La rançon
Chapitre 2
Avec mon aide, Eric avait grimpé l'escalier qui menait à la salle du bar. Après tout, je n'allais certainement pas jouer les infirmières dans une pièce insalubre aux subtils effluves de matières fécales, gastriques et sanguines alors qu'une salle impeccablement récurée se trouvait juste au-dessus de nos têtes, non? Je lui avais proposé d'aller se doucher – en déclinant ses nombreuses invitations maquillées – afin de rendre mes soins plus efficaces, ce qu'il a fait non sans me faire regretter mon obstination à vouloir rester de l'autre côté du rideau Apollon s'était dévêtu devant moi pour m'en faire baver. Bien que couvert de sang, de plaies et de contusions, il était affreusement sexy, et je ne me suis pas privée de me gâter côté coup d'œil légitime.
Le sang synthétique qu'il avait consommé avait contribué à faire guérir les plaies les plus superficielles de son grand corps d'athlète, mais la majeure partie de ses blessures allait effectivement prendre plus d'une nuit pour s'estomper entièrement. Pourtant, malgré ce que son état laissait supposer, Eric ne semblait pas tant en souffrir. Je me suis demandé si mes piètres soins allaient véritablement accélérer le processus de guérison ou s'il profitait de la situation pour avoir mes mains partout sur son corps… Puis j'ai réalisé que la question était stupide puisque la réponse était criante. N'avait-il pas honte d'agir avec tant d'irresponsabilité alors que son filleul était entre les mains de l'ennemi? Je n'ai pas osé le lui rappeler ; après tout, puisqu'Eric n'avait apparemment pas l'intention de me vendre, nous avions besoin d'un plan avant d'agir.
- Qu'allons-nous faire, maintenant? lui ai-je demandé. Nous ne pouvons tout de même pas leur laisser Pam indéfiniment…
Eric s'était installé sur un petit tabouret, tout près du comptoir de service de la salle du bar, et je tournais autour de lui avec un petit tube d'un onguent mystérieux que j'appliquais sur ses lésions. Si je me fiais aux sifflements qu'Eric réprimait à chaque fois que je passais un doigt sur sa peau, le baume ne devait pas être qu'une vulgaire pacotille.
- Il faudrait découvrir… (Il s'est abruptement interrompu pour émettre un sourd grognement ; la plaie sur laquelle je m'attardais, dans son dos, s'était mise à écumer sous le contact du médicament.) Il faudrait d'abord découvrir d'où proviennent ces hommes. De quel État, a-t-il précisé.
J'avais fait une pause pour lui permettre de se remettre de la douleur que mes soins lui prodiguaient, mais aussi pour inspirer un bon coup par-dessus mon épaule ; l'odeur que dégageait la réaction de l'onguent contre les plaies était épouvantable.
- Pourquoi est-ce si important? Cette information aura-t-elle un impact sur la suite des opérations? Ne serait-il pas préférable de prévenir la Reine?
- Non. Si le souverain de l'État duquel ces mercenaires proviennent n'a pas jugé bon de passer par Sophie-Anne pour quémander tes services, c'est qu'il doit y avoir une raison. Je préférerais la découvrir moi-même avant de l'informer de l'incident. Si nous pouvons éviter une guerre – car c'est bien ce que le vol d'un bien d'un souverain homologue provoquerait –, je serais prêt à agir en catimini.
Je me suis figée, consternée. Une guerre? À cause de moi? J'étais enchantée de la protection que voulait m'accorder le Viking mais il ne fallait tout de même pas tirer le diable par la queue…
Un temps d'arrêt s'est étiré. Je m'occupais maintenant d'une longue entaille qui barrait le dos d'Eric, de son épaule droit à son rein gauche. Alors que je palpais délicatement la peau boursouflée près de la taillade pour évaluer l'étendu des dégâts, Eric a légèrement pivoté la tête vers l'arrière pour m'observer. Étant donné de la douceur de mes gestes, du silence qui s'était installé et de la soudaine réserve dont il faisait preuve, j'ai préféré relancer la discussion :
- Je vous déteste. Tous. Sans exception.
