Je suis hyper déçue que PERSONNE n'ait relevé la brillante référence du titre du chapitre 1 !

Dans celui-là, je continue de poser un décor qui me servira (ou pas ^^) pour la fin ) Mais il est important de voir dans quel état d'esprit se trouve Merlin avant son voyage…

Bonne lecture !

L'humour est le plus court chemin d'un homme à un autre [George Wolinski]

Merlin ouvrit lentement les yeux, fatigué. Tout aussi lentement, il s'extirpa de son lit et de ses couvertures douillettes, et passa des vêtements. Malgré tous ses efforts, ses yeux ne parvenaient pas à s'ouvrir correctement, même lorsqu'il les frotta vivement à l'eau froide de la bassine de sa chambre. Résigné à se traîner toute la journée dans cet état lamentable et apathique, il soupira et prit la décision de demander un fortifiant quelconque à Gaius. Mais il avait suffisamment versé dans les secrets de préparation des plantes avec son mentor pour savoir que l'effet d'une telle potion ne sera pas immédiat, et donc qu'il lutterait toute la matinée. Arthur allait râler après lui, et ses lenteurs. Mais comme de toute manière, Arthur trouvait toujours un prétexte pour râler, ça ne changerait pas grand-chose.

Il sortit de sa chambre et émit un borborygme incompréhensible qui pouvait s'apparenter à un bonjour en direction de Gaius, qui loin de se formaliser de ce manque de politesse, lui adressa un tonitruant salut. Enfin, perçu comme tonitruant par les oreilles bourdonnantes de Merlin, qui grommela en réponse.

En plus de sa fatigue qui freinait ses muscles et ses gestes, Merlin sentait une présence dérangeante et tiraillante dans sa tête. C'était une sensation étrange, et sans aucune logique. Tout magicien qu'il était, il n'avait jamais entendu parler d'un sort qui permettrait d'entrer dans la tête d'un autre, mais c'était pourtant l'effet que ça lui faisait. Comme si un étranger essayait de s'infiltrer sous un crâne, dans un but qu'il ignorait. Secouant la tête, il se morigéna. Même si un tel enchantement existait, il exigerait beaucoup de puissance. Sa seule ennemie ayant le talent nécessaire était Morgana, et même si la faiblesse de Merlin l'avait laissée en vie durant leur dernier affrontement, elle n'avait pas pu récupérer autant de magie.

D'autant que Merlin s'imaginait qu'il faudrait une proximité physique de la sorcière avec lui, pour réussir cela. A distance, c'était probablement impossible. Et à moins que la cloche d'alarme ne se mette à sonner durant la prochaine heure pour annoncer la présence de Morgana dans la citadelle, Merlin se dit que tout cela n'était qu'une impression due à sa mauvaise nuit. Malgré tout, il ne put s'empêcher de se passer la main à l'arrière de son crâne pour le frotter vigoureusement, comme si cela avait le pouvoir de lui supprimer la migraine et l'impression d'avoir des yeux braqués sur sa nuque.

Il s'assit lentement devant la table, où Gaius lui tendit une assiette de gruau en souriant. C'était assez mauvais à manger, mais ça tenait efficacement au ventre pour toute la journée, et c'était tout ce dont Merlin avait besoin. De toute manière, depuis des mois qu'il en mangeait, il s'était habitué.

Depuis la fin de la bataille contre Morgana, et le couronnement de Guenièvre, beaucoup de choses avaient changé, à vrai dire. Le pays se relevait des blessures de la virulente attaque de la sorcière, et de son bref règne, avec lenteur. Et Gwen était bien plus pragmatique que son époux en ce qui concernait la gestion des stocks de nourriture. Le gaspillage de Morgana les avait contraint à se rationner pour être sûr de reconstituer les stocks de provisions en prévision de l'hiver. Or la Reine était prête à bien plus de privations que son époux, et le gruau de blé et d'avoine imposé à tout le palais en attendant des jours meilleurs ne la dérangeait pas.

