Chapitre 2 : Quand le Chat amuse le Chien de la Reine.

Dans le petit salon, les trois convives s'observaient. D'une part, le jeune comte examinait celle qui allait "l'aider" dans la mission que la Reine Victoria lui avait confiée le matin même. Ce jeune garçon, à l'apparence frêle et désuète, fixait de son œil bleuté la jeune femme, l'air innocent mais dont les courbes du corps semblaient crier le contraire. Quant à cette dernière, son regard ambré regardait furtivement le domestique du jeune comte, dont le sourire en coin affichait l'expression d'une pensée malicieuse dont il avait le secret.

"- Alors, que savez-vous de cette affaire ? fit sèchement Ciel.

- De ce que j'ai pu lire dans les journaux, des enfants disparaissent mystérieusement puis réapparaissent, tout aussi mystérieusement quelques jours plus tard, morts" dit Liliana en buvant une gorgée de thé.

Exaspéré, le jeune comte se leva et se dirigea vers la seule porte du petit salon.

"- Je ne vois vraiment pas en quoi vous allez pouvoir m'aider. C'est pourquoi je vous demanderais de ne pas rester dans mes pattes concernant cette affaire.

- Que vous êtes dur avec moi, Comte !

- C'est vrai, monsieur. Vous ne souhaitez pas savoir pourquoi la Reine porte-elle autant d'intérêt à ce qu'elle soit avec nous ?" Demanda Sebastian, affichant toujours ce sourire plein de malice.

La remarque du majordome piqua la curiosité du jeune garçon, qui vint se rassoir sur le sofa. Il posa son haut-de-forme près de lui, tandis qu'un petit rictus émanait de ses lèvres enfantines.

"- Soit. Alors que dites-vous de jouer à un petit jeu avec moi ?

- Un jeu ? Ma foi, pourquoi pas ! acquiesça la cantatrice. Et de quel jeu s'agit-il ?

- Pouvez-vous venir demain à mon manoir ? Je crains que la Duchesse de Midford apprécie que l'on joue à ce jeu chez elle.

- Très bien".

Sur ces mots, Sebastian tendit un morceau de papier sur lequel était indiquée l'adresse du manoir des Phantomhive. Le jeune comte se leva, remit son haut-de-forme sur ses cheveux fins et lisses, et tourna les talons. Son majordome prit congé auprès de la mystérieuse Liliana, qui ne cessait de le dévorer des yeux. Enfin, la jeune femme resta seule dans la pièce tiédie par le feu de cheminée.

"Tu n'as pas changé d'un pouce depuis tout ce temps, mon cher diable !".

Le lendemain matin, comme chaque matin, Sebastian apporta le petit déjeuner dans la chambre de Ciel, accompagné du journal et d'une bonne tasse de thé. Puis il habilla le jeune maître : une chemise blanche, surmontée d'une veste vert olive et d'un short long de la même couleur, et un nœud de couleur noir entourait son cou fin. Un peu plus tard dans la matinée, une diligence s'arrêta devant le manoir. Une jeune femme vêtue d'une robe d'un rouge sombre sonna à la porte. Ce fut May Linn qui ouvrit à la demoiselle. C'était Liliana. Elle adressa un sourire chaleureux et doux à la jeune femme de chambre, qui ne put, pour on ne sait quelles raisons, rougir devant elle.

"- Bonjour, mademoiselle. Je m'appelle Liliana Sinclaire et j'ai rendez-vous avec le Comte de Phantomhive à dix heures.

- B-bien, je vais le prévenir tout de suite ! Euh… Suivez-moi je vous prie".

La bonne fit entrer la jeune femme dans le Hall du manoir, puis alla l'installer dans le salon où tous les invités du Comte attendaient le jeune garçon. Elle patienta pendant plusieurs minutes, en silence. Seul le bruit régulier du pendule de la grande horloge en chêne verni transcendait le vide de l'attente. Dans son bureau, assis face à la grande fenêtre donnant dans le jardin, Ciel esquissa un sourire narquois. "C'est bon, libère-le". Le majordome noir acquiesça et sorti de la pièce.

Du côté de Liliana, un énorme bruit se fit entendre au dehors. Elle se précipita à la fenêtre pour voir ce qui s'y passait : un chien au pelage entre le gris et le blanc poursuivait deux des domestiques dans le jardin. Cela aurait pu être naturel… Mais le chien en question devait bien mesurer 3 mètres de haut, et il crachait des germes de flammes de sa gueule ! A la fois surprise et intriguée, Liliana sorti en trombe de la salle et dévala les escaliers pour accéder au jardin. "Le jeu va enfin pouvoir commencer !" se réjouissait le Comte de Phantomhive, en portant une tasse à ses lèvres.

