Instinct

Il n'était pas excessivement tard mais elle était éreintée. Passer une journée entière assise sur un siège, à écouter les exposés de grands professeurs, elle l'avait fait pendant des années à l'époque de ses études. Mais définitivement, elle avait perdu l'habitude de cet exercice qui se révélait finalement bien plus épuisant qu'une journée de boulot. Une chance encore que cette conférence sur les nouvelles maladies tropicales, leur diagnostic et leur traitement soit intéressante.

Elle venait de sortir de l'ascenseur et arpentait le couloir clair et silencieux de l'hôtel avec l'irrésistible et impérieuse envie de se glisser au plus vite dans des draps frais et douillets. Le bruit de ses pas était étouffé par l'épaisse moquette beige qui recouvrait le sol. Chambre 1508... 1510... 1512. Elle était arrivée à destination. Elle plongea sa clef magnétique qui ressemblait à peu de choses près à une carte de crédit dans l'imposante serrure électronique et entendit la porte se déverrouiller.

Elle était arrivée la veille, en même temps qu'une dizaine de ses collègues. Cette nuit serait la deuxième qu'elle passerait ici. Elle entra, bascula l'interrupteur pour éclairer la grande chambre d'une douce et chaleureuse lumière. Sans être une suite de luxe, la vaste pièce à la décoration raffinée proposait un confort quatre étoiles. Mais ce que Sara préférait, c'était la vue qu'elle offrait - elle s'approcha de la fenêtre et écarta légèrement le voile translucide pour porter son regard sur l'extérieur - une vue imprenable sur Central Park.

Un sourire se dessina sur ses lèvres alors qu'elle contemplait cet écrin de verdure en plein Manhattan. On était en Juin, il était un peu plus de vingt-et-une heures et le jour déclinait lentement sur la ville. Comme si les nombreux arbres du parc voulaient lui transmettre leur oxygène régénérant, Sara ressentit le besoin de prendre une profonde inspiration. Et elle eut l'impression qu'un peu de sa fatigue s'était évaporée lorsqu'elle avait ensuite soufflé.

Elle prit une longue douche, enfila une nuisette, démaquilla ses yeux, nettoya sa peau et enfin - enfin! - se glissa sous les couvertures du large lit avec un plaisir non feint. Elle sentit tout son corps se relâcher, son esprit chargé de tout le savoir englouti pendant la journée se libérer et s'alléger et, en moins de deux minutes, elle sombra dans un profond sommeil.

oOo

Soudainement tirée de ses songes Sara ouvrit les yeux et mit quelques secondes à reprendre ses esprits. La chambre était plongée dans la pénombre, plus aucune lueur du jour ne transparaissait à travers la fenêtre. Elle prit le temps de se rappeler où elle était, et pourquoi, puis elle se tourna vers la table de chevet, alluma la petite lampe et attrapa sa montre pour obtenir le dernier repère dont elle avait besoin. Il devait être quatre ou cinq heures du ma… Sara tomba des nues en constatant qu'il n'était que vingt-trois heures dix-sept. Elle avait pourtant la féroce impression que le plus gros de sa nuit était derrière elle. Elle vérifia le fonctionnement de sa montre mais se rendit à l'évidence en entendant le tic tac régulier des aiguilles : elle n'avait dormi que deux heures à peine. Elle poussa un soupir, éteignit la lampe, se repositionna en chien de fusil sur son côté fétiche et referma les yeux… sauf qu'elle n'avait plus la moindre envie de dormir. Elle ne ressentait plus la moindre once de fatigue.

Les minutes défilèrent. Elle se tourna, se retourna dans son lit, cherchant le sommeil. En vain. Une légère excitation bouillait dans ses veines et une idée se formatait dans son esprit. Elle pensait au bar de l'hôtel, se voyait descendre y faire un tour… sans bien comprendre le pourquoi de cette soudaine envie. Mais une partie d'elle lui rappelait qu'elle était couchée, qu'elle était bien où elle était et qu'elle n'avait qu'à attendre un peu pour que le sommeil l'emporte à nouveau.

