Deuxième Chapitre
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Shōyō Hinata était au lycée, membre du club de volley, pas très bon en classe, un peu petit pour son âge et un incube. Mais le plus important, c'est qu'il était amoureux.
Il n'avait aucune idée de quand ça avait commencé. Peut-être que c'était venu du jour au lendemain, après une victoire contre une équipe adverse ou juste en se levant un matin. Peut-être que c'était là depuis le premier jour. Ce n'était pas vraiment la question, au bout du compte. C'était là, c'était magnifique et c'était horrible à la fois, et c'était à sens unique.
Le garçon dont il était amoureux était son coéquipier, son partenaire et dans une moindre mesure, la personne qui avait accepté de le nourrir et l'héberger. Shōyō lui était reconnaissant pour ce qu'il avait fait pour lui, c'était sûr. Mais même si, devant un filet de volleyball, Kageyama répondait à toutes ses attentes et qu'en tant que joueurs leur affinité était parfaite, la relation qu'ils entretenaient en dehors du club ne lui suffisait plus depuis longtemps.
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Quand Shōyō se leva ce matin-là, il ne trouva Kageyama nulle part dans la maison et en déduit qu'il avait dû partir avant lui. Ça n'avait rien d'étonnant vu comment ils s'étaient séparés la nuit dernière, mais Shōyō se sentit un peu blessé malgré tout. Il se dirigea vers la salle de bain la tête et le cœur lourds. De toute évidence, il allait devoir sauter un « repas » aujourd'hui. En se brossant les dents, le jeune homme se fit la réflexion que s'il devait y avoir quelque chose de pire que de vivre un amour à sens unique en ce monde, ça devait probablement être vivre un amour à sens unique tout en étant un incube.
Il se rendit au lycée en traînant le pas et arriva en retard à son premier cours. C'était peut-être parce que Kageyama ne l'avait pas embrassé ce matin-là, mais il se sentait encore plus faible et fatigué que la veille. Il n'avait pas menti en disant à Kageyama qu'il n'avait pas de forces. Peu importe ce qu'on pouvait penser, ce n'était pas comme s'il aimait être comme ça ! S'il avait eu le choix, il aurait préféré être un humain ordinaire, dont les seules préoccupations seraient de passer en classe supérieure et de gagner des matchs. Par moments, il ne pouvait s'empêcher d'être un peu en colère contre Kageyama pour ne pas comprendre ça. Même si, en toute honnêteté, pouvoir avoir une excuse pour embrasser le garçon qu'il aimait ne serait-ce qu'une fois par jour n'était pas si désagréable.
Shōyō passa la journée à réfléchir à ce qu'il allait pouvoir dire à Kageyama quand il le verrait. Dans le meilleur des cas, Kageyama prétendrait avoir oublié leur dispute de la veille et tout reviendrait à la normale ; sinon, il s'excuserait et trouverait tout un tas de prétextes pour justifier son comportement la veille. Kageyama était borné, mais pas au point de laisser leur amitié se détruire pour une raison aussi stupide, d'autant plus que cela aurait des répercussions sur leur travail d'équipe.
Enfin, c'est ce qu'il avait espéré. Dans la réalité, lorsqu'il avait voulu aborder Kageyama une fois devant le club, son coéquipier l'avait tout simplement ignoré et lui avait tourné le dos dès l'instant où il l'avait vu s'approcher. Et l'entraînement ne fut pas différent. Même s'il ne disait rien devant les autres et ne protestait pas si on les mettait ensemble, on aurait dit que, s'il pouvait éviter de se retrouver avec Shōyō, il le faisait volontiers. À plusieurs reprises Shōyō lui avait demandé de l'aider, mais à chaque fois il avait trouvé un prétexte pour aller ailleurs. Inutile de dire que se faire rembarrer ainsi avait mis le moral de Shōyō à zéro et, au bout d'un moment, il arrêta d'essayer et resta dans son coin jusqu'à la fin. Heureusement, si les autres membres du club eurent l'air de remarquer qu'ils s'évitaient ils ne firent aucune remarque. Il n'avait aucune envie d'avoir à inventer un mensonge pour répondre à leurs interrogations en plus de tout.
