Seule et célibataire
Sumire se réveilla péniblement. Elle avait un peu abusé de la bière hier soir, et la sonnerie stridente du réveil lui vrillait les tympans.
Elle émergeât de sa chambre. Rien d'autre ne bougeait dans l'appartement. Ses habitudes l'avaient conduite jusqu'à ouvrir le réfrigérateur, vérifier ce qu'il restait pour le petit déjeuner de Momo, lorsque la réalité la rattrapa . Momo est parti !
C'était d'ailleurs pour ça qu'elle avait bu trois bières hier soir. Son premier soir sans Momo depuis six mois... Elle avait oublié de manger aussi. Pourtant, il lui avait fait jurer de s'occuper correctement d'elle même pendant les quinze jours de son absence, et elle lui avait fait jurer qu'il reviendrait bien, comme un charme pour la protéger de la solitude. Ce ne sont que quinze jours, je sais où il est, je peux l'appeler quand je veux... ce n'est pas comme s'il s'était enfui ou s'était perdu...
Sumire pris une grande respiration, souffla lentement pour calmer l'émotion. Ca y est, elle était à nouveau au commandes, la journée pouvait commencer !
Pendant ce temps à Kyoto, Momo contemplait d'un œil morne son petit déjeuner. Vivre avec Sumire donnait certainement de mauvaises habitudes de ce côté là. On finissait par avoir des standards gastronomiques difficiles à satisfaire.
Il mangeât néanmoins tout ce qu'on lui présentait. La journée allait être intense, et il aurait besoin de toute cette énergie pour être attentif aux différents ateliers.
Pour quelques jours, le thème était danse et théâtre nô. Takeshi avait bien entendu vu quelques pièces, lorsqu'il était plus jeune, sa mère essayant de lui donner une culture artistique la plus large possible. Il avait gardé le souvenir de pièces impressionnantes, beaucoup trop longues pour un enfant, mais les masques et l'imaginaire visuel du nô avaient envahi son propre monde. Il fut donc ravi lorsqu'en entrant dans la salle de répétition, il aperçu une série de masques traditionnels accrochés au mur. Il les passa en revue un à un, le guerrier, le démon, la vieille… Il s'arrêta devant celui d'une jeune femme. La jeune femme… Sumire.
Dimanche arriva enfin, et Sumire prit le temps d'inviter Yuri et Ran pour pique-niquer. Elle se surprenait elle même d'avoir réussi à tenir seule, sans quémander l'abris chez une de ses connaissances. A chaque fois que la solitude lui pesait, principalement lorsqu'elle rentrait à l'appartement le soir, elle pensait que Momo allait revenir de toute façon, et le trop plein d'émotions passait lentement.
Yuri lui fit remarquer tout de même qu'elle rentrait encore plus tard que d'habitude chez elle, qu'elle avait perdu du poids, et qu'elle avait des cernes sous les yeux... Mais elle tenait !
Les messages qu'elle échangeait avec Momo devaient aider aussi. C'était un petit rituel qui s'était établi tout seul, chacun envoyant à l'autres quelques mots sans autre grand intérêt que de savoir que le fil du cerf-volant était toujours là, de se prouver mutuellement que, même avec des journées épuisantes, on pensait l'un à l'autre.
Aujourd'hui c'était jour de repos pour lui aussi, elle aurait peut être une chance de l'avoir directement au bout du fil.
Tout en discutant avec Yuri, Sumire regardait Ran s'amuser avec son chien. Elle ne pu bien entendu s'empêcher encore une fois de penser à Momo.
Là où elle se surprit elle-même, c'est quand Yuri attira son attention sur un jeune homme qui passait à vélo dans le parc. Un corps élancé, des cheveux bouclés... Takeshi !
Sumire sentit son visage s'empourprer, et elle tenta d'échapper aux regards scrutateurs de Yuri, qui bien entendu ne lâcha pas l'affaire...
« Il te manque tant que ça, ton animal de compagnie ? »
Sumire rougit de plus belle en niant tout en bloc.
« Tu n'es pas tombée amoureuse tout de même ? »
« Yuri, arrête avec ça ! On en a déjà parlé 100 fois, nous nous tenons compagnie, c'est tout ! »
La fourbe Yuri lança alors traîtreusement « Et tu as eu des nouvelles de Sempai ces temps ci ? »
Bien entendu, Sumire rougit de plus belle.
