CHAPITRE RÉÉCRIT

Parce que toute la partie après "Le bretteur le fixa avec attention, ayant retrouvé son sérieux" était extrêmement confuse et au final n'avait pas beaucoup de sens, même pour moi. J'ai donc tâché de faire davantage le lien avec l'"échec" de Sanji, dont il est question dans le premier chapitre, et la remise en question que cela supposait.

Et j'ai réécrit quantité de passages, modifié les dialogues, et cætera et cætera. Tout pour mieux marquer une progression dans l'état d'esprit de Sanji.

Bonne lecture/relecture !


* Pincée de sel *


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Explications

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Ses cheveux verts en bataille semblaient encore plus clairs dans le faible éclat de lune qui pénétrait la pièce. Il ne portait pas ses sabres à sa ceinture, détail qui n'avait rien d'insignifiant et qui aurait interpeller le coq, le mettre sur la voie quant aux intentions… diplomatiques (?) du bretteur.

« Zoro ?... Putain, t'es obligé de faire ça à chaque fois ?! chuchota Sanji, énervé mais soucieux de ne pas alerter tout l'équipage endormi.

— Faire quoi ?

— ÇA ! s'écria-t-il en désignant la trace de tisane sur le mur. Arriver sans bruit !

— Ha ouais, ça, désolé, dit-il simplement sans avoir l'air le moins désolé du monde.

— Et d'abord, qu'est-ce que tu fais debout à cette heure ? C'est pas encore ton tour que je sache ?

— La ferme. T'es pas spécialement en train de monter la garde non plus.

— J'y retourne sans tarder, maintenant que t'es là, grogna le blond.

— 'chier, t'as bien cinq minutes. Je… suis venu pour discuter. »

Jackpot. Sanji le regarda, plus ou moins décontenancé, tirer une chaise à lui et s'y laisser tomber en s'étirant comme s'il venait de se lever. Mais il n'y avait rien de naturel dans ce geste d'ordinaire instinctif, à une heure aussi avancée de la nuit. Les pendants d'oreille du bretteur cliquetèrent faiblement, jouant avec un rayon lunaire.

Il avait bien dit « discuter » ? Discuter, comme « avoir une conversation sans avoir mutuellement envie de s'arracher la tête » ? Zoro, chercher la discussion plutôt que la baston ?... Sanji avait beau retourner ça dans tous les sens, son incrédulité ne faiblissait pas. Il aurait pu se réjouir des élans de civilité du spadassin, mais une voix lui soufflait que c'était plutôt un mauvais présage, justement.

« Et puis, j'ai pas sommeil, ajouta Roronoa.

— Forcément, tu passes la moitié de la journée à roupiller…

— Hn. Pas comme d'autres qui ne ferment pas l'œil de la nuit. »

Sanji se figea et déglutit silencieusement. L'épéiste leva un sourcil, sa moue habituelle aux lèvres, et du talon de sa botte, repoussa le battant de la porte, qui claqua doucement, les plongeant un peu plus dans la pénombre.

« Tu nous as entendus, n'est-ce pas ?

— …

— Tu nous as vus ?

— …

— Si j'le sais, c'est parce que j'ai retrouvé un de tes mégots sur le seuil de la cabine… »

Son mégot. Le blond se traita mentalement de crétin pour ne pas l'avoir ramassé, après qu'il l'avait fait tomber sous le choc de sa découverte. Il ne broncha pas cependant, feignant l'indifférence alors qu'il sentait un mélange de honte et d'embarras monter en lui. Sentiments qu'il avait trop rarement l'occasion d'éprouver pour savoir comment les gérer sans que son interlocuteur ne s'aperçoive qu'il était indisposé.

Pourtant, c'était plutôt le bretteur qui aurait dû se sentir gêné ! Mais rien dans son attitude ou son intonation ne trahissait un quelconque inconfort.

« Et ça te fait chier, déduisit Zoro, au culot.

— Non ! riposta aussitôt le maître coq (alors qu'une part de lui criait « Oui ! » dans le même temps). Enfin, je… ne sais pas, voilà, finit-il par répondre en toute honnêteté. Pourquoi tu viens me parler de ça ?

— T'es pas dans ton assiette, Sourcil en Vrille, voilà pourquoi je viens t'en parler !