Bon. Ce n'était peut-être pas la meilleure méthode de briser un silence gênant, mais je ne pouvais plus supporter ce suspens.
- Je te demande pardon? a fait Eric au bout d'un moment qu'il a sûrement pris pour chercher à comprendre ce qui me poussait à me montrer aussi grossière.
- À chaque fois que je veux en finir avec vos sales histoires à dormir debout, je parviens continuellement à me dégoter le rôle principal dans l'épisode suivant. J'en ai marre. Voilà maintenant qu'une guerre pourrait éclater à cause de moi!
Mes gestes avaient inconsciemment perdu de leur finesse au fil de ma tirade, et bientôt, Eric s'est mis à grogner tel un fauve mécontent. J'ai aussitôt rectifié le tir.
- Ne trouves-tu pas flatteur qu'on t'apprécie autant? m'a-t-il demandé, amusé, après s'être détendu.
- Ce n'est pas moi qu'on apprécie tant ; c'est ma disposition à lire dans les pensées, ai-je rétorqué, agacée par la nuance que personne ne semblait faire sauf moi. C'est mon don, le seul truc que j'aimerais me débarrasser chez moi. Ça, ou mon sang de fée. (Puis, je me suis mise à bougonner à voix basse :) Personne ne m'a jamais apprécié à ma juste valeur, d'ailleurs…
- Oh, Sookie, arrête de faire l'enfant… Tu m'ennuies.
J'ai fixé l'arrière de sa tête, ulcérée.
- Moi? Moi, je fais l'enfant? ai-je couiné, cassante. Et toi, de quoi penses-tu que tu as l'air à te fendre en deux pour que nous partagions la même douche alors que Pam est peut-être en train de se faire torturer à l'heure qu'il est?
- Ne t'inquiète pas pour Pam.
C'est tout ce qu'il trouvait à dire après que j'aie insinué qu'il ne se souciait pas de la sécurité de sa progéniture? J'ai interrompu mes soins pour me planter droit devant lui ; je ne trouvais pas convenable de m'adresser à sa nuque alors que la discussion tournait autour de l'éventualité d'une guerre entre vampires.
- Ne pas m'inquiéter pour Pam? Parce que tu crois vraiment que ces hommes vont la ménager?
- Je leur ai juré que je te livrerais à eux dans l'état où Pam me reviendra.
Il y a eu un blanc dans le texte. J'ai soutenu son regard en réalisant ce que cette garantie impliquait.
- Oh. Oui, franchement, bravo, ai-je finalement craché en hochant hystériquement la tête. Très astucieux. Et supposons que ces malades décident de lui couper une main, vas-tu couper la mienne? (Je la lui ai tendue en l'agitant devant ses yeux.) Vas-y. De toute façon, à quoi pourrait-elle me servir? Et si elle revient avec le visage tuméfié, vas-tu me battre jusqu'à ce j'aie les mêmes couleurs qu'elle? Vraiment, Eric, c'est un coup de maître!
J'ai pivoté sur moi-même, fulminante, et ai étroitement croisé les bras sous ma poitrine.
- Ils ne la toucheront pas. Tu es trop précieuse à leurs yeux.
Il semblait davantage vouloir se convaincre lui-même que de me rassurer. De nouveau, j'ai fait volteface et ai haussé les sourcils.
- Car, évidemment, tu sais exactement ce que ce roi ou cette reine a l'intention de faire de moi, ai-je ironisé. À ce que je sache, je risque d'encore pouvoir lire dans les pensées des gens avec une main en moins ou avec la tête d'Elephant Man.
Tout à coup, sans même que je ne le vois se lever et s'approcher, j'avais le dos pratiquement à plat contre le comptoir, compressée contre son corps. Ses doigts étaient enserrés autour de mes deux poignets qu'il tenait d'une seule main mais d'une force que je n'aurais su défaire. De toute façon, je n'en avais nullement l'intention ; j'avais été si surprise par le virage qu'avait pris la situation que j'en suis restée paralysée.
