Naruto se massa les tempes, sentant une migraine poindre.
« Hm. »
Il se releva tant bien que mal, tenta de défroisser quelque peu ses vêtements et suivit Suigetsu dans le couloir puis dans les escaliers. Comme il arrivait au pied de ceux-ci, il croisa Sasuke qui sortait de la cuisine. Il ne lui accorda pas un seul regard et le dépassa pour se rendre à l'étage en le bousculant presque. Suigetsu, surpris, s'arrêta.
« Ben… vous vous faites la gueule ? »
Naruto secoua la tête et se dirigea vers l'entrée pour reprendre ses chaussures.
« C'est rien, laisse. »
Suigetsu le suivit en faisant la moue.
« Mouais. J'y crois pas trop mais si tu me dis rien, lui parlera. »
Ça, ça m'étonnerait, songea Naruto.
Mais il n'ajouta rien. Et cependant qu'il finissait de lacer ses baskets, Suigetsu s'appuya au mur et croisa de nouveau les bras.
« Naruto, appela-t-il. »
Il attendit que son ami eût levé les yeux vers lui pour ajouter :
« Essayez de vous réconcilier avant qu'on parte, ok ? »
Naruto fronça les sourcils.
« Que vous partiez ?
-Le voyage d'étude, t'as oublié ? On part dans huit jours. Pendant presque une semaine. »
Naruto hocha vaguement la tête et se releva.
« J'essaierai. »
Et il quitta la maison.
Durant une semaine, Naruto n'eut pas la moindre nouvelle de Sasuke. Il ne répondit ni à ses appels ni à ses messages. Il fut impossible de le retrouver dans la bibliothèque – à croire que la dernière fois lui avait servi de leçon et qu'il avait tout simplement décidé de briser sa routine. Il dédaigna également la rencontre hebdomadaire du jeudi pour finir, soi-disant, une dissertation urgente – quand on savait que Sasuke faisait tout à l'avance, il y avait de quoi se sentir amer à l'annonce de ce prétexte. Naruto ne le vit pas non plus au cours de théâtre : une importante conférence retint les premières années le vendredi soir et les empêcha d'y assister, au grand dam de leurs partenaires qui se retrouvèrent seuls pour travailler sur les textes.
Naruto songea à passer à la colocation le week-end. Mais Juugo l'en dissuada au restaurant de grillades :
« Il a été clair sur ce point : il ne te veut pas à la maison et je pense que tu ferais mieux d'attendre que les choses se tassent. »
Dans d'autres circonstances, Naruto n'aurait pas hésité : il aurait forcé l'entrée et serait aller dire à Sasuke sa façon de penser. Mais ce qu'il s'était passé entre eux une semaine plus tôt le retenait tout à fait. Car que pouvait-il dire à Sasuke ? A part, qu'une fois de plus, ça ne signifiait rien ?
C'était beaucoup trop troublant pour prétendre qu'ils n'avaient qu'à l'ignorer. Et pourtant, Naruto voyait bien avec quelle opiniâtreté Sasuke le repoussait : leurs improbables échanges ne lui plaisaient pas – le dégoûtaient peut-être et étrangement, Naruto ne voulait pas songer à cette possibilité.
Ce qui était certain, c'était que leur amitié était en danger. Mais comme à chaque fois qu'elle s'était retrouvée en péril, Naruto n'avait aucune envie de se laisser abattre. Il ne se l'expliquait pas mais elle lui était bien trop précieuse pour qu'il abandonnât ainsi. Et s'il eut un sursaut de timidité qui le garda enfermé chez lui le week-end entier, la semaine suivante débuta et lui offrit une incroyable certitude : il lui fallait convaincre Sasuke et tout faire pour ne pas le perdre.
Car la fin de l'été le lui avait prouvé : une séparation de plus serait une nouvelle et terrible déchirure. Et il n'avait aucune envie de revivre cela.
Ce fut le hasard qui plaça Sasuke sur le chemin de Naruto. C'était un mercredi. Comme la semaine passée, Sasuke avait, la veille, déserté la bibliothèque et s'était montré invisible. Mais il était impensable de penser qu'ils sauraient s'éviter si longtemps : le campus de l'université de Konoha, extraordinairement grand, regroupait un ensemble conséquent de départements et les déplacements y étaient si fréquents que tous les étudiants étaient en mesure de se croiser.
Ce jour-là, Naruto rencontra Tenten au coin de la cafétéria. Il se souvenait d'elle pour avoir été présenté à elle par Sasuke. C'était une des rares amis qu'il s'était faits au sein de sa promotion et sans doute celle avec laquelle il passait le plus de temps ; il était arrivé que Naruto les vît de loin ensemble en train de manger, de discuter ou de réviser. Ce qu'il savait de la jeune fille se résumait à bien peu de choses : son père était armurier, elle pratiquait divers arts martiaux depuis sa plus tendre enfance et avait intégré le club d'escrime de l'université à la rentrée. Elle était, de fait, passionnée par les armes, une grande connaisseuse en la matière et espérait faire une carrière de chercheuse en travaillant sur le thème de la guerre en littérature.
Naruto lui avait peu parlé mais il l'appréciait assez pour se rendre spontanément vers elle et la saluer. Si elle fut surprise de sa venue, elle n'en montra rien et fit plutôt preuve d'enthousiasme.
Naruto débuta la conversation par les convenances, prenant de ses nouvelles et de l'avancée de ses études. Puis il enchaîna sur le temps magnifique que leur offrait juillet.
« Magnifique, oui… mais aussi trop chaud ! commenta Tenten en s'éventant avec une fiche de lecture. »
Naruto approuva. Puis il osa :
« Dis-moi, tu n'aurais pas vu Sasuke, par hasard ? »
Elle lui sourit gentiment.
« Je vais justement le voir. Tu veux venir avec moi ? »
Le jeune homme acquiesça vivement et la suivit. Ils traversèrent le campus jusqu'à un bâtiment reculé réservé à l'administration et derrière lequel se trouvait un petit jardin peu fréquenté et, par la même, particulièrement calme. Lorsque Naruto y reconnut Sasuke, il se fustigea intérieurement. Il n'y avait que l'Uchiha pour apprécier ce genre d'endroits. Il aurait dû y penser plus tôt.
Il suivit docilement Tenten tout en restant quelque peu en retrait – il n'avait, étrangement, pas envie que Sasuke le remarquât tout de suite. Mais la jeune fille détourna l'attention de sa cible puisqu'elle lui sauta au cou en lui criant :
« Joyeux anniversaire ! »
L'hébètement le cloua sur place tandis qu'il voyait Sasuke se retourner vers Tenten et la remercier.
« Tu t'en es souvenue ?
-Bien sûr ! Tu croyais quoi ? Quand je t'ai dit que j'avais une excellente mémoire, je ne mentais pas. »
Sasuke sourit à la remarque puis se détourna d'elle pour dévisager Naruto. Son visage s'obscurcit.
« Naruto, maugréa-t-il entre ses dents. »
L'interpellé ferma les yeux, une pointe de douleur au cœur. Lui qui disait tant tenir à Sasuke, pourquoi n'avait-il jamais pensé à une chose aussi bête qu'un anniversaire ? Mais il se reprit finalement et lorsqu'il rouvrit les yeux, ceux-ci étaient pleins de détermination.
« Il faut qu'on parle. »
Sasuke fronça les sourcils à sa demande mais ne la refusa pas pour autant. Naruto n'eut pas besoin de préciser qu'il fallait qu'ils fussent seul à seul. Sasuke se leva du banc de pierre sur lequel, plus tôt, il lisait et où Tenten avait maintenant pris place.
« J'en n'ai pas pour longtemps, lui adressa-t-il. »
Naruto s'en sentit vexé mais n'ajouta rien. Il attendit que Sasuke fût à sa hauteur puis ils prirent tous deux la direction du bâtiment administratif.
Récent mais tombant en décrépitude, le mur, anciennement blanc, brunissait au fil des ans. Il ne s'y trouvait aucune fenêtre ni aucune porte et l'ombre des arbres étaient suffisamment longue pour se projeter sur lui. Les garçons s'y adossèrent. Et nul ne sut comment prendre la parole. Naruto se décida finalement et murmura :
« Désolé pour la dernière fois. Mais tu sais, comme l'autre fois, c'était…
-Rien ? le coupa Sasuke avec brusquerie. Oh ! et tu veux dire les fois ? ajouta-t-il avec un ton désagréablement ironique. »
Naruto en fut bouche bée et incapable de riposter. Aussi Sasuke continua-t-il sur sa lancée :
« Ouvre un peu les yeux, Naruto ! On ne peut plus se voiler la face, maintenant. Tu devrais comprendre que tout ça n'est pas normal et que toi et moi, nous ne pouvons plus être amis. »
Cette déclaration claqua entre eux comme une gifle et Naruto sentit son cœur se resserrer.
« Mais qu'est-ce que tu racontes ? tenta-t-il. Y'a pas besoin de se prendre la tête pour ça ! C'est juste…
-T'es vraiment naïf, l'interrompit de nouveau Sasuke. »
Naruto perdit ses mots et se contenta de le dévisager avec des yeux remplis d'incompréhension.
« Mais… mais tu… tu te prends la tête pour rien ! »
Sasuke perdit patience. D'un geste sec, il quitta le support contre lequel il était appuyé, pivota rapidement, se pencha, menaçant, sur Naruto et sa paume claqua avec grand bruit contre le mur sale qui tombait en ruine, juste à côté de sa tête.
« Ecoute-moi bien. On pourra parler autant que tu veux de ce qui s'est passé les dernières fois. Mais seulement quand tu auras accepté la chose suivante : il se passe un truc bizarre entre nous, un truc qui nous fait faire des choses stupides et penser des choses stupides. Et ce truc menace de nous embarquer sur un chemin que je ne suis pas sûr de vouloir prendre. Réfléchis-y et reviens me voir quand t'auras saisi. »
Il resta un temps ainsi, les yeux plongés dans ceux de Naruto, l'écrasant de sa volonté, avant de s'éloigner et de regagner le couvert des arbres du jardin. Le blond, quant à lui, dut attendre un long moment avant de retrouver l'usage de ses membres et d'être en mesure de rejoindre sa prochaine salle de cours.
Naruto avait été pensif le reste de la journée, s'était coupé du monde pour se plonger dans les méandres de ses réflexions et de ses souvenirs. Il n'avait vu ni le regard inquiet que Gaara avait posé sur lui durant tous leurs cours qu'il n'avait suivis qu'à moitié, ni celui concerné de son patron lorsqu'il avait pour la première fois laissé choir une commande à deux mètres de la table où il devait la poser.
Il avait bien tenté de se reprendre mais ça avait été éreinté et perdu qu'il avait regagné son appartement. Il avait laissé tomber ses affaires dans l'entrée, s'était annoncé avant de se souvenir que Jiraya était en déplacement. Et le dur silence qui planait sur les lieux ne l'avait que plus accablé encore. Il s'était rendu dans sa chambre d'un pas lourd et s'était étalé sur son lit pour ne plus en bouger.
Une heure était passée, peut-être deux. Et Naruto était toujours dans la même position. Allongé sur le ventre, la joue contre l'oreiller, il fixait la fenêtre, au-dessus de lui, par laquelle il voyait la lune encerclée de nuages filandreux qui semblaient tournoyer autour d'elle et défaisaient sa lueur maladive.
Naruto avait tout répertorié. Les souvenirs de l'été qu'il avait passé avec Sasuke lui étaient revenus avec une force incroyable : sa course effrénée dans la forêt, sa chute dans la piscine, la première fois qu'il l'avait vu, lorsqu'il avait combattu pour lui et l'avait sorti d'un bien mauvais pas, l'arrogance qu'il avait détestée puis la tentative de contact, le plaisir qu'il avait eu à venir le voir chaque jour, à s'entraîner avec lui, à faire toutes ces randonnées qui lui avaient fait voir le magnifique paysage de la vallée, la douleur de perdre sa chance avec Sakura et la jalousie, la certitude qu'il ne pourrait pas la choisir à la place de Sasuke, leur excursion à travers les champs pour aller faire développer leurs photos, tous ces instants passés au soleil à rire, à se taquiner, à parler de tout et de rien, toutes leurs confidences et secrets partagés. Leur rapprochement, jusqu'à ce fameux soir où tout avait pris une tournure si étrange.
Il ferma les yeux, comme à chaque fois qu'il y repensait ; peut-être pour s'y soustraire. Mais cette fois, bien que son cœur se serrât douloureusement à cette réminiscence qu'il avait tant voulu mettre de côté, il prit une profonde inspiration et se décida à confronter son passé. Il ne savait plus vraiment ce qui les avait amenés à cette situation : ils avaient bu, s'étaient défiés, étaient heureux, tout simplement, bien avec l'autre. Puis Naruto avait subtilisé à Sasuke, par jeu, son téléphone, ils s'étaient courus après. Et arrivés sur ce lit, il y avait eu un moment où ils s'étaient retrouvés fascinés par la faible distance entre eux, par le visage de l'autre, son odeur, la chaleur de son souffle.
Le baiser était arrivé naturellement et aucun d'eux ne s'était véritablement rendu compte de la situation, ne s'était véritablement rendu compte qu'il embrassait un autre garçon.
Puis il y avait eu la prise de conscience, lorsque le plaisir s'était fait trop fort et s'était exprimé par des soupirs et des gémissements. Une chose qui le faisait rougir en y songeant seulement.
Sasuke avait fui. Lui avait subi son absence, la douloureuse idée que son ami le détestait, le pensait fautif et l'imaginait peut-être gay.
Leurs retrouvailles avaient pourtant permis d'effacer tout cela : ils avaient convenu que ni l'un ni l'autre n'étaient coupables, que ce baiser ne représentait rien.
Ils avaient retrouvé leur bonne entente, leurs petites habitudes, en avaient créé de nouvelles et avaient simplement savouré leur complicité restée entière, le naturel avec lequel ils interagissaient. Tout s'était bien passé pendant presque trois mois.
Puis il y avait eu le Kyuubi, le défi lancé, cette mise à l'épreuve, cette danse qui avait viré au méchant combat et aux coups vicieux. A l'amusement avait cédé la colère –et si Naruto était honnête avec lui-même, il reconnaissait qu'il avait éprouvé de la jalousie. Mais à son grand dam, ce n'était pas de Sasuke qu'il avait été jaloux ; c'était de cette fille qui avait été bien trop proche de lui, qu'il avait embrassée même. Ce qui l'avait poussé à l'imiter. Et c'était après cela que Sasuke était parti, furieux.