Arthur en revanche, avait souffert de la décision de son épouse. Il l'avait soutenue en souriant au départ bien sûr, comprenant la finalité de sa décision. Elle avait eu besoin de son appui pour l'imposer aux nobles, et il l'avait fait. Mais après deux jours de bouillie, Arthur avait presque supplié Merlin à genoux de lui apporter saucisse, jambon ou poulet le matin au petit déjeuner, dans le dos de Gwen.

D'abord rieur, Merlin y avait vu une occasion en or pour lui-même manger mieux. Oui, il amenait de la viande à Arthur sans que Gwen n'en sache rien, mais il prélevait en guise de taxe pour son silence une saucisse ou deux par-ci par-là. Arthur avait boudé et refusé de céder au chantage dans un premier temps, mais son besoin de viande l'avait rattrapé et il avait laissé faire Merlin. Ainsi, dans un château où tous les nobles faisaient grise mine au matin, le Roi et son serviteur mangeaient correctement comme deux conspirateurs. L'un et l'autre savaient pertinemment qu'ils se permettaient ces 'pillages' lorsque c'était possible, et lorsque le peuple ne manquait de rien.

Puis, au fil des mois, les nobles avaient récupéré leurs menus matinaux gastronomiques – sans excès toutefois, Gwen veillait au grain – tout comme le roi et la reine. Restaient les serviteurs, qui devaient conserver leur régime sec. Merlin, tout ami proche des membres de la royauté qu'il était, demeurait un serviteur et avalait donc à ce titre le gruau infect chaque matin. Parfois, il arrivait que Gwen ait pitié de lui, et elle demandait aux cuisinières de préparer le menu de son mari avec quelques excès… que Merlin engloutissait avant même d'apporter le plateau repas à Arthur, et le souverain vivait dans la plus totale ignorance des œillades complices et remerciements muets de Merlin à sa femme.

Aujourd'hui, Merlin se contenterait de son petit déjeuner habituel, et il avait tellement peu les yeux en face des trous qu'il aurait pu avaler n'importe quoi.

Après trois essais infructueux pour porter la cuillère à sa bouche, Merlin se força finalement à ouvrir totalement les yeux, et fut assailli par la lumière crue de ce début de journée. Après tout, nous étions au début de l'été, et dès le matin, il faisait très clair. La lumière eut le mérite d'achever de le réveiller complètement, et il offrit un pauvre sourire à Gaius. Inquiet de son apathie, le vieux médecin cessa de s'activer et vint s'installer en face de lui.

- Ça ne va pas ? questionna-t-il, soucieux.

- Suis fatigué… grommela Merlin. Mal dormi.

Il passa sous silence la sensation étrange à l'arrière de sa tête. S'il avait cru à tous ces boniments de bonne femme, il aurait admis en riant que quelqu'un pensait à lui parce que son oreille gauche sifflait. Mais il était bien plus conscient des réalités physiques d'un corps, et de la magie. Or la sensation dans sa tête ne lui semblait absolument pas naturelle pour être la conséquence de son état de fatigue. Ça emplissait son crâne tout entier, comme vivant en lui. Mais ce n'était pas sa magie, présence habituelle et familière. C'était différent. Etranger. Comme si on tentait de violer son esprit, mais tout doucement. Mais cela, il le garda pour lui, ne souhaitant pas inquiéter davantage Gaius.

Compatissant, le vieil homme se leva, farfouilla dans les étagères et lui tendit une potion revigorante, que Merlin ingurgita d'un coup sans se poser de questions. Il savait que ce serait le meilleur moyen de lutter contre sa fatigue. Et il comprendrait mieux la sensation étrange dans sa tête s'il était parfaitement lucide. Il reprit ensuite tranquillement la fin de son repas tandis que Gaius s'installait devant lui pour étudier un papier. Le silence confortable qui s'installa alors était une des choses que Merlin préférait. Profiter d'un simple instant de calme avec son mentor, avant le tumulte de la journée.