- Tu sembles oublier ce que j'ai risqué pour que ces hommes ne te tombent pas dessus, a soufflé Eric à deux pouces de mon visage. Je me suis sciemment laissé torturer pour ne pas leur avoir confié l'adresse où tu vis, et sache, Sookie Stackhouse, qu'une lame d'argent fait très, très mal, et que ce foutu médicament que tu appliques sur mes plaies ne me fait pas, du tout, du tout du bien.
Il a approché son visage encore plus qu'il ne l'était. Nos lèvres se frôlaient, à présent, mais le contact n'avait absolument rien d'érotique ni d'un tant soit peu excitant. Sa voix, déjà extrêmement basse, s'est quasiment éteinte lorsqu'il a clos son terrible avertissement :
- Ne me fais pas regretter ma décision.
Puis il m'a lâché avec raideur, me laissant toute tremblotante, pathétique, contre le bar. J'ai eu horriblement honte de mon comportement. Eric a reculé de quelques pas et je n'ai même pas pensé à rougir, à cause de sa quasi-nudité – il n'était affublé que d'un boxer moulant noir –, lorsqu'il s'est arrêté exactement aux limites de mon champ de vision qu'il remplissait de la tête aux pieds. Son visage était écarlate. J'ai remarqué qu'une entaille, près de sa clavicule, s'était rouverte à cause d'un mouvement trop brusque.
- Merde, a-t-il juré en le constatant à son tour.
Il a plaqué sa main contre sa plaie et est retourné s'asseoir sur le petit tabouret pour continuer la tâche que j'avais commencé. Après cette scène, je me voyais mal revenir auprès de lui pour reprendre ma besogne d'infirmière, alors j'ai décidé de m'occuper autrement : j'ai erré. J'avais une folle envie de quitter le Fangtasia mais je savais que ça reviendrait au même que de me livrer à mes traqueurs. Pourtant, ici, avec Eric qui faisait tout comme si je n'étais plus qu'un élément du décor, l'air était devenu irrespirable. J'ai traversé la salle du bar et été m'asseoir à la table la plus éloignée du Viking pour bouder, les jambes fléchies contre ma poitrine. J'ai posé mon menton contre mes genoux.
- Ne t'éloigne pas trop, m'a prévenu Eric. Ils pourraient revenir. Et appelle Bill.
Je l'ai regardé, incrédule. S'il m'adressait la parole, il ne m'accordait en revanche aucune attention.
- Bill? ai-je répété. Et pourquoi?
- Avec sa base de données informatique, il saura nous dire d'où proviennent ces hommes. Je connais le nom de celui que j'ai tué. Garrett Moss.
J'ai failli lui balancer un truc du genre : « Tu lui as demandé entre deux gifles? », mais j'ai cru que ça ne serait pas raisonnable et surtout très puéril. Je me suis alors contentée d'opiner du bonnet. Je n'avais aucune envie d'appeler mon ex mais attiser la colère d'Eric en refusant son ordre me semblait avoir de bien pires conséquences. Je me suis donc à regret défaite de mon confort et me suis dirigée vers le couloir du fond.
- Où vas-tu? m'a-t-il abruptement demandé.
- Là où il y a un téléphone, Eric, lui ai-je patiemment répondu en me tournant vers lui. Ne m'as-tu pas demandé d'appeler Bill?
- Je ne veux pas que tu disparaisses de ma vue. Il y a un téléphone à l'arrière du comptoir. Utilise celui-là.
J'étais consciente qu'il ne faisait que le minimum pour me protéger mais c'était drôlement agaçant de le laisser me mener au doigt et à l'œil comme si je n'avais aucune volonté. Je me suis néanmoins armée de tolérance et ai obéi puisque j'avais été bien élevée dans ma jeunesse. Je suis passée de l'autre côté du bar, ai décroché le téléphone – qui était malheureusement très près d'Eric – et ai composé le numéro personnel de Bill.