Quelle en était la raison ? Naruto ne la lui avait pas demandée, n'avait pas cherché à la connaître ni ne s'y était intéressé. Le plus important pour lui était de sauver leur amitié, de convaincre Sasuke qu'ils pouvaient bien laisser cela de côté. Que ce n'était qu'une erreur, futile, de plus. Il avait désespérément cherché à s'en convaincre. Sasuke avait eu plus de doutes que lui avant d'accepter de suivre Naruto dans son aveuglement.
Mais leur troisième baiser avait fait voler en éclats cette jolie illusion qu'il avait cherchée à leur construire. Car cette fois-ci, il avait vraiment eu envie de l'embrasser. Et si la première fois avait pu être un emportement chargé de provocation, de jeu, d'euphorie alcoolisée, si la deuxième fois avait pu être l'expression d'une colère teintée de frustration, de jalousie, d'une volonté de faire taire l'autre et de le soumettre par la force, la troisième avait été bien trop douce et trop attendue pour être justifiée.
Naruto comprit alors pourquoi Sasuke avait décidé de se mettre à l'écart, de lui ouvrir les yeux. Il avait raison : tous ces baisers ne pouvaient plus être appelés des erreurs, ne pouvaient plus être ignorés. Ils étaient symptomatiques d'autre chose. Une chose qui ne se traduisait pas que par eux : il y avait aussi tous ces détails sur lesquels il avait pris l'habitude de ne pas s'attarder. Il pouvait s'agir de regards échangés et trop significatifs pour de simples amis, de cette proximité et de ces contacts recherchés, de ce désir d'être le plus souvent avec l'autre ; il y avait la morsure de l'absence de l'autre, parfois, il y avait cette jalousie inattendue lorsque Sasuke était trop entouré, cette joie trop prononcée lorsqu'il se tournait vers lui, lui parlait, lui souriait quelques fois, riait à ses plaisanteries, le taquinait, lui disait à quel point il pouvait tenir à lui.
Et Naruto ressentait la même chose. Sasuke avait une importance particulière. Il n'était pas comme Kiba ni ses autres amis d'enfance qu'il aimait toujours autant et appréciait toujours de revoir tout au long de la semaine. Sasuke avait un statut différent. Et lui faisait éprouver des choses qu'aucun autre ne créait chez lui.
Lorsqu'il y repensait sérieusement, les tremblements, les troubles de son cœur, l'attente, la recherche de son toucher lui rappelaient ses amours passées : la timidité mais l'excitation de découvrir ce que cela faisait d'embrasser quelqu'un avec Hinata ; l'exultation de se retrouver dans les bras d'Ino, l'impatience de la revoir au plus vite lorsqu'ils se séparaient, la satisfaction de la connaître si bien et d'être si connu d'elle de telle sorte qu'ils s'adaptaient parfaitement à l'attitude de l'autre et le voyaient réagir avec exactitude à ses propres actions.
Lorsqu'il y repensait sérieusement, Sasuke aurait presque pu lui plaire.
Il y eut un blanc dans son esprit après cette idée. Puis ses grands yeux bleus s'écarquillèrent, il bascula sur le dos et se redressa brusquement, le cœur affolé et les mains moites.
« Non, c'est pas possible… murmura-t-il. »
Et pourtant, quand il se souvenait du feu qui l'avait pris chaque fois que Sasuke et lui s'étaient embrassés, il ne pouvait plus le nier.
Oui, tout cela n'avait rien de normal. Oui, ils ne pouvaient plus être amis. Ou plus seulement. Car malgré eux, une terrible attirance était née entre eux.
Et c'était terriblement effrayant.
Il était dix-neuf heures lorsque, le jeudi soir, Sasuke sonna chez Naruto. Celui-ci, occupé à faire les cent pas dans son salon, sursauta au son strident qui claqua dans le silence de son appartement. Il sentit ses mains moites ; il les essuya rapidement sur le bermuda vert kaki qu'il portait puis les porta à son visage pour en essuyer la sueur qui y perlait et repousser les mèches rebelles qui lui tombaient devant les yeux. Nerveux, il se rendit dans l'entrée et ouvrit au jeune homme qui, comme à son habitude, était vêtu simplement mais avec une classe que lui seul pouvait avoir. Naruto lui offrit un rictus qui se voulait sympathique mais qui trahissait surtout sa soudaine timidité et son appréhension. Puis il fit un pas de côté et l'invita d'un geste de la main à entrer.
Lorsque Sasuke franchit le seuil, une étrange déferlante de sensations l'écrasa. Sasuke n'était jamais venu chez lui quand lui avait déjà séjourné dans sa résidence d'été et dans la maison que ses parents avaient conservée à Konoha. Il n'en avait jamais pris conscience mais il y avait une certaine importance à laisser entrer ainsi chez soi quelqu'un de si proche – et contrairement à ce qu'il avait pu croire, cela n'avait rien d'anodin.
Sasuke ôta bien vite ses chaussures et se dirigea de lui-même vers le salon sur lequel donnait l'entrée. A sa gauche, la cuisine en était séparée par un large comptoir et séjour comptait deux portes-fenêtres qui donnaient sur un grand balcon. Face à l'entrée, au fond, la salle de bains et les toilettes se dissimulaient derrière une porte sur laquelle Jiraya avait attaché avec fantaisie une paire de skis qu'il avait achetée au cours d'un voyage d'étude au pays de la Neige – et pour faire plaisir à Naruto qui était en admiration devant une jeune actrice originaire de la région. Sur la droite, enfin, les chambres dont les portes étaient d'un rouge pétillant. Tout, dans l'appartement, était chaleureux : le décor qui n'évoluait que dans des tons chauds, les objets fantaisistes que l'écrivain avait rapportés de nombreux pays, l'amoncellement de photos, d'articles de journaux, de diplômes, de prix et de cartes en tout genre qui s'éparpillaient sur les murs en sillonnant entre des peintures humoristiques.
Naruto le regarda aller, sentant son courage fondre comme neige au soleil. Il croyait pourtant à son audace, à la résolution qu'il avait prise lorsque, bien des heures plus tôt, il avait appelé Sasuke pour lui proposer de faire fi ce jour-là de l'habituel repas entre amis pour venir plutôt chez lui – parce qu'ils devaient parler.
Sasuke avait bien entendu accepté et Naruto avait songé tout le jour à cette soirée, à ce qu'il ferait, à ce qu'il dirait. Mais à présent qu'il rejoignait son invité dans le salon, il se sentait plus mal à l'aise que jamais et incapable de quoi que ce fût.
Il retrouva pourtant son assurance et eut la bonne idée de proposer à Sasuke de boire quelque chose.
« Qu'est-ce que tu as ? demanda celui-ci. »
Naruto répondit très naturellement, puisqu'ils avaient pris l'habitude de s'en accompagner chez l'Uchiha :
« De la bière. »
Mais la même pensée les traversa lorsque leurs saouleries communes passées leur revinrent.
« Ouais, non, mauvaise idée… concéda Naruto avec un air gêné. Je crois que j'ai aussi du jus de fruit. Et peut-être même de la limonade.
-Va pour la limonade. »
L'hôte hocha la tête et se saisit de la première bouteille qu'il trouva pour la verser avec des gestes tremblants dans deux verres – et il fut heureux que Sasuke fût trop occupé à suivre les articles épinglés qu'il reconnaissait pour le voir renverser à côté la boisson et se saisir en toute hâte d'une éponge.
Ce fut avec un sourire crispé qu'il apporta sa commande à Sasuke qu'il invita à s'asseoir sur le large canapé brun accolé à l'une des portes-fenêtres. Il prit place à côté de lui. Ils burent quelques gorgées, reposèrent les verres sur la table basse. Et un terrible silence les assaillit.
Naruto se sentait inapte à parler, à se confier, à faire part à Sasuke de sa réflexion quant à leur surprenante situation. Et il devinait, à la raideur de son ami, que celui-ci n'était pas prêt de prendre le premier la parole. Car c'était lui qui l'avait amené ici, qui avait sollicité la discussion.
Naruto se tordit les doigts. Sentit avec une grimace que ses mains étaient de nouveau glissantes de sueur. Et alors qu'il entrouvrait les lèvres pour enfin parler, un bruit de clé passée dans la serrure et d'éclats de rire le fit brusquement relever la tête. Il fronça les sourcils.
« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »
Comme il entendait la porte d'entrée s'ouvrir, il se leva. Puis se souvint de Sasuke, se tourna vers lui avec un air contrit.
« Je reviens. »
Il gagna l'entrée. Et y découvrit, traînant une énorme valise, son tuteur, un air ravi sur le visage. Il en fut bouche bée.
« Jiraya ? »
L'homme se tourna vers lui.
« Hé, Naruto ! Comment vas-tu ? »
Il le prit dans ses bras et le jeune homme lui rendit maladroitement son étreinte.
« Ça va. Mais… tu devais pas revenir à la fin de la semaine ? »
Jiraya le dévisagea avec de grands yeux avant d'éclater de rire.
« Me dis pas que tu as oublié que je rentrais plus tôt ? »
Naruto voulut répondre mais ne trouva rien à dire ; il se souvenait effectivement que son tuteur avait fait mention de son séjour écourté. Mais perdu dans ses problèmes relationnels, il avait tout à fait oublié.
Derrière la large silhouette de Jiraya se dessina bientôt celle, plus fine, d'un autre homme. Et Naruto n'en crut pas ses yeux lorsqu'il reconnut les cheveux gris en bataille, la cicatrice barrant un œil et le sourire moqueur de Kakashi Hatake, ami de longue date de Jiraya, fervent admirateur de ses récits les plus osés et professeur de littérature contemporaine à l'université de Konoha. Cela devait bien faire deux ans qu'il n'était pas repassé chez eux.
« Kakashi ?
-Naruto ! répondit l'homme en le serrant contre lui avec enthousiasme. Mince, qu'est-ce que tu as grandi ! Il paraît que tu es étudiant, maintenant ? »
Il passa même une de ses larges mains dans les mèches blondes de Naruto pour les ébouriffer.
« Les sciences sociales, c'est ça ?
-Ouaip !
-Ça ne m'étonne pas, commenta-t-il en riant. Ça te va bien d'aider les gens à aller mieux.
-Mais qu'est-ce que tu fais ici ? »
Jiraya passa un bras autour des épaules de son ami.
« Je l'ai croisé à l'aéroport. Tu y crois, toi ? C'était un heureux hasard et je me suis dit que c'était l'occasion de se retrouver ici comme à l'ancienne. »
Naruto eut un rire qui s'étouffa bien vite lorsqu'il vit les deux hommes rejoindre le salon.
« Heu, Jiraya… »
Mais il était trop tard. Son tuteur venait de découvrir l'Uchiha, assis sur le canapé, et se précipitait vers lui pour le prendre dans ses bras.
« Sasuke ! Ah, ça me fait plaisir de te voir ! Naruto ne parlait que de toi, ces derniers temps. Il était vraiment content que vous vous retrouviez à Konoha.
-Jiraya ! s'écria Naruto, rouge de honte.
-Ah ? laissa échapper Sasuke, tout aussi mal à l'aise.
-Bien sûr ! Oh ! Mais vu que tu es au département de littérature, tu connais peut-être notre ami Kakashi ? »
Il s'effaça pour présenter à Sasuke le professeur. Mais il n'eut pas besoin de faire quoi que ce fût : Kakashi s'en occupa pour lui.
« Bien sûr, qu'il me connaît. Il suit mon cours de littérature contemporaine. Un étudiant brillant, sans doute le futur major de sa promotion. »
Jiraya eut un sifflement admiratif.
« Bravo, mon garçon !
-Oh, et à propos, poursuivit Kakashi avec un air moqueur, vous auriez dû lire la dissertation qu'il a écrite sur vos Chroniques. Une analyse excellente, un raisonnement solide et, dans l'ensemble, une admiration palpable pour votre livre. »
Sasuke eut les joues roses lorsque Jiraya, tout sourire, se tourna vers lui.
« Je te remercie et je serais ravi de lire ta composition. »
Sasuke fut incapable d'autre chose que d'acquiescer piteusement. Puis l'écrivain posa une lourde main sur son épaule.
« Tu restes manger, bien entendu ? »
Sasuke était resté. Et malgré la gêne visible qu'il éprouvait à l'idée de partager un repas détendu avec l'un de ses professeurs qu'il continuait, au grand amusement des autres, à appeler « Monsieur Hatake », il ne semblait pas tant le regretter.
Et pour cause, se lamenta Naruto.
Jiraya et Kakashi avaient décidé de se jouer de lui et s'évertuaient à raconter les pires facéties qu'il avait pu réaliser enfant. Le tout assorti de quelques souvenirs humiliants qu'il avait toujours voulu garder secrets. Plus le temps passait, plus il devenait écarlate.
« Et vous auriez dû le voir quand il était à l'école primaire, dit Kakashi à l'adresse de Sasuke. Iruka Umino, leur voisin, est un ancien de ma promotion qui a eu la joie de recevoir Naruto dans sa classe lorsqu'il s'est installé ici. Avec Kiba Inuzuka, que vous connaissez peut-être, ils lui ont joué les pires tours et le pauvre n'en pouvait tout simplement plus ! C'est dire, quand Naruto est parti au collège, il en a presque pleuré de soulagement ! Et pourtant, allez savoir comment, Naruto a réussi à se le mettre dans la poche et ce bon vieux a accepté de le garder chaque fois que Jiraya était en déplacement.
-On pourrait ajouter, reprit Jiraya, qu'à une époque, je voyais Iruka presque tous les jours : lorsqu'il venait garder Naruto à la maison et lorsque j'étais convoqué à l'école à cause de ses pitreries. On a eu droit aux boules puantes lancées dans les couloirs…
-Sans oublier la bataille qu'ils ont déclenchée à la cantine.
-Exact ! Naruto avait les cheveux pleins de purée et je l'ai laissé la tête sous le jet d'eau froide pendant au moins cinq minutes en guise de châtiment.
-Iruka m'a aussi parlé en long, en large et en travers du terrible tag que Naruto était venu faire sur la façade de l'école, une nuit.
-Ce crétin a été incapable de faire les choses correctement. Il avait oublié le vieux gardien qui faisait des rondes et il s'est fait prendre comme un bleu.
-Oh ! Et il me semble qu'à une époque, il s'amusait à jouer au paint-ball à chaque récréation. Sans prévenir les autres élèves, bien entendu. Et il aimait tout particulièrement viser les jupes des filles, précisa Kakashi avec un air vicieux. Hein, Naruto ? »
Celui-ci se contenta de croiser les bras et de détourner la tête tout en faisant la moue.
« Mais ça ne s'est pas arrêté à la primaire, n'est-ce pas, Jiraya ?
-Ah, ça ! Il a été un as de l'école buissonnière pendant au moins quatre ans.