Yuri dévisageait encore son amie avec un sourire en coin, lorsque Sumire fut sauvé par Ran qui voulait absolument une glace et ensuite aller au manège... Ouf ! Sauvée !
La nuit commençait à tomber lorsque Sumire rentra chez elle. Momo décrocha à la première sonnerie. Ils se parlèrent longtemps, Momo racontant avec enthousiasme les ateliers de Kyogen, le parallèle avec les chorégraphies modernes, les masque qui l'avaient enchantés par dessus tout, les gens qu'il avait rencontrés. Comme la journée était libre et qu'il faisait particulièrement chaud dans le Kensaï, Momo avait profité des jardins de l'ancienne capitale, se promenant dans les allées ombragées du jardin du temple de Koto-in et du Kinkakuji.
Sumire était tellement heureuse de l'entendre qu'ils finirent par faire le projet de retourner à Kyoto ensemble dès qu'ils en auraient l'occasion.
Elle lui raconta également sa semaine, sans réussi à le tromper sur le fait qu'elle travaillait beaucoup trop en mangeant trop peu...
Tous deux raccrochèrent avec la même pensée inavouée : Plus qu'une semaine !
Sumire avait à peine raccroché qu'on sonnait à sa porte. N'attendant personne, elle regarda par le judas. Un belle femme d'une cinquantaine d'années, tout de noir vêtue, se tenait sur son palier, l'air revêche.
Sumire entrouvrit la porte, et sans attendre, la femme força presque le passage
« Je suis la mère de Takeshi. Je dois vous parler. »
Sumire , interloquée, ne savait trop quoi dire, mais apparemment, la mère de Momo - Non, Takeshi - avait décidé de passer à l'attaque.
« Je n'arrive pas à comprendre ce que vous attendez de Takeshi, mais j'espère que vous vous rendez compte que vous brisez sa carrière »
Hein ? Moi je brise sa carrière ? Mais...
« A cause de vous il n'est pas allez en Allemagne. C'était peut être sa chance unique d'intégrer une compagnie internationale. Votre égoïsme est intolérable ! »
Sumire n'arrivait pas à répondre, sans doute parce que sa conscience lui reprochait déjà cela en partie. Elle réussi cependant à interrompre le flot de paroles de la mère de Takeshi :
« Mais, c'est lui qui a décidé de ne pas y aller ! Je ne pouvais pas le forcer ! »
-« Si vous pensiez à son avenir, vous le devriez ! Je ne veux pas savoir ce qui vous lie l'un à l'autre,mais j'espère que vous le pousserez à prendre son indépendance à la prochaine occasion plutôt que de le garder égoïstement attaché comme un chien fidèle ! »
Sur ce, la mère de Takeshi tourna les talons et sortit en claquant la porte.
Sumire resta longtemps interdite, fixant ses pieds. Comme un chien fidèle. Se rendait elle compte à quel point elle avait vu juste ?
Takeshi contemplait ses camarades en train de s'enivrer consciencieusement. Certains des danseurs ne restaient pas pour la deuxième semaine de stage, et le groupe avait décidé de faire une fête d'adieu. Il s'était vite aperçu qu'il était le seul à ne pas boire, et cela devenait un peu problématique. Rien n'était plus ennuyeux que d'être entouré de gens en état d'ébriété lorsqu'on était sobre soi-même.
Heureusement, ils étaient hébergés dans un ryokan tout à fait correct, et Takeshi s'échappa donc pour aller contempler la lune au dessus du petit jardin. La fontaine en bambou frappait régulièrement contre la pierre moussue, ponctuant la nuit étoilée de sa respiration mouillée.
Sumire...
Elle devait être seule chez elle. Il se demanda si elle allait vraiment bien et ne faisait pas de bêtises pour combler sa solitude. Comme boire trop. Ou casser deux dents à son chef. Ou appeler Hasumi-san.