— Attends, stop stop stop, dit le cuisinier en agitant les mains devant lui. C'est quoi, ça ? Du souci ? Tu t'fais du mouron pour moi ? » questionna-t-il en se hérissant.

Il le toisait d'un regard presque méprisant, comme revigoré par cet aveu. Le fait qu'une personne, autre qu'une femme, éprouve une forme de compassion à son endroit, lui avait toujours donné envie de vomir. Sanji n'avait pas besoin d'aide, ni de soutien psychologique. Zoro s'était déplacé expressément pour lui communiquer sa préoccupation ? À d'autres ! Si son rival, celui-là même qui ne perdait pas une occasion de le ridiculiser, celui-là encore qui rechignait à reconnaître sa valeur, se tracassait pour lui, alors, loin de le toucher, cet aveu d'inquiétude sonnait à ses oreilles comme la pire des insultes.

« T'es con d'le penser, asséna l'escrimeur en se refrognant. Je me contrefous de tes états d'âme. Ça me fout juste les nerfs en boule d'avoir à supporter ton caractère de merde. T'es pire qu'avant.

— Plait-il, maugréa Sanji avec humeur. Qu'est-ce qui te fait dire que c'est à cause de ta partie de jambes en l'air avec Nami ?

— Question stupide ! À cause de quoi d'autre, puisque tu nous a bien vus ? répliqua le bretteur en levant les yeux au ciel. Et puis, il y a autre chose. Tes plats sont infects depuis une semaine. Y a toujours trop de sel dedans.

— Redis-le rien qu'une fois…

— Immangeables.

— JE T'INTERDIS D'INSULTER MA CUISINE !

— Calmos, je t'explique pourquoi je sais que t'as un 'blem depuis une semaine. Et ça s'ressent dans tes plats, que tu le veuilles ou non.

— Mais les autres ne se sont jamais plaints, bon sang !

— Ils sont juste trop gentils pour te le faire remarquer. Ils savent que ça te mettrait hors de toi s'ils s'y risquaient. On est tous d'accord pour dire que tu nous as habitués à mieux. »

Sanji en resta bouche bée. Dans un moment d'absence, il regarda ce qu'il restait de sa tisane, se demandant s'il y avait mis du sel par inadvertance.

« Écoute Sanji… Je suis désolé que tu aies vu ça, ok ? C'était un coup comme ça, elle en avait envie, j'avais besoin de ça aussi… C'est elle qui est venue me voir, j'ai d'abord refusé, mais un soir, je me suis retrouvé devant sa cabine. Pour être franc, ça ne m'excuse pas vraiment. Du tout, même. J'aurais dû garder à l'esprit que tu étais attaché à elle. Je le savais, mais quelque part…

— À elle ? répéta Sanji, machinalement, dépassé par la confidence.

— Nami, crut bon de préciser le bretteur.

— J'avais compris. Mais je… »

Les mots ne lui venaient pas facilement sur un terrain aussi miné. De plus, une cellule de son cerveau ne voyait pas bien pourquoi il allait confier de telles choses à quelqu'un comme Zoro ; une autre cellule lui ordonnait de simplement planter le sabreur là, seul avec sa sollicitude ; mais une part infime en lui le retenait sur place. Il était de toute façon trop tard pour changer de conversation, ou pis, faire comme s'il n'avait pas entendu.

« Tu te trompes sur toute la ligne, reprit-il, son regard incertain effleurant l'épéiste.

— Ah bon ? fit ce dernier en arquant très haut les sourcils.

— Ouais, complètement. Je n'ai pas ce genre de sentiments pour Nami. Disons que ça fait longtemps que j'ai abandonné. »

N'était-il pas en train de se l'avouer à lui-même en même temps qu'à l'escrimeur ? Quelque part, c'était la première fois qu'il affirmait à haute voix, en face de quelqu'un d'autre, ne pas être amoureux de la navigatrice. Et pourtant, prétendre l'être, ou tout du moins le laisser penser, c'était ce à quoi il avait consacré une bonne partie de son temps depuis qu'il avait fait sa connaissance. Qu'est-ce qui clochait chez lui ?

N'était pas étonnant, en tout cas, le scepticisme ostentatoire qu'il lisait sur le visage de l'épéiste.

« …T'es sûr que tu nous fais pas une petite dépression là ?

— Je suis sérieux !