-Et je crois aussi qu'au début de son groupe de musique, il a réquisitionné, sans prévenir personne, la salle d'art pour une répétition. Il lançait de la peinture à qui voulait débloquer la porte et tout le monde s'agitait autour de la salle parce qu'il avait branché les amplis à des haut-parleurs et que leur terrible musique s'entendait dans toute la cour.
-Oui, parce qu'à l'époque, ils n'étaient pas bons, murmura Jiraya avec amusement.
-Finalement, il a fallu que l'agent d'entretien enfonce la porte pour les déloger de là et ils se sont tous pris au moins un mois de corvées pour le petit « concert » improvisé.
-Le tout sans compter toutes les bagarres auxquelles il a participé à la sortie des cours ! Je crois qu'à une époque, Kiba et lui rentraient couverts de bleus et avec un œil au beurre noir toutes les trois semaines.
-Tout ça pour dire que notre Naruto était un sacré farceur et que quand j'ai su qu'il voulait s'orienter dans le social, j'ai été soulagé.
-Oui enfin… sans vouloir t'offenser, Kakashi, il était facile de deviner que mon pupille ne s'en serait jamais sorti en lettres. »
Les deux hommes éclatèrent de rire et Sasuke se joignit discrètement à eux. Naruto, atterré, était désespéré de savoir quelle image, désormais, son ami aurait de lui. Mais lorsqu'il surprit le regard de celui-ci posé sur lui, la douceur et l'affection qu'il y lut le rassérénèrent. Puis Jiraya se leva, commença à débarrasser la table et Kakashi se lança dans une discussion passionnée sur l'avenir de la nouvelle critique littéraire avec Sasuke.
Jiraya les entraîna ensuite au salon pour leur servir un thé et s'intéressa au débat des deux littéraires. Naruto, quant à lui, s'assit à l'écart et les regarda discuter avec un air morose, déçu par cette soirée qu'il avait vue comme une chance de sauver sa relation avec Sasuke. Mais celui-ci ne lui prêtait plus aucune attention et se jetait corps et âme dans la conversation.
Ce ne fut que bien plus tard, après un coup d'œil à sa montre, que Sasuke se leva pour prendre congé. Il félicita Jiraya pour sa cuisine, remercia Kakashi pour son enseignement et ce qu'il avait pu lui apprendre ce soir-là et suivit Naruto jusque dans l'entrée.
« Je le raccompagne, lança ce dernier, avec humeur, à son tuteur. »
La porte d'entrée se referma dans un bref claquement derrière eux.
Au dehors, l'obscurité était complète. Les rues désertes ne comptaient que la lumière malhabile des lampadaires dont les ampoules grésillaient et le bruit de leurs pas – en particulier de ceux de Naruto dont les claquettes quittaient chaque fois le sol pour venir cogner son talon. Dans le ciel, il n'y avait ni étoiles ni lune, juste un gris à peine rougeoyant : la trop vive clarté de la ville se reflétait sur les nuages noirs qui passaient au-dessus de la vallée. Il n'y avait pas une once de vent et pourtant, l'air était un peu frais. Mais Naruto avait l'esprit bien trop encombré pour s'en rendre compte.
Ils marchaient depuis plusieurs minutes, sillonnant les différentes résidences et les parcs dans un silence complet. Naruto s'était crispé sans en prendre conscience et Sasuke l'observait depuis un temps du coin de l'œil. C'était avec plaisir – et malgré lui – qu'il avait écouté les anecdotes de Jiraya et de son professeur de littérature. Il avait vite deviné que Naruto n'aimait pas parler de son passé – bien qu'il appréciât conter ses plus belles pitreries. Cependant, ce soir-là, il avait bien senti qu'il aurait mille fois préféré ne pas être le sujet de conversation. Parce que l'heure n'était pas à la légèreté mais au sérieux.
Il y avait quelque chose de dérangeant dans cet état de fait tant il était inhabituel de voir Naruto si préoccupé et avec un air si grave. D'autant plus quand il était impliqué dans la désagréable équation qu'était leur relation ces derniers temps.
Naruto avait prévu de lui parler, il le savait. Mais il n'avait pas eu l'occasion de le faire. Et maintenant qu'ils avançaient ensemble le long des trottoirs, sous l'éclairage si capricieux de la ville, le jeune homme ne semblait pas prêt à prendre la parole. Sasuke serra les dents et un sentiment de colère le prit malgré lui. N'était-ce pas lui qui l'avait appelé pour lui confier le fruit de ses réflexions à leur sujet ? N'allait-il jamais se décider à tout lui dire ? Cela lui ressemblait si peu que Sasuke finit de s'irriter et qu'il s'arrêta brusquement, remarquant que son ami, perdu dans ses pensées, poursuivait sa route. Un dernier sifflement furieux et il s'écria :
« Quand est-ce que tu vas te décider ? »
Naruto sursauta et le chercha des yeux en tournant sur lui-même avant de s'arrêter sur lui.
« Hein ? demanda-t-il, sans doute trop surpris pour dire autre chose.
-Qu'est-ce que t'as à me dire, bon sang ? »
Les yeux de Naruto s'écarquillèrent avant que ses joues ne rougissent et qu'il ne se détournât, comme s'il n'y avait rien à dire, comme s'il n'y avait rien d'étrange. Mais Sasuke ne l'entendait pas de cette oreille et lui saisit le bras avec brutalité, lui arrachant à peine une exclamation de douleur.
« Pas de ça avec moi, Naruto ! Je commence à te connaître. T'es limite parti pour me raccompagner jusque chez moi et t'as pas dit un seul mot depuis qu'on a quitté ton appart'. »
Naruto releva vers lui des yeux embués, incertains. Et la terrible vulnérabilité qu'il affichait alors remua quelque chose en Sasuke. Il sentit le besoin de calmer les choses et abandonna sa prise pour dire d'un ton qu'il voulut plus léger :
« Je ne dis pas que ce n'est pas agréable, au contraire… »
Il y a ajouta un maigre sourire et Naruto suivit son jeu.
« Hé ! protesta-t-il. »
Ils s'entreregardèrent en souriant – mais à peine. Et la fausseté de leur attitude leur fut si insupportable que leurs visages s'obscurcirent. Sasuke laissa échapper son malaise :
« Mais venant de toi, c'est presque effrayant. »
Et Naruto n'avait rien à y répondre tant c'était vrai. Il se contenta de baisser la tête. Sasuke, face à lui, soupira et passa une main fatiguée dans ses cheveux.
« Parle. Et vite. »
Naruto se détourna de lui et haussa les épaules.
« C'est juste que t'avais raison. »
Sasuke eut l'anticipation du sentiment heureux de soulagement qu'il ressentirait si Naruto poursuivait sur l'idée qu'il venait d'énoncer. Il l'encouragea à continuer sur cette voie en relançant :
« Raison pour ? »
Naruto lui adressa un regard indéchiffrable.
« Pour les baisers. Tu sais, quand tu disais que ce n'était pas normal. »
Sasuke hocha la tête.
« Content que tu le reconnaisses enfin, dit-il. Si encore ce n'était arrivé que l'été dernier… ou que la colère et l'alcool avaient vraiment été les moteurs. On aurait peut-être pu croire à ta théorie. Mais maintenant, c'est impossible. Pas avec ce qui s'est passé. »
Naruto baissa de nouveau la tête et ses épaules se voûtèrent. Il avait l'air fragile et Sasuke eut un mauvais pressentiment.
« Mouais… chuchota-t-il. »
Sasuke fronça les sourcils cependant que l'étrange impression que tout n'avait pas été dit se faisait plus forte.
« Quoi encore ? »
Naruto prit une profonde inspiration puis il releva la tête. Et l'air décidé qu'il connaissait tant réapparut sur le visage plein de la lumière du lampadaire sous lequel ils se trouvaient. Naruto se mordit à peine la lèvre. Puis il déclara :
« J'y ai beaucoup réfléchi. »
L'assurance avec laquelle il parla inquiéta Sasuke et il eut un imperceptible mouvement de recul.
« Et ? dit-il tout de même.
-Et je me suis dit… »
Naruto perdit à peine contenance. Mais il secoua la tête et se reprit pour avouer :
« Je me suis dit que si je t'avais embrassé, que j'avais aimé ça… »
Il s'arrêta à cet endroit, rougissant de sa confidence, se racla la gorge et poursuivit :
« …et que j'avais recommencé, c'est que tu devais me plaire. Et je me suis aussi dit que vu que t'étais dans la même situation que moi… »
Il plongea son regard dans celui de Sasuke. Et il y avait comme une mise à l'épreuve. Quelque chose qui semblait dire « ose prétendre le contraire ».
« …je me suis dit que je devais te plaire aussi, même un minimum. »
Une nouvelle inspiration et il termina :
« Et j'en suis arrivé à la conclusion que… qu'on pourrait… tenter… »
Il perdit ses mots et Sasuke l'interrompit brusquement, d'une voix forte qui claqua comme une gifle :
« Tenter quoi ? »
Naruto le dévisagea avec curiosité, surpris par sa véhémence. Puis ses paupières paillonnèrent, son regard se perdit sur plusieurs détails de l'espace, des dalles du trottoir aux chaussures de Sasuke, du col de son tee-shirt au poteau sur sa droite. Il s'agita, se tendit et répondit, d'une voix rendue aiguë par le stress :
« J'en sais rien ! Peut-être de voir ce que ça pourrait donner, nous deux ensemble ? »
Le visage de Sasuke, face à lui, se fit impassible.
« Tu veux qu'on sorte ensemble ? demanda-t-il en insistant sur le dernier mot.
-Ben… commença Naruto en voulant hausser les épaules. »
Mais de nouveau, Sasuke ne lui laissa pas le temps de poursuivre et s'écria, furieux :
« Non mais tu t'es entendu ? Tu crois quoi ? Que j'ai viré gay pour quelques baisers ? »
Naruto fut d'abord surpris puis l'indignation se saisit de lui.
« Hé ! riposta-t-il. J'te rappelle que je l'suis pas non plus ! »
Les lèvres de Sasuke se tordirent dans un terrible rictus et sa voix était méprisante lorsqu'il lui répondit :
« C'est à se demander si tu dis vrai… »
Naruto fronça les sourcils.
« Ça veut dire quoi, ça ? Ino est un homme, peut-être ? »
Sasuke plissa les yeux.
« Ça veut dire que je me pose des questions. »
Naruto se pencha à peine dans une posture offensive et tous deux restèrent à se fixer en chiens de faïence durant un long moment. Puis Sasuke se détendit à peine et se redressa avec un rire amer. Son regard se reposa sur son vis-à-vis et ses yeux furent pleins de menaces. Son visage froid se froissa à peine lorsqu'il lui demanda :
« Ça ne te fait rien ? »
Naruto se renfrogna, loin de comprendre ce que voulait dire Sasuke.
« De quoi ? demanda-t-il d'un ton agacé. »
Sasuke eut un large geste de la main tandis qu'il lui hurlait :
« T'as réfléchi, un peu ? A ce que diraient tes potes s'ils l'apprenaient ? Tu crois que Kiba réagirait comment ? Qu'il te sauterait dans les bras ? Et Jiraya ? Hein ? Qu'est-ce qu'il en penserait ? »
Naruto sembla douter.
« Mais… souffla-t-il.
-Et toi ? l'interrompit Sasuke. »
Il s'approcha alors de Naruto et le saisit au col avant de le repousser contre le poteau de fer à côté d'eux. Le jeune homme eut un geignement de souffrance quand son dos percuta l'objet. Mais Sasuke n'attendit pas qu'il eût retrouvé ses esprits pour lui assener d'un ton froidement cynique :
« Ouais, toi ! parlons-en. »
Et le sourire qu'il eut alors était le plus terrifiant que Naruto eût pu lui voir.
« Tu dirais quoi si je voulais te baiser ? »
Un hoquet de surprise échappa à l'Uzumaki.
« Qu-quoi ? »
Il n'avait jamais songé à cet aspect et Sasuke l'abordait trop vite. Il était penché sur lui et ce terrible sourire teintait toujours ses lèvres lorsqu'il poursuivit :
« Pourquoi es-tu si surpris ? »
Naruto voulut se dégager de son emprise mais les doigts accrochés à son col se resserrèrent.
« On… on n'est p't-être pas obligés d'aller si loin, dit-il tout en cherchant à éviter le regard de Sasuke. »
Mais celui-ci lui saisit le menton pour l'obliger à relever la tête.
« Ah ? fit-il d'un ton faussement ingénu. Quand deux personnes se plaisent, c'est ce qu'elles font, pourtant, non ? »
La peur de Naruto se métamorphosa et son courroux lui revint. Il agrippa les épaules de son attaquant et le repoussa à peine sans le quitter des yeux.
« Je te parlais pas de ça, merde ! »
Mais Sasuke tint bon et l'innocence feinte mêlée au mépris que dégageait sa voix finissait de mettre Naruto hors de lui.
« Oh ? T'es pas prêt à me filer ton cul, alors ? »
Et cette simple évocation suffit à donner à Naruto la force qu'il lui manquait. D'une pression plus forte, il réussit enfin à faire reculer Sasuke et se détacha aussitôt du poteau pour faire un pas de côté. Rouge de colère, il serra les poings et s'écria :
« Pourquoi il faut que tu sois aussi con, hein ? Pourquoi il faut que… que tu sois comme ça ? Merde ! »
Sasuke, face à lui, avait mis ses mains dans ses poches et le toisait avec mépris.
« Risible. »
Son ton froid accentua la fureur de Naruto.
« Ta gueule, bordel ! »
Mais elle s'essouffla lorsque Sasuke le saisit de nouveau par le col pour le rapprocher de lui. Et son visage tordu par une colère flamboyante le réduisit au silence.
« Qu'on soit clairs, Naruto, dit-il. Tu ôtes tout de suite cette idée de sortir avec moi de ta tête. Tu as peut-être envie de tester de nouveaux trucs mais c'est loin d'être mon cas.
-Mais non ! protesta Naruto. Je…
-Tu oublies ça tout de suite, ok ? Ou tu peux être sûr qu'on ne se parlera plus jamais ! »
Et sa poigne se relâcha, manquant de faire perdre son équilibre à Naruto. Lorsqu'il se redressa, Sasuke s'éloignait déjà dans la rue. Le visage de Naruto se referma. Et avant de tourner les talons pour rentrer chez lui, il cracha :
« Enfoiré. »
Naruto n'avait sans doute pas bien abordé les choses avec Sasuke. Et pourtant, son raisonnement, s'il était simpliste, était tout à fait logique.
Il n'avait pas été facile d'admettre qu'il aimait embrasser Sasuke – et surtout qu'il voulait recommencer. Il avait en revanche été plus simple de se dire qu'il devait en être de même pour lui : après tout, ils avaient toujours été deux dans ces moments-là et Sasuke pouvait dire ce qu'il voulait, lui aussi avait sa part de responsabilités.
