« All's fair in love and war »

Quelques jours plus tard, John somnolait paisiblement sur le canapé du salon, lorsqu'un grand flash de lumière le fit paresseusement entrouvrir un oeil.

« Sponge-girl ? » marmonna-t-il, incertain.

Il crut d'abord qu'il rêvait en voyant toute une tripotée de personnes occupant l'espace où autrefois résidaient une table basse et une télévision.
C'est alors qu'un ballon de baudruche éclata à deux millimètres de son oreille. Son réveil en sursaut fut accueilli d'un assourdissant : « Joyeux anniversaire ! »

John bondit du canapé et réalisa soudain que le salon était truffé de ballons et de confettis. Chef-d'oeuvre de Flash à tous les coups. Le brun baissa le nez du plafond et regarda, ahuri, tout le petit monde qui s'était réuni devant lui.
Il comprit d'un seul coup.

« Ah, mais c'est pour ça que vous vous jetez sur moi sans arrêt ces derniers temps ! »

* . * . *

En ce dimanche matin, lorsque Bobby et John entrèrent dans le salon, dans l'idée évidente de glandouiller devant la télé, ils trouvèrent Marie assise à côté de la table basse, occupée à confectionner un album. Oubliant complètement leur intention première, ils s'assirent chacun d'un côté de la jeune femme et se mirent à fouiner avec elle parmi les photos étalées sur la table.

Puis, pendant que Rogue continuait de trier les photos, les deux garçons se mirent à feuilleter les pages qu'elle avait déjà élaborées. Il y avait de tout, et surtout de n'importe quoi. La plupart avaient été prises sans prévenir, à l'intercours ou au petit déjeuner, mais il y avait aussi une bonne partie qui dataient de la fête d'anniversaire de Bobby.
Ils éclatèrent de rire en tombant sur toutes les photos prises par Spike, qui venait parfois s'incruster avec sa caméra pendant leurs colles, le trio infernal en pleine bataille d'éponges mousseuses, ou même dans le bureau de Storm. Il y avait fort à parier qu'il les avait espionnés par la fenêtre. Une dizaine de photos des deux colocataires, avec à chaque fois un pot de glace différent, avait pour thème flagrant les dimanches matins.
Ils tournèrent encore quelques pages, et en trouvèrent une dont ils ne purent détacher le regard pendant longtemps.

Encore une signée Spike, vu la précision du timing. La silhouette de dos de Bobby et celle de profil d'Amara occupaient le premier plan, et celles de Rémy et John l'arrière plan. L'expression de Bobby était couverte d'une ombre, comme à chaque fois qu'il regardait son meilleur ami. D'ailleurs les visages des deux blonds étaient peu visibles, les cheveux de Magma couvrant son visage et Bobby tournant presque le dos à l'appareil. Autour d'eux, le décor de la cuisine était si flou qu'ils ne l'auraient sans doute pas reconnu s'ils ne se souvenaient pas de la scène.
Et pourtant, l'image était d'une précision irréprochable.

Bobby, accoudé sur la gauche de la table à manger, tendait un pot de glace à la jeune femme à sa droite qui l'avait déjà presqu'en main. Le blond ne la regardait qu'à peine, sa tête plutôt penchée vers son meilleur ami assis en face de lui. Rémy, désignant l'objectif du bout du doigt, le sourire aux lèvres, murmurait quelque chose à l'oreille du brun ricanant, et c'était probablement ce qui distrayait Bobby de l'objet explosif qu'il tenait en main.
Oui, parce que ce qui résidait au centre de la photo, parfaitement net, restait surtout le pot de glace en pleine explosion.

John tourna la page, trop impatient de revoir la suite des aventures des deux blonds, et reprit son éclat de rire en voyant leur état dans la photographie suivante, couverts de glace alors que Rémy et lui s'enfuyaient de la pièce.
Bobby n'en croyait pas ses yeux.

« C'était Gambit ? » bredouilla-t-il, circonspect. « Ce n'était pas toi ? »
« Bien sûr que si, » répondirent en même temps John et Marie, sans même lever le nez de leurs photos respectives.
« Attends, mais alors il... »
« Ce n'est pas Spike qu'il montre du doigt, Icebob', c'est ta main. Regarde, y'a du givre sur celle-là. »
« Donc c'était toi ? » demanda le blond, toujours douteux.

