-Chapitre un-
« Une seule issue »
Allongée sur mon lit, des écouteurs dans les oreilles, la musique m'emporte dans un autre monde. Je m'imagine, à la rentrée, en train d'observer les nouveaux terminales, des loups-garous fraîchement arrivés en compagnie de notre futur Alpha, le fils de l'Alpha suprême. Nous vivons dans un monde de paix et d'harmonie sous le contrôle de notre Alpha. Un monde partagé entre les humains, tels que ma famille et moi, et les loups-garous. Pas de hiérarchie, chacun mérite sa place tel qu'il est grâce à Josh Starckley, notre Alpha suprême. « À ce qu'il paraît son fils est célibataire... » m'aurait dit ma meilleure amie, Anita Darnel. Malheureusement, je ne la vois pas souvent...
- Éva !, crie ma mère du premier étage, me tirant de mes pensées.
- Oui, maman ?
Elle me demande de descendre quand je le vois, cet homme inhumain.
- Grégory.
Plus sec tu meurs.
- C'est ton père, arrêtes de l'appeler par son prénom même si tu ne veux pas...
Devant mon regard froid qui signifie que je ne lui obéirais pas, elle se reprend :
- Bon, emmène-le sur le canapé pour qu'il se repose s'il-te plait, demande-t-elle en soutenant mon père à l'entrée de la maison.
- Pourquoi ferais-je cela ? Il est saoul. Il a trop bu et va nous frapper ! Pourquoi le laisses-tu faire ?
- Ma chérie, aide-le je t'en prie, dit ma mère en ignorant ma question. Il est allé boire quelques verres au bar du coin et en rentrant du travail je l'ai retrouvé là, couché sur le perron, poursuit-elle.
- Non, maman. Je ne l'aiderai pas. C'est un alcoolique égoïste, brute, fou et con au plus haut point ! Mais rassure-toi, je vais t'épargner sa longue liste de défauts, ris-je sarcastiquement.
- Ne parles pas de ton père de cette manière !
Elle baisse la tête, puis la relève pour murmurer dans un souffle désespéré :
- Il va se réveiller et te frapper...
- Et bien qu'il me frappe si cela lui fait plaisir ! Je me défendrai. Nous ne sommes pas ses bonnes, hurlais-je.
- Tu sais très bien qu'il te fera du mal, crie ma génitrice, et tu n'auras pas la force de te défendre.
- Alors dans ce cas, pourquoi ne fais-tu rien ? Tu pourrais tout simplement appeler la police, nous libérer de cet enfer, mais tu ne le ferais pas. Et tu sais pourquoi ? Parce que tu es aussi égoïste que lui ! Tu manques cruellement de répartie, tu es une soumise, tu es faible, dis-je durement.
J'essaie de contenir mes larmes et les ravale avec difficulté. Pourquoi ma mère ne me défend-t-elle jamais, bon sang ?
- Ce n'est pas aussi facile que ça en à l'air !, explique-t-elle tandis que ses yeux se remplissent de larmes.
- Oh non ! Pas encore la tournée de larmes ! Ni ton cinéma à deux balles ! De toute façon je te déteste ! Tu le laisseras me frapper jusqu'à ce que je me casse d'ici !
- Ne dis pas cela...
- Je dis ce que je veux ! Je-te-déteste, voilà, sifflais-je entre mes dents pour la provoquer.
- TAIS-TOI !
Apparemment, ça a marché. Jamais ma mère ne m'a parlé comme elle vient de le faire. Je suis hors de moi, je suis furieuse ! Je la fusille du regard. Comment peut-elle me dire de me taire ? Mon père, lui qui la frappe, lui qui n'a jamais été là pour elle ! Il ne s'est jamais occupé de moi. Et il n'est pas prêt de changer d'attitude. Elle soutient comme elle peut ce qui me sert de géniteur et l'installe sur le sofa du salon. Je pars de la pièce et me réfugie dans ma chambre. J'attrape mon ours en peluche qui me tient compagnie depuis mes deux ans. Je le presse contre moi, mets mes écouteurs et essaye de me détendre. Mes prunelles vertes ne demandent qu'à pleurer, mais je ne peux pas. Je dois rester forte et encore moins pleurer pour lui. Je commence à sentir mes yeux qui s'alourdissent, et je ne pense plus à rien.
Moi, Éva Holmes, j'ai 18 ans. Je suis née dans une famille normale, enfin... à quelques exceptions près. Mon père est violent quand il est saoul. Ma mère, quant à elle, est mariée depuis seize années avec l'homme qui la frappe. Je ne comprends pas pourquoi elle ne part pas, pourquoi elle est toujours à ses côtés. Je ne supporte plus mon père, je n'en peux plus de le voir comme cela.
Le soir, quand je rentre du lycée, c'est un véritable calvaire. D'une minute à l'autre, il rentre et m'ordonne d'aller lui acheter de l'alcool. Je refuse, je me débats, mais je finis toujours avec des bleus sur les bras, et des égratignures sur les jambes. Ma mère, de peur de se faire frapper reste silencieuse et obéie. Je ne supporte pas l'idée qu'il lui fasse du mal. Ma vie est un cauchemar. Je veux m'enfuir. Je veux partir de tout ça ! Je voudrais tellement que ça cesse...