Il avait fallu ensuite se dire « et après ? » S'ils ne pouvaient plus être de simples amis, que pouvaient-ils devenir ?
La notion de couple était rapidement venue à Naruto. Et si elle lui avait d'abord fait perdre tous ses moyens et l'avait tétanisé pendant plusieurs minutes, une révélation s'était ensuite opérée chez lui : cela ne le dégoûtait pas. C'était donc que cela devait être possible. Et l'idée d'essayer ne l'avait pas dérangé.
Bien sûr, cela signifiait qu'il devait nourrir de curieux sentiments à l'égard de Sasuke. Mais il n'avait pas envie de se pencher tout de suite sur ceux-ci. L'attirance qu'il éprouvait était avant tout physique, même s'il avait une affection certaine pour l'autre garçon. Il s'agissait ensuite de l'avouer à Sasuke, de lui proposer cette option. De le convaincre.
Mais il avait lamentablement échoué.
Et à présent que ce qu'il avait tant cherché à ignorer avait été révélé au grand jour, il y avait entre eux un froid certain. Cela avait été avec appréhension que Naruto l'avait rejoint pour leur dernière séance de préparation en cours de théâtre, avec amertume qu'il s'était éloigné avec lui pour de dernières répétitions quand il avait remarqué l'indifférence qu'il lui témoignait. Il avait tenté de donner le change, de se concentrer sur son texte. Et maintenant que la séance touchait à sa fin, il sentait toujours qu'ils étaient tous deux sur leurs gardes.
« Pas mal. Tu t'es amélioré. Mais essaie peut-être d'y mettre plus de force pour l'examen. N'oublie pas qu'il s'agit d'une scène de dispute entre deux anciens amis. Tu imagines un peu ce qu'il y a derrière tout ça ? Derrière chaque mot. »
Naruto jeta avec négligence son texte sur un des strapontins.
« J'en ai une vague idée, oui, répondit-il avec une ironie cinglante. »
Sasuke se contenta de le foudroyer du regard.
« Comment tu as fait pour progresser aussi vite ? »
Naruto haussa les épaules.
« Je dois tout à Gaara. Il m'a beaucoup fait répéter ces dernières semaines. Et ses conseils m'ont vraiment aidé. »
Sasuke, subitement, se crispa. Puis il baissa la tête. Et d'une voix rendue grave par une irritation encore latente, il murmura :
« Gaara, hein ? »
Naruto, assis en tailleur, commença à se balancer de gauche à droite, inconscient de l'état de son binôme.
« On dirait pas, comme ça, mais en fait, il a un don pour le théâtre. Il aurait dû en faire plus tôt. Je suis sûr que sa représentation va être géniale. Oh, et tu verrais la résidence étudiante où il a sa chambre ! Ils ont une salle exprès pour que les étudiants répètent. Avec un système de plannings pour les groupes de musique, les peintres, les acteurs, et tout… un vrai paradis. Et on a vraiment pu se concentrer sur nos textes. Sans lui, je serais encore aussi nul qu'au départ ! 'faudra vraiment que je pense à le remercier. Peut-être que je devrais lui faire un cadeau ? »
Sasuke se leva et cela fit sursauter Naruto qui releva vers lui un visage interrogateur.
« Qu'est-ce que tu fous ? »
Sasuke ne répondit pas. Mais tout, dans sa posture, indiquait qu'il était sur le point de s'emporter. Ses poings tremblaient tant il était furibond. Et Naruto prit aussitôt un air sérieux. Il se mit à son tour debout et chercha un regard qu'il ne trouva pas. Son binôme gardait la tête baissée et ses longues mèches noires voilaient son expression. Il ne pouvait distinguer que ses lèvres qui se tordirent dans un sourire cruel.
« Peut-être que tu devrais te le faire. T'as l'air tellement prêt à te payer un mec et il t'a l'air tellement dévoué que ça ne devrait pas être difficile de le convaincre. »
L'ignominie du procédé immobilisa Naruto et le rendit d'abord incapable de la moindre réaction. Puis l'indignation afflua et avec elle une véritable fureur. Son poing partit avec une vitesse prodigieuse et heurta avec violence la joue de Sasuke qui partit vers l'arrière et s'abîma entre plusieurs chaises qu'ils utilisaient en guise de décor. Elles s'éparpillèrent et chutèrent dans un bruit terrible qui attira sur eux l'attention.
« Je t'interdis de parler de lui comme ça ! »
Et la voix stridente de Naruto finit d'amener le silence dans l'ensemble de l'amphithéâtre. Sasuke s'était déjà redressé et essuyait le filet de sang qui coulait de son nez que les phalanges de Naruto avaient aussi atteint. Il releva vers lui des yeux meurtriers et se jeta sur lui avec une vélocité incroyable.
Les étudiants, hébétés, réagirent avec lenteur, s'ébrouèrent enfin et coururent vers eux pour les séparer, non sans difficulté. L'enseignant sauta alors de l'estrade pour les rejoindre.
« Mais qu'est-ce qu'il se passe, ici ? »
Naruto se dégagea de la prise des deux étudiants qui le retenaient, foudroya du regard Sasuke que les étudiants de son département avaient entouré puis fendit la foule, récupéra ses affaires, remonta l'escalier jusqu'à la porte et sortit en la claquant derrière lui, ignorant les appels répétés de son professeur.
Naruto grimaça en passant un doigt sur sa tempe gauche. Elle le lançait terriblement et il la sentait gonfler et s'enflammer. Il lâcha un juron et maudit Sasuke en poussant la porte du café où il travaillait et dans lequel il devait prendre son service dans dix minutes. Il salua d'un air maussade ses collègues qui le regardèrent passer avec surprise. Puis il atteignit le comptoir derrière lequel le patron nettoyait des verres. Il ne le quittait jamais : il adorait entretenir son matériel et préparer les boissons. Lorsqu'il le vit venir, il eut un sifflement qui aurait pu être admiratif dans une autre situation.
« Ben dis donc… Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »
Naruto haussa les épaules, peu désireux d'aborder le sujet. Mais se sentit néanmoins obligé de dire :
« Une dispute qui a mal tourné. C'est rien. »
Mais ses traits trahissaient tout à fait la kyrielle de sentiments qui le traversaient en ce moment : un reste de colère, un zeste de rancune, beaucoup de regrets et, mélangée au tout, une profonde tristesse. Le patron le considéra avec un air grave. Il avisa le terrible hématome qui bleuissait sur la tempe de son serveur, la commissure de ses lèvres où un peu de sang avait séché, la légère coupure qui serpentait sur le côté gauche de sa nuque et que son tee-shirt et ses cheveux courts laissaient voir. Il posa son torchon en soupirant.
« Naruto, je crois que tu devrais rentrer chez toi. »
Le jeune homme releva la tête avec surprise.
« Quoi ? Mais je…
-Je ne peux pas te laisser servir mes clients avec des blessures pareilles. De une, tu vas les faire fuir. De deux, je préfère me passer de tes services ce soir pour que tu récupères. Tu rattraperas tes heures pendant les vacances. En attendant, rentre chez toi. »
Naruto garda les lèvres closes. Il baissa la tête, abattu, et quitta l'établissement sous le regard inquiet de son patron.
Il n'alla pas bien loin, à peine quelques rues plus loin, près d'un vaste carrefour. Il avisa les grilles de sécurité au bord du trottoir et se hissa à leur sommet, les jambes du côté de la route, au-dessus d'une piste cyclable. Les nuages, dans le ciel, s'amoncelaient, gorgés d'eau. Et ce fut sans prévenir que la pluie se mit à tomber. Elle s'intensifia avec le temps et finit par marteler le bitume, les hauts immeubles qui l'entouraient, le toit des voitures, ses épaules. Il laissa retomber sa tête. Et se mordit la lèvre. Son cœur venait de s'alourdir et le faisait terriblement souffrir.
La maison de Sasuke n'avait jamais paru si vide ni si froide. Suigetsu et Juugo étaient partis pour leur voyage d'étude en début de semaine et ils n'avaient jamais autant manqué au jeune homme que ce soir-là.
Sasuke n'avait pas pour habitude de se confier à eux. Il ne leur avait jamais témoigné le malaise qui régnait dans son couple à l'époque où il sortait avec Karin – et il était de toute façon trop palpable pour qu'ils ne l'eussent pas remarqué. Et pourtant, à ce moment-là, il aurait aimé qu'ils fussent là, ne serait-ce que pour ne pas être seul avec lui-même, seul avec sa jalousie, seul avec ses regrets.
Il s'était réfugié dans sa chambre, sans manger. La léthargie dans laquelle il venait de tomber l'empêchait d'avoir faim. Il s'était affalé dans le fauteuil qui faisait face à son canapé. Sur sa gauche, sa fenêtre laissait passer la lumière grisâtre d'une journée orageuse et les gouttes de pluie s'écrasaient contre la vitre avec fracas, créant des ombres mouvantes sur les murs.
Mais il ne se souciait guère du temps, du vent qui mugissait, de l'averse qui s'abattait sur la ville. Un coude replié, sa main soutenant sa tête, il fixait d'un air pensif la photo qu'il tenait entre ses doigts, sur ses genoux. Et malgré la pénombre, il devinait chacun des détails – il les connaissait par cœur. Naruto et son sourire d'idiot, Naruto et ses joues striées, Naruto et ses mèches lumineuses, Naruto contre lui, son bras à lui passé autour de son cou, ses doigts lui faisant d'innocentes oreilles d'âne.
La seule vue d'eux deux lui fit mal. Il perdait définitivement leur amitié. Elle s'était éteinte pour renaître en autre chose. Et si Naruto semblait l'avoir accepté, lui en était incapable. Ses doigts se crispèrent sur la photographie. Il en était sûr : il était incapable de le suivre sur ce chemin.
Vingt minutes avaient passé. Mais Naruto n'avait pas bougé. Un cyclise l'avait frôlé il y avait peu. Il lui avait hurlé quelque chose qui ressemblait à « fais attention, gamin ! » et les roues, en passant, avaient traversé une flaque et l'avaient éclaboussé. Il n'avait pas sourcillé.
Les épaules voûtées, la tête basse, il acceptait la pluie sans se soucier d'être trempé ou d'attraper froid. Ses pensées étaient confuses et seul l'abattement se faisait sentir.
Quelque chose s'était définitivement rompu entre Sasuke et lui. Ce n'était que maintenant qu'il saisissait la situation dans son ensemble : il n'y avait plus de retour en arrière possible. C'était différent de la fin de l'été ou de la sortie au Kyuubi. Trop de choses avaient été reconnues et il était incapable d'imaginer ce que serait son quotidien par la suite : perdrait-il tous ces instants privilégiés qu'il avait partagés avec Sasuke tout au long de ce semestre ? N'irait-il plus jamais chez lui pour faire une partie de jeu vidéo et discuter de choses et d'autres avec Suigetsu et Juugo ? Leur bande d'amis allait-elle s'étioler, se fracturer ? Et comment allait-il surmonter son épouvantable absence ?
Un sanglot se bloqua dans sa gorge et des larmes perlèrent aux coins de ses yeux. Ils le brûlaient et il les ferma avec force. La souffrance se répandit avec intensité dans tout son corps. Les blessures que Sasuke lui avait infligées se rappelèrent à lui et son cœur se disloqua.
Un klaxon retentit. Il releva la tête, surpris dans sa peine. Les voitures, devant lui, roulaient inlassablement et le carrefour se gorgeait peu à peu d'elles. Il suivit les lignes blanches tracées au sol et qui disparaissaient sous la pluie grise du début de soirée. Plus loin, il devina le rebord du trottoir d'en face, le vert fade de la barrière de sécurité. La devanture d'une échoppe. Et là, sous une arche qui les laissait à l'abri, deux personnes s'embrassaient.
Elles devaient avoir son âge et s'enlaçaient sans se soucier de la tempête qui sévissait. Un garçon et une fille. Qui avaient oublié tout le reste et se plongeaient avec délectation dans leur passion.
La vision de ce couple eut un effet étrange sur Naruto. Il le regarda d'abord avec une fascination surprise. Puis, peu à peu, ses traits se défroissèrent et il reprit un air concerné. Ils avaient de la chance de pouvoir ainsi s'étreindre sans en avoir peur. L'image de Sasuke lui revint et il se vit avec lui à la place de ce couple, sous la protection de ce toit de pierre, oublieux de la pluie qui collait ses vêtements et ses cheveux à son corps et rendait sa peau et son souffle froids.
Ses mains se crispèrent sur le haut de la barrière. Il avait envie de se retrouver ainsi avec Sasuke : envie qu'il le prît dans ses bras, envie de le coller à lui, envie de l'embrasser à nouveau. Envie d'être avec lui, tout simplement.
Ils ne pouvaient plus être amis. Il ne pouvait pas souffrir de le perdre. Ils devaient devenir autre chose. Et à présent, il en était certain, il devait l'en convaincre.
Ses yeux brillèrent soudain de détermination. Il suivit encore les mouvements du jeune couple insouciant qui discutait joyeusement sous l'arche de pierre. Puis il sauta à bas de la barrière. Et traversa le carrefour en courant.
La vue de leur entente passée devenait insupportable. Jamais Sasuke n'aurait cru que Naruto pouvait compter autant. Jamais il ne l'aurait cru capable de lui faire éprouver de la jalousie et une telle colère. Jamais il n'aurait cru que reconnaître que tout était fini entre eux serait si dur. Et pourtant, plus il contemplait cette photographie, plus la réalité s'imposait, autoritaire, austère et implacable : Naruto et lui ne pourraient jamais plus être amis. Naruto et lui ne pourraient jamais plus être quelque chose.
Et tout cela était de la faute de Naruto. Cet abruti qui s'était invité de la plus étrange façon qui fût chez lui, qui avait montré tant de répondant, qui avait éveillé sa curiosité, qui s'était montré bien trop naïf, chaleureux et amical, qui l'avait choisi à la place de Sakura, qui lui avait tant de fois dit à quel point il tenait à lui, qui avait rendu son été si fabuleux, qui s'était rapproché de lui, qui avait éveillé chez lui tant de sentiments contradictoires, qui l'avait poussé à l'embrasser ; une fois, deux fois, trois fois. Cet abruti qui n'avait rien voulu savoir – et qui, quand enfin il se rangeait à son avis, lui annonçait, sans une once de retenue, qu'ils pourraient voir ce que ça pourrait donner, eux deux ensemble.
La facilité avec laquelle Naruto semblait avoir accepté cette idée ne créait qu'irritation chez Sasuke. Son insouciance n'entraînait que son amertume. Et le fait qu'il eût le pouvoir de le faire céder le poussait à l'exécrer.