— Bon, si tu l'dis…, concéda-t-il, pas vraiment convaincu. Alors c'est quoi, le problème ? »

Le problème, c'est qu'il aurait mieux fait de la fermer et de répondre qu'en effet il voyait ça comme une trahison de la part de ses deux camarades, ça aurait été beaucoup plus simple. Mais non, il avait fallu qu'il la joue honnête, droit, qu'il rajoute du sel, encore une fois, dans une histoire déjà bien trop épicée à son goût.

« Tu te fais des idées, bredouilla-t-il. Il n'y a aucun problème.

— Je n'crois pas.

— Je te dis que tu te goures !

— Et moi je te dis qu'il y a un problème.

— Mais pour qui tu t'prends ?! J'ai pas besoin que tu t'inquiètes pour moi et que tu viennes jouer les psy ! » s'écria Sanji avec véhémence.

Avant même qu'il n'ait fini sa phrase, Zoro s'était levé de sa chaise, regardant le blond droit dans les yeux, et frappait son torse de son index dans un geste accusateur.

« Bien, tu veux que j'te l'dise, pourquoi je m'inquiète ? Tu veux que je te dise pourquoi je viens te causer en sachant que je vais forcément merder quelque part, au lieu de pioncer bien tranquillement ? Parce que je te vois me regarder ! Tout le temps ! Ouais, t'as bien entendu, Ero Cook, je t'ai surpris à me mater. En plus, t'es complètement à l'ouest quand on te parle ! Et tu te mets en pétard pour que dalle ! »

Ça y est, le véritable motif de cette discussion était dévoilé à son corps défendant. Le débit heurté du sabreur exprimait sa colère et, plus latente, sa confusion. Sanji se sentit rougir violemment, comme pris la main dans le sac. Cherchant à reprendre contenance, il attrapa le poignet du bretteur pour décoller son index de sa poitrine.

« Je sais. Désolé pour ça, bredouilla-t-il sans préciser s'il se référait à ses regards suspects ou à ses nerfs à fleur de peau.

— Pas la peine de t'excuser !

— C'est le fait que je te… regarde qui t'inquiète ?

— Pas tellement. Je sais que j'suis beau, dit Zoro avec un fin sourire, sa colère remplacée par un air faussement supérieur.

— Crétin, sourit à son tour Sanji, malgré la tournure catastrophique de la discussion.

— Mh. Non, je n'suis pas si inquiet que ça mais… »

L'escrimeur fit quelques pas en arrière, réajustant la distance habituelle entre le cuisinier et lui ; il se gratta la joue, hésitant, le regard obliquant quelque part vers les casseroles accrochées au mur sur sa gauche.

« Comment dire, marmonna-t-il. Je croyais que tu préférais les femmes ?

— Mais… C'est le cas, se défendit le blond, le regard évasif.

— Je vois... Tu sais que je suis un mec ?

— J'avais pas remarqué, mais maintenant que tu l'dis…

— Donc, tu es aussi branché sur les gars, réfléchit l'épéiste, pensant à voix haute.

— Non ! Tu es le seul à me faire cet effet-là ! »

À peine eut-il prononcé ces mots que Sanji plaqua brusquement ses mains sur sa bouche. Comment cette phrase qui n'aurait jamais dû franchir ses lèvres avait-elle pu lui échapper si facilement ? Misère…

Zoro cligna plusieurs fois des yeux, puis ses lèvres se fendirent en un sourire goguenard, comprenant que Sanji n'avait pas du tout eu l'intention d'avouer quoi que ce soit au départ.

« C'est trop drôle. Alors comme ça, je te fais un effet quelconque ? Quel genre ?

— Je dois retourner monter la garde, se souvint fortuitement le coq, esquissant un pas vers la porte.

— On s'en fout, répliqua le spadassin en lui barrant le passage. Alors ?

— Dégage de là, Zoro !

— Je te plais ? »

Le blond essayait désespérément d'atteindre la sortie, mais l'épéiste refusait de lui céder la voie. Il lui souriait de cet air à la fois assuré et prédateur, comme quand il jouait au chat et à la souris avec un ennemi particulièrement faible.