De longues minutes s'écoulèrent mais c'est finalement le peu d'envie qu'elle avait de dormir qu'elles emportèrent avec elles. Sara ralluma la lumière et s'assit dans le milieu de son lit. Pourquoi diable avait-elle cette irrésistible envie de rejoindre le bar ? Elle n'avait même pas soif ! Mais en réfléchissant, elle se dit que c'était un peu comme ces histoires de personnes qui tous les jours prennent le métro et un beau matin, sans savoir pourquoi, il leur prend l'envie de marcher. Ces personnes apprennent plus tard qu'un accident mortel a arraché à la vie bons nombres des passagers du convoi dont elles auraient dû faire partie. Le bar de l'hôtel l'appelait et son instinct lui murmurait d'y aller. Alors peu importe la raison, elle se leva, repassa sa petite robe marron, peigna rapidement ses longs cheveux, appliqua un soupçon de mascara sur ses cils pour s'éveiller le regard et quitta sa chambre.

oOo

Il était un peu plus de minuit mais l'immense salle de bar était loin d'être déserte. Une douce musique d'ambiance était diffusée, quelque peu masquée par le brouhaha des conversations. Sara balaya la pièce des yeux à la recherche d'un éventuel collègue mais ne trouva aucune connaissance à laquelle se joindre. Elle s'avança jusqu'au comptoir en acajou laqué et prit place sur un des hauts tabourets. Son regard croisa celui d'un homme, assis à quelques mètres, voûté, ses avant-bras appuyés sur le bar, qui leva son verre dans sa direction pour la saluer avec un petit sourire en coin. Sara lui rendit un rapide sourire courtois mais forcé puis elle tourna la tête et commença à regretter d'être venue.

- Qu'est-ce que je vous sers ? demanda le barman.

- Euh… je sais pas, balbutia Sara, peu habituée à fréquenter les bars.

Elle chercha du regard un panneau indiquant les différentes boissons servies ici, un peu comme ceux des fast-foods qui présentent les menus, mais ne trouva rien de tel. Elle fit alors défiler dans sa tête tous les cocktails qu'elle connaissait et Gin Tonic franchit la barrière de ses lèvres presque malgré elle.

- Un Gin Tonic, ça marche, approuva le barman en s'attelant à la préparation du cocktail avec dextérité.

Sara n'était pas sûre d'avoir envie d'un Gin Tonic mais de toute façon, elle n'avait aucune envie spéciale, elle n'était pas descendue pour boire. D'ailleurs elle ne savait toujours pas pourquoi elle était descendue. Et intérieurement elle se moqua d'elle, réalisant qu'elle avait quitté son confortable lit sur un coup de tête pour finalement se retrouver seule au bar d'un hôtel. Risible. Ridicule. Pathétique. Le barman déposa son verre devant elle.

- Merci… À la base, l'eau tonique qui sert à faire ce cocktail était utilisée pour combattre une maladie, vous savez laquelle ? lui demanda Sara pour engager une conversation.

Le barman pinça ses lèvres, haussa les sourcils et secoua la tête, n'ayant manifestement aucune idée de la réponse.

- La malaria, fit une voix grave et suave dans le dos de Sara.

Elle se retourna aussitôt pour voir s'approcher un homme grand et - elle crut un instant rêver - beau comme un Dieu. Elle se perdit quelques secondes dans l'azur clair de ses yeux alors qu'il venait s'asseoir sur le tabouret à côté d'elle.

- Oui, c'est juste, valida-t-elle sa réponse.

Il esquissa un sourire.

- Un bourbon, commanda-t-il au barman qui approuva d'un hochement de tête. En fait c'est la quinine qu'elle contient qui est efficace contre la malaria, reprit-il à l'attention de Sara.