Parce que cet abruti prenait bien trop de place, gagnait bien trop d'importance et que tout cela devenait insoutenable.
De rage, ses doigts se crispèrent sur le cliché et celui-ci se froissa, détruisant les traits joyeux qui composaient l'image de leur relation détruite.
« Tout ça, c'est de sa faute, siffla Sasuke. »
Il se releva. La photographie finissait de se défaire entre ses doigts. Il la jeta par terre avec violence. Et, comme si ce simple geste venait enfin de le libérer, il se retourna, saisit le fauteuil par les bras, le souleva jusqu'à ses hanches, pivota et l'envoya valser contre le mur. Avec un cri de haine, il repoussa la table basse du pied, se jeta sur les cartons restants, les fit traverser la pièce, balaya tout ce qui était posé sur son bureau d'un revers de la main, arracha à ses murs les photos, posters et articles que Naruto et lui avaient épinglés. Se saisit de sa chaise de bureau. La leva au-dessus de sa tête. Et la lança au sol avec une hargne qui la détruisit dans un triste de bruit de bois qui craque.
Enfin, il se retourna vers le mur et son poing s'y encastra avec une puissance redoutable.
Naruto avait gagné la bouche du métro avec une rapidité incroyable. Il descendit les escaliers en avalant les marches et en bousculant les gens qui s'y trouvaient sans prendre la peine de s'excuser. Il sortit une carte de sa poche et la passa sur la première borne venue pour s'enfoncer dans le labyrinthe des couloirs qui conduisaient aux quais. Dans sa précipitation, il en rejoignit un premier, ne reconnut pas la ligne qu'il cherchait, jura, remonta un étage, s'élança dans la foule pour avancer sur une autre plateforme. Il aperçut la rame, pleine de monde, ses portes sur le point de se refermer, et entendit sa structure entière chuinter, prête à s'ébranler.
Il serra les dents et se remit à courir, jouant des coudes et des pieds pour se frayer un passage jusqu'à la rame. L'habituelle sonnerie annonçant la fermeture automatique des portes retentit. Il força l'allure. Se jeta en avant. S'écroula sur le seuil. Glissa le long du sol. Vit les gens s'écarter sur son passage. Et cogna durement le fond de l'appareil.
Haletant, il releva les yeux. L'habitacle se referma après un bruyant coulissement. La rame démarra. Il soupira. Et laissa sa tête retomber, éreinté. Il avait réussi. Et ne pouvait désormais plus reculer.
Dans un quart d'heure tout au plus, il serait chez Sasuke.
L'eau de la douche était brûlante. Il n'en avait pas tant l'habitude. Mais sa colère l'y avait obligé. Le front et les paumes contre le carrelage froid de sa cabine, les yeux fermés, il se laissait ainsi aller dans la vapeur. La chaleur lui faisait tourner la tête. Et il ne demandait rien d'autre. Il avait besoin d'oublier. Au moins un temps.
Sa crise l'avait laissé tremblant de frustration et de colère. Il n'avait pas jeté un œil au désastre de sa chambre et s'était précipité dans sa salle de bains.
Il ne comprenait pas. Ni le maelstrom de ses sentiments, ni l'origine de ceux-ci, ni leur rationalité. Cela n'avait pas de sens. Naruto et ses stupides demandes n'avaient pas de sens. Lui et la possessivité qu'il avait ressentie à son égard non plus. Une de ses mains se referma et se décolla à peine du mur pour y revenir avec force.
Rien de tout cela n'était juste. Et maintenant qu'il ne parvenait plus à retrouver son calme, à s'empêcher d'éprouver autre chose que de la colère – toujours de la colère -, il en venait à souhaiter n'avoir jamais connu Naruto.
« Tout ça, c'est de sa faute, répéta-t-il. »
Et il tourna le robinet.
Ses pieds baignaient dans l'eau qui avait infiltré ses chaussures et chaque fois qu'ils se posaient à terre, un désagréable bruit se faisait entendre. Ses cheveux étaient plaqués à son visage et certaines mèches gênaient sa vue. Ses vêtements avaient adhéré à sa peau et compliquaient sa course. Mais Naruto ne se serait arrêté pour rien au monde.
Le quartier de Sasuke avait toujours été paisible. Les rues, à ce moment-là, croulant sous la pluie et le gris de la fin du jour, avaient un air fantomatique et rien n'était en vue. Les maisons disparaissaient derrière le rideau nacré de l'averse troublée par le vent, les arbres se balançaient au rythme de celui-ci et ployaient sous son souffle implacable. Lui-même en était ralenti. Pourtant, sa résolution n'en était que plus forte. Et lorsqu'il tourna au carrefour suivant, ce fut pour rejoindre la rue de Sasuke.
La colocation était bien là, haute masure de blanc cassé, aux volets vernis qui claquaient au rez-de-chaussée dans la rafale, aux tuiles rouges qu'il ne voyait pas. Le portail n'avait pas été fermé, la terrasse pavée et pentue était toujours vide et les escaliers menant à l'entrée finirent de lui prendre son souffle.
Mais Naruto était là. Et maintenant qu'il tentait de retrouver sa respiration, maintenant qu'il avait tant couru, parcouru tout ce chemin, il se tenait coi devant la porte de Sasuke. Et n'osait pas lever la main.
La pluie lui tombait toujours sur les épaules et glissait sur son visage. Il attendit de retrouver son calme, déglutit. Puis, timidement, sonna.
Il ne fallut pas longtemps pour que l'entrée s'ouvrît. Sasuke parut, vêtu d'un simple tee-shirt à manches courtes bleu marine et d'un short noir. Il avait une serviette autour du cou et les cheveux humides. Et ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il le reconnut, trempé jusqu'aux os et frissonnant, sur le pas de sa porte.
« Naruto ? »
L'interpellé déglutit de nouveau. Et d'une voix éraillée, il répondit :
« Hé. »
Sasuke le dévisagea, interdit, et Naruto eut une grimace de gêne.
« Je peux entrer ? »
Le jeune homme cligna des yeux. Puis finit par se décaler pour laisser entrer l'Uzumaki. L'eau goutta de ses vêtements et de ses cheveux sur le parquet de l'entrée mais nul n'y fit attention. Naruto s'assit pour ôter ses chaussures et Sasuke le laissa faire. Puis il se releva et garda la tête baissée. Le silence, entre eux, se prolongea. Jusqu'à ce que Sasuke proposât :
« Tu veux prendre une douche ? »
Naruto hocha la tête. Et ils gagnèrent les escaliers.
Sasuke avait laissé à son attention un caleçon, un tee-shirt noir et un bermuda vert kaki dans la salle de bains. Naruto les examina longtemps, pensif, avant de les enfiler. Il n'était pas même surpris : cela leur était devenu trop habituel. Il sortit de la pièce, les cheveux toujours humides mais le corps réchauffé. L'étage était plongé dans une pénombre désagréable. Mais Naruto devinait la porte de la chambre, entrouverte, et par laquelle passait la grisaille de la fin de l'orage. Bientôt, ils n'y verraient plus rien : le soir était en train de tomber et Sasuke s'était enfermé dans les ténèbres – aucune lumière n'était allumée dans la maison.
Aussi entra-t-il dans la pièce sans chercher à toucher à l'interrupteur. Et sans prévenir. Mais il savait que Sasuke l'avait senti venir. Et s'il s'était apprêté à le rejoindre, il s'arrêta brusquement.
Face à lui, la chambre habituellement si rangée était devenue un carnage : brisés et perdus sur le sol, plusieurs objets laissaient voir l'éclat dangereux du verre éclaté, les pointes acérées du bois fendu et l'éparpillement de divers éléments. Bouche bée, il fit le tour de la pièce, terrifié à l'idée que quelqu'un eût pu venir ainsi saccager les biens de Sasuke. Mais celui-ci, la tête levée vers la lucarne, semblait trop calme pour que cela se fût réellement produit. Naruto fronça les sourcils. Qu'était-il alors arrivé ?
Il avança d'un pas. Sentit sous son pied nu le contact froid et étrange du papier glacé. Il baissa les yeux, s'écarta. Se pencha pour saisir les vestiges d'une photographie. Et ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il la reconnut. Il releva alors la tête et demanda :
« C'est toi qui as fait ça, hein ? »
Sasuke ne répondit pas. Les sourcils de Naruto se froncèrent.
« C'est à cause de moi ? »
Le jeune homme se tourna alors vers lui. Et la faible lueur grise baignant la pièce donna à son visage trop calme un aspect repoussant.
« Et si c'était le cas ? Tu ne serais pas content que j'aie passé mes nerfs sur tout ça plutôt que sur toi ? »
Naruto courba les épaules, se plaçant inconsciemment en position de défense.
« Qu'est-ce qui t'a pris, Sasuke ? Ça ne te ressemble pas. »
Son ton calme n'apaisa pas l'Uchiha. Et il fut bientôt tout près de lui pour lui reprocher :
« Tu as raison. Mais la faute à qui ? »
Il empoigna brusquement son col.
« A toi, crétin ! Tout ça, c'est de ta faute ! »
Aussi injuste qu'elle l'avait été au Kyuubi, cette accusation mit Naruto hors de lui. Il repoussa Sasuke.
« Arrête de tout me mettre sur le dos ! Tu l'as créé, toi aussi ! »
Mais Sasuke n'était pas prêt à le reconnaître. Il hurla :
« Tu mens ! »
Et son poing rencontra la joue qu'il avait déjà blessée plus tôt. Il y eut un bref cri de douleur. Puis Naruto le regarda avec fureur et se jeta sur lui. Il le fit reculer jusqu'à ce que son dos heurtât le mur et ne lui laissa pas le temps de se rétablir puisqu'il le repoussa sur le côté et le frappa au ventre du genou. Sasuke étouffa une plainte, fonça sur lui, cogna de sa tête son flanc, le fit tomber et l'écrasa de son poids avant de lever le poing et de le frapper à nouveau.
Sous le coup, la vue de Naruto se brouilla et la tête lui tourna. Puis il stoppa un nouveau heurt, le rendit, fit basculer Sasuke sur le côté, se releva en hâte. Mais Sasuke était rapide. Et il le saisit brusquement pour le faire reculer. Ses jambes cognèrent le bord de quelque chose. Et il bascula sur le lit.
Il chercha à reprendre le dessus, se débattit tant qu'il le put, emmêla ses jambes à celles de Sasuke. Mais avant qu'il eût pu se défaire de sa prise, celle-ci se raffermit et lorsque Sasuke se redressa, il le maintenait tout à fait sur le matelas. Naruto le foudroya du regard et montra les dents.
« Et alors, c'est ça, ta super solution ? Me faire taire ? »
Sasuke prit un air menaçant. Mais il ne découragea en rien Naruto.
« Tu ne me feras jamais taire, Sasuke ! Parce que je ne te laisserai jamais partir ! Parce qu'il est hors de question qu'on s'arrête là ! Parce que je ne permettrai jamais que tu fasses de moi un ennemi !
-Tais-toi, ordonna Sasuke.
-Non ! J'arrêterai jamais d'essayer de te convaincre !
-Tais-toi !
-Pourquoi t'as si peur, hein ? C'est quoi, le problème ? Moi ? Parce que je suis un mec ?
-Tais-toi, tais-toi, tais-toi !
-Et tu vas faire quoi pour ça, hein ? »
Sasuke eut une lueur dangereuse dans les yeux et leva une main en grognant. Naruto suivit le geste avec une attention incroyable. Puis il revint à lui. Et son air décidé, si agaçant, se renforça.
« Tu vas faire quoi, Sasuke ? Me frapper encore ? »
L'avoir ainsi sous lui et être incapable de le faire démordre de son idée était insupportable à Sasuke. Il sentait la colère gonfler en lui, accompagnée d'un terrible besoin d'écraser cette volonté infaillible, de la faire plier à la sienne. Son poing se serra au-dessus du visage de Naruto. Et celui-ci ne fit rien pour se défendre, se contenta de le fixer de ce regard que rien ne semblait pouvoir troubler. C'en fut trop pour Sasuke. Il se pencha vers lui. Et plaqua avec brusquerie ses lèvres sur les siennes.
Naruto hoqueta, pris de court, et ne sentit pas même la main qui venait d'enserrer son cou. Il ne perçut que le mouvement qu'opéra la bouche de Sasuke, la dure caresse qu'elle lui imposa. Puis le passage que le jeune homme se fraya jusqu'à sa langue. Et l'étreinte sauvage dans laquelle il la prit finit d'éveiller son désir. Il eut une plainte. Puis, quand il sentit la main de Sasuke libérer ses poignets qu'il avait retenus jusque-là, ses doigts s'agrippèrent à son épaule et à sa nuque et le rapprochèrent de lui.
Il étouffa un soupir dans le baiser auquel il répondit avec fièvre. Il sentait la colère de Sasuke à travers leur échange, devinait que chaque coup de dent, chaque poussée, chaque approfondissement était un autre moyen de le heurter, d'extérioriser sa rage. Et lorsqu'une de ses mains s'agrippa à sa hanche découverte, les ongles s'y enfoncèrent et lui soutirèrent un nouveau geignement. Il se fit alors plus passionné, l'embrassa avec plus de ferveur et mordit à son tour ses lèvres comme pour lui dire « crois pas que je prendrai tes coups sans les rendre ».
La main sur sa hanche se fit plus autoritaire, passa sur son flanc, fit remonter son tee-shirt dans le même mouvement. Elle ne cherchait qu'à le soumettre et perdu dans leurs baisers, enivré par l'odeur de son compagnon, brûlé par les doigts de Naruto qui tenaient sa nuque avec tant de force et passaient sur son dos avec tant de fébrilité, Sasuke oublia tout ce qui avait pu se passer, toutes les idées qu'il avait pu avoir, toutes les sensations qui l'avaient ces dernières semaines traversé. Il ne cherchait plus que la prise de contrôle. Et ce fut sans se rendre réellement compte de la chose que sa main descendit jusqu'au bermuda de Naruto, passa sur les boutons et les ouvrit avant de se glisser à l'intérieur. Et d'emporter son compagnon aux enfers.
Naruto ouvrit les yeux avec difficulté. Ses paupières papillonnèrent. Sa vue s'adapta avec lenteur au manque de luminosité de la pièce. Il repéra le mouvement d'une mèche brune. Et revint doucement à lui.
Au-dessus de lui, Sasuke le dévisageait avec une intensité qu'il ne lui avait jamais vue. Il semblait fasciné de le voir ainsi : le souffle court, les joues écarlates, les cheveux collés à ses tempes, les bras écartés et perdus autour de lui sur ses draps, sans défense. A sa merci.