Au bout de quelques minutes d'une lutte qu'on ne pouvait qualifier d'acharnée, Sanji n'ayant pas fait usage de son coup de pied destructeur, il échoua contre le plan de travail, ses cheveux blonds en bataille. À quoi bon engager franchement le combat ? Zoro répliquerait (même sans ses katana), ça ne ferait qu'envenimer les choses entre eux et reporter leur discussion à plus tard. Et s'il pouvait éviter de rameuter tout l'équipage, ce ne serait pas du luxe.

« Bordel, mais laisse-moi sortir de cette putain de cuisine ! »

Il s'abstenait d'être brutal, mais en revanche, il ne lésinait pas sur les grossièretés.

« La réponse est non, trancha le bretteur d'un ton presque ennuyé.

— Je te demande pas ton autorisation ! Dégage ! À quoi ça t'avancera d'en savoir plus ?!

— Je veux être fixé.

— Tu me lâches si je réponds à ta foutue question ?

— Pas sûr. Non je plaisante, marché conclu. »

Le blond expira longuement, passablement agacé par ce petit jeu dans lequel il était à la fois la victime et le perdant. La bagarre, les conversations sérieuses, les filles : Sanji allait finir par croire que le seul domaine où Zoro n'avait pas le dessus sur lui, c'était la cuisine. Quoique, le coq n'avait pas non plus brillé en gastronomie ces derniers temps, songea-t-il avec amertume. Il laissa échapper un petit rire, un peu nerveux, un peu perdu. Il n'avait pas sollicité ses jambes et il était déjà épuisé de se battre verbalement.

« Ha… Ha, ha… Tu veux la vérité, Marimo ? Je la connais pas moi-même. Si je voulais que tu me laisses filer d'ici, ça fait longtemps que je t'aurais envoyé ma semelle dans la gueule, hein ? PUTAIN ! T'es là, devant moi, et tu t'imagines que je vais te répondre de but-en-blanc, alors que t'as la réponse sous les yeux ?! C'est le gazon que t'as à la place des cheveux qui t'a ramolli le bulbe ?! »

Son ton s'était fait de plus en plus agressif, ses mots coupants comme des couteaux. De toute manière, quoiqu'il dise ou fasse, c'était lui qui était sur la défensive, lui qui devait se justifier, et tout ce qu'il éructerait rebondirait sur la carapace de Roronoa. Il avait suivi ce que son instinct d'homme buté lui dictait : plutôt crever que de reconnaître quoi que ce soit.

Le bretteur le fixa avec attention, ayant retrouvé son sérieux. Une petite ride de contrariété s'était cependant dessinée entre ses sourcils plus froncés que d'ordinaire. Une nuance de reproche nimbait sa voix quand il s'adressa au maître coq.

« C'est pourtant pas si dur d'abandonner, Sanji. »

Ce dernier ne put masquer son trouble. Et ça n'avait pas grand-chose à voir avec le fait que c'était la deuxième fois ce soir que Zoro l'appelait par son nom au lieu de tout autre sobriquet dont il était coutumier.

« Quoi ? Tu as l'air étonné ? ricana-t-il. Pourtant, c'est bien ce que t'as crié quand j'ai préféré la mort à la défaite face à Œil de Faucon. Alors même si c'est pas à la même échelle, il se trouve que là, tu refuses d'admettre la défaite… Enfin, c'que tu ressens. Pourquoi tu le vis comme une défaite, j'en sais trop rien. Tu t'en veux, pas vrai ? Je sais pas exactement de quoi, mais c'est clair que tu t'en veux. Et tu t'obstines alors que t'as déjà perdu. Franchement, s'il y a bien une personne qui puisse comprendre ça, je pense que c'est moi. »

Le blond écarquillait les yeux de stupeur ; ses doigts vinrent fébrilement s'agripper au rebord d'un meuble derrière lui. Jamais il n'aurait pensé que Zoro, en tombant à la mer ce jour-là, vaincu par Mihawk aux yeux de faucon, avait pu entendre les mots durs qu'il lui avait adressés dans le tumulte – encore moins qu'il s'en serait souvenu. Jamais non plus il n'aurait cru que l'épéiste les lui retournerait.