- En effet, confirma-t-elle, quelque peu impressionnée. Mais si vous êtes médecin c'est normal que vous soyez au courant, relativisa-t-elle ensuite.

- Je suis pas médecin, lui fit-il savoir alors que le barman lui donnait son verre empli d'un fond de whisky.

- Vous n'êtes pas là pour assister à la conférence sur les nouveaux virus tropicaux ?

- Non. Moi je suis ingénieur et je suis là pour suivre la conférence qui traite de l'impact des catastrophes naturelles sur les constructions humaines. Ça a lieu au Jacob K Javits mais on est hébergés ici.

- Oh… alors ça rend tout son mérite à votre réponse.

- Vous êtes médecin vous ?

- Oui.

Il la regarda quelques secondes avec un petit sourire. Mais pas le genre de sourires malsains comme l'autre type affichait lorsqu'elle était arrivée. C'était un sourire sincère et respectueux.

- Je m'appelle Michael, se présenta-t-il ensuite.

- Et moi Sara.

- Si vous dormez à l'hôtel c'est que vous n'êtes pas du coin, supposa-t-il.

- Non, j'ai fait le déplacement depuis Chicago.

Michael se figea et Sara redouta d'avoir dit une bêtise.

- Je… je viens de Chicago aussi, souffla-t-il.

Cette fois c'est Sara qui se figea.

- Non, vous me faites marcher, déclara-t-elle après quelques secondes, pensant à une ruse de dragueur pour s'inventer un point commun.

- Non, non ! C'est la vérité, lui assura-t-il. J'habite sur Kingsbury Street, dans le North Side.

Il en semblait sincèrement le premier étonné. Sara resta abasourdie.

- Et bien… je vais pas vous dire où j'habite trente secondes seulement après vous avoir rencontré mais… je vis dans ce coin-là aussi, confia-t-elle du bout des lèvres. On s'est peut-être déjà croisés ?

- Si c'était le cas je m'en souviendrais, lança aussitôt Michael, catégorique, avant de se rendre compte que cette phrase n'aurait pas dû dépasser le cadre intime de ses pensées.

Il regarda Sara qui avait reporté toute son attention au fond de son verre. Il remarqua un léger hâle rosé sur ses joues.

- Oh mon dieu, j'ai dit ça tout haut ? demanda-t-il en affichant une grimace navrée.

- Oui, confirma-t-elle avant de porter son verre à ses lèvres pour avaler une gorgée de son Gin Tonic en prenant soin de ne pas recroiser son regard tout de suite.

- Eh ! Mike !

La voix était puissante. Michael et Sara se retournèrent d'un même élan pour voir s'approcher l'auteur de cette interpellation, un grand gaillard carré au crâne rasé et au rasage approximatif.

- Je te cherchais… File-moi 100 dollars s'te plaît,réclama-t-il en agitant une main devant Michael.

- Et en quel honneur ?

- J'ai que 200 billets sur moi et ils acceptent pas qu'on joue si on a moins de 300 dollars à miser.

- À miser ? répéta Michael qui redouta de comprendre.

- Oui, s'impatienta Lincoln. Je vais faire un poker avec des types dans le petit salon là-bas. Dépêche-toi, ils vont pas m'attendre deux plombes !

Michael poussa un soupir et sortit son portefeuille de la poche arrière de son pantalon avec nonchalance.

- Je vais te les rendre, lui promit Lincoln. Et avec un pourcentage ! Je me sens en veine ce soir, grogna-t-il avec un plaisir anticipé.

Michael eut un haussement de sourcils peu convaincu mais il ne contraria pas les illusions de son frère et se contenta de lui tendre un billet de 100 dollars. Lincoln le saisit à l'aveugle. Toute son attention était portée sur Sara et Michael comprit qu'il attendait que les présentations soient faites.

- Linc, je te présente Sara, elle est de Chicago aussi.

- Sérieux ?

