Rose suivit des yeux Scorpius et Al –l'un était aussi blond que l'autre était brun. Très mal assortis, si on lui demandait son avis. Bien, on ne le lui demandait pas, mais elle ne manquerait pas de l'exprimer, tôt ou tard –il valait mieux tôt que tard, car après tout, il ne lui restait plus qu'une année à passer dans cette prison d'ennui que représentait l'école.
Attrapant son sac d'une main, rejetant ses cheveux en arrière de l'autre, Rose se dirigea tranquillement vers la porte, le regard fixé sur la chevelure pâle de Scorpius – elle avait déjà repéré où il s'était assis. Pas difficile, il se fichait toujours près d'une fenêtre, vers le fond, parce que ça faisait cool, genre grand romantique aux multiples vagues à l'âme. Quel poseur.
-Tu rentres déjà en classe ? l'arrêta Blake, sans cesser de lorgner ses longs ongles peints de bleu.
-Libre à toi de rester poireauter au milieu d'une armée de bons petits Gryffondor, répliqua-t-elle.
Blake s'étira comme un chat, ses prunelles noires pleines d'ennui.
-L'argument était imparable, se justifia-t-elle en traînant les pieds derrière son amie.
De son côté, Drev se décolla du mur, muet, prêt à suivre. Rose se désintéressa d'eux et pénétra dans la classe, pour aller s'asseoir directement derrière Malefoy, Al, et Luzia Brown. Elle prit soin de faire suffisamment de bruit en déballant ses affaires pour être sûre que Malefoy la remarque. Elle devina à la manière dont il raidit puis courba légèrement les épaules qu'il avait déjà atteint son seuil de tolérance –il était si aisé à percer. Mais il ne dirait rien, bien sûr ; il ne commençait jamais la bagarre, le rôle du martyre avait sans doute quelque chose de glorieux, voire d'angélique, voilà pourquoi il feignait de subir bravement les « gamineries ».
Il n'y avait rien de gamin dans ce petit jeu, pourtant. Les mots, les attitudes l'étaient peut-être. Mais pas les regards, ni les sentiments. Rose détestait Scorpius Malefoy. Elle le détestait –et il l'obsédait. Dès le premier jour à Poudlard, dès l'instant où elle l'avait vu, elle avait ressenti de la détestation et de l'obsession. Il n'avait que onze ans, mais il riait faux : sa bouche souriait largement, pas ses yeux. Eux étaient calculateurs, détachés. Ils semblaient analyser les mots de chacun, les décortiquer, pour mieux répondre de manière à plaire à son interlocuteur et en faire une marionnette qui dit « oui oui » à toutes ses spirituelles paroles.
Ce Scorpius Malefoy, c'était le vrai Scorpius Malefoy.
Il maîtrisait son personnage social à la perfection. Pendant des années, à grand recours de harcèlements en tout genre, Rose avait essayé de lui faire tomber le masque –elle ignorait pourquoi, mais elle avait envie de le voir humilié. Humilié au point de ne plus pouvoir se relever, humilié au point de se cloîtrer dans un monastère, là où plus personne ne pourrait voir sa sale tête. Où elle ne pourrait plus le voir, ni penser à lui –dès qu'il serait vaincu il perdrait tout intérêt, et alors elle serait libérée de son obsession. Elle n'aurait plus à son égard que le mépris que les forts réservent aux faibles.
Mais Malefoy disposait de réserves d'endurance dont elle ne se serait pas douté la première fois qu'elle l'avait rencontré. Six ans qu'il résistait, et les mots qu'il laissait parfois couler ne reflétaient jamais la véritable nature de son âme –car Rose était persuadée que Malefoy n'était pas l'ange que l'on croyait. Entendre les autres faire l'éloge de l'ami sans défaut, du préfet responsable, du bon élève modeste, du joli garçon dépourvu de prétention, la faisait sourire en elle-même. Ils ne savaient pas qui il était. Elle, elle savait.
Et elle le pousserait à bout, jusqu'au point de non retour ; la machine bien huilée déraillerait, et il serait fini. FI-NI.