C'est alors qu'un cri inhumain retentit dans le château, et sans doute bien au-delà. Merlin ne se serait pas étonné que les oiseaux s'envolent brusquement sous l'effet de la surprise dans un périmètre de deux kilomètres, au moins. Lui-même ne bougea pas, ni ne sursauta, pas plus que Gaius. Le médecin continua de s'absorber dans son parchemin sans paraître le moins du monde troublé. Quant à Merlin, il avala la dernière cuillerée et poussa un soupir.

Le cri retentit de nouveau, cette fois ressemblant davantage à un borborygme humain, voire même à un prénom.

- Arthur te cherche, je crois, nota Gaius sans relever la tête.

Merlin eut un sourire en coin.

- Je crois, oui, c'est le mot qui convient.

- MEEEEERLIIIIIIN ! tonna pour la troisième fois la voix d'Arthur.

- Qu'est-ce que tu as encore fait ? Ou oublié de faire ? demanda malicieusement Gaius.

- Il me semble lui avoir promis sa tenue de cérémonie propre pour ce matin…

- Elle ne l'est pas ?

- Si, mais j'ai pas eu le temps de la ranger hier soir dans l'armoire, je voulais le faire ce matin en apportant le petit-déjeuner…

- Mais ce matin est ton jour de repos, sourit Gaius.

- Donc le roi n'a rien à se mettre, acheva Merlin.

Il échangea un sourire avec Gaius, absolument pas perturbé par la colère d'Arthur, qui allait défoncer toutes les portes du château pour le trouver, lui et ses vêtements.

A vrai dire, la scène était tellement peu inhabituelle qu'il n'y avait plus personne dans le château pour s'en étonner ou s'offenser. En montant sur le trône, Guenièvre avait avant tout épousé Arthur, et la présence de Merlin sur les talons de son mari jour et nuit avait légèrement compliqué leur vie de couple. La plupart du temps, Gwen s'accommodait parfaitement de la présence du serviteur, mais il y avait des instants où elle aurait logiquement préféré plus d'intimité.

Sans demander l'avis de son époux, elle avait donc offert à Merlin une matinée de congé toutes les semaines. En fait de matinée, il s'agissait surtout pour Merlin de s'abstenir de monter le petit déjeuner et de réveiller Arthur avec violence. Un serviteur discret posait un plateau en silence pour les deux époux, et Merlin dormait du sommeil du juste. Sauf qu'Arthur avait très mal accueilli cette décision. Trop habitué à son Merlin, il avait ressenti un manque qui le poussait à brailler dans les couloirs tous les matins de repos de Merlin, pour des raisons aussi futiles que stupides, voire carrément imaginaires, juste pour le plaisir de le retrouver, lui et son humour acerbe.

Cependant, il ne négligeait pas Guenièvre pour autant. Pour ce que Merlin en savait, ils déjeunaient ensemble comme Gwen l'avait souhaité en instaurant ce repos hebdomadaire pour Merlin. Et juste après, le roi allait se donner en spectacle en gueulant après son serviteur. C'était là une douce routine qui ne prouvait que leur amitié, et rien d'autre. La vie au château était faite d'habitudes, d'engueulades et de piques avec Arthur, et Merlin était heureux.

Il eut un large sourire en s'étirant et en se levant. Désormais parfaitement réveillé, la journée pouvait commencer.

Contrairement à toutes ces prévisions pessimistes, la journée de Merlin ne se déroula pas si mal. Elle apporta son lot de cris et de piques avec Arthur, de tentatives d'humour désastreuses incomprises et autres « trucs habituels Arthurien-Merlinesque », comme disaient les chevaliers. C'était Gwaine qui avait trouvé le nom et il n'en était pas peu fier depuis.