Lincoln lui adressa un grand sourire avant d'attraper quelques cacahuètes dans la coupelle posée sur le bar et de les jeter dans sa bouche. Alors qu'il les mâchait bruyamment, il reporta son regard sur Sara et fronça légèrement les sourcils.

- Votre visage me dit quelque chose… Est-ce qu'on s'est déjà vus ? On a déjà couché ensemble ?

Sara écarquilla les yeux et suffoqua de surprise à manquer de s'en étouffer tandis que Michael laissait tomber son visage dans la paume de sa main, atterré.

- Euh… non, je… j'en ai pas le souvenir, balbutia Sara.

- Ouais, moi non plus… Je dois vous connaître d'autre part alors, ça me reviendra peut-être.

Lincoln tourna les talons et ressortit du bar.

- Je suis absolument désolé, se navra Michael. Mon frère et le tact ça fait deux. Trois même !

- C'est pas grave, l'excusa Sara avec amusement. Il est ingénieur aussi ?

- Oh non, pas du tout. Il m'a supplié de l'emmener avec moi parce qu'il voulait découvrir New York.

Au ton qu'il avait employé, Sara le soupçonna d'avoir accepté un peu contre son gré. Elle le regarda ensuite boire une gorgée de son bourbon avant qu'il ne reporte son attention sur elle… avec une insistance qui bientôt la troubla. Elle baissa les yeux.

- Excusez-moi, souffla aussitôt Michael, mais, même si je suis sûr qu'on ne s'est jamais rencontrés, c'est vrai que, plus je vous regarde, plus votre visage m'apparaît familier à moi aussi.

Sara étira le coin de sa bouche dans un demi sourire. Rien ne l'obligeait à le mettre sur la voie mais ce soir elle avait envie de jouer à découvert.

- Le gouverneur Tancredi, vous connaissez ? demanda-t-elle alors.

- Oui, bien sûr que je…

Michael s'interrompit. À l'expression qu'il affichait maintenant Sara comprit qu'il avait fait le rapprochement. Elle esquissa un petit sourire pour confirmer ses pensées tout en guettant anxieusement sa réaction. Il était clair qu'il n'était pas un fervent partisan de la politique du gouverneur de l'Illinois mais cependant…

- Sa réforme sur les nominations des hauts gradés de la police était une très bonne idée, déclara-t-il en hochant légèrement la tête avec approbation.

Sara resta interdite. Michael avait eu la touchante délicatesse de ressortir une des rares actions de son père à avoir fait l'unanimité au sein de l'opinion générale. Et pour la première fois, alors qu'elle venait de révéler son identité à un inconnu, elle ne ressentit pas l'embarras qui accompagnait souvent l'aveu de son patronyme si sujet à controverses. Cette fois c'est alors elle qui se mit à observer Michael avec attention. Sans avoir de don particulier pour entrevoir l'âme des gens, elle n'eut aucun mal à percevoir la gentillesse et la prévenance toutes naturelles qui émanait de lui. Et, absorbée dans sa contemplation, elle crut bien détecter un début de réponse au pourquoi de sa présence dans ce bar.

oOo

Peu à peu le bar s'était vidé. Et la musique prenait sa revanche, couvrant les dialogues murmurés des quelques personnes restantes dans la grande salle.

- … le pauvre Tim était complètement paniqué. Il me suppliait : Mike, je t'en pris, sors-moi du pétrin ou je vais être la risée de tout le campus ! J'avais de la peine pour lui mais je voyais pas bien comment je pouvais arranger les choses… Et puis dans l'après-midi, j'étais sorti faire quelques courses et c'est là que j'ai vu la promotion faite sur les lapins en chocolat géants !

Sara éclata de rire.

- Oh non, je le crois pas ! s'amusa-t-elle en secouant la tête. On m'avait parlé de la célèbre soirée de Tim Wales quand je suis entrée à l'université mais honnêtement… je pensais que c'était une sorte de légende… Ou du moins que, à force d'être passée de bouches à oreilles, la vérité avait été exagérée.