Naruto aurait voulu parler. Dire quelque chose. Faire quelque chose. Mais Sasuke ne lui en laissa pas le temps. Et après une dernière œillade, il se leva et disparut de la pièce.
Naruto se redressa avec difficulté, avisa le liquide poisseux qui avait souillé ses vêtements, chercha désespérément une boîte de mouchoirs pour s'essuyer, en trouva une miraculeuse glissée sous la commode, tenta de se rendre présentable. Et sursauta lorsque Sasuke revint, une bouteille d'eau et un paquet de chips dans les mains.
Naruto le remercia à peine et se saisit de la première pour y boire à longs traits. Sasuke s'assit sans mot dire à côté de lui puis se recula jusqu'à s'adosser à la tête du lit. Naruto l'imita.
Nulle question ne fut posée. Ils se contentèrent de manger en silence. Puis se coulèrent sous les draps. Et s'endormirent.
Au dehors, la pluie tombait toujours.
Lorsque Naruto s'éveilla, la chambre était vide. Il referma les yeux, désireux de profiter encore de la chaleur des draps. Il flâna un temps. Mais la lumière qui passait par la lucarne que personne n'avait couverte la veille le força à repousser la couverture pour s'extraire du lit. Il se leva en bâillant et en passant une main dans ses cheveux. Il descendit les escaliers sans les voir vraiment, les yeux encore pleins de sommeil. La maison était silencieuse mais il sut immédiatement à quel endroit se rendre. Et comme il s'y était attendu, Sasuke était attablé dans la cuisine, en train de boire un café avec un air concentré – le froncement de ses sourcils traduisait un terrible dilemme. Mais Naruto ne le remarqua pas.
« B'jour. »
Il se contenta de se laisser tomber sur une chaise, face à Sasuke qui frissonna à peine à son apparition. Il le dévisagea avec attention puis poussa vers lui un bol de céréales déjà prêt ainsi qu'un verre de jus d'orange. Naruto eut un sourire lumineux à ce geste et entama son petit-déjeuner avec appétit. Sasuke continuait à le fixer mais cela ne le dérangea nullement.
Il fut rapide à finir et proposa même de faire la vaisselle, ce que son hôte refusa. Naruto lui répondit par un sourire lumineux et lança la conversation, comme à son habitude. Sasuke ne l'écoutait guère mais il avait toujours le regard posé sur lui et semblait chercher sur son visage la réponse à ses questions.
Le temps passa. Sasuke termina bientôt son café. Naruto remonta dans sa chambre pour récupérer son téléphone portable et son portefeuille. Lorsqu'il regagna le rez-de-chaussée, la table avait été débarrassée et son hôte se trouvait dans l'entrée, adossé au mur, les bras croisés et le visage plus froissé encore.
Naruto s'arrêta en le voyant ainsi et se résolut alors à quitter les lieux. Il le rejoignit, s'assit pour se chausser. Et quand il eut terminé et qu'il se fut relevé, il se tourna vers l'Uchiha.
« La semaine prochaine, on a la première session d'examens alors j'imagine qu'on va passer notre temps à réviser et qu'on ne va pas trop se voir. Donc… à vendredi ? »
Sasuke hocha la tête. Naruto ouvrit la porte. Puis il s'immobilisa et une étrange idée le traversa. Il jeta un coup d'œil à son ami par-dessus son épaule. Celui-ci le contemplait toujours. Alors il se laissa aller à son impulsion. Il se rapprocha de lui, déposa furtivement ses lèvres sur les siennes. Puis, après un dernier regard échangé, il quitta la maison.
La semaine avait paru étonnamment longue à Naruto. Comme il l'avait prédit, il avait passé son week-end à réviser pour ses premières épreuves. Puis, chaque jour, il avait rejoint une salle mise à disposition de sa promotion et avait passé son temps à relire ses cours aux côtés de Gaara qui l'avait à peine questionné sur ce qu'il s'était passé au cours de théâtre et auquel il avait répondu avec un grand sourire que tout s'était arrangé.
Ce qu'ils avaient partagé ce soir-là – Naruto était certain que c'était la preuve qu'ils pouvaient être tous les deux plus et que Sasuke l'avait enfin accepté. Mais il ne s'était pas appesanti sur le sujet et s'était plutôt dédié à ses examens. Il vit à peine les autres, eux-mêmes pris par leurs révisions, et ce fut d'un commun accord qu'ils annulèrent leur rencontre hebdomadaire du jeudi soir.
Jusqu'à la fin de la semaine, Naruto n'eut guère le temps de songer à sa nouvelle situation. Et pourtant, il mourait de s'y complaire et de revoir Sasuke.
Sept jours étaient passés depuis leur dernière entrevue et ce vendredi-là, Naruto n'attendait qu'une chose : le cours de pratiques théâtrales. Ces deux heures qui lui permettraient d'être de nouveau près de lui.
Jusqu'à présent, il avait convenu d'une attirance physique entre Sasuke et lui. Mais leur subit rapprochement avait éveillé en lui d'autres choses. Et l'euphorie qui le prenait lorsqu'il repensait à l'Uchiha lui rappelait par bien trop de choses cet état de bonheur extatique quand il avait pu embrasser, enfant, Hinata ; ou lorsqu'il avait connu ses premiers émois avec Ino.
Il y avait quelque chose de plus fort que cette terrible attraction. Quelque chose qui s'apparentait à ses histoires passées. Quelque chose qui l'amenait presque à croire qu'il aimait Sasuke. Mais alors, il secouait la tête et se moquait de lui-même.
« Impossible ! disait-il. »
Jamais il n'aurait imaginé que l'examen de théâtre lui donnerait tort.
Juillet venait de laisser sa place à août et le campus n'avait jamais autant croulé sous la chaleur. Naruto ne laissa pas de s'en plaindre tandis que Gaara et lui prenaient la direction de la salle de spectacle. Le premier essuya la sueur qui perlait à son front. Puis il se tourna vers son camarade.
« Prêt ? demanda-t-il. »
Gaara hocha la tête.
« Ce ne sera pas le partiel le plus difficile à passer. »
Naruto répondit par un rire.
« Dixit le grand timide, susurra-t-il, moqueur. »
Gaara lui glissa un œil et eut un léger sourire. Mais il s'effaça bien vite.
« Et toi ? »
Naruto s'étonna de sa question.
« Ben quoi, moi ?
-Vous vous êtes vraiment réconciliés avec Sasuke ?
-Je te l'ai dit, non ? »
Gaara fronça les sourcils cependant qu'ils montaient les escaliers jusqu'à la porte de l'amphithéâtre.
« Vos disputes sont vraiment excessives, je trouve. Et elles sont fréquentes, ces derniers temps. Tu n'as jamais dit pourquoi vous vous énerviez comme ça. »
Naruto eut une grimace de gêne et abaissa la poignée pour repousser les battants.
« Ecoute, tout va bien, ok ? Je connais mon texte, Sasuke est bon comédien, on maîtrise notre scène, on va la jouer superbement et on va décrocher la meilleure note du groupe ! »
Gaara laissa échapper un soupir. Mais il céda à l'enthousiasme de Naruto et le suivit dans la fraîcheur et l'obscurité de la salle. Plusieurs étudiants s'étaient déjà assis aux premiers rangs et d'autres répétaient une dernière fois sur le côté. Les deux amis descendirent les escaliers et se glissèrent à leur tour sur des chaises. Peu à peu, les jeunes gens affluèrent et il ne manqua bientôt plus que Sasuke. Naruto le cherchait avec frénésie, impatient de le revoir. Mais plus l'heure avançait, plus l'inquiétude le prenait. Sasuke n'avait pas pour habitude d'être en retard.
Encore moins à un examen, songea-t-il.
La porte, derrière eux, s'ouvrit alors. Naruto se retourna. Il eut un large sourire lorsqu'il reconnut l'Uchiha. Il quitta aussitôt sa place et remonta le long des strapontins pour l'accueillir.
« Sasuke ! »
Celui-ci se tourna vers lui. Et la froideur qui colora ses traits à sa vue ralentit la course de Naruto. Une autre silhouette se révéla alors et il reconnut Tenten.
« Hé, salut ! dit-il, un peu gêné de la voir ici.
-Salut, Naruto. Prêt pour la représentation ? »
Il joignit les mains derrière sa tête.
« Bien sûr ! On va assurer. »
La jeune fille eut un léger rire.
« Je n'en doute pas. Bon, hé bien je vous retrouve dans deux heures. »
Sasuke hocha la tête. Et alors que Naruto s'attendait à la voir repartir, il la vit entrelacer ses doigts à ceux de Sasuke, se placer face à lui et l'attirer à elle pour l'embrasser.
Tétanisé par ce qu'il se passait sous ses yeux, il se sentit comme hors de lui-même et se demanda à peine pourquoi ces deux-là étaient là, en train de s'étreindre sous ses yeux.
Puis Tenten se détacha de Sasuke, offrit un salut de la main à Naruto et quitta l'amphithéâtre avec le sourire aux lèvres.
Un brusque froid envahit Naruto et ses lèvres closes blêmirent. Sasuke se tourna alors vers lui. Et jamais il ne l'avait vu avec une expression si dure ni ne l'avait entendu user d'un ton si cruel.
« Tu vois, Naruto. Quand je te disais que rien n'était possible entre toi et moi. »
Et il passa à côté de lui en le bousculant.
Les yeux fixés sur la porte par laquelle Tenten avait disparu, Naruto était encore incapable du moindre mouvement. Et il commençait à peine à comprendre ce que Sasuke venait de faire.
Sasuke n'avait pas d'envie d'une relation avec lui – un autre garçon. Sasuke avait cherché à fuir et à lui prouver que tous ses efforts étaient vains. Sasuke avait voulu lui dire que la fois dernière était une erreur, le pas de trop qui déréglait la danse. Et Sasuke venait de lui broyer le cœur en lui présentant ce qu'il n'avait pas même imaginé : une nouvelle Karin.
Les groupes s'étaient succédé sur scène, par ordre alphabétique. Gaara, peu de temps auparavant, avait brillé dans son interprétation mais Naruto avait été incapable de se réjouir pour lui et son ami, qui l'avait rejoint, s'inquiétait de le voir ainsi. Sans doute comprenait-il qu'une nouvelle chose était arrivée entre Sasuke et lui.
Mais comment aurait-il pu deviner la terrible blessure qui lui avait été infligée ?
Il était comme absent, immergé dans sa vague de souffrances, sans cesse malmené par les images terribles de Sasuke, la semaine passée, qui l'avait conduit avec dextérité dans la plus pure extase et celles de Tenten qui l'embrassait et lui annonçait innocemment en mêlant ses doigts à ceux du jeune homme qu'ils formaient un tout nouveau couple.
La douleur ne s'amenuisait pas et l'empêchait de se concentrer sur quoi que ce fût. Le temps était passé sans qu'il s'en rendît compte, perdu dans ses tourments. Et lorsque le professeur l'appela à monter sur scène, il fallut une pression sur son épaule pour qu'il reprît pied. Gaara le fixait toujours avec anxiété. Et lui murmura doucement :
« Naruto, c'est à toi. »
Son visage se crispa de peine et il se leva avec lenteur. Sasuke était déjà sur scène et s'affairait à installer les quelques éléments de décor qu'ils avaient choisis durant les séances précédentes. Il sortit lentement des rangs, passa devant l'enseignant et se dirigea, le cœur battant, vers les marches qui menaient à la scène.
Sa main se posa, incertaine, sur la barrière qui les bordait et il s'arrêta un temps, confus, perdu dans tous les sentiments qui le prenaient. Il s'avança finalement. Et une fois sur l'estrade, releva la tête.
Ses yeux plongèrent dans ceux de Sasuke. Le souvenir cuisant du baiser de Tenten s'imposa à lui. Et son âme déjà meurtrie ne s'abîma que plus encore dans son déchirement.
Naruto n'avait cru qu'à une attirance et une forte amitié. Mais son cœur sanguinolent le lançait tant qu'il comprenait, à présent qu'il avait Sasuke face à lui, que son attachement et sa douleur étaient bien trop importants pour n'être dus qu'à cela. Et la tristesse teinta ses traits à cette révélation.
Sasuke, à l'autre bout de la scène, prêt à jouer, attendait qu'il lui fît signe de commencer. Il était le premier à parler et Naruto devait ensuite lui donner la réplique. Mais il était là, immobile au bord de l'estrade, la main encore sur la rambarde. Ses yeux brillaient d'une profonde affliction. Et son visage se froissa bientôt en une expression qui le déstabilisa.
Naruto avait à présent l'air d'un enfant qui venait d'essuyer un terrible deuil – et pis encore, que l'on venait de trahir. Naruto ne pouvait que ressentir cela et l'exprimer. Il avait avoué à Sasuke avoir envie de construire quelque chose avec lui – quand bien même cela eût pu lui faire peur et qu'il n'eût pas été prêt à tout accepter tout de suite. Il avait voulu le convaincre, l'avait laissé prendre le contrôle sur lui, avait cru en leur avenir. Mais Sasuke avait piétiné tout cela : ses sentiments, ses espérances – la confiance absolue qu'il avait placée en lui. Et, plus que tout, leur amitié mourante.
Naruto sentit les larmes lui monter aux yeux et les ferma avec force pour les retenir. Il baissa la tête, ses épaules se voûtèrent. Le silence s'était fait dans la salle et tous attendaient le début de la représentation sans comprendre l'étrange état dans lequel se trouvait l'Uzumaki que tout le monde savait enjoué et taquin.
Gaara voulut se lever pour le rejoindre.
Mais il releva alors la tête. Et Sasuke se sentit pour la seconde fois douter. Les grands yeux bleus de Naruto s'étaient foncés et son visage ne laissait plus voir qu'une chose : tous les reproches qu'il lui faisait, sa rancune, la colère née de la douleur de la trahison et, plus encore, cette farouche détermination, cette assurance de résister à n'importe quel orage, cette volonté incroyable qui lui ferait rendre chaque coup reçu. Il le vit s'avancer sur la scène. Serrer les poings. Et, guidé par son emportement, lui faire face – le défier.
Sasuke fronça les sourcils. S'approcha comme s'il l'avait vu entrer dans une pièce et était occupé à autre chose et donna sa première réplique. Naruto y répondit avec un ton claquant qui surprit Sasuke. La scène racontait les retrouvailles de deux anciens amis devenus ennemis de guerre et qui se lançaient peu à peu dans une dispute. Naruto avait, des semaines plus tôt, proposé un entretien neutre voire un peu chaleureux au début et une gradation par la suite. Mais de toute évidence, les sentiments l'emportaient sur le jeu et son personnage était dépouillé de l'attachement pour son vis-à-vis qu'ils avaient voulu faire entrevoir au public pour ne plus être qu'accusations. Une interprétation différente. Mais que Sasuke, une fois remis, accepta de suivre.