Pour la première fois depuis une éternité, Shōyō fut content lorsque l'entraînement se termina. Son corps était lourd et tous ses muscles lui faisaient mal, et la situation avec Kageyama n'aidait pas, mais alors pas du tout. Ce dernier partit sans lui et Shōyō décida de prendre son temps pour rentrer afin de ne pas le croiser sur la route.
Il ne s'était pas attendu à ce que son ami réagisse aussi mal, et à présent, il commençait à se remettre en question. Avait-il vraiment dépassé les limites le soir précédent ? Il avait pourtant demandé la permission avant de l'enlacer. Certes, il était peut-être allé légèrement plus loin qu'une simple accolade, mais il n'avait rien fait que Kageyama n'avait pas apprécié. Il pouvait savoir ce genre de choses. C'était le but, après tout. Les incubes se nourrissaient du désir des autres ; s'il n'avait rien ressenti ou n'avait pas aimé ce qu'il lui faisait, Shōyō n'aurait rien eu à manger. Que Kageyama fut attiré par lui physiquement, c'était une certitude… mais au vu de son attitude après la soirée précédente, Shōyō commençait à se demander si ce n'était pas là tout ce qu'il ressentait pour lui.
Il aurait mieux fait de ne pas tomber amoureux, se dit-il en frappant un caillou du bout du pied. C'était facile à dire, évidemment ; ce n'était pas comme s'il l'avait voulu. Le jour où sa mère avait été enterrée, il s'était juré de ne jamais aimer personne. C'était l'amour qui l'avait tuée, après tout. Le père de Shōyō, un humain, avait eu un accident qui lui avait coûté la vie quelques temps plus tôt. Il avait vu sa mère se laisser progressivement dépérir après ça. Il aurait suffi qu'elle se nourrisse une fois de temps en temps — ça aurait pu être n'importe qui, même un inconnu rencontré dans un bar, pour ce qu'il en avait à faire — mais elle n'en avait rien fait. Aujourd'hui encore Shōyō lui en voulait pour les avoir abandonnés, lui et Natsu.
Mais c'était du passé, et y repenser ne lui apportait jamais rien d'autre qu'un goût amer dans la bouche et une douleur dans la poitrine, aussi ce jour-là encore, il s'en abstint. Il était fatigué et il avait faim, et il fallait qu'il trouve un moyen de se réconcilier avec Kageyama s'il voulait remédier à ça.
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Comme il s'y attendait, Shōyō eut beau manger une plus grande portion que d'habitude au repas du soir, cela ne suffit pas à lui faire oublier son autre sorte d'appétit. C'était une sensation totalement différente, peut-être plus proche d'un besoin de caféine. Son énergie s'épuisait, son corps devenait lourd et il avait davantage besoin de dormir pour économiser ses forces. Pour une personne comme Shōyō, c'était quelque chose d'absolument insupportable.
Il s'était abstenu de parler à Kageyama de la soirée et avait attendu plus tard pour le rejoindre dans sa chambre. Au moins comme ça, il n'aurait nulle part où s'enfuir et il serait obligé de l'écouter. Kageyama lui-même devait être conscient de ce fait, car quand Shōyō entra, il n'avait pas l'air étonné. Évitant son regard, il était assis sur sa chaise de bureau et attendait, bras croisés.
— Tu comptes m'éviter pendant combien de temps ? Shōyō alla droit au but.
Kageyama ne répondit rien, mais il eut au moins la décence de le regarder en face.
— Dis quelque chose ! s'énerva Shōyō. Tu veux quoi, que je m'excuse ?
— La ferme ! Fous-moi la paix !
Shōyō sentit la moutarde lui monter au nez. Il était venu pour lui faire des excuses, et voilà comment il le prenait ! En plus de ça, il avait mal à la tête, et la faim le mettait sur les nerfs.
— Pourquoi t'es en colère contre moi ? relança-t-il. Alors que je sais très bien que t'as aimé ça hier…
Si Kageyama avait été un vase (drôle de métaphore, certes), c'était la goutte d'eau qui l'avait fait déborder — et se fracasser par terre, tant qu'à faire. D'un bond il se leva de sa chaise et pointa la porte du bras.