En bas, la jeune Liliana avait relevé un peu sa robe pour pouvoir courir plus aisément. Elle alla à la rencontre des domestiques, qui s'enfuyaient dans la direction opposée.

"- Courrez mademoiselle !

- Mettez-vous à l'abri !"

Ils passèrent en trombe à côté d'elle, laissant un nuage de poussière derrière eux. Liliana, quant à elle, resta planté au milieu du chemin. La silhouette de Pluton se faisait de plus en plus proche et menaçante.

"- Je me demande bien ce qu'elle va pouvoir faire… Se demanda Ciel.

- Vous pourriez être surpris de tout ce qu'elle est capable de faire, monsieur.

- Et bien, si elle est aussi intéressante que tu sembles l'insinuer…"

Pluton était à 15 mètres environ de la cantatrice.

"- Je vous en prie, mademoiselle, ne restez pas là ! cria Bardroy.

- Dépêchez-vous !" fit May Linn.

Pluton était à 8 mètres.

"Ho ! Ho ! Ho!" rit Monsieur Tanaka, une tasse de thé japonaise à la main.

Pluton était à 2 mètres de la jeune Liliana, quand elle leva une main vers lui : "Stop !". Elle le regarda droit dans les yeux, ses pupilles ambrés plongeant dans les yeux rubis du Gardien des Enfers. Il s'arrêta. "Maintenant, assis!". Pluton obéit, à la surprise générale des domestiques et de Ciel.

"- Et bien ! Si je m'y attendais, à ça…

- Je vous avais bien prévenu, monsieur : vous pourriez être surpris de tout ce qu'elle est capable de faire.

- Dis-moi, Sebastian… est-ce qu'elle est comme toi ?

- Ah ça, s'amusa le majordome, si seulement je le savais…"

En bas, la jeune femme caressait les doux poils grisâtres du canidé. Elle jeta un petit regard à Sebastian, accompagné d'un petit sourire aux lèvres.

Liliana fut conduite dans le bureau de Ciel. Une fois la porte de la pièce fermée, elle fut invitée à s'assoir. La pièce, comme toutes les autres, était bien espacée. Une bibliothèque couvrait un des murs, l'autre partie de la salle étant consacrée à l'accueil des visiteurs. Derrière son grand bureau verni, Ciel finissait son thé. Sebastian coupa deux parts d'une succulente Charlotte aux fruits de saisons, accompagnée de sa chantilly maison, et les posa sur la table basse.

"- Vous n'avez pas l'air aussi inutile qu'il n'y paraît, finalement.

- J'espère que cela vous a plu, cher comte ?

- C'était… intéressant".

Elle porta un morceau de gâteau à sa bouche.

"-Ne soyez pas si méfiant envers moi, voyons ! Je ne vais pas vous mordre, enfin…

- Je reconnais que vous semblez posséder des capacités "spéciales" Mlle Sinclaire, coupa Ciel, mais je ne peux me permettre de mêler une personne comme vous dans mes affaires.

- "Vos" affaires ? s'amusa Liliana. Mais quel enfant capricieux ! Comme je te plains, mon cher, fit-elle en s'adressant à Sebastian. Toi, réduit en un simple "Diable de majordome"…

- Quelle délicatesse, Liliana, répondit le majordome.

- Mais qu'est-ce que… ?"

Sous l'air à la fois surpris et impatient du jeune garçon, Sebastian s'expliqua :

"- Monsieur, vous avez devant vous la seule femme adepte de la religion Wicca, une "Diseuse de sorts"…

- Une sorcière" explicita la concernée.

Ciel avala de travers ce qui lui restait de thé. Sebastian lui tapota le dos pour l'aider à respirer.

"- Cela vous surprend-t-il à ce point, Comte de Phantomhive, de vous trouver dans la même pièce qu'une femme de mon "espèce" ?

- Et bien, je..."

Liliana posa l'assiette vide sur la petite table et plongea ses yeux ambrés dans l'œil d'un bleu profond de Ciel. Son regard avait radicalement changé. Il était devenu bien plus sérieux, et froid.

"- Sachez que cela ne me convient pas le moins du monde de travailler avec vous, un simple gosse bon qu'à vendre son âme par pure vengeance... Mais les ordres de la Reines sont indiscutables. Alors essayons de trouver un terrain d'entente et résolvons cette affaire rapidement.

- Quelle preuve de magnanimité ! C'est étonnant venant de toi, ironisa le majordome.

- Il t'a bien dressé à ce que je vois. Et il t'a aussi donné un petit sobriquet ?

- Sebastian Michaelis".