John haussa évasivement les épaules avec un sourire indulgent.

« Qui d'autre ? »

Les yeux de son meilleur ami se plissèrent jusqu'à ne former qu'une mince fente azurée, ce à quoi John répondit d'un haussement de sourcils à l'allure presque innocente, prêt à faire un pas en arrière devant l'air menaçant du blond.
La seconde d'après, il se prit un coussin en pleine figure.

De très nombreuses secondes plus tard, les deux garçons avaient été calmés par les menaces de la redoutable Rogue, et s'étaient soudain rassis, des photos et plumes planant encore au dessus de leurs têtes.

Soudain, aussi rapide que l'éclair, Bobby attrapa un cliché en vol.

Enfin, ils l'avaient trouvée.

« Toh ! » s'exclama le blond pendant que John jetait un coup d'oeil au dessus de son épaule. « Celle-ci, on va se la garder privée... »

Aussitôt, John la lui ôta des mains, et Marie leur accorda enfin un regard, curieuse.
Elle ne regarda pas la photo, pourtant. C'était dans ce genre de moments qu'elle regrettait ne pas pouvoir voler l'hypermnésie de Bobby.
Un bras nonchalamment posé sur chacune des épaules de son meilleur ami, le menton de John était logé au milieu des boucles blondes de Bobby, leurs têtes superposées pour mieux fixer l'objet de leur attention.

Cette photo-ci datait de l'anniversaire de Bobby. Et pas du début, pour sûr.
La bonne nouvelle était que Bobby, Marie et John n'étaient pas les seuls à s'être littéralement ridiculisés ce soir-là. La mauvaise, c'était qu'ils avaient été les plus photographiés. De même, la mauvaise nouvelle était qu'ils ne se souvenaient même pas de cette scène tellement ils étaient éméchés, et la bonne était le fait que cette photo était sans aucun doute la moins compromettante du lot.
Marie ne l'en trouva pas moins intéressante.

« Wahou, c'est de la HD, les mecs ! On voit même les CK de ton caleçon, Bobby. »
« Bordel, » murmura Bobby, « on était tellement défoncés... »
« C'était pas l'moment où tu faisais un exposé sur les Golden et les Bad boys, Sponge-girl ? Tu tiens ta bière comme un micro. »
« Dis pas d'conneries, c'est bien après, que Bobby t'a arraché ta chemise. T'rappelles pas ? »
« Nan, pas tr... Attends, Bobby m'a quoi ? »
« J'lui ai rien arraché du tout ! » se défendit l'accusé.
« Oh, et il a retiré sa chemise tout seul, peut-être ? »

Bobby ouvrit et referma la bouche comme un poisson sorti de son élément.

« Bon, » concéda-t-il finalement, « je l'ai peut-être un peu aidé, mais c'est lui qui m'a tagué l'premier, en tout cas. »

John jeta un nouveau coup d'oeil à l'inscription « Beau Gosse Bronzé » ornant le dos du Bobby du cliché. Subitement, il ôta son menton du blond, lâcha la photo et tira sur le col de sa chemise (il avait la très nette impression qu'il ne la récupérerait jamais...), examinant l'échine du garçon sous lui comme pour y retrouver le graffiti. Il compara avec son propre bras et grogna, mécontent.

« C'est vrai, ça, c'est dégueulasse ! Pourquoi t'es toujours plus bronzé qu'moi ? C'est d'l'injustice. Tu bronzes à l'ombre, espèce d'alien ! »
« Moui, ça fait partie de mes innombrables qualités de Golden Boy... »
« Tout comme la modestie ? » ironisa Marie.
« Voilà, t'as tout compris. »