— Casse-toi ! cria-t-il.
— J'allais le faire ! répondit Shōyō tout aussi fort. De toute façon, j'ai pas besoin de toi ! Y'a plein de gens dehors, et eux ils me donneront pas de coups de pieds pour rien !
Inconsciemment, il aurait sûrement voulu que Kageyama le retienne ou lui crie dessus, ou lui montre une émotion quelconque, mais il était resté silencieux, et Shōyō était sorti de sa chambre. Les yeux piquants et la gorge sèche, il descendit sans faire de bruit et enfila ses baskets avant de prendre la porte.
Comme si la météo s'était adaptée à sa détresse, il commença à sentir des gouttes de pluie à peine sorti, mais il n'en avait que faire. Stupide, stupide Kageyama ! S'il détestait autant l'embrasser, il n'avait qu'à le dire plus tôt ! La tête remplie d'idées noires, Shōyō laissa ses pas le guider au hasard dans les ruelles vides.
En vérité, pour un incube, Shōyō n'avait pas tant d'expérience en matière de flirt que ça. Kageyama était la seule personne qu'il eût jamais embrassée, et il n'était pas vraiment confiant quant à pouvoir faire ça avec n'importe qui d'autre. Mais il était trop fier pour faire marche arrière à présent. Il pleuvait de plus en plus quand il arriva dans un quartier plus peuplé. Il pouvait entendre les voix des salarymen regroupés dans les petits restaurants et des groupes de jeunes qui attendaient sûrement que la pluie s'arrête pour se rendre dans une salle d'arcade ou de karaoké. Certaines personnes, seules, s'étaient arrêtées à la devanture des bars pour s'abriter de la pluie, en profitant pour boire un dernier verre.
Les cibles ne manquaient pas. Pour un incube affamé, n'importe qui pourrait bien faire l'affaire. Une femme au foyer dans la trentaine en manque d'affection, ou une lycéenne qui ferait n'importe quoi pour pouvoir se vanter auprès de ses amies après coup — le choix était large. Un baiser ou deux lui suffiraient largement pour la soirée, ça n'allait pas être si difficile.
Il porta son regard sur une jeune femme d'affaires à la poitrine généreuse assise à un bar vide de l'autre côté de la route. Même s'il y avait peu de voitures, il attendit que le feu de signalisation change de couleur, sans se préoccuper de la pluie qui s'abattait sur lui. Il passa inconsciemment sa langue sur ses lèvres tandis que le besoin d'absorber de l'énergie se faisait de plus en plus fort en lui. Le symbole des piétons passa au vert et il avança, ses yeux fixés sur sa cible.
Mais au bout de quelques pas seulement, il s'arrêta.
Il ne pouvait pas faire ça, réalisa-t-il soudain. Peu importe son appétit et sa fatigue ; il ne pouvait pas… juste embrasser quelqu'un d'autre que Kageyama comme ça. Il ne le voulait pas ! Il baissa la tête et sentit les larmes emplir ses yeux. Il voulait voir Kageyama. Il voulait se tenir à ses côtés pendant les matchs, sentir sa présence rassurante dans son dos. Il n'imaginait pas se sentir aussi bien dans les bras de quelqu'un d'autre que lui.
Le feu piéton revira au rouge et Shōyō resta quelques secondes au milieu de la route déserte avant de finalement faire marche arrière. Pour la première fois depuis sa mort, il arrivait enfin à comprendre sa mère.
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Shōyō referma doucement la porte de sa chambre derrière lui. Il avait dû mettre de l'eau partout en montant, mais elle aurait le temps de sécher durant la nuit. Il savait être discret quand il le voulait (croyez-le ou non) ; il était sûr et certain que personne dans la maison ne l'avait entendu rentrer.
Sa tête lui faisait mal et il avait juste envie de se laisser tomber dans son lit. Trop épuisé pour se changer, il se contenta de retirer sa veste, son pantalon et ses chaussettes avant de s'enfouir sous les draps, encore trempé jusqu'aux os. Il s'endormit aussitôt après s'être allongé, les yeux secs et la tête brûlante.