La dénomination de leurs échanges verbaux parfois vifs, et où Arthur se ridiculisait parfois, avait d'abord profondément vexé le roi, puisque Gwaine parlait alors de trucs Merlinesque-Arthurien. Réalisant que le roi ne se vexait que parce que le nom de Merlin passait en premier, le chevalier avait corrigé le tir, ramenant la joie d'Arthur. Et puis, il fallait avouer que ça sonnait mieux à l'oreille. D'un côté, Merlin était ravi de son amitié peu conventionnelle avec le plus grand souverain de la Grande-Bretagne, de l'autre voir tout le monde trouver ça parfaitement normal le gênait. Il aurait parfois aimé que ça reste du domaine privé, domaine étendu à Guenièvre et aux chevaliers. Maintenant, Arthur ne s'offusquait même plus de son insubordination même en présence des autres nobles.

Le mariage avait sérieusement calmé Arthur, qui prenait tout beaucoup plus sereinement, depuis que Gwen le tempérait au quotidien. C'était le grand roi qui s'élevait. Et c'était la fonction de Haut Roi qui écrasait l'ami Arthur de Merlin. Parfois, il sentait bien que si ses tentatives d'humour récoltaient aussi peu d'écho, ce n'était pas parce qu'Arthur, au choix : ne l'écoutait pas, ne le trouvait pas drôle, ne comprenait pas la blague, mais bien parce que les responsabilités lui incombant nécessitaient son attention ailleurs.

C'était à la fois triste pour Merlin de perdre son meilleur ami, le Prince qui pouvait se permettre de partir en chasse avec Merlin pendant trois jours sans que personne ne lui dise rien, au profit du roi qui ne le réprimandait même plus tellement il était fatigué mais également très réjouissant. Car Arthur s'élevait comme un modèle de perfection et de vertu, aimé et adulé de son peuple et de ses chevaliers. Il était juste et bon, excellent combattant, et Guenièvre lui apportait en complément la sagesse et la douceur, un zeste de candeur et une ouverture d'esprit appréciable. Ils incarnaient les souverains rêvés par tout peuple, et celui de Camelot témoignait de son amour envers le couple royal. Malgré les difficiles semaines post-Morgana, personne n'avait baissé les bras, et les gens avaient mis du cœur à l'ouvrage pour recréer leurs vies détruites. Merlin savait que c'était la figure de leader qu'incarnait Arthur qui leur permettait de tenir.

Et il avait hélas bien trop conscience des sacrifices que cette image de perfection généreuse impliquait, pour Arthur comme pour Gwen. Et comme pour lui, le pilier inébranlable de l'ombre.

Qu'importait ses ennuis, sa fatigue, jamais Merlin ne cesserait d'être fier de ce qu'il avait accompli. Il avait le triomphe modeste, et n'avait jamais revendiqué quoi que ce soit pour tout ce qu'il avait fait. Sa foi en Arthur était tellement inébranlable qu'il était persuadé que le roi aurait été capable de réussir seul tous les progrès des dernières années. Mais sans Merlin pour le pousser dans la bonne direction, sans doute aurait-il échoué parfois, se serait trompé de route, et aurait mis plus de temps pour parvenir au glorieux futur qui se dessinait devant eux. Albion n'aurait pas attendu Arthur, mais grâce au soutien de Merlin, voilà où ils en étaient.

Merlin regardait le soir tomber sur la ville, et les torches s'illuminer partout. La nuit déployait son manteau d'encre au-dessus d'eux, lentement et tranquillement. Contempler le village paisible qui se préparait aux activités nocturnes était l'un des plus grands plaisir de Merlin. C'était l'accomplissement de dix années de sacrifices au service d'Arthur, dix années durant lesquelles il avait gagné l'admiration, le respect et l'amitié du roi grâce à un humour plus que souvent hasardeux.

Il restait une dernière chose que Merlin souhaitait voir, mais c'était probablement un travail de tellement longue haleine qu'il lui prendrait une vie. Il avait déjà sacrifié les deux tiers de sa vie dans l'entreprise, et il entendait bien continuer pour voir son but accompli : la réhabilitation de la magie à Camelot. Etape une, l'acceptation des pouvoirs de Merlin à Arthur. Pour cela, il était en bonne voie car la confiance que lui accordait le souverain grandissait de jour en jour. Jusqu'au moment où il serait enfin prêt. Etape deux, expliquer à un peuple qu'il fallait remettre en cause la devise « la Magie est mauvaise » qu'ils connaissaient et appliquaient depuis presque une trentaine d'années. Cela prendrait du temps de faire évoluer les mentalités. Et avant tout ça, il y avait l'étape zéro, la plus dure selon Merlin : se débarrasser de Morgana.