Ses yeux se radoucirent, et un léger sourire nostalgique apparu sur son visage. Elle sortit un morceau de papier et un crayon de sa pochette, écrivit quelque chose et tendit la feuille à Ciel.

"- Vous n'aurez qu'à me contactez quand vous aurez une piste, ou n'importe quoi, même un soupçon.

- Si vous voulez bien me suivre, fit Sebastian en la guidant vers la porte.

- Attendez !"

Le jeune garçon se tenait au milieu de la salle. Il approcha d'un pas décidé vers Liliana et la gifla sèchement. Il avait beau lui arriver au niveau de sa poitrine bien formée, il n'avait eu aucun mal à rendre sa joue droite brûlante et rougie par son geste.

"Vous pensez vous en tirer comme ça ? Cracher votre venin dans mon manoir et prendre la poudre d'escampette sans représailles de ma part ? Peut m'importe ce que vous êtes, vous ne m'impressionnez pas. Une sorcière ? Soit. Montrez-moi vos pouvoirs : combattez Sebastian".

Liliana et Sebastian regardèrent le jeune comte, puis se regardèrent l'un l'autre.

"- Je ne vois aucun problème dans ce compromis, fit la cantatrice.

- Si cela te convient..."

Et trois silhouettes se mirent en route vers la salle d'escrime du manoir.

Les larges rideaux tirés assombrissaient légèrement la vaste salle. Le jeune comte, assis en retrait dans un fauteuil, observait les deux silhouettes au centre de la pièce, une rapière dans leurs mains.

"- Faisons un pari, Liliana, s'exclama le majordome. Je sais que tu adores ça.

- Très bien. Le premier qui touche trois fois son adversaire peut lui demander ce qu'il veut.

- Parfait".

Et la jeune femme n'attendit pas de signal de la part de Ciel pour se jeter sur Sebastian. De la pointe de la lame effilée, elle visa son torse. Le majordome esquiva sur la gauche avant d'abaisser son arme. Liliana para le coup avec sa rapière. Le choc des deux lames produisit de petites étincelles qui éclairèrent, pendant une fraction de secondes, le visage de ces deux êtres mystérieux. Cependant, la jeune cantatrice ne put s'empêcher de légèrement grimacer. "Et un point pour moi" lui chuchota le diable de majordome. Elle le repoussa en arrière et porta sa main à son épaule gauche : une ligne rouge se dessina sur sa peau, entre le tissu sombre de sa robe. Sebastian enchaina les coups d'estoc rapides. Liliana ne put que parer avec sa rapière, en attendant une infime faille dans sa garde. Elle donna alors un grand coup horizontal au niveau de son cou, qui eut pour effet de lui couper sa cravate noire, et poursuivi en un coup en diagonale qui découpa un pan de la manche du majordome, au niveau du coude. "Egalité" fit-elle en lui adressant un sourire en coin.

Et le combat continua jusqu'aux environs de midi. Aucun des deux adversaires n'était essoufflé et chacun avait réussi à toucher l'autre une fois de plus. Le jeune comte avait vu ce qu'il voulait : la Sorcière semblait être de force égale au majordome.

"- Je retourne dans mon bureau, Sebastian. Arrête de t'amuser et finis vite.

- Bien, monsieur."

Ciel sortit de la salle d'escrime. "La voie est libre, maintenant" pensa la jeune femme. Elle planta la lame dans le sol et commença à murmurer des paroles dans une langues inintelligible. Sebastian paru surpris. A tel point qu'il jeta sa rapière sur le côté et se précipita sur Liliana. A tel point que, malgré la sombre aura qui entourait la Sorcière, il prit fermement ses mains et la plaqua contre une des colonnes de la salle. A tel point que, pour la faire taire, il l'embrassa. Elle n'opposa aucune résistance. Les lèvres chaudes et sensuelles du majordome restèrent collées aux siennes pendant un instant. Un long et silencieux instant.

"- Ne te voyant plus pendant toutes ces années, j'ai pensé que tu avais rendu l'âme, susurra Sebastian.

- Voyons, tu le sais pourtant : je l'ai déjà vendu, mon âme..."

Il posa délicatement son front contre celui de la jeune femme.

"- J'ai gagné, murmura le majordome.

- Une fois de plus, je suis ton obligée...

- Tu sais ce que je veux. Tu n'auras qu'à m'attendre dans ma chambre, cette nuit.

- D'accord..."

Sebastian tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Dans l'embouchure de la porte, il s'adressa à Liliana : "Si tu pouvais ranger la salle avant de partir, cela m'arrangerais bien". Et il prit la direction des cuisines. La cantatrice regarda la salle : le sol était couvert de trous, les rapières étaient brisées, et certaines colonnes étaient fissurées. "Sebastian !".