- Non, non, tout c'est bien passé comme on te l'a raconté.

- Et donc c'était ton idée ?

- Ouais ! confirma Michael en levant le menton avec vanité. Cela dit je ne sais pas vraiment si je dois en être fier, se ravisa-t-il ensuite avec une petite grimace. Mais on s'était quand même bien amusés au final.

- Ça je me doute !

Sara le regardait avec un petit sourire qu'il lui rendait. Puis il attrapa son verre et avala d'un trait le reste de bourbon qu'il contenait pour humecter sa bouche asséchée d'avoir tant parlé. Sara en profita pour jeter un coup d'œil à sa montre. Elle écarquilla furtivement les yeux en découvrant qu'il n'était pas loin de trois heures du matin. Cette fois elle n'avait pas vu le temps passer et il était bien plus tard qu'elle ne l'aurait cru… C'est souvent ce qui arrive quand on passe un bon moment, se dit-elle avec un sourire intérieur.

Cela faisait en effet plus de deux heures et demi qu'elle discutait avec Michael comme elle l'aurait fait avec un vieil ami retrouvé après plusieurs années d'éloignement. Ils avaient parlé de tout et de rien avec la décontraction et l'aisance des gens se trouvant sur la même longueur d'ondes. Le tutoiement avait échappé à Michael au détour d'une phrase. Ce fut si naturel à son oreille qu'elle n'y aurait pas prêté attention s'il ne s'était pas excusé. En réponse elle lui avait proposé d'abandonner le vouvoiement. Requête accordée.

Sara s'était délectée d'avoir pu diviser avec un homme n'ayant pas le sport ou l'argent pour seuls sujets de conversation mais au contraire une culture époustouflante dans bien des domaines, aussi divers que variés. Et elle appréciait surtout la façon qu'il avait de ne pas étaler son savoir avec arrogance et suprématie mais de toujours s'exprimer avec modestie et même… humour. Elle était sous le charme. Oui. Elle devait bien l'admettre.

- Il doit être tard, déclara Michael qui avait vu Sara consulter sa montre. On ferait peut-être bien d'aller dormir un peu parce que, je sais pas toi mais moi je dois encore assister à dix heures de conférence demain. Enfin tout à l'heure.

Il y avait du regret dans sa voix.

- Oui, moi aussi je remets ça dans quelques heures, souffla Sara avec résignation. Et puis ils attendent peut-être qu'on s'en aille pour fermer le bar ? s'inquiéta-t-elle soudainement en observant les alentours pour constater une salle quasiment vide.

- Non, je crois que ça reste ouvert toute la nuit, murmura Michael.

Il avait sorti son portefeuille de sa poche et attrapait de quoi payer les boissons. Il désigna du doigt ses deux verres et celui de Sara pour demander la note au barman.

- 18 dollars, annonça ce dernier.

- Eh ! Non ! protesta Sara. Tu vas pas payer pour moi !

- Si, ça me fait plaisir, rétorqua Michael en tendant la somme au barman. Et puis c'est pas avec ton malheureux Gin Tonic que ça va me ruiner.

Il remit son portefeuille dans la poche de son pantalon et se leva de son tabouret.

- En plus mon frère doit me reverser un pourcentage sur ses gains, tu te souviens ?

- Parce que tu crois qu'il a gagné ? demanda Sara en quittant le bar aux côtés de Michael

- Non, absolument pas.

Arrivé devant les ascenseurs, Michael pressa le bouton d'appel qui se mit à clignoter. Après quelques secondes d'attente les portes s'ouvrirent. Galant, il laissa Sara monter la première dans la cabine avant de l'y rejoindre.

- Quel étage ? demanda-t-il en laissant sa main en suspens devant le tableau de commandes.

- Quinzième, répondit Sara.