Il soupira profondément et chassa la sorcière de son esprit, et préféra se concentrer sur cette maison qui venait de s'illuminer, juste sous ses yeux, et dans laquelle venait de naître une petite fille. Merlin avait assisté Gaius dans l'accouchement il y avait douze heures à peine. L'enfant était pleine de vie, et la mère éclatante de santé malgré son épuisement, et il y avait fort à parier que la petite vivrait, contrairement aux deux précédents enfants du couple. Merlin s'accrocha à cette pensée positive pour ne pas sombrer dans la déprime.

Derrière lui, il entendit Gwen et Arthur rentrer et s'activer dans la pièce, insouciants du jeune homme qui prenait une pause. Enfin, ça n'allait pas durer.

- Tu as fini de bayer aux corneilles Merlin ? lança Arthur d'un ton faussement agacé.

Lentement, Merlin se détourna de la ville bruissante d'activité et fit face à son Seigneur. Arthur avait l'air vexé, mais son œil pétillait, preuve qu'il ne réprimandait pas réellement Merlin. Mais ce dernier était fatigué, encore et toujours. La potion donnée par Gaius avait fait son œuvre dans l'après-midi, comme prévu, mais elle ne faisait que masquer les symptômes physiques. Sa douleur mentale n'avait malheureusement pas diminué. Ce n'était rien, ou presque. Un picotement, à peine un effleurement. Merlin n'avait eu de cesse de le sentir toute la journée, et de se passer une main rageuse à l'arrière de son crâne, comme si ça aurait pu avoir une quelconque utilité.

Et finalement, il en arrivait au soir avec la tête bourdonnante et lourde, les paupières gonflées. Il ne rêvait que de son lit sans comprendre la raison de son état. Ça avait empiré depuis le début de la tombée de la nuit. Il était sûr que ce qu'il sentait était totalement anormal, et il subodorait quelque chose de magique. Cependant, ça n'avait pour l'instant aucun impact négatif. Un peu de fatigue oui, mais ça ne semblait pas agressif.

Il prit donc la ferme résolution de ne rien dire à Gaius, de se reposer tranquillement cette nuit et d'attendre pour voir et prendre une décision concernant ce fait.

Il offrit son visage las à Arthur, et réalisa en voyant le regard soucieux d'Arthur qu'il avait dû mettre du temps à répondre, et n'avait même plus conscience de ce que venait de dire son souverain

- Pardon Sire, vous disiez ? s'excusa-t-il de son ton le plus affable.

Arthur continuait de le scruter, inquiet, sans lui répondre.

- Ça ne va pas Merlin ? finit-il par demander. Tu es très pâle.

Surpris, Merlin ne sut que répondre. Son état se voyait donc tant que cela ? C'était étrange, car il avait tout fait pour le dissimuler. Il avait sans doute plus de besoin de sommeil qu'il le pensait, en fin de compte.

- Tu peux disposer pour la soirée, ajouta négligemment Arthur.

Mais il ne regardait plus Merlin en disait cela. Il était vrai que Merlin avait apporté les repas, ouvert le lit, et préparé la soirée du couple royal, mais il était encore exceptionnellement tôt pour qu'Arthur le renvoie ainsi. Or ce n'était clairement plus l'état de santé de Merlin qui motivait la décision du roi. Guenièvre était passée dans la périphérie de son champ de vision, et il admirait sa femme depuis, qui réarrangeait certains éléments de la pièce. De sa coiffure habituellement parfaite s'échappaient quelques mèches folles, signe de sa journée chargée, et dessinaient sur son front des ombres chatoyantes. Inconsciente du regard béat d'admiration de son mari, la jeune femme continuait de s'activer dans la pièce, avant de redresser la tête et lui sourire.