« Mais tu te trompes, Sanji, reprit Zoro avec fermeté. Une semaine au moins que tu t'trompes. La réalité correspond pas à ce que tu imaginais, et alors ? Fais avec. Tu peux pas aller contre, et tu peux pas l'ignorer. Ton attitude, elle tient plus de la fuite que du « faire face et assumer ». Si t'es un homme, agis comme un homme, et assume ce que tu ressens. C'est si dur que ça à dire ? C'est parce que je suis Roronoa Zoro que je te flanque les jetons ? Merde, réponds-moi, parce que tes non-dits, j'en ai ma claque. J'ai mon mot à dire, je te signale, je suis concerné aux premières loges, ne t'en déplaise. Je n'fuirai pas. Tu n'es pas… obligé de me combattre, ok ? »

Sa tirade spontanée, décousue, donna suite à un silence pendant lequel tous deux se soutinrent du regard. La tension dans le corps de Sanji était toujours perceptible, et la pupille de son seul œil visible se dilatait. Il se sentait presque vulnérable, presque totalement percé à jour ; qu'est-ce qui le rendait donc si transparent ? Il rompit le lien visuel en baissant la tête, ses mèches blondes retombant un peu plus sur son front.

L'épéiste venait de le désarmer avec beaucoup de dextérité et une subtilité étonnante – du moins, relativement déconcertante pour quelqu'un d'aussi brut que lui, qui ne s'exprimait d'ordinaire à lui que par des gnons et des injures. Sanji se rendit compte qu'il n'avait jusqu'alors jamais songé, lui non plus, à l'atteindre autrement que par des invectives et des coups de pieds. Et que finalement, son rival s'était contenté de répondre dans son langage. Il avait dû énormément cogiter, lui aussi, et considérer ce soir que sa réflexion avait assez mûri… Qu'il fallait maintenant dénouer les nœuds que l'escrimeur, la navigatrice et le coq avaient faits.

Et Zoro, par-dessus le marché, pouvait se targuer d'avoir tapé dans le mille, ce soir. Mieux que quiconque, il avait expérimenté l'échec, ce qui expliquait sans doute pourquoi il n'avait aucun mal à l'identifier chez les autres, même s'il n'en comprenait pas l'origine. D'après son discours, ce qui insupportait le sabreur, c'était que Sanji, celui-là même qui lui avait hurlé d'abandonner plutôt que de demander à Mihawk d'en finir avec lui après sa déconfiture, Sanji ne s'appliquait même pas son propre conseil à lui-même. Sa vie n'en dépendait certes pas, mais c'était toute sa manière d'être qui était remise en cause par un seul homme.

Depuis l'incident nocturne, le cuisinier gardait les épaules basses, s'agaçait d'un rien, ne déboulait plus sur le pont en criant qu'il avait mis au point une nouvelle recette, ne draguait plus les filles ; on eût dit qu'il souffrait de quelque rare maladie, mais la vérité était ailleurs : il ressassait son échec. Le spadassin n'avait pu mettre le doigt sur la teneur de sa déception, et pourtant il n'était pas sans savoir le principe qui régissait l'existence du coq : aimer les femmes. Pouvait-il alors mesurer la douloureuse remise en question que suggérait aimer un homme ? Être attiré par un homme ? Avoir envie d'un homme ? Le coq serra amèrement la mâchoire à cette pensée. Zoro avait-il seulement conscience d'être le seul et l'unique à l'origine d'un tel bouleversement ? C'était si injuste, si rageant de ne pouvoir lui imputer la faute. De ne pouvoir s'en prendre qu'à lui-même, et de ne pas arriver à accepter cet état des choses. Zoro croyait-il vraiment l'aider en l'exhortant à s'exprimer sur le sujet, alors qu'il l'avait sciemment évité jusque-là ?

« Si t'es un homme, agis comme un homme, et assume ce que tu ressens », avait dit le sabreur. Mais cette phrase-même renfermait une contradiction ! Pour le cuisinier, agir comme un homme, c'était aimer les femmes – et n'aimer qu'elles – et assumer ce qu'il ressentait, c'était assumer qu'il n'aimait pas que les femmes. Il fallait donc qu'il renonce à l'un ou à l'autre : ses convictions masculines ou ses penchants indésirables ? Ne pouvait-il pas concilier les deux ?

Néanmoins, le cuisinier devait reconnaître une certaine tolérance à son compagnon. Après tout, celui-ci n'avait aucunement essayé de s'esquiver – il avait même retenu Sanji qui essayait un peu plus tôt de se défausser, c'était dire. Contre toute attente, l'escrimeur n'avait semblé ni dégoûté, ni même sérieusement choqué par l'idée d'être l'objet des convoitises du pirate. À aucun moment il n'avait cherché à le blesser alors que l'occasion était parfaite pour le tourner en ridicule…

Le blond soupira.