Les deux premières sonneries ont retenti sans qu'il ne réponde, et j'ai commencé à angoisser lorsque la troisième s'est mise à hurler. Ce n'était pas le genre de Bill de manquer des appels, et encore moins lorsque « Un appel entrant – FANGTASIA » devait être affiché sur l'écran de son portable ; en tant que sous-fifre, Bill devait impérativement répondre aux convocations de son shérif de zone. Ce dernier a d'ailleurs dû trouver l'attente un peu trop longue car il a levé les yeux sur moi comme la quatrième sonnerie débutait. J'ai haussé les épaules en secouant la tête, mais au même moment, j'ai entendu la ligne décrocher à l'autre bout du fil. J'ai soupiré en levant les yeux au ciel, et Eric, interprétant ma mimique, a abaissé les siens pour poursuivre ses petits soins.
- Bonsoir Eric.
Une voix mielleuse, menaçante, suspecte – bref, aucune caractéristique correspondant à celle de Bill – m'a répondu. Celle que j'entendais en arrière-plan ne collait pas plus avec lui. Je me suis raidie dans le temps de le dire.
- Heu… Heu, je… Bonsoir… ai-je bêtement bredouillé. Heu… Suis-je bien sur le, heu… le portable de… de Bill Compton…?
Eric a de nouveau levé les yeux, le visage grave, alerté par l'inconstance de ma voix comme par la question qui aurait, en temps normal, été inutile de poser. Mon interlocuteur n'a même pas eu le temps de répondre avant que le Viking n'étire le bras et ne saisisse le combiné. Il a voulu s'en emparer, mais, submergée par l'envie de gérer la situation moi-même, j'ai attiré l'appareil vers moi pour le lui arracher. Il ne lui a suffi que de montrer les crocs dans une espèce de feulement à en dresser les cheveux sur la tête pour que je ne lâche délibérément prise. La seconde suivante, à défaut de raccrocher, il a brisé le combiné en deux, me laissant pantoise.
- Nous savons maintenant qu'ils détiennent également Bill en otage, a constaté Eric sans affectation en reprenant sa besogne là où il l'avait laissée. Ils savent également que tu te trouves ici. Tu aurais dû raccrocher sans parler. Ne t'étonne pas s'ils débarquent au bar d'ici quelques temps.
Si j'avais eu l'intention de passer un savon à Eric sur le contrôle qu'il exerçait sur mes moindres faits et gestes, j'avais maintenant envie de me cacher six pieds sous terre. Il avait raison : j'avais indirectement indiqué à mes ravisseurs le lieu où je me cachais.
J'allais m'effondrer contre le comptoir en réalisant ma bêtise lorsqu'Eric a bondi par-dessus avec l'aisance d'un chat. Il m'a doucement saisi les épaules.
- Sookie, bien que tu ne dois pas particulièrement en avoir envie, tu dois me laisser boire de ton sang.
Ma tête, qui dodelinait lâchement sous l'effet de l'abattement, s'est redressée et je l'ai fusillé du regard. Pour quelqu'un qui affichait un tel self-control, je trouvais ses méthodes plutôt… extrémistes.
- Pardon?
- Ces hommes reviendront et te mettront le grappin dessus avant même que je ne puisse lever le petit doigt. J'ai perdu beaucoup de sang, et les deux bouteilles de TruBlood que j'ai bues n'auront servi qu'à me permettre d'exécuter les gestes les moins exigeants pour mon corps. Je ne pourrai pas me battre. Je ne pourrai pas te protéger.
J'ai longuement soutenu son regard afin de le laisser croire que je pensais sérieusement à refuser ; en vérité, j'avais accepté mon sort avant même qu'Eric ne se justifie. Il avait simplement été hors de question que je montre aussi spontanément le côté cire molle que j'étais contrainte de jouer.