Ils se tournèrent autour, déclamant leur texte avec une hargne et une ferveur seulement nourries de leur colère commune et de toute l'amertume qui pouvait teindre leurs cœurs. Cependant, ça n'était jamais assez et il fallait toujours surenchérir. Les répliques étaient hurlées, les rapprochements n'étaient qu'invitations au combat, les rares éléments de décor n'étaient plus qu'exutoires et se retrouvaient balayés par des mains furieuses.
Emporté, Naruto se laissait aller à la rage, faisant de son personnage un double qui lui permettait enfin d'exprimer à haute voix toute cette fureur qui grondait en lui et qui l'amena à repousser violemment Sasuke lorsqu'il effectua le dernier contact prévu de la scène. Comme ils l'avaient décidé, le brun mima une perte d'équilibre, se rattrapa de justesse à une chaise que leur courroux avait épargnée et le fixa avec un regard plus chargé encore de rancœur. Et Naruto, les poings serrés, les joues rouges et le souffle court, d'une voix suraiguë, cria ses dernières phrases :
« C'est fini ! Fini, tu entends ? La guerre l'emportera et du passé, il ne restera bientôt plus rien. Alors puisque nous sommes condamnés à nous entretuer, va-t'en ! Va-t'en et ne reviens jamais ! »
Il y mit tant de force que Sasuke se retrouva bouche bée, croyant y voir autre chose que du simple jeu. Le silence se fit alors, lourd après tant de passion déversée. Des mains claquant l'une contre l'autre le brisèrent. C'était Gaara qui s'était levé et avait commencé à applaudir, bientôt suivi par les autres étudiants et par le professeur lui-même qui, souriant, regardait les deux jeunes hommes se ressaisir et se tourner vers eux.
« Très belle interprétation, Naruto et Sasuke ! Je ne m'étais pas du tout attendu à un tel jeu mais c'était très vivant et… »
Mais il s'arrêta comme Naruto quittait la scène.
« Naruto ?
-Excusez-moi, j'ai besoin de prendre l'air. »
Il remonta les strapontins sans prêter attention aux murmures qui emplissaient à présent la salle. Il repoussa avec force les battants de la porte d'entrée et ceux-ci heurtèrent violemment le mur extérieur. Mais Naruto n'en avait que faire, tout comme il ignora la brusque chaleur de l'extérieur qui venait de l'assaillir. Il se précipita vers les toilettes les plus proches, s'y engouffra et se jeta sur les lavabos pour se passer le visage à l'eau froide. Il recommença sa manœuvre plusieurs fois. Jusqu'à ce qu'il craquât et, les mains crispées sur le rebord, éclatât en sanglots.
Le mot avait été dit. C'était fini. Fini.
L'été à Konoha était toujours lourd et brûlant. Le climat de la région était en général clément – mais lorsqu'août venait, il devenait infernal. Cependant, la capitale du pays du Feu n'était pas la destination touristique la plus en vue pour des vacances estivales. Elle se vidait même plutôt de ses habitants ; à l'instar de l'ensemble du groupe d'amis de Naruto qui s'était éparpillé aux quatre vents : au pays de l'Eau pour profiter de la mer, au pays du Sable pour les séjours itinérants dans les déserts, au pays des Collines pour se réfugier au cœur des forêts et des vaux et se complaire à volonté dans les chalets de montagne, le long des sentiers de randonnée et au creux des sources chaudes.
Cependant, il arrivait que certains touristes donnassent une chance à la ville de les séduire durant l'été. Il fallait alors toujours plus de monde au café où Naruto travaillait. Et cela faisait plus d'une semaine que le jeune homme avait doublé ses heures. Lui ne partait pas en vacances. Parce que Jiraya était à la maison, affairé à écrire un nouveau roman qui le tenait éveillé la nuit et l'occupait tout le jour. En outre, il avait rappelé à Naruto qu'il devait peu à peu s'affirmer financièrement et que s'il souhaitait partir en vacances, il devait payer de sa poche son voyage.
Naruto avait un peu d'argent de côté. Il ne bénéficiait pas de bourse et son petit boulot suffisait à couvrir ses frais de scolarité et à profiter de quelques extras en dehors de sa vie d'étudiant. Cependant, il ne s'était pas senti prêt à sacrifier ce pécule pour quelques semaines de vacances. Et il n'aurait su où partir, encore moins avec qui. Gaara lui avait bien proposé de l'accompagner à Suna pour qu'il pût revoir Sakura mais il avait poliment refusé, comme il avait détourné son attention pour ne pas avoir à lui expliquer son étrange comportement lors de son examen de théâtre.
Ce jour-là, alors que l'après-midi touchait à sa fin, l'air se faisait plus chaud que jamais et les rares brises qui passaient dans la rue étaient ardentes. Naruto sentit ses mains devenir moites et les essuya sur un torchon avant de se saisir de son calepin et de partir demander les commandes. Le café, à cette heure-ci, était presque plein. Les gens s'arrêtaient, après quelques visites, pour profiter de la fraîcheur des boissons servies. Lui-même se serait bien arrêté pour prendre une gorgée d'eau tant sa gorge était sèche et lui faisait presque mal. Mais il finissait tôt ce jour-là ; à vrai dire, il n'avait plus qu'une demi-heure à attendre et il s'offrirait le luxe d'un week-end entier de congés – un arrangement qu'il avait passé avec son patron : il faisait des jours pleins en semaine et en contrepartie, profitait de son week-end pour faire ce qu'il voulait.
Il rejoignit la terrasse où ses collègues avaient installé de nombreux parasols multicolores qui offraient une ombre bienvenue aux clients. Il repéra une jeune femme portant un large chapeau de paille et une robe légère blanche. Il s'approcha.
« Bonjour ! Vous désirez ? »
La jeune fille leva la tête. Et ses yeux bleu clair parurent étonnamment familiers à Naruto.
« Le serveur. C'est possible ? »
Et dans un geste élégant, elle souleva son chapeau et les cheveux blond délavé qui s'y trouvaient prisonniers dégringolèrent sur ses épaules. Naruto en fut bouche bée.
« Ino ? »
L'interpellée lui offrit un sourire amusé.
« Salut, Naruto. Ça faisait longtemps. »
Naruto retrouva bientôt ses esprits et un large ris barra ses lèvres tandis qu'il se penchait vers elle et s'appuyait sur sa table, au comble de la joie.
« Mince, alors ! C'est génial de te voir ! Mais qu'est-ce que tu fais à Konoha ? »
Ino se laissa aller contre le dossier de sa chaise et s'éventa avec son chapeau.
« Oh, tu sais, c'est les vacances alors j'ai décidé de rendre visite à ma mère.
-Comment va-t-elle ?
-Mieux. Beaucoup mieux, même.
-Bonne nouvelle ! Mais comment tu as su que je travaillais ici ? »
Elle eut un petit sourire en coin.
« Tu oublies que mes deux meilleurs amis se trouvent dans cette ville. »
Evidemment. Il n'y avait que Shikamaru et Choji pour garder contact avec Ino et lui donner de telles informations. Il en pouffa de rire et secoua la tête.
« Ah, ces deux-là… »
Elle acquiesça.
« Mais t'as pas vraiment de chance, ajouta Naruto avec un air contrit. Ils sont tous partis. »
Elle eut un geste de la main désinvolte, montrant par là qu'elle ne s'en souciait guère.
« Peu importe, dit-elle. C'était surtout toi que je voulais revoir. »
Le cœur de Naruto s'emballa et une brusque sensation de vertige naquit dans sa poitrine.
« Tu finis dans une demi-heure, il paraît ? Je t'attendrai avec un café, alors. »
Naruto lui sourit encore, véritablement heureux de la retrouver.
« Je t'apporte ça tout de suite. »
Le lycée principal de Konoha avait toujours été le plus bel établissement scolaire de la ville. D'un blanc éclatant, pourvu d'une cour gigantesque que différents bâtiments ceignaient, entouré de divers gymnases et espaces verts et serti de plusieurs fontaines, il avait accueilli deux à trois des plus belles années de Kiba, de Shikamaru, de Choji, de Naruto et d'Ino. Placés devant les grilles blanches qui laissaient voir sous la lumière étincelante du soleil le lieu de leurs premières amours, les deux derniers se tenaient cois, perdus dans leurs souvenirs.
Ça avait été d'un commun accord qu'ils s'étaient réfugiés ici à la fin du service de Naruto. Bien sûr, ils avaient flâné plus tôt dans les rues, attendant que dix-neuf heures passassent et que l'air se fît moins chaud. Puis ils avaient obliqué vers les écoles qu'ils avaient fréquentées et dont la dernière se dressait fière et immaculée devant eux.
Le vent avait commencé à souffler sur la ville et les arbres de la cour bruissaient doucement. Les cheveux d'Ino, qu'elle avait lâchés, passaient en de longues ondulations sur son visage et elle les repoussait parfois, sans y prêter vraiment attention, pour les passer derrière son oreille. Ses yeux s'étaient teints d'une nostalgie que Naruto devinait aigre-douce.
Les souvenirs qu'Ino avait de ce lieu étaient précieux, il le savait. Leur séparation et son départ de Konoha avaient été un déchirement pour lui mais son ex-petite-amie n'avait pas été en reste – et maintenant qu'il y repensait, il savait qu'il n'avait pas toujours été juste avec elle à cette époque. Il avait rejeté sur elle la cause de son départ, l'avait accusée de ne pas suffisamment l'aimer pour ne pas insister auprès de son père et rester ici. Ino s'était indignée et s'était montré vraiment blessée par son accusation. Sa mère, à l'époque, avait été hospitalisée pendant une longue période et il était sûr que la jeune fille aurait été plus malheureuse ici. Mais il n'avait rien voulu savoir à l'époque et leur rupture s'était faite naturellement ainsi que dans les cris et les larmes.
Le violent déracinement qu'elle avait subi et la terrible absence qui s'en était suivie étaient la raison de cette brume qu'il voyait à présent dans ses yeux bleu clair. Ils se mirent à miroiter et il la devina au bord des larmes.
Ino aurait tout donné pour que l'amour de ses parents n'eût jamais dépéri. Ino aurait tout donné pour rester ici. Ino aurait tout donné pour poursuivre sa vie dans ce lycée où elle avait coulé de si beaux jours. Ino aurait tout donné pour toujours être avec lui.
Il leur avait fallu un long temps avant de reprendre contact et d'effacer tout cela. A vrai dire, Naruto avait reçu le premier message d'Ino à son retour de vacances, l'an dernier. Et le plaisir de pouvoir renouer avec elle l'avait quelque peu aidé à oublier son désarroi suite au départ précipité de Sasuke.
Une larme perla au bord des cils d'Ino, scintilla au soleil, glissa le long de sa joue et s'arrêta à la commissure de ses lèvres. Naruto, peiné de la voir ainsi, leva la main et, du pouce, sécha son chagrin. Elle tourna la tête vers lui. Et il ne put s'empêcher de la trouver magnifique et de sentir à quel point il l'aimerait toujours un peu. Il lui sourit et lui proposa :
« Un tour au parc, ça te dit ? »
Ino sourit à son tour et posa sa main sur celle de Naruto.
L'endroit où ils s'étaient rendus se trouvait non loin du lycée principal. Il s'agissait d'un gigantesque parc où les jardins de milles fleurs se succédaient, où les kiosques offraient plénitude aux voyageurs, où les foires passaient parfois pour amuser les enfants. C'était un des endroits que leur bande d'amis préférait. Combien de fois Naruto y était-il venu avec ses trois comparses pour une partie de football ? Combien de fois y avait-il retrouvé Ino ?
« Tu te souviens ? lui demanda celle-ci en nouant ses doigts aux siens tandis qu'ils marchaient le long d'une allée ombragée. C'est ici qu'on a eu notre premier rendez-vous. »
Naruto acquiesça et un sourire apaisé peignit ses lèvres.
« Tu étais… comment dire, poursuivit la jeune fille sur un ton amusé. Assez nerveux. »
Naruto parut outré.
« Hein ? Mais n'importe quoi ! »
Et comme le souvenir de ce jour-là lui revenait, il sentit ses joues chauffer. Ino, à côté de lui, éclata de rire.
« Tu aurais dû voir ta tête ! Hahaha ! C'était tellement drôle de te voir perdre tous tes moyens ! »
Elle s'esclaffa plus encore. Naruto lâcha sa main, un peu vexé, et prit un air boudeur. Peu à peu, la jeune fille retrouva son calme et essuya une larme de rire qui lui avait échappé.
« Oh, allez, fais pas la tête… C'est juste que tu étais si différent de d'habitude ! »
Naruto croisa les bras, peu convaincu.
« Hm… »
Ino lui sourit gentiment et se rapprocha de lui.
« Hé, si ça peut te rassurer… J'ai trouvé ça très mignon, aussi. »
Naruto haussa un sourcil.
« Mignon ?
-Oui. Parce que ça voulait dire que tu avais peur que les choses se passent mal, donc que tu voulais que tout soit parfait. Donc que tu voulais me faire plaisir, quelque part. Non ? »
Il la dévisagea. Et fasciné par ces traits qu'il avait tant embrassés et tant parcourus des doigts, il rendit les armes et soupira.
« Si. Carrément. »
L'expression d'Ino se fit plus douce. Elle lui tendit la main. Il la reprit sans hésiter. Puis elle l'entraîna au bout de l'allée, prit à gauche, monta une petite butte au sommet de laquelle se trouvait un grand saule pleureur. Ecartant les branches, elle retrouva ce petit banc de pierre tombant en décrépitude mais sur lequel ils s'étaient tant de fois assis. Elle s'y plaça et Naruto l'imita.
Le vent soufflait toujours et agitait les fils de feuilles tombant comme des rideaux autour d'eux. Par intermittence, ils avaient une vue magnifique sur le reste du parc. Et dans le tronc derrière eux, des couples avaient gravé leur histoire. Naruto passa la main sur l'écorce et retrouva, à quelques centimètres au-dessus d'eux, un « N + I » maladroit qu'il avait gravé dans un excès de zèle pour amuser son ex-petite-amie.
Celle-ci suivit son geste du regard. Puis elle revint à son visage. Et leurs regards se croisèrent. Le vent souffla encore, emportant feuilles et mèches de cheveux. Mais la jolie couleur des yeux d'Ino était éternelle et brillait d'un éclat que Naruto connaissait bien.
« Tu sais, dit-elle après un temps, ç'a vraiment été dur. De partir. De te laisser. »
La culpabilité se fraya un chemin dans le cœur de Naruto et il sentit sa gorge se serrer.
« Je sais. Je suis désolé, Ino. »
Elle secoua la tête.