« C'est sûrement la pire séance de psychanalyse à laquelle j'ai jamais eue droit…, dit-il d'une voix rauque qui trahissait une profonde fatigue.

— La pire ? J'suis sûr que Luffy pourrait faire un meilleur score. »

Le bretteur lui sourit largement, le surprenant, et se rassit, un coude sur la table. Bizarrement, cela suffit à lui insuffler le courage qui lui manquait.

« Admettons que tu aies vu juste… Tête de cactus, reprit Sanji (rajouter une insulte dans sa phrase lui permettait non seulement de l'équilibrer, mais aussi de se rassurer, comme s'il s'agissait d'une conversation banale entre Roronoa et lui). Admettons que j'me trompe. (Les yeux du bretteur s'étrécirent). Ok, je me trompe. Et tu parles comme si assumer un truc pareil coulait de source, mais dans le fond, tu as raison. (Sanji grimaça à cette conclusion.) Enfin, tu pourrais quand même te mettre un peu à ma place avant de parler de fuite ! Réfléchis deux secondes. Pourquoi je n'suis pas spontanément venu te dire (il toussota) que je– que tu me– enfin que moi, j'étais–

— Je suis censé deviner ? coupa Zoro qui avait saisi l'idée malgré ses bégaiements. Ben, j'en sais trop rien. Tu es trop timide ?

— Crétin, grinça Sanji, tellement atterré par la stupidité du spadassin qu'il en oublia de rougir. Depuis quand… Ha, merde à la fin ! Depuis quand est-ce que tu aimes te faire draguer par les hommes ?

— Qui t'a dit que je n'aimais pas les hommes ? demanda l'épéiste d'un ton absent.

— Je… Sérieusement ? fit le blond, incrédule.

— Va savoir… »

L'épéiste haussa nonchalamment les épaules, comme si selon lui, ce point ne méritait pas qu'on perdre son temps à l'éclaircir. Qu'il aime les hommes, ou les femmes, ou les deux, quelle importance ?

« C'est plutôt moi qui devrais te demander ça, Love Cook…, ajouta-t-il, amusé.

— Tu te moquais bien de mes préférences sexuelles auparavant…, éluda le blond, détournant la tête.

— Qu'en sais-tu ? »

Sanji cligna plusieurs fois des yeux, analysant la brève question. Qu'est-ce que Zoro venait d'insinuer là ?… Il sentit ses joues prendre une jolie coloration pivoine. Ça commençait sérieusement à l'énerver, d'ailleurs, ces réactions de jeune fille, mais il ne voyait pas comment gérer toutes ces informations de manière stoïque.

« J'ai une question, encore, fit le coq.

— Vas-y.

— Pourquoi t'es pas venu me causer de ton coup avec Nami avant, si tu savais que je vous avais surpris ? Tu avais retrouvé mon mégot dès ce soir-là, non ?

— Ha… »

Zoro passa les doigts dans ses cheveux verts dans un geste inconscient, réfléchissant visiblement à la formulation de sa réponse.

« Je pensais que tu viendrais me casser la gueule de toi-même, avoua-t-il avec une mimique légèrement amusée. J'ai attendu que tu te décides, je pensais que… ça te ferait du bien, peut-être, je sais pas trop. Mais ma petite provoc' sur le pont, l'autre jour, a avorté à cause de Luffy… et aussi parce que visiblement, tu n'avais pas envie d'en découdre.

— …Tu voulais que je te cogne dessus pour me venger de ce que tu as fait avec Nami ?

— C'est ça. Bravo pour la déduction.

— Très prévenant de ta part… », railla Sanji.

Ainsi, Zoro s'était rendu compte après coup que ce qu'il avait fait avec Nami pouvait blesser le cuisinier, et, connaissant son caractère impulsif, il avait au moins tenté de donner l'occasion à celui-ci de se défouler sur lui. Et s'il avait effectivement eu des sentiments pour la navigatrice, comme le bretteur l'avait supposé, il serait tombé à pieds joints dans le piège de la provocation, dans l'hypothèse où il ne serait pas allé de lui-même envoyer l'épéiste au tapis, sans même qu'il ait eu besoin de le chercher.