Alors que j'allais lui offrir ma permission, il s'est pressé contre moi, m'arrachant ma capacité d'élocution ; son bas-ventre, très légèrement couvert, s'est plaqué contre mon pubis, et son visage s'est approché de mon cou.
- Et puis si c'est la douleur qui t'effraie, a-t-il susurré tout près de mon oreille, je sais exactement comment rendre le procédé plus agréable.
Il a fléchi les genoux et a ondulé son bassin vers le haut en redressant ses longues jambes, de sorte à ce que son sexe caresse le mien d'une façon tout à fait incendiaire. Je m'attendais si peu à un tel geste que je n'ai pas eu la présence d'esprit de le repousser en m'indignant de la disconvenance de son comportement ; au contraire, j'ai gémi en serrant le comptoir sous mes doigts, laissant une vague de chaleur me monter à la tête tel un parfum abrutissant. Eric a fait courir son nez sur ma peau et ses mains sur mes bras. Je sentais sa virilité durcir contre moi, et c'est à ce moment qu'un bruit m'a tiré de ma léthargie. C'était comme si quelqu'un – ou quelque chose – avait bousculé une poubelle de métal à l'extérieur du bâtiment.
- Eric…! ai-je soufflé, paniquée, en m'accrochant soudain à lui.
- Ce n'est qu'un animal sauvage, a-t-il rétorqué au creux de mon oreille.
Sa bouche a sensuellement attrapé le lobe de mon oreille et j'ai senti mes yeux se révulser. Mais il était trop tard ; le bruit m'avait mise sur mes gardes et j'avais repris conscience du danger qui nous guettait. J'ai desserré l'étreinte de mes bras autour de son cou et l'ai doucement repoussé.
- Eric… (J'ai eu honte du ton de ma voix qui jurait avec l'intention que j'avais derrière l'interpellation. Je me suis reprise :) Eric. Ce n'est pas le moment… Arrête.
Il a reculé, et j'ai vu dans son regard l'agacement de ne pas être parvenu à ses fins aussi facilement.
- Je t'autorise à me mordre, mais pas de… de me…
Mes bras étaient toujours enlacés autour de son cou et les siens autour de ma taille ; rien pour mettre du poids à mes mots.
- Mais tu souffriras, a-t-il cru bon de me rappeler non sans une certaine malice dans la prunelle.
- Soit. J'ai déjà connu pire. J'ai eu des membres cassés ; ce ne sont pas deux petits trous dans la carotide qui vont me tuer.
- Sookie… a-t-il bougonné.
- Tu imagines un peu ce que penseraient Pam et Bill s'ils nous surprenaient en plein ébats alors que nous savions pertinemment que leurs kidnappeurs étaient en route pour nous ajouter à leur collection?
- Probablement que nous ne pouvions trouver de meilleure méthode pour goûter une dernière fois aux plaisirs de la chair avant notre mort.
- Eric…!
- Et puis ce serait une excellente diversion.
- C'est non! Finissons-en et mords-moi!
Mes derniers mots se sont étranglés dans ma gorge ; sans cérémonies, Eric m'avait saisi la tête comme une boule de bowling et avait planté ses crocs dans mon cou. Évidemment, j'ai poussé une espèce de couinement de protestation et j'ai tenté de le repousser par les épaules, mais une fois une première goutte de sang véritable – surtout le mien – dans la bouche d'un vampire, peu de chose avait le pouvoir de les interrompre, surtout après un épisode comme celui qu'Eric avait vécu dans le donjon. Je me suis tortillée contre son corps pour tenter de supporter la douleur sans crier, enfonçant mes doigts dans ses bras nus pour m'y aider, mais je ne me souvenais pas avoir autant souffert lors d'une « transfusion », aussi asexuelle est-elle été. Eric grognait et râlait comme un animal, et seulement alors j'ai compris pourquoi c'était si anormalement douloureux :
- Ne fais pas exprès de prendre d'aussi grandes lampées pour me faire changer d'avis! lui ai-je balancé d'une voix hachée de gargouillis. Je n'aurai pas de sexe avec toi!