L'écho de son sourire l'accompagna jusqu'à ce qu'elle franchisse la tenture qui menait à la chambre à coucher et au lit royal. Le regard brûlant qu'elle avait lancé à Arthur ne laissait planer aucun doute sur ses intentions, et ce à quoi elle l'invitait de l'autre côté de la pièce. Elle n'avait sans doute même pas vu Merlin derrière son époux, sans quoi elle ne se serait jamais permis une telle incitation.

Arthur bavait presque littéralement d'envie, mais restait figé, indécis. Derrière lui, Merlin rirait sous cape. Le souverain était toujours d'une faiblesse affligeante quand il s'agissait de sa femme, mais la consécration de leur bonheur empêchait Merlin de trop se moquer de lui.

- Tu as l'air épuisé, reprit Arthur en tentant de contrôler sa voix. Va te coucher.

Merlin se mordit la joue pour ne pas rire. Quelque soit l'état de délabrement physique dans lequel il se trouvait, la seule raison pour laquelle Arthur le congédiait à peine le soir tombé, c'était bien Guenièvre.

- Vous voulez profiter de votre femme ? lança d'un ton badin, mi-cynique, mi-innocent, comme il savait si bien le faire.

Arthur grimaça.

- Si tu fais encore de l'humour, c'est que tu ne vas pas si mal, constata-t-il placidement, refusant d'entrer dans le jeu de son serviteur.

- Dans ce cas, je reste, décréta Merlin. Je vais pouvoir vous aider à vous préparer pour la nuit…

- Non ! refusa Arthur un peu trop précipitamment pour être honnête.

Merlin ne retint pas cette fois l'éclat amusé que l'air paniqué d'Arthur lui inspirait. Le roi avait toujours peur que Merlin s'immisce dans sa relation privée avec Guenièvre, sans réaliser que Merlin était déjà bien trop impliqué. C'était le serviteur qui avait soutenu leur amour, et les avait conduit l'un vers l'autre. Mais ça ne devait pas aller plus loin. Gwen adorait Merlin, mais elle avait refusé tout net qu'il pénètre dans la chambre à coucher le soir. Elle avait érigé des barrières pour leur intimité, des barrières sous-entendues que Merlin avait parfaitement perçues.

Mais Arthur, aveugle-en-chef, n'avait jamais rien compris du langage muet qu'usait Gwen et Merlin, comme les deux grands amis qu'ils étaient. Aussi continuait-il de s'emporter brusquement quand Merlin faisait mine de s'incruster alors qu'il n'aspirait qu'à une soirée tranquille avec sa femme. Il n'avait toujours pas compris que Merlin faisait cela uniquement pour l'embêter, et que jamais il ne se serait permis plus de familiarité.

Complètement hilare, Merlin s'inclina et souhaita une bonne nuit à Arthur avec un clin d'œil appuyé. Guenièvre, revenue dans la pièce en chemise de nuit, lui offrit un sourire de connivence. Arthur était cramoisi.

Parfois, Merlin se demandait si le roi comprenait que Merlin n'ignorait rien des activités naturelles auxquelles s'adonnait le couple marié, et qu'il tentait de préserver l'innocence du valet en refusant d'en parler. Mais la vertu de Merlin s'était envolé il y avait longtemps de ça déjà et voir Arthur se comporter ainsi déclenchait toujours des crises de rire chez lui.

Il riait toujours en sortant de la pièce, et cela finit par déclencher une crise de toux, si violente qu'elle l'obligea à se retenir au mur pour ne pas tomber. La douleur qui lui coupa le souffle le surprit énormément, et il réalisa tous les efforts fournis par son corps pour lutter contre la petite intrusion mentale, et toute la fatigue qui en découlait.

Il pria alors de ne pas devoir gérer un quelconque problème magique cette nuit et se dirigea vers sa chambre d'un pas ferme et affirmé avec l'intention de se mettre au lit au plus vite. Lorsqu'il parvint au laboratoire, il était désert. Sans s'en formaliser, Merlin attrapa deux-trois trucs à grignoter et les engloutit, n'ayant pas réellement faim de toute manière. Réalisant qu'il n'était pas en état d'attendre Gaius, il se dirigea vers sa chambre et se prépara pour la nuit.