« Eh, Sourcil en Vrille, il m'arrive de faire attention à mes compagnons, quand même…

— Ah bon ? s'étonna Sanji, sarcastique. Et te lever au milieu de la nuit pour exiger des explications de ces mêmes compagnons, ça t'arrive fréquemment aussi, je suppose ?

— Quand c'est un cas d'urgence… Tu vas rire, mais j'avais du mal à fermer l'œil depuis une semaine.

— Catastrophe, qu'est-ce que t'as mangé pour être devenu insomniaque ?

— Des plats trop salés », ricana le sabreur du tac-o-tac.

Le cuisinier ravala sa réplique. Ce coup-là, il lui resterait en travers de la gorge.

« Est-ce que c'est pas difficile à croire, reprit l'escrimeur avec une expression narquoise. Que tu rates tes plats parce que je te perturbe. Un scoop. Le cuistot pervers du Chapeau de paille, épris non pas d'une donzelle, mais d'un épéiste tout ce qu'il y a de plus viril…

— Une minute, qui a dit que j'étais…

— C'est écrit sur ton front », coupa Zoro en souriant.

Le blond piqua à nouveau un fard, coincé par la répartie du jeune homme aux cheveux verts. Depuis quand draguait-il aussi ouvertement ? Donc, lui aussi il… ? Le cerveau du coq fut instantanément court-circuité par cette déduction. Qui devait être éminemment fausse.

Le bretteur s'était levé de sa chaise. Il s'approcha de lui, avec ce sourire en coin si caractéristique de sa supériorité. Quel toupet… Il se moquait de lui, ce sourire ! Il le voyait plus distinctement maintenant, dans le faible éclairage de la cuisine, il dégageait cette assurance, cette inflexibilité… Quelque chose de très fort et de très excitant. Et de proche, très proche, à quelques centimètres de lui. La chaleur du corps bronzé parvenait jusqu'à sa peau, ce corps à se damner qui lui avait souvent donné l'impression amère que lui n'était qu'un gringalet dégingandé, en comparaison. Sanji réprima un frisson lorsque Zoro inclina la tête pour embrasser ses lèvres, juste là, à la commissure, où était d'ordinaire coincée sa cigarette fumante. Mais ce soir, comme un signe du destin, aucun mégot ne pendait à sa bouche, désormais libre, offerte, avide. Et le cuisinier goûta ces deux plis de chair comme on goûte un plat qui a mijoté pendant des jours sur le feu doux de son estomac.

Zoro avait simplement posé ses lèvres sur les siennes avec une douceur maladroite. Sa main remonta le long de son dos, suivant la délicieuse chute des reins du blond, pour s'arrêter à sa nuque. Il décolla sa bouche de la sienne dans un smack sonore. Pendant quelques secondes, la coloration rosie des joues du cuisinier sembla l'hypnotiser, avant qu'il ne déclare d'un ton de reproche :

« Tu aurais dû me le dire avant, crétin… Si tu me l'avais dit, j'aurais jamais couché avec cette petite chatte voleuse et je t'aurais pris déjà des dizaines et des dizaines de fois…

— Oi, je n'te permets pas de traiter Nami de petite chatte voleuse !..., fit le blond, la dernière partie de la phrase enrayant son cerveau.

— Comment tu peux la défendre dans un moment pareil ?! s'écria Zoro.

— Quoiqu'il advienne de moi, je suis un gentleman, déclara presque solennellement Sanji.

— Irrécupérable… »

Il refondit dans son cou, suçotant la peau découverte. Le bretteur avait bloqué les poignets de Sanji pour immobiliser ses mains sur le plan de travail, les épaules ouvertes. Le blond soupira le plus discrètement possible lorsque l'épéiste s'attaqua au triangle de chair formé par sa chemise entrouverte. Ses bras se refermèrent aussitôt sur le torse de Zoro, tandis que celui-ci semblait humer sa peau en suivant la ligne de son sternum.

« Tu sais, tu ferais mieux d'arrêter tout de suite et de retourner te coucher… », dit brusquement le cuisinier.

Techniquement, c'était ce que Zoro aurait dû faire dès le début. Il était impensable qu'il ne l'ait toujours pas fait, d'ailleurs. Peut-être qu'ainsi, la vie aurait pu reprendre son cours, ils auraient continué de se chamailler et n'auraient plus reparlé de cette histoire… Peut-être même qu'avec le temps et l'aide de l'épéiste, cette curieuse attirance pour celui-ci aurait fini par disparaître, comme la passade que Sanji espérait qu'elle était ?