J'ai dû miser juste car en réponse à mon allégation, il s'est mis à me pomper encore plus de sang par gorgées. J'avais l'impression qu'il allait m'aspirer l'œsophage. Mes poings se sont mis à frapper ses épaules et j'ai crié, les larmes aux yeux :
- Eric! Eric, tu me fais mal!
En deux temps trois mouvements, ma braguette s'est ouverte et une main s'est insinuée dans mon slip. Je ne me suis plus lamentée bien longtemps car le majeur d'Eric s'est appuyé exactement là où il saurait me faire taire. Il m'a caressée à une vitesse vertigineuse – celle des vampires – pendant à peine dix secondes, mais j'étais à ce terme aussi épuisée que s'il s'y était attardé une nuit entière. J'ai lascivement gémi contre lui tandis que mon Viking se nourrissait à même la source, satisfait de voir ses efforts couronnés de succès sans davantage de complications.
Lorsqu'il a glissé son index et son majeur en moi, je me suis brusquement raidie. Eric a grogné, me laissant savoir qu'il appréciait la chaleur et la sensation de l'intrusion. Son pouce, se faisant, massait encore le point sensible de mon intimité. J'essayais tant bien que mal d'écarter mes jambes pour lui faciliter l'accès mais mon short avait glissé à mi-cuisse et portait atteinte à mon aise. Brusquée par tant de violentes émotions, mes bras que j'avais d'abord utilisés pour le repousser se sont resserrés autour de son cou.
S'il y a bien une chose que j'ai apprise depuis que je fréquentais des vampires, c'est qu'ils ne tergiversaient pas lorsqu'une tâche pouvait être faite en un clin d'œil. Je n'ai tout de même pas pu m'empêcher de me laisser surprendre lorsqu'Eric m'a assise sur le comptoir, m'a débarrassée de mon short, a écarté son caleçon et m'a pénétrée sans faux-fuyant, tout ça en deux secondes – sans exagération.
Après m'avoir suffisamment affaiblie – ou s'être suffisamment gavé, tout dépendant du point de vue –, Eric a déplacé ses lèvres jusqu'à mon visage qu'il a barbouillé de mon sang en m'embrassant. J'ai répondu à son baiser sans hésiter, animée par une volupté que je ne connaissais habituellement que lorsque j'étais pleinement consentante. Je pouvais affirmer qu'il était un amant inoubliable pour l'avoir déjà connu, et le simple contact de ses doigts entre mes jambes avait réveillé de trop bons souvenirs pour que je lui résiste. Le moins qu'on puisse dire est que je ne regrettais pas d'avoir cédé ; chaque coup de bassin était parfaitement cadencé, toujours plus profond et prometteur d'un délectable orgasme.
- Est-ce que je te fais encore mal? m'a-t-il demandé en un murmure provocateur.
J'adorais quand il me parlait sur ce ton pendant le coït ; c'était un côté bad boy qui me rappelait à quel point cet homme était puissant, impressionnant, dangereux, et à quel point je pouvais me sentir privilégiée d'occuper une telle place dans sa vie. Ainsi, j'avais le droit à son attention, son respect, sa protection, et surtout son intérêt.
Mais tout ça n'étaient que broutilles à l'instant où ces pensées défilaient car le seul droit qui m'importait était celui que je possédais sur son corps : les muscles de son dos nu qui roulaient sous mes doigts ; cette langue experte qui explorait les confins de ma bouche ; ses doigts magiques qui pétrissaient mes fesses comme de la pâte ; son membre qui allait et venait en moi en m'embrasant tel un flambeau ; ses grognements qui résonnaient dans mon for intérieur comme les répercussions d'un puissant impact… J'ai ouvert les yeux, ne supportant plus le néant qui m'étourdissait autant qu'un tour de manège… et je me suis cramponnée au Viking après avoir poussé un cri de surprise.