Hasumi-san… Ce n'était pas que Takeshi détestait le brillant journaliste, parfait « 3 G » selon Sumire, mais il le trouvait au final trop policé. Et à force de les voir se tourner autour, Takeshi avait fini par remarquer qu'Hasumi-san aimait certes Sumire, mais pour lui, en une forme étrange d'égoïsme. Parce qu'elle semblait parfaite pour l'accompagner. D'ailleurs, dans l'ensemble, il ne faisait pas vraiment attention aux sentiments profonds de Sumire, et ne la comprennait pas du tout ! Et puis pour être vraiment honnête jusqu'au bout, oui, il le détestait : à cause de lui, il avait failli être séparé de Sumire !
Takeshi savait qu'elle ne l'avait pas revu depuis six mois. Il était parti à Hongkong prendre son nouveau poste. D'ailleurs Sumire n'était sortie avec qui que ce soit depuis cette fameuse nuit, il était aux premières loges pour s'en assurer. Personne ne l'avait touchée à part lui…
Son imagination était bientôt hors de tout contrôle, et Takeshi se surpris à se remémorer la seule et unique nuit qu'ils avaient passé ensemble en tant que couple. Cela avait été trop chargé d'émotions sans doute, mais il n'en regrettait pas une seule seconde. Plus encore, l'envie de recommencer le tenaillait, si possible avec moins de désespoir en eux. Il ne comptait pas renoncer, quelque soit le temps que ça lui prendrait. Rien ne pourra me faire lâcher cette main...
La seconde semaine de stage se déroula tout aussi bien, même si le programme était bien différent. Le groupe avait choisi deux chorégraphes contemporains aux techniques assez particulières qu'aucun d'entre eux n'avait jusque là eu l'occasion de travailler. Le but était que chacun ressente de nouvelles sensations, acquière des techniques peu usitées afin d'enrichir sa propre gamme d'expression.
Le choix s'était porté sur un ballet de William Forsythe des années 80, In the Middle Somewhat Elevated et sur le plus récent Another Evening: I Bow Down de Bill T. Jones.
Le défi de travailler en parallèle deux pièces extrêmement exigeantes ravissait Takeshi. A la rigueur sur le fil et toujours en limite de chute de Forsythe répondait l'énergie intense et plus sauvage de Bill T Jones. C'était épuisant mais extraordinairement formateur !
En travaillant le pas de deux principal de Somewhat, Takeshi ne pouvait s'empêcher d'y voir une métaphore de sa relation à Sumire. Deux êtres qui se soutiennent se servent d'attache l'un à l'autre, sont irrémédiablement attirés, mais ne peuvent renoncer à leur liberté...
Samedi soir arriva enfin, et Takeshi mis à profit le confort du shinkansen pour dormir un peu. Il allait avoir des courbatures pendant une semaine, mais rien n'importait que cette pensée, il rentrait « à la maison » et Sumire l'attendait !
Koto-In : l'un des temples de Kyoto réputé pour son jardin plus ombragé que les autres. Quelques photos : : l'un des plus célèbres temples du Japon, le Pavillon d'Or. Plus d'info : http://fr. nô : théâtre traditionnel japonais dansé et chanté, formalisé très tôt (l'un des auteurs les plus connus Zeami vécu au 14me siècle. Ceux qui ont lu le merveilleux manga Ikkyu de Sakaguchi le reconnaîtront !). Les acteurs portent des masques correspondant à leur rôle. Pour les curieux, le site du théâtre national du japon (http://www2.ntj.jac.go.jp/unesco/noh/en/nohmask.html ) est très bien fait. Vous y trouverez notamment des photos de masques et costumes. Plus d'infos : http://fr. : autre forme de théâtre, orientée vers le comique. Plus d'info : http://fr. : Région de Kyoto
Ryokan : auberge traditionnelle (celle dont tout le monde rêve, avec le bain traditionnel, les tatamis, etc.)
William Forsythe : chorégraphe contemporain d'origine américaine mais vivant et travaillant en Europe (Allemagne). Plus d'infos : http://fr. T Jones : danseur et chorégraphe américain contemporain. Très inspirés par les faits de société et les cultures urbaines. Plus d'infos : http://fr. the Middle Somewhat Elevated : ballet de William Forsythe. Quelques extraits disponibles sur youtube, notamment le pas de deux Evening: I Bow Down : ballet de Bill t Jones. Extrait sur youtube : : le TGV japonais