Elle vit Michael presser le bouton correspondant et… seulement celui-là.

- T'es au quinzième aussi ? s'étonna-t-elle.

Il y eut une demie seconde de flottement, d'hésitation, avant qu'il ne réponde oui. Alors elle sut qu'il mentait.

- J'ai la chambre 1512 moi, et toi ? demanda-t-elle.

- La… 1520.

C'était confirmé. La chambre 1520 était occupée par le docteur Marvin Brown, éminent diagnosticien et confrère de Sara. Elle le savait. Mais elle n'allait pas le dire à Michael tout de suite. Elle afficha un sourire et hocha la tête alors que l'ascenseur gravissait les étages avec fluidité. Pas un seul mot ne fut prononcé durant les longues secondes que dura l'ascension. Mais de furtifs regards furent échangés et une certaine tension se développa au fil des mètres engloutis au point d'en devenir palpable. Une troisième personne se serait instinctivement sentie de trop dans cette cabine. Les portes finirent par se rouvrir sur le quinzième étage.

- Tu repars quand ? demanda Michael dans un murmure pour ne pas déranger les clients endormis alors qu'il s'avançait dans le couloir avec Sara.

- Demain soir… enfin, ce soir, rectifia-t-elle étant donné l'heure qu'il était. Et toi ?

- Je reprends l'avion dimanche matin.

- Tu vas visiter la ville un peu avec ton frère ? chuchota-t-elle.

- Ouais.

Bientôt ils arrivèrent à hauteur de la chambre 1512.

- C'est ma chambre, indiqua Sara en s'arrêtant devant la porte.

- Ah… oui… et bien euh… bonne nuit, lui souhaita Michael.

- Bonne nuit à toi aussi.

Il y eut un silence.

- Je… je suis content d'avoir pu faire ta connaissance, déclara ensuite Michael.

- Et moi je suis heureuse d'avoir pu faire la tienne, rétorqua Sara.

Il lui adressa un sourire puis il commença à s'éloigner doucement, à reculons pour ne pas la quitter des yeux tout de suite. Elle s'était tournée le temps de déverrouiller sa porte. Elle venait de l'entrouvrir lorsqu'elle releva la tête vers lui.

- Au fait !

Il s'immobilisa.

- Oui ?

- Passe le bonsoir au docteur Brown de ma part !

- Qui est le docteur Brown ? demanda Michael en fronçant les sourcils avec perplexité.

- Et bien… l'homme avec lequel tu partages la chambre 1520, non ?

Sara affichait un sourire en coin taquin. Le visage de Michael se liquéfia. Il remua les lèvres sans qu'un son ne sorte de sa bouche. Il fit un pas pour s'avancer, un autre pour se reculer. Il chercha désespérément des yeux un trou de souris où il pourrait se cacher pour mourir de honte.

- Je… Mon dieu ! C'est nul ! balbutia-t-il. Oui, c'est vrai, je… je suis pas dans la 1520, avoua-t-il en laissant tomber ses épaules, contrit.

Le sourire de Sara se fit indulgent.

- Je dors trois étages plus bas, chambre 1220, confia-t-il en se rapprochant doucement d'elle.

Leur visage maintenant à quelques centimètres l'un de l'autre, il ancra profondément son regard au sien et elle retint son souffle.

- C'est juste que… j'ai passé un excellent moment avec toi, reprit-il tout bas, et je… voulais le faire durer encore un peu. Si j'étais descendu au douzième étage j'aurais pas eu ces deux minutes supplémentaires en ta compagnie et… Mon dieu, je réalise à quel point c'est débile, se navra-t-il en baissant les yeux et en secouant la tête.

- Non !… Non, c'est… touchant. J'ai passé un très bon moment aussi, souffla Sara.