Eric a interprété la singularité de ma réaction et a aussitôt interrompu ses va-et-vient. L'excitation est morte comme si un spectateur invisible venait de passer de la chaine pornographique à la chaine culinaire. Il a écarté sa tête du creux de mon cou d'une lenteur mesurée. J'ai vu ses traits se détendre, mais qu'en périphérie de mon champ de vision ; mon entière attention était rivée par-dessus son épaule, sur l'homme qui se tenait droit devant les portes de service du Fangtasia.
- Eric… ai-je soufflé pour exprimer la terreur qui m'envahissait.
- Je sais, a-t-il simplement dit.
L'intrus a émis une sorte de roucoulement appréciateur qui m'a dégoûté au plus haut point puis s'est mis à haleter comme un chien – littéralement. C'était un petit comique. J'ignorais depuis combien de temps il se tenait là et nous observait mais je préférais ne pas trop y penser. J'ai failli vomir lorsque je l'ai vu soupeser sa virilité avec un manque flagrant de décence – s'il était possible de faire une telle chose avec un tant soit peu de décence.
Eric s'est retiré de moi et a repositionné son sous-vêtement sur ses hanches tandis que je bondissais sur le plancher, derrière mon bouclier, afin de boutonner mon short autour des miennes. J'étais horriblement embarrassée d'avoir été surprise en pleine action, d'avoir gémi, couiné, crié pendant qu'un des hommes qui tenaient à mettre la main sur « la serveuse blonde télépathe aux gros nibards qui s'appelle Sookie Stackhouse » avait été aux premières loges pour y assister.
Lorsqu'Eric a pivoté sur lui-même, parfaitement serein, je me suis placée à ses côtés mais légèrement derrière lui. J'ai touché son bras pour me rassurer.
- Hé bien? a éructé l'homme, toutes canines exhibées. Faut pas s'arrêter pour moi : j'commençais tout just'ment à y prendre plaisir!
Puis, sans tambour ni trompette, il a ouvert la braguette de son jean sale et a enfoui une main en dessous de son caleçon pour se branler. J'ai préféré m'intéresser aux débris du téléphone qui trainaient à mes pieds.
- Ce que tu fais est vraiment très dégoûtant, a commenté Eric. Il y a une dame, ici.
- Just'ment, la p'tite dame f'rait bien d' v'nir me r'joindre, a rétorqué Cro-Magnon en laissant son copain en paix.
- Pas question! me suis-je exclamée. Retournez d'où vous venez et laissez mes amis en paix!
Cro-Magnon s'est mis à rigoler comme Eric m'ordonnait de la boucler.
- Alors c' toi la fameuse télépathe qu' tous les vamps s'arrachent… a-t-il dit en me lorgnant comme si j'avais été une part de gâteau triple chocolat. Y'a d' quoi, y'a d' quoi…!
Il a hoché la tête en s'humectant la lèvre inférieure. Alors là! Je pourrais dormir sur mes deux oreilles maintenant que j'avais son assentiment.
- Et si tu v'nais voir papa? a-t-il ajouté en se tapotant la poitrine.
Ouaf, ouaf! J'ai grimacé, insultée par son attitude, et ai serré le bras d'Eric. L'idée que cet homme nous ait vu faire l'amour m'insupportait plus que je ne l'aurais admis. Aussi me suis-je surprise à prier pour qu'Eric tue cet ordure sans qu'il n'ait la chance de rentrer chez lui pour s'offrir une branlette en pensant à cette scène.
- Sookie n'appartient à personne d'autre qu'à moi, a cru bon de dévoiler le Viking. Si tu la veux, il faudra me passer sur le corps.
- Comme tantôt, c'est ça?
Je suivais la conversation comme un match de tennis. Lorsque j'ai posé mes yeux sur Eric pour attendre la réponse, il souriait. Uh-oh... Cro-Magnon était mal barré.
- Comme tantôt, a-t-il acquiescé Eric. Sauf que maintenant, tes copains ne sont plus là pour me maintenir immobile.
