-Docteur, on vous demande au téléphone.

Julia sursauta et la voix de sa secrétaire la ramena soudain à la réalité. Depuis ce matin, elle était perdue dans ses pensées et n'avait guère avancé dans son travail. Elle soupira en voyant son bureau disparaître sous les dossiers qui s'accumulaient. Si elle ne se mettait pas rapidement au travail, elle aurait beaucoup trop de retard et ne serait pas en mesure de rendre les rapports en temps en heure au Docteur Fisher qui dirigeait l'asile pour femmes de Toronto. Elle avait ouvert un petit cabinet privé de psychiatre où elle donnait quelques consultations et travaillait en collaboration avec cet établissement où elle venait régulièrement apporter son aide et poser un diagnostic sur des patients.

Sa nouvelle vie de femme mariée la comblait et les souvenirs de leur voyage lui revenaient sans cesse. Elle sourit à la pensée de leurs longues balades sur des sentiers ombragés, leurs discussions jusque tard le soir, leurs nuits passées à la belle étoile...Ils avaient pris le temps de parler longuement de ce qu'ils avaient sur le cœur et ne s'étaient jamais aussi bien senti ensemble que loin de toute l'agitation de la ville. Ces moments lui semblaient tellement inoubliables que parfois elle se demandait si tout cela était bien réel.

-Docteur ? répéta la jeune femme, en élevant légèrement la voix.

-Oh, Emmy, veuillez m'excuser, finit par répondre Julia, je vais prendre la communication tout de suite.

Elle se leva et sortit de la pièce derrière la secrétaire qui s'éclipsa le plus discrètement possible. Il faut vraiment que je songe à faire installer un second appareil dans mon bureau, pensa-t-elle, tout en saisissant le combiné et s'installant au bureau d'Emmy.

-Docteur Ogden, j'écoute.

-Bonjour Julia, ici le Docteur Grahams.

-Oh, bonjour Edwige, comment allez-vous?

-Bien, bien, merci, très chère, répondit sa collègue. Je vous appelle car j'ai un cas qui devrait vous intéresser : on nous a amenés hier soir une très jeune fille qui dit ne pas savoir comment s'appeler et c'est naturellement que j'ai pensé à vous j'imagine que vous aimeriez vous pencher sur ce cas...

-Oh oui, cela m'a l'air fort intéressant, mais voyez-vous, je me suis laissée quelque peu débordée...

-J'allais justement évoquer cela avec vous, l'arrêta le docteur Grahams, mon supérieur le docteur Fisher attend plusieurs rapports concernant des patients que vous deviez lui rendre la semaine dernière déjà et je ne vous cache pas son irritation quant à votre retard...

-Ecoutez, Edwige, je suis en train de finir ces rapports et je passerai sans faute vous les apporter ce soir avant de rentrer chez moi. Nous discuterons de ce cas et je verrai quand je pourrai venir l'examiner. Au revoir.

Julia reposa le combiné sur son socle et appela sa jeune secrétaire :

- Emmy, il me reste plusieurs dossiers à terminer et je vous donnerai des rapports à taper pour ce soir.

-Bien, Madame.

Sur ce, Julia retourna à son bureau et s'attaqua à ses dossiers elle jeta un coup d'oeil à la pendule qui se trouvait près de la fenêtre : neuf heures. Si elle s'y mettait dès à présent, elle devrait avoir terminé pour 18 heures. Essayant de chasser William de ses pensées, elle ouvrit le premier dossier qui lui tomba sous la main et s'attaqua à la rédaction de ses conclusions.


L'inspecteur Murdoch finissait de relire une dernier rapport d'autopsie que le docteur Grace lui avait apporté et la fatigue commençait à se faire sentir : sa journée avait en effet été très chargée et il lui avait fallu se remettre très vite au travail, entre les agents qu'il avait du affecter à différentes tâches, les dossiers à lire et les coups de téléphone auxquels il avait fallu répondre. Il n'avait pas pris la peine d'avaler quoi que ce soit et la faim se fit soudain sentir. Il referma le dernier dossier pour ce soir et se massant les tempes, s'accouda sur son bureau, fermant les yeux un bref instant. Il les rouvrit aussitôt en repensant que Julia devait sûrement l'attendre pour dîner et consulta sa montre : presque vingt heures et il ne s'était pas rendu compte que la soirée était déjà aussi avancée. Le poste de police était quasiment désert, hormis les quelques agents de service ce soir-là. Il se leva, rangea les dossiers soigneusement comme à son habitude et prit son manteau et son chapeau quand il entendit des pas dans son dos, et une voix lui dire :

-Bonsoir, Inspecteur.

Le visage de William s'éclaira à la vue de son épouse et quand elle s'approcha de lui pour l'embrasser, le contact chaleureux de son corps fit disparaître instantanément sa lassitude.

-Madame, si vous avez une plainte à déposer, revenez demain car nos bureaux sont fermés à cette heure-ci, plaisanta-t-il en lui rendant son baiser.

-En fait, c'est à vous que je souhaitais m'adresser en personne : je cherche mon mari et je crois bien qu'il a du se perdre...répondit Julia sur le même ton. Comment ta première journée s'est-elle passée ? Heureux de te retrouver dans ton élément ?

-Eh bien, je dois dire que je ne pensais pas que ce nouveau poste me donnerait autant de responsabilités, sans oublier que je n'ai pour l'instant personne pour me remplacer.

-Je pense que tu peux compter sur George pour te seconder, n'oublie pas de quel grand secours il a été …

-Tu as raison, et toi, tout va comme tu veux ?

-Oh, j'avais un peu de dossiers en retard et je viens de les déposer à l'asile et j'ai pensé que tu serais toujours là alors, j'ai fait un petit détour en passant, lui dit-elle avec un grand sourire ?

-Si l'on rentrait maintenant, Dorothy doit nous attendre pour le dîner...Je suis persuadée que tu n'as rien pris au déjeuner ce midi, ajouta-t-elle en secouant la tête, vu la mine que tu as. J'ai une calèche qui nous attend.

-Je te rappelle que je suis venu en vélo et...

-Tu n'auras qu'à demander aux agents de le rentrer, le coupa t-elle en le prenant par le bras.

Sans ajouter un mot, le couple sortit du bureau de William, salua au passage les agents de garde et monta dans la calèche pour rejoindre sa nouvelle maison.