« Je ne t'en veux pas. Enfin… je ne t'en veux plus. »
Et elle prit un air comique qui fit doucement rire Naruto.
« Tu souffrais, toi aussi, après tout. C'était moi qui partais, pas toi. Et puis… j'aurais réagi de la même manière à ta place. »
Naruto hocha la tête et son visage se fit sérieux.
« Mais tu sais… J'aurais tellement voulu que ça se passe autrement. Parce que même une fois là-bas, même après plusieurs mois, je continuais de me dire… »
Elle perdit ses mots et ses yeux balayèrent le sol.
« Je crois que je me suis d'abord dit qu'on n'aurait pas dû attendre toute une année avant de se mettre ensemble. C'était déjà clair en première année que tu étais dingue de moi. »
Naruto s'empourpra et se mit à bégayer de vagues protestations qu'Ino balaya d'un rire.
« Ne mens pas ! »
Il détourna les yeux, gêné.
« T'avais qu'à me dire que tu voulais sortir avec moi plus tôt, aussi ! T'étais tellement… fière et méprisante, des fois… Comment j'aurais su ? Et je te rappelle que tu me fichais des baffes dès que je m'approchais de toi. »
Ino se mordit la lèvre et rosit à son tour.
« Je reconnais, c'est vrai… »
Puis elle le pointa du doigt.
« Mais c'est simplement parce que j'étais timide ! »
Naruto haussa un sourcil, peu convaincu.
« Non mais c'est vrai ! insista-t-elle. Tu étais le premier pour qui je… »
Elle ne finit pas sa phrase. Mais Naruto comprit immédiatement. Il acquiesça. Et l'atmosphère entre eux se détendit.
« L'autre chose que j'avais en tête… poursuivit Ino. C'est que je suis restée persuadée que toi et moi… enfin… qu'on resterait ensemble toute notre vie. »
Les yeux bleus de Naruto, plus foncés que ceux de son ex-petite-amie, s'ouvrirent en grand. Et l'étonnement lui ôta tout mot des lèvres tant il était inattendu qu'ils eussent eu tous deux la même pensée au sujet de leur relation. Il voulut lui dire à quel point il était heureux de l'entendre dire ça, à quel point il avait pu y croire, lui aussi. A quel point il y croyait encore. Mais Ino releva la tête vers lui. Et dans son regard brûlait un espoir vacillant.
« Dis, Naruto… Tu crois que toi et moi, on pourrait retrouver tout ce qu'on avait avant ? »
Elle se rapprocha avec lenteur de lui. Et, fasciné, Naruto la regarda faire sans réagir.
« Rappelle-toi… Rappelle-toi comme on était heureux. »
Et c'était si vrai. Si tentant. Si tentant d'embrasser à nouveau quelqu'un, de retrouver cette béatitude, cette douce tranquillité, cet état de confiance après tous les supplices passés et présents. Il était si tentant de se dire qu'Ino était peut-être la clé. Si tentant de croire en la résurrection des cendres de leur amour. Si tentant d'imaginer retrouver les légères délices d'une relation naissante. Et d'oublier, un temps, Sasuke et sa trahison.
Aussi ne recula-t-il pas lorsque le visage d'Ino s'approcha du sien. Aussi posa-t-il lui-même ses lèvres contre celles de la jeune fille. Aussi soupira-t-il d'allégresse quand il retrouva cette bouche qu'il avait si bien connue.
Et l'image de sa dernière déception se déchira tandis que la lumière éclatait sous ses paupières.
Deux semaines étaient passées. Deux semaines enchanteresses. Le travail au café n'avait jamais paru aussi facile à Naruto. La chaleur s'était fait moins accablante au fil des jours et le vent traversant Konoha apportait enfin fraîcheur à qui voulait. Lorsqu'il finissait son service, il retrouvait Ino et leurs ballades les amenaient à sillonner la ville et ses alentours. Ils étaient allés saluer les visages de pierre des fondateurs du pays du Feu qui surplombaient, depuis leur falaise, la vallée. Ils avaient retrouvé avec un plaisir enfantin les arcades de jeux et s'étaient amusés à se défier sur plusieurs attractions. Le parc était resté un de leurs endroits favoris et ils avaient durant tout ce temps reproduit ce qu'ils avaient vécu deux ans plus tôt.
Naruto était heureux. Ou du moins l'était-il presque.
Les étreintes au creux des nuits restaient plaisantes, les soupirs d'Ino lui étaient toujours précieux, la douceur de sa peau était aussi agréable que dans ses souvenirs, leur complicité vivait encore.
Mais quelque chose troublait l'illusion.
Ino avait parfois l'air ailleurs, comme si elle pensait à quelqu'un. Et lui-même ne pouvait empêcher son esprit de divaguer et de le ramener à cette photographie froissée qu'il avait trouvée dans la chambre dévastée de Sasuke.
Certes, il était facile de ramener l'autre à la réalité d'un geste, d'un contact, de s'embrasser à nouveau, de lancer une plaisanterie, d'éclater de rire, d'évoquer un souvenir et de s'y plonger avec délectation. Cependant, la chose restait entière. Ino et lui se croyaient heureux. Et pourtant, ils ne l'étaient pas totalement. Et ne pourraient jamais plus l'être. Pas ensemble, en tout cas.
Ce matin-là, Naruto s'éveilla dans des draps encore tièdes. Il était seul dans sa chambre désordonnée mais devinait la présence d'Ino qui devait s'affairer dans la cuisine à préparer le café. Avec un air heureux, il se leva pour la rejoindre. Mais arrivé à l'entrée du salon, il s'arrêta et avisa la jeune fille qui avait enfilé une culotte de dentelle et un de ses tee-shirt qui, trop large pour elle, tombait sur une de ses épaules et couvrait à peine le haut de ses cuisses. Il s'affola et se précipita vers elle pour l'entourer de ses bras. D'abord surprise, Ino s'amusa de son empressement.
« Qu'est-ce qui t'arrive dès le matin ? »
Il la relâcha pour qu'elle pût lui faire face.
« T'as pas idée de te balader comme ça alors que Jiraya est dans le coin ! »
Elle eut un petit rire.
« Tu sais jusqu'à quelle heure il veille pour finir son livre, en ce moment ? Il dort, Naruto, je ne risque rien. »
Il n'eut pas l'air convaincu et elle passa une main sur sa joue.
« Allez, arrête de te faire du souci et viens plutôt manger avec moi. »
L'odeur du pain grillé finit de le dérider et il accepta avec bonne humeur. Ils s'attablèrent tous deux, ne cessant de s'envoyer de petits coups d'œil aguicheurs ou d'agacer la jambe de l'autre du pied. Mais Naruto cessa bientôt de manger et demanda :
« Tu pars à quelle heure ?
-Quatorze heures. »
Ino s'arrêta elle aussi dans son repas et baissa la tête.
« Dis, Naruto… »
Le garçon lui prêta toute son attention.
« Toi et moi… On ne peut plus être comme avant, n'est-ce pas ? »
Les épaules du jeune homme s'affaissèrent et ses traits se tordirent de tristesse.
« On dirait… »
Ino eut la même expression meurtrie que lui.
« Il y a quelqu'un d'autre, hein ? demanda Naruto. »
Les épaules d'Ino se tendirent et elle hocha piteusement la tête.
« Malheureusement… »
Naruto eut un petit sourire encourageant.
« Tu l'as rencontré à l'université ? »
Elle releva des yeux timides vers lui.
« Oui. On est tous les deux au département de médecine.
-Le coup de foudre ? interrogea Naruto, amusé. »
Elle retrouva le sourire et acquiesça.
« Tu le verrais… C'est un canon ! »
Ils rirent tous deux. Puis Naruto reprit un air grave et d'une voix inquiète, il la questionna :
« Alors… qu'est-ce qui ne marche pas ? »
Ino abandonna définitivement sa tartine et se disposa autrement sur sa chaise pour remonter un genou et appuyer son menton dessus tandis que ses bras passaient autour de sa jambe.
« Il ne fait jamais attention à moi. Je lui parle un peu, de temps en temps. Mais il ne me voit pas. Pas comme moi je le vois. »
Naruto eut une grimace, ne sachant comment la réconforter.
« Comment il fait ? dit-il cependant. Tu es lumineuse, énergique et magnifique. C'est que c'est un idiot s'il ne te remarque pas. »
Ino retrouva le sourire et toucha le genou de Naruto du bout de pied, à la fois flattée et gênée.
« Et toi, alors ? Il y a quelqu'un de ton côté aussi, non ? »
Le jeune homme se rembrunit brusquement et Ino regretta presque sa question.
« Ouais… avoua-t-il pourtant. J'ai cru que quelque chose se passerait entre nous… Mais en fait, non. On s'est disputés. Et… il y a une autre personne qui s'est ajoutée au tout. »
Ino se mordit la lèvre.
« Elle est partie avec un autre, c'est ça ? »
Naruto grimaça à nouveau, incapable de lui dire qu'il s'agissait de l'inverse : un autre garçon qui s'était envolé avec la première jouvencelle venue. Il concéda néanmoins :
« Ouais, on peut dire ça. »
Ino le contemplait avec un air désolé et la lumière de l'aube la sublimait : ses longs cheveux n'avaient jamais paru si clairs ni si brillants et ses beaux yeux bleus, voilés par une bordée de cils blancs, l'amenaient à véritablement regretter le fait de ne pas réussir à oublier à ses côtés le bourreau qu'était Sasuke. Il eut un pincement au cœur. Bien sûr qu'il aimerait toujours un peu Ino – après tout, il s'agissait de son premier véritable amour. Mais à présent, son cœur était occupé avec un autre. Et ce, malgré lui.
Ino vivait de même : elle avait sans doute réellement voulu retrouver avec Naruto ce qu'ils avaient perdu. Cependant, le souvenir du garçon qu'elle convoitait désormais l'en empêchait. Agacée par les pensées sombres qui les avaient tous deux assaillis, Ino décida qu'elle ne voulait pas qu'elles gâchassent sa dernière journée. Alors elle se fit mutine. Et susurra à Naruto :
« Tu me fais vivre une dernière journée parfaite ? »
Naruto lui répondit par un sourire et accepta d'entrer dans son jeu et, un temps encore, de vivre l'illusion de leur idylle. Il se leva, fit le tour de la table et la prit dans ses bras.
Le temps était toujours éclatant lorsque Naruto accompagna Ino à l'aéroport. Celui-ci était d'une taille gigantesque mais étonnamment lumineux et à cette période des vacances, peu encombré de personnes. De telle sorte qu'ils trouvèrent facilement un endroit relativement calme vers les grandes baies vitrées qui donnaient sur la piste d'atterrissage. Les avions y défilaient, titanesques machines à la puissance vibrante et aux ailes largement déployées tandis qu'ils décrivaient de larges courbes sous le ronronnement des moteurs.
Ino les regardait faire avec un air concentré et Naruto tenait encore la poignée de sa valise – il avait absolument tenu à la tirer jusqu'ici pour l'empêcher de se fatiguer et elle l'avait laissé faire, tout autant pour lui faire plaisir que pour profiter de marcher une dernière fois librement au sein de sa ville natale. Et à présent qu'ils se trouvaient là, quelques minutes avant l'embarquement, Naruto réalisait pleinement le départ de la jeune fille. Et celui-ci lui laissait une impression désagréable : comme un goût de bile dans la bouche. Comme une seconde perte. Une seconde rupture.
Ino dut bien sentir son désarroi puisqu'elle s'arracha à sa contemplation et le dévisagea avec attention. Naruto lui offrit un maigre sourire. Mais il ne pouvait pas espérer la tromper avec un tel artifice et elle eut tôt fait de le serrer contre elle.
« Ça va aller. Définitivement. »
Il lui rendit son étreinte et plongea le nez dans son cou, passant la main dans ses longs cheveux blonds.
Ils restèrent un temps ainsi. Puis Ino se détacha de lui et elle semblait si lumineuse lorsqu'elle plongea son regard dans le sien que Naruto s'en sentit apaisé.
« Tu auras toujours une place ici. »
Et ce disant, elle porta la main à sa poitrine et désigna l'emplacement de son cœur. Naruto eut un léger rire. Puis il répondit :
« Pareil pour toi. »
L'expression d'Ino se fit très douce et elle passa une main dans les cheveux désordonnés de son ex-petit-ami.
« On ne perd pas contact, hein ? »
Naruto prit un air sérieux.
« Jamais. »
La voix de la standardiste se fit alors entendre et annonça le vol que devait prendre la jeune fille. Celle-ci leva les yeux au ciel avec un air ennuyé. Puis elle revint à Naruto. Et ses prunelles brillèrent de détermination.
« Ça ira vraiment. On va les avoir ! »
Naruto pencha la tête sur le côté, peu sûr de comprendre ce qu'elle voulait dire par là.
« Il finira forcément par me remarquer. Je vais tout faire pour. Et toi… »
Elle leva l'index et le posa avec rudesse sur le torse de Naruto.
« Tu vas convaincre ta chère et tendre. Compris ? Que tu vaux bien mieux que n'importe qui et qu'elle fait une énorme erreur en te laissant tomber. »
Naruto sentit son cœur s'emballer. Et resta coi tandis qu'Ino lui reprenait avec douceur la poignée de sa valise.
« Ok ? »
Et elle lui tendit le poing.
Il suivit son geste et y sourit. Il s'agissait d'un mouvement habituel qu'il avait toujours eu avec Kiba puis avec tous les amis qu'il avait pu se faire. La promesse de faire de son mieux, la reconnaissance d'une belle amitié ou simplement l'expression d'un bonheur. C'était en tout cas plus qu'un salut. Et ce fut avec un contentement non feint que Naruto colla son poing à celui d'Ino.
La jeune fille acquiesça vivement, scellant leur pacte. Puis elle posa une main sur son épaule, se hissa sur la pointe des pieds, déposa ses lèvres sur sa joue et recula avec de nouveau cet air rayonnant qui lui allait si bien. Un dernier au revoir de la main et elle disparut parmi la foule.
Naruto resta longtemps accoudé à la rambarde près de la baie vitrée. Il regarda l'avion d'Ino pavaner le long de la piste, se redresser, démarrer, gagner en vitesse et, finalement, quitter la piste d'un élan pour s'élancer dans le ciel et emporter avec lui le dernier souvenir de sa relation passée. Ne restait plus que l'écho de cette parole donnée, partagée.
Convaincre Sasuke.
Maintenant qu'Ino n'était plus là, Naruto pouvait enfin laisser paraître ce qui étreignait son cœur, ce qu'il avait été incapable de dire tout haut : le doute. Le doute ô combien blessant et cette voix intérieure, pernicieuse, harcelante, qui, sans relâche, lui soufflait qu'il n'avait aucune chance.
Désespérine