Cro-Magnon a eu l'air moins confiant, tout à coup.
- Et je me suis nourri.
- Qu'est-c' qui t' fait croire que j' suis seul, hein?
- Vous étiez quatre au départ, suis-je intervenue en oubliant le désir d'Eric que je reste muette. Un de vos copains s'est fait assassiner par une porte (J'ai pointé le couloir qui menait à l'office d'Eric), je viens tout juste de discuter avec un autre de votre bande au téléphone il y a à peine dix minutes et j'ai entendu, en arrière-fond, la voix d'une troisième personne que je soupçonne être un autre membre de votre clique. Shreveport est à plus d'une heure de Bon Temps : impossible que vous vous soyez déplacé jusqu'ici aussi rapidement.
Eric, qui m'avait observé débiter ma théorie, a haussé les sourcils avec son calme olympien habituel et a dévisagé Cro-Magnon.
Sûrement Cro-Magnon avait-il été envoyé de nouveau au Fangtasia en éclaireur pour vérifier si leur jouet était toujours dans d'aussi misérables conditions que lors de leur départ. Puisqu'il n'y avait aucune chance qu'Eric parvienne à atteindre un téléphone pour appeler de l'aide et que la seule personne qu'il pouvait joindre par une force supérieure était prisonnière de ses bourreaux, les mercenaires du sud n'avaient pas vu la nécessité d'aller y faire un tour en bande. Voilà une erreur qui couterait certainement la vie de Cro-Magnon.
- Très bien, très bien : j' suis v'nu seul. Et alors? J'ai pas b'soin d' personne pour écraser une tantouse et sa pute.
Je me suis davantage sentie insultée par le qualificatif affecté à Eric que par le mien. Eric Northman, une tantouse? Je l'ai regardé pour m'assurer que Cro-Magnon et moi parlions de la même personne. Pratiquement en tenue d'Adam, Eric n'avait pas l'air homosexuel, et encore moins efféminé. C'est uniquement à ce moment que j'ai remarqué que toutes ses plaies avaient guéri, laissant sa peau parfaitement pâle. Grand Dieu! Eric était probablement l'homme le plus viril que je connaisse. J'ai pensé à notre partie de jambes en l'air interrompue et je me suis jurée de la terminer dans un futur proche.
Bon sang! Il fallait vraiment que je prenne la défaite de Cro-Magnon pour acquis pour penser à une telle chose à un tel moment!
- Peu importe! me suis-je impatientée à défaut de pousser Eric vers notre ennemi afin d'engager la bagarre. Où est Pam? Et Bill? J'espère pour vous que vous ne leur avez pas fait de mal!
- Sookie, tu veux bien me laisser gérer le différend? m'a gentiment demandé Eric comme s'il s'adressait à un enfant entêté.
Mais pour une raison que j'ignorais, j'étais devenue agressive et je n'avais aucune envie de rester là, les bras croisés, à bouillir devant l'inébranlable flegme du Viking et l'incroyable temps qu'il mettait pour rayer cet ordure de la carte.
- Bill? Qui c'est? Le mec qui a débarqué en coup d' vent? Lui et l'aut' jolie blondasse sont encore là-bas. On les tient. D'ailleurs, si vous permettez, j' vais passer un coup d' fil à mes potes.
Il a levé l'index pour nous indiquer de patienter et a baissé sa garde pour saisir son portable dans sa poche. Trop confiant. J'ai vu une traînée floue zébrer l'espace entre ma position et celle de Cro-Magnon, une chaise s'élever dans les airs et une déflagration écarlate. Quand le remue-ménage a pris fin, Eric, couvert de sang de la tête aux pieds, se trouvait à la place qu'occupait jusqu'à tout récemment le doublement défunt Cro-Magnon, poignardé dans le cœur par une patte de chaise de bois. Il a léché ses doigts et m'a décoché un sourire ravageur.
- J'ai cru comprendre que tu t'impatientais?