- Papa ! Non... papa... Je t'en prie... Arrête ! Arrête !
Ses poings se rabattent sur moi à une vitesse fulgurante. Ivre et fou, il se défoule sur moi. Il me cogne, j'endure, laisse couler des larmes sur mes joues endolories. Je sens les bleus arriver...
Je gémis de douleur et me plains. Je le supplie de s'arrêter, en vain. Sa main frappe mon visage, brûlant. Je me recroqueville au sol, tentant de me protéger dans un coin de la cuisine.
- Papa, qu'est-ce qu'il te prend ?, murmurais-je dans un souffle. Pourquoi-pourquoi es-tu devenu comme cela ? Je-je... Tu me fais du mal. Tu nous fais du mal, me rectifiais-je.
- Arrête de parler, idiote. Tu m'ennuies plus qu'autre chose !, aboie-t-il. Tu l'as mise où la bouteille ?
Je secoue la tête et baisse les yeux, montrant que je ne coopère pas.
- Dis-moi où est ma Vodka, putain !
Mes larmes coulent, encore et encore. Mais que s'est-il passé dans sa tête pour qu'il change comme cela ? Du tout au tout, en plus.
Il balance sa jambe dans ma direction et me donne un coup dans le crâne.
- Aaah !!
- Arrête de chialer comme une madeleine, putain !, il souffle, excédé. Je vais répéter ma question, et tu as intérêt d'y répondre une bonne fois pour toute.
Je ne connais pas la suite. Va-t-il me frapper si je ne lui dis pas où j'ai caché l'alcool ?
- Où. Est. Ma. Vodka ?
- Je-je ne sais pas.
- Tu ne sais pas ?, dit-il sarcastiquement en penchant la tête sur le côté, un sourire carnassier accroché à ses lèvres. Tu te fous de moi ?
- N-non.
- Bien.
Il se retourne, souffle, passe sa main dans ses cheveux et avance en direction de la porte. Pensant que c'est fini, je respire à nouveau. Seulement, au pas de la porte de la pièce, il revient à la charge sur moi et me saute dessus. Je ne peux empêcher les nouveaux coups s'abattrent sur moi. Il a plus de force que moi. Enfin, je suis plus faible que lui, malgré qu'il soit ivre.
- Maman... Va... T'en... Vouloir... Si... Tu... Continues, pleurais-je en suffoquant.
- Oh, pauvre petite. Dois-je avoir de la pitié ? Pourtant je n'en ai pas ne serait-ce qu'une once !
- Tu n'es qu'un salopard, susurrais-je.
- Excuse-moi? Tu peux répéter, soumise ? Je crois avoir mal entendu.
Je me relève avec difficulté, ravale mes larmes, et me dirige vers la porte. Mais quand mon épaule frôle la sienne, il me stoppe instantanément de sa grande main :
- Où vas-tu comme ça ?
- Loin de toi, papa... La bouteille est dans le placard des conserves, soufflais-je, à bout, signifiant ma défaite et ma soumission.
Je viens de rouvrir les yeux. Cela ne fait pourtant qu'une vingtaine de minutes que j'ai dormi. Je n'arrive pas à me reposer, je n'y arrive plus. Que de cauchemars qui ravivent les souvenirs... De mauvais souvenirs. Les cauchemars que je fais sont toujours tirés de la réalité, et tout est toujours vrai. Ils sont là seulement pour me rappeler chaque nuit à quel point je souffre. Pour me rappeler que je ne fais rien, que j'encaisse, que j'accepte, sans jamais ouvrir la bouche.Que je me soumets à la situation et que rien ne changera si je ne réagis pas. Ces cauchemars ne servent qu'à me rendre malheureuse, nostalgique et à culpabiliser sans arrêt.
Je me lève, entre-ouvre doucement la porte de ma chambre, en priant pour que mon père ne soit pas dans les parages. Par chance, je peux traverser le couloir tranquillement pour me diriger vers la salle de bain. Je ferme la porte, prenant bien soin de verrouiller la serrure.
Je me considère un instant devant le miroir. Une chevelure des plus banales, brune et ondulée. Un teint de fantôme, une peau légèrement hâlée. Des iris verts, entourés de nombreux cils noirs comme le charbon. Des lèvres roses, charnues et pulpeuses. Un nez droit et fin et de petites pommettes. Des cernes sont creusés sous mes yeux, dû à l'épuisement. De nombreux hématomes marquent ma peau. Mon corps n'est pas maigre mais se vide de toute énergie au fur-et-à-mesure des jours, pour mon plus grand malheur... Je démêle mes longues mèches jusqu'à ce que...
- Éva ! Ouvre-moi sur le champ !
Mon père tape contre la porte. Qu'est-ce que je fais ? Si je sors, il verra que j'ai pleuré et me battra. Si je reste, il réussira à défoncer la porte.
Je ne dispose plus que d'une seule issue… La fenêtre.