Mais le sabreur continuait de promener son nez dans la nuque du pirate, comme s'il n'en avait cure. Sanji en éprouva un profond soulagement. Il n'avait dit ça que pour se donner bonne conscience ; à moins que ce ne soit pour avoir la confirmation que Zoro n'avait pas l'intention de se rétracter…

Cependant, aussi réjoui le coq fût-il, quand le spadassin entreprit de faire sauter le premier bouton de sa chemise, il eut un mouvement de recul instinctif, sans toutefois se débattre. L'escrimeur s'en aperçut aussitôt.

« Désolé. (Il ôta ses mains en s'écartant résolument d'un pas) Je… Enfin, c'est délicat, ce genre de trucs. »

Sanji écarquilla légèrement les yeux. Zoro ne s'en doutait certainement pas tellement il semblait embarrassé, mais à cet instant précis, à la fois par son attitude quelque peu malhabile et ses mots bafouillés, il était, dans toute la mesure du mot, craquant. Le blond secoua vivement la tête (sous les yeux perplexes de son vis-à-vis) et se gifla mentalement pour avoir mis « Zoro » et « craquant » dans la même phrase.

Les choses suivaient un cours un peu trop soudain, c'était vrai. Il y avait quelque chose d'un peu effrayant à s'abandonner si vite, à être grisé par le contact si inhabituel de ses lèvres sur sa peau, c'était vrai aussi. Ce n'était pas comme s'ils avaient l'habitude de se toucher, de se livrer ainsi l'un à l'autre.

Mais les préambules avaient été assez éprouvants, les confidences de la soirée avaient gratté leurs dernières couches de volonté et de pudeur, et voilà que leurs pulsions guidaient leurs gestes. Était-il plus convenable de se laisser porter par l'attirance, ou de chercher une alternative logique et rationnelle ?

« …Tu t'y connais, toi ? demanda le cuisinier à mi-voix, hésitant.

— En quoi ?

— À ton avis…

— Déboutonner les chemises ? plaisanta le bretteur. Je sais pas, on verra bien.

— Traduction, tu n'y connais rien…, déduisit le coq sans une once de reproche dans la voix.

— Et alors ? Y a un mode d'emploi ? » répliqua tout de même Zoro.

Un mode d'emploi pour suivre leurs envies et obéir à leur désir ? Quel genre de personne normalement constituée en avait besoin ?

Le blond saisit par le col le t-shirt de son vis-à-vis d'une poigne ferme et le tira à lui pour l'embrasser avec une fougue inattendue qui le surprit lui-même. Tandis qu'il fermait les paupières, l'image d'une certaine jeune femme rousse lui vint alors à l'esprit, cherchant à le faire culpabiliser de sa faiblesse… Mais l'image se brouillait par intermittence, comme sujette à des interférences. À la place, une autre conviction opérait, annulait toutes les autres pour s'ériger en seule ligne de conduite à suivre : s'il laissait l'escrimeur s'échapper maintenant, il le regretterait toute sa vie. Ça au moins, c'était un message clair et sans ambiguïté, qui parlait à Sanji. Et puis, au diable l'antériorité chaotique de leur relation à l'image des montagnes russes, au diable aussi, le bon sens et la retenue. Quant à ses principes de galant… Il trouverait un moyen de les respecter tout en cédant à ses bas instincts.

Le bretteur, lui aussi étonné de ce baiser plus langoureux que le précédent, ne tarda pas à y répondre avec enthousiasme, ses mains calleuses se posant sur les hanches du cuisinier. Puis, il se détacha des lèvres un instant et souffla :

« Ça veut dire oui ? »


Je déteste quand les auteurs coupent à cet instant, grrr ! Mais je le fais aussi, haha.

Le choix du titre de ma fiction devrait commencer à s'expliquer, maintenant. ^^

La suite sera évidemment le fameux lemon, réécrit lui aussi ! C'était sans doute la partie la plus OOC de l'histoire, donc je me suis donnée pour objectif de l'améliorer en tenant compte du fait que ce sont deux MECS qui désirent chacun le corps de l'autre (pour enrober la chose joliment).