Il entendit le vieux médecin rentrer à l'instant où il s'apprêtait à se glisser au lit, et s'obligea à aller souhaiter une bonne nuit à Gaius, qui lui rendit la pareille sans faire de commentaires sur l'heure précoce à laquelle il allait dormir. Il savait que Merlin était épuisé. Avec délice, ce dernier s'installa entre les draps, et resserra la couverture contre lui pour se créer un cocon de douceur et de bien être. Bien sûr, ce n'était pas l'opulent confort de la chambre royal, mais c'était sa chambre et Merlin ne l'aurait quitté pour rien au monde, tant il l'adorait. Et puis quand il avait froid, il lui suffisait de murmurer quelques mots pour faire étinceler ses yeux et tout allait mieux. Bon, il ne fallait pas en abuser et Gaius l'aurait sermonné s'il avait su, mais c'était bien pratique parfois, sa magie.

Poussant un soupir de plaisir, il sentit ses muscles se détendre et la fatigue de la journée – et celle accumulée depuis des mois, voire des années – disparaître doucement. Il se laissait tomber dans le sommeil, qui venait le prendre avec douceur, heureux de son repos. Malheureusement, le picotement de son crâne ne s'en alla pas aussi facilement que sa fatigue physique. Au contraire, elle s'intensifia à tel point que Merlin eut la sensation d'une violation mentale. Il avait tellement mal que l'absurdité d'une attaque magique mentale ne lui apparut plus du tout et il fut alors convaincu que Morgana était derrière tout ça.

Il était déjà au bord des larmes, gémissant et tenant sa tête entre ses mains quand la douleur atteint son paroxysme. Ce fut comme si on lui avait fendu la tête avec une hache tant la brûlure fut immense. Il hurla, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il essaya, encore et encore, mais chaque nouvelle tentative ne produisait rien, et conduisait à le faire manquer un peu plus d'air à chaque minute.

La douleur de sa tête s'exporta dans le reste de son corps comme par des milliers de filaments en partance de son crâne, et à destinations de toutes les terminaisons nerveuses. Son corps entier s'enflamma tandis que les larmes qu'il ne cherchait même plus à retenir roulaient sur ses joues. Tout cela lui donnait l'impression d'une immolation à vif, mais il n'y avait pas le moindre feu. Il hoquetait et toussait comme si de la fumée s'emparait de ses poumons, mais c'était bien le seul bruit qu'il parvenait à produire. Tout le reste n'était que vagissements et sanglots.

Au prix d'un immense effort, il parvint à s'extirper de son lit et se dirigea vers la porte, mais ne parvint pas à l'atteindre car il chuta avant de pouvoir l'atteindre. Les écorchures étaient superficielles, en comparaison de l'immense enfer qui vivait en lui.

Il tenta de hurler encore trois fois le nom de Gaius pour qu'on lui vienne en aide, sa bouche se déformant en un rictus étrange dont aucun son ne sortait. Sa main se tendit en direction de la porte, mais elle retomba lourdement contre le sol. Il n'avait plus aucun contrôle sur les mouvements de son corps et il avait l'impression que seules ses larmes ruisselantes témoignaient qu'il était encore en vie. A aucun moment, il n'eut l'idée d'user de la magie, et ce fut un excellent réflexe, car l'utilisation de ses dons aurait exacerbé la douleur pourtant déjà violente.

Au final, les affres de la souffrance emportèrent sa raison, et il s'évanouit, sans témoin pour l'aider, à moins de dix mètres de quelqu'un qui aurait pu le secourir. Il y eut un bruit étrange que la surdité débutante de Gaius n'entendit pas, et le corps gisant de Merlin s'évanouit dans les airs.

Et hop, a p'us Merlin ! Suite Samedi 5 Octobre !

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