Les yeux toujours posés sur la tête blonde, qui bougeait légèrement tandis qu'il était plongé dans une conversation probablement endormante avec Al, Rose sourit dans le vide. Elle avait passé un été mortel, dans le sens où reposer dans un tombeau n'aurait pas été plus sinistre. L'ennui est une chose écrasante ; et, lorsqu'il devient trop profond, vous perdez l'envie de faire quoi que ce soit. Rose était une de ces personnes que l'ennui peut surprendre à tout moment ; une de ces personnes dont l'ennui est le pire des ennemis ; il la tirait vers le bas, la grignotait de l'intérieur, jusqu'à contaminer son cerveau et lui faire ressentir un vide noir, désespéré. Et le seul moyen efficace qu'elle connaissait pour ne pas sombrer, c'était de faire vivre à Scorpius Malefoy l'enfer qu'elle vivait.
D'un geste délibéré et nonchalant, elle fit tomber de son pupitre son livre de Potions, qui atterrit aux pieds de Malefoy. Bien visé.
-Malefoy, mon livre est tombé, lança-t-elle d'une voix traînante. Sois un gentil garçon comme tu le fais si bien tous les jours, et ramasse-le.
Interrompu dans sa passionnante discussion sur les échecs avec Albus, Malefoy se retourna lentement –très lentement, et la dévisagea. Rose savoura sans chercher à le dissimuler ce qui ne manquerait pas d'arriver : pour ne pas faire mentir sa réputation de type-super-trop-cool, il serait obligé de s'agenouiller à ses pieds et de lui tendre le livre –à ses pieds ! Elle s'étonnait de ne pas avoir eu l'idée avant.
-Tu l'as fait tomber exprès, constata-t-il froidement.
Ses yeux gris brillaient d'une colère rentrée en la regardant. Chaque fois qu'il la regardait ainsi, avec détestation, un frisson de plaisir lui courrait le long de l'échine.
Elle aimait être détestée.
Plus particulièrement,être détestée par lui.
-Le résultat est le même, mon livre est par terre, et tu vas le ramasser, répéta-t-elle d'une voix amusée.
Elle chassa la petite boucle de cheveux qui pendouillait devant ses yeux. Le coin des lèvres de Malefoy s'était imperceptiblement déformé.
-Je vais le faire, Rose, soupira Albus.
Il avait saisi la situation. Avait-il donc toujours besoin de venir s'interposer ?
-Non, cingla-t-elle. Mon livre est tombé du côté de Malefoy, c'est donc normal qu'il le ramasse. N'est-ce pas, Scorpy ? Tu es d'accord avec moi ?
Ils s'affrontèrent du regard. Celui de Malefoy n'était plus gris, mais noir comme le fond d'un puits. Sans un mot, il se baissa, saisit le livre et le lui tendit. Rose exultait : elle avait eu tout ce qu'elle voulait. Prisonnier de son rôle, il avait dû s'humilier devant elle, et en plus refouler sa frustration.
-J'ai gagné la première manche de cette année, murmura-t-elle en prenant le livre.
Il vérifia d'un coup d'œil circulaire que personne ne les fixait, puis répliqua encore plus bas :
-La manche la plus importante, Granger, c'est la dernière. Et celui qui gagnera, c'est moi.
C'était simple et coupant. Il se détourna aussitôt, le professeur ayant fait son entrée et lancé un tonitruant « bonjour ! » à la ronde.
Rose grignota pensivement le bout de sa plume, repoussa d'une tape la main de Blake qui farfouillait dans sa trousse. Elle reporta sur attention sur le dos de Malefoy, et un lent sourire s'étira sur ses lèvres.
On dirait bien qu'il a décidé de jouer, cette année.
Scorpy.
Oui, c'est un peu court cette fois ! Mais il s'agit seulement de la seconde partie de l'introduction, la « présentation » de Rose ! Si un commentaire –constructif (merci Hamataroo pour la review !) vous vient à l'esprit, n'hésitez pas à m'en faire part, j'apprécierai…
Merci de m'avoir lue ! Rendez-vous au prochain chapitre…