Il releva les yeux et se perdit dans ses prunelles noisettes. Le temps s'était suspendu. Sara se demandait s'il oserait le faire ou pas. Elle se demanda si elle le laisserait faire ou non. D'ordinaire, lorsqu'elle était en présence d'un homme, il y avait cet avertissement qui clignotait en rouge dans son esprit… Prudence, prudence… Méfiance, méfiance… Mais ce soir, en présence de Michael, elle ne recevait aucune mise en garde. Elle était sereine. Elle ne se sentait pas en danger. Alors la réponse à sa deuxième question fut oui. Oui elle le laisserait faire si… Il le fit !

Sara ferma les yeux. Le contact des lèvres de Michael sur les siennes l'électrisa et elle sentit des milliers de petites décharges de plaisir crépiter dans tout son corps. Ce baiser était d'une douceur exquise. Michael effleurait sa joue du bout de ses doigts. Elle referma une main sur sa nuque afin qu'il ne lui prenne pas l'envie de s'arrêter et elle entrouvrit sa bouche pour que celle d'approfondir l'échange lui vienne. Et elle lui vint. Sara crut défaillir de bonheur en sentant sa langue caresser la sienne. Elle laissa s'échapper un soupir d'aise et l'excitation monta d'un cran. Alors que la fougue avait remplacé la retenue des premiers instants, Michael enveloppa la taille de Sara de son bras pour la maintenir étroitement contre lui. Après de longues secondes, à bout de souffle, ils cassèrent le baiser et restèrent à s'observer, abasourdis, dans un silence seulement troublé par leur respiration saccadée.

C'est quelque part au milieu de ce moment que Sara décida qu'elle laisserait Michael entrer dans sa chambre. Jamais elle ne s'était offerte à un homme rencontré trois heures plus tôt. Ni même trois jours plus tôt… Elle chercha une raison à cette première qui l'étonnait, la dépassait, mais sans succès. Elle ne pouvait même pas mettre ça sur le compte de l'alcool. Ce n'était pas avec les quelques centilitres de Gin Tonic qu'elle avait avalés qu'elle était soûle. Non. Mais c'était semblait-il l'ivresse d'un désir aussi puissant qu'inattendu qui la grisait à cet instant. Et puisqu'elle était en pleine possession de ses moyens, si elle décida de ne pas refouler ce désir, c'était en son âme et conscience. Tout comme elle était descendue au bar de l'hôtel sur la seule écoute de son instinct, elle allait passer la nuit avec Michael sans plus de raison. Simplement parce qu'elle en avait envie, et qu'elle était intimement convaincue qu'elle n'aurait pas à le regretter.

Sans lâcher sa nuque, sans lâcher son regard, elle commença à se reculer presque imperceptiblement, dos contre la porte qui s'ouvrait sur son passage, pour entrer dans sa chambre en l'entraînant avec elle.

- J'ai jamais… enfin aussi vite… c'est pas mon genre, bafouilla-t-elle, troublée par sa propre initiative.

- C'est pas mon genre non plus, lui assura Michael.

Puis il reprit ses lèvres avec douceur pour ne pas la brusquer et lui laisser un droit de rétractation. Mais aussi déroutée était-elle Sara semblait déterminée. Une fois dans la chambre, sans quitter ses lèvres, Michael referma la porte derrière eux d'un geste aveugle.

oOo

Il y avait un léger sourire de dessiné sur sa bouche. Un sourire qui ne l'avait pas quittée de la nuit. Éveillée, elle n'avait pas encore ouvert les yeux mais percevait à travers ses paupières la lumière vive du petit matin qui inondait la chambre. Sara prenait le temps de remettre ses idées au clair. Quelle nuit étrange ! Était-ce un rêve qu'elle avait fait ? Non. Elle pouvait encore sentir quelques papillons virevolter dans son ventre, vestiges du plus époustouflant orgasme qu'elle n'ait jamais connu. Son sourire se fit plus franc sur ses lèvres. Elle ouvrit enfin les yeux et doucement elle se tourna vers… C'est une place vide qu'elle trouva dans le lit à côté d'elle. Une place vide qui gomma instantanément son sourire.