Bobby lui adressa un clin d'oeil complice pendant que John partait à la recherche d'une nouvelle photo croustillante. Ce n'était pas vraiment ce qui manquait. La table débordait de photos du trio infernal en plein délire. Finalement, plus que l'anniversaireux, c'était plutôt John qui avait été flashé. Surtout avec son « Hottie's Property - Bad Guy Corp. » marqué dans son dos au stabilo noir.
Oh, pas que Marie soit bien mieux avec son « Sponge Boobs - Just Cured », surtout qu'elle, ne s'était pas gênée à ajouter du ridicule en enchaînant des situations toujours plus improbables. Quand John et Bobby étaient juste en train de rire, ou de fumer un joint, ou même de se renverser de la tequila dessus, Marie, elle, se la jouait Karaoké du Futur, perchée avec ses talons hauts sur une table. Et pas que du Katy Perry...
Et puis, il y avait cette excellente photo où les trois amis s'étaient écroulés dans l'herbe.

Sans compter celle prise par John lui même, où Bobby, une couronne de travers sur la tête et un cocktail à la main, faisait un clin d'oeil à l'appareil, avec son petit sourire irrésistible et ce regard si particulier qu'il ne daignait adresser qu'à son meilleur ami. Probablement la meilleure, et de loin. Totalement hors catégorie.
John regarda si longtemps la photo que Marie en vint finalement à lui proposer.

« Tu veux la garder ? »

Le garçon leva la tête et la regarda étrangement, sans répondre.

« Tu peux, tu sais, » insista la jeune femme avec tact, « j'ai les doubles dans ma chambre, ce n'est pas un problème. Je les avais rangées dans un carton, je me suis souvenu ce matin qu'elles étaient là. Ce n'est qu'une petite part de ce qu'on a rassemblé, Spike et moi. Et encore, on a pas vérifié le mac de Doug... »

Marie s'interrompit soudain, réalisant la chose en même temps que ses deux congénères.

« Vous pensez à ce que j'pense ? » souffla-t-elle, les yeux ronds.

Les trois amis avaient le même regard vide et pensif, partagés entre l'horreur et l'excitation. Bobby fut le premier à reprendre ses esprits, et ôta la photo des mains de John qui le laissa la lui glisser dans sa poche de chemise, tout en répondant de son ton le plus machiavélique.

« Il est grand temps d'aller vérifier nos arrières, mes amis. »

Que ce soit brûler un disque dur, ou même pirater l'accès aux données pendant que leur hypothétique futur blackmailer était distrait par une petite overdose de phéromones très convaincante, chacun savait quelle serait son affaire... Aaah, c'est si beau, si doux, si merveilleux, la coopération.

Enfin, sauf quand on est Doug, évidemment.

* . * . *

Tout le potentiel intellectuel (Bobby), destructeur (John) et sexuel (Marie) que réunissaient nos trois compères en un plan machiavéliquement improvisé, ne put qu'aboutir à la mise en quarantaine des dossiers confidentiels et surtout très compromettants des participants de la fête.
Oh, comme vous y allez. Ce n'était qu'un simple échange diplomatique d'intérêts. La vie sauve et l'honneur en étaient les gains, entre autres. Et pour cela, il était nécessaire de sacrifier la notion de « politiquement correct » afin de privilégier un encadrement brutal des négociations. La violence aussi a ses raisons, et la raison doit admettre en connaître quelques unes, de près ou de loin.
(En temps de guerre et d'urgence, surtout. Ce n'est pas tant une généralité, sauf pour Pyro, qui, je me dois de le rappeler à tout lecteur potentiellement sociopathe, reste un cas social très gravement atteint. Le terrorisme, c'est mal, un point c'est tout.)
Tout le monde avait à y gagner. Les uns mettaient des films et photographies hors d'état de nuire, l'autre s'épargnait une mort dans d'atroces souffrances... Et puis, l'école était unanime sur le fait qu'il y avait beaucoup plus de gagnants que de perdants, dans cette histoire. Même Spike n'aurait pas défendu Doug, l'être pouvant (éventuellement, bien sûr) ruiner sa réputation et le peu d'honneur qu'il lui restait en ce monde.
Tout l'univers n'était pas non plus obligé de vous voir complètement pété, travesti en prostituée et en train de chanter joyeusement YMCA. Angel lui-même avait été tellement défoncé que ç'en était devenu plus inquiétant que ridicule.

Autrement dit, Doug n'aurait jamais dû leur donner une raison d'être leur bonne poire.