Elle retint son souffle. Sa gorge se serra. Finalement elle aurait peut-être préféré que tout cela ne soit qu'un rêve. Voilà pourquoi elle se réveillait seule. Parce qu'elle avait simplement rêvé toute cette histoire. Mais la vue de l'oreiller aplati à côté d'elle lui confirma tragiquement la présence passée d'une autre personne qu'elle dans ce lit. Elle se redressa en maintenant le drap blanc contre sa poitrine nue et, une fois assise, elle balaya la pièce du regard à la recherche d'une silhouette, elle scruta le sol de la chambre à la recherche de vêtements qui ne seraient pas les siens. Elle ne trouva pas âme qui vive. Elle ne vit aucun pantalon, aucune chemise, aucune chaussette, aucune chaussure… Il avait filé comme un voleur.

Sara sentit les larmes lui monter aux yeux. Jamais elle n'avait expérimenté réveil aussi dévastateur. En un quart de seconde, cette place vide avait fait voler en éclats sa confiance en elle et ébréché son amour-propre. Et sa désillusion était d'autant plus grande et douloureuse qu'elle avait été intimement convaincue, malgré le fait qu'elle ne le connaissait pas, qu'il n'était pas ce genre d'hommes. Alors elle se sentait trahie par son plus fidèle allié et conseillé, son instinct. Elle était déçue d'elle-même. Comment avait-elle pu se laisser aveugler à ce point ? Pourquoi avait-elle ainsi baissé sa garde ?

Elle pinça ses lèvres tremblantes de peine et de fureur et hocha doucement la tête, résignée.

- Bravo Sara ! ironisa-t-elle. Pour une fois que tu te laisses un peu aller il a fallu que tu tombes sur un connard qui détale dès qu'il a eu ce qu'il voulait !

Les sanglots coincés dans sa gorge lui faisaient mal. Mais elle se refusa à les libérer. Non, elle n'allait pas chialer pour un pauvre type. Elle se leva du matelas en arrachant d'un geste rageur le drap bordé au pied du lit pour le conserver étroitement enroulé autour de son corps, le maintenant d'une main sur sa poitrine.

- « C'est pas mon genre non plus de faire ça le premier soir », baragouina-t-elle, amère, en ramassant ses sous-vêtements sur le sol. Nan mais je rêve !

Elle fit quelques pas et se pencha une nouvelle fois pour récupérer sa robe ratatinée sur la moquette.

- Plus connard que ça tu meurs !

- C'est moi le connard dont tu parles ?

Sara sursauta, étouffant un cri de surprise, puis se retourna brusquement vers la salle de bain en resserrant sa toge de fortune autour d'elle dans un réflexe pudique. Il était là, dans l'encadrement de la porte, habillé, frais, décontracté, terminant de boutonner sa chemise. Elle se trouva bien bête… mais jamais elle n'avait été aussi heureuse de ressentir un tel embarras.

- Je… je croyais que t'étais parti, souffla-t-elle, les yeux brillants.

- Non.

Michael en avait terminé avec sa chemise. Il s'approcha doucement de Sara.

- C'est pas dans mes habitudes de mettre les voiles après avoir passé la nuit avec une femme et… surtout pas quand c'était génial, susurra-t-il avec un petit sourire. J'allais m'en aller, c'est vrai, parce que la conférence reprend dans une demie heure mais… j'allais pas filer sans t'avoir réveillée et… demandé si… tu accepterais qu'on se revoie à Chicago ?

Sara resta quelques secondes à le fixer en silence. Puis elle esquissa un sourire et hocha la tête, mesurée, pondérée… digne.

À l'intérieur son cœur hurlait de joie sans la moindre retenue et elle pouvait le sentir danser entre ses côtes.

Son instinct ne l'avait pas trompée.