Je déglutis. Comme si le temps s'arrêtait. Je ne sais pas s'il vous est déjà arrivé de faire une chute libre mais c'est a peu près la sensation que je ressens. Une chute. Mon cœur n'a plus de point d'attache, il tombe. Lentement, comme engourdie et sans vraiment savoir ce que je fait, je me dirige vers l'estrade. J'aperçois le visage de Katniss. Le désarroi et le désespoir. Voilà ce que j'y lis. Celui de ma mère, en revanche, est totalement impassible. Comme si ça ne lui faisait rien que sa fille soit sélectionnée pour participer à un massacre.
-Allez ma chère. Viens me rejoindre.
J'entends à peine la voix d'Effie. Elle me paraît lointaine, plate. Elle me tend une main que je ne saisis pas. Je grimpe les marches sans m'en rendre compte. Mes jambes ne m'obéissent plus. Alors que mon cerveau leur hurle « Non ! Arrêtez ! N'y allez pas, arrêtez vous tout de suite ! Arrêtez d'avancer », je me retrouve à côté d'Effie. Sont visage est radieux. Je ne comprends pas pourquoi. D'ailleurs je ne comprends plus rien. Qu'est ce que je fais là ? Pourquoi ne suis-je pas en bas avec les autres filles de douze ans à regarder la malheureuse jeune fille grimper sur cette estrade ?
Et puis, je réalise.
Je sais pourquoi. Par ce que cette année, les rôles sont inversés. C'est moi la malheureuse jeune fille qui grimpe sur l'estrade. J'entends une voix au loin
-Applaudissons bien fort le premier tribut du district Douze !
Silence.
Soudain, quelqu'un hurle mon nom. Elle est affreusement loin de moi, pourtant j'entends sa voix beaucoup plus clairement que celle d'Effie. Son nom se forme silencieusement sur mes lèvres. Non, je ne peux me contenter de chuchoter. Je hurle à mon tour.
-Katniss ! Non ! Aide-moi Katniss !
Les larmes coulent maintenant à flots sur mon visage mais aussi sur celui de ma sœur. Elle court à travers la place alors que je dévale l'escalier de bois. Effie m'attrape le poignet. Je me dégage brutalement, la forçant à lâcher prise. Les Pacificateurs essayent de barrer le chemin à Katniss, mais elle est plus rapide qu'eux. Beaucoup plus rapide. Elle me tend les bras et je m'y jette avec une force que je ne me connaissais pas. Entre deux sanglots, je l'entends me rassurer, me chuchoter que c'est une erreur que tout va s'arranger. Et sur le coup, j'y crois. Je crois tout ce qu'elle me raconte, je ne demande qu'à rester là, blottie dans ses bras. Je me dit que les Pacificateurs se sont attendrit devant la scène que nous donnons et qu'ils vont me laisser savourer cet instant tranquillement. C'est fou comme l'espoir peut faire des miracles ! Mais encore une fois, je suis arrachée à ma sœur. On me soulève de terre, on me ramène sur l'estrade de force, on m'assoit sur une chaise, entourée de deux Pacificateurs, une main posée sur chacune de mes épaules.
Pareil pour Katniss, à l'autre bout de la place.
-Hum, hum… Je suis désolée pour cette interruption…disons puérile, piaille Effie dans son micro, nous allons maintenant tirer au sort le jeune homme qui accompagnera cette…gamine dans l'arène.
Intérieurement, je souris. Si je dois mourir, je vais tout faire pour lui pourrir la vie. Je croyais que rien ne pourrais m'arriver de pire, que j'avais déjà tout perdue sur cette place. Mais non…
Elle s'approche à grand pas de la sphère des garçons, elle y fourre rageusement sa main et reviens au micro sans faire autant de cérémonies que pour les filles.
-Le deuxième tribut du district Douze est…Gale Hawthorne !
Gale ! Une bouffée d'espoir remonte en moi. Si Gale participe aux Hunger Games avec moi, alors j'ai peut-être une chance d'avoir une mort rapide et douce. Il gravit les marches à sont tour et viens se positionner à côté de moi.
-Voilà, voilà, roucoule Effie. Oh ! C'est merveilleux ! Vous êtes trop mignons tous les deux !
Je me renfrogne. Sa mauvaise humeur lui a passé.
L'hymne de Panem retentit, comme à son habitude à la fin de la Moisson et nous nous levons tous, une main posée sur la cœur, comme on nous l'a toujours appris. En ce moment même, dans les douze districts de Panem, chacun célèbre les Hunger Games à sa façon. Dans les districts Un, Deux et Quatre, les tributs doivent festoyer en fêtant leur « victoire ». Dans le reste du pays, les districts sont en deuil. D'habitude je suis en train de pleurer même si je ne connaît aucun des deux tributs du Douze. Mais je pleure sans savoir vraiment pourquoi. Cette année aussi je pleure mais pas pour les mêmes raison. Je sais que c'est la dernière fois que je vois mon district.
Lorsque l'hymne se termine enfin, Effie nous entraîne Gale et moi à l'intérieur de l'hôtel de ville où l'on nous envoie chacun dans une salle différente. On frappe délicatement à la porte et je vois le visage de ma mère apparaître par l'entrebâillement de la porte. Katniss n'est pas là. Elle est avec Gale, je le sais. Je fais un mouvement pour aller serrer Maman dans mes bras mais elle m'ignore et va s'asseoir dans le coin opposé au mien. De tous les événements traumatisants de la journée, c'est sûrement celui qui m'a le plus blessé. Je me rassoie, la tête basse quand Katniss entre brutalement dans le petit salon. Avec Gale, elle n'a pas pleuré, je le lis sur son visage mais là, à peine a-t-elle posé les yeux sur moi qu'elle éclate en sanglot. C'est rare. Je dirais même que ce n'est pas arrivé depuis la disparition de Papa il y a cinq ans. Je me laisse aller contre elle et elle fait ce qu'elle a toujours fait. Elle joue le rôle de la mère. Puis enfin, elle se redresse me tiens à bout de bras et plonge ses beaux yeux gris dans les miens.
- Prim, écoute. Le principal c'est de trouver de quoi te nourrir. Trouve également un abri et fais équipe avec Gale et surtout, ne t'inquiète pas.
Son visage est à nouveau déformé par la douleur.
- Et surtout ne t'inquiète pas Prim, ajoute-t-elle en pleurant, ne t'inquiète pas. Tout va bien se passer.
Laissant là ses piètres recommandations, elle se lève d'un bond, et fonce à grand pas sur Maman. Elle s'arrête à peine quelques centimètres d'elle et prend son élan. J'entends la main de ma sœur claquer sur sa joue plus que je ne la voie. Les paupières fermement serrées, je m'interdis de regarder. Mais je ne peux ignorer la scène qui se déroule devant moi et suis bien obligée de l'observer. Katniss ne pleure plus désormais. Après la tristesse, c'est la colère qu'elle laisse sortir. Elle hurle à ma mère que sans elle, rien de tous cela ne serait arrivé. Elle sait bien que ce n'est pas vrai et moi aussi je le sais. Papa est mort à la mine et ce n'est la faute de personne si nous ne mangeons pas tous les jours. A part celle du Capitole.
Je crois que si je n'avais pas été là, ma sœur ne se serait pas battue. Elle n'aurait pas risqué sa vie tous les jours en braconnant à l'extérieur de la clôture. Sans moi, elle se serait laissée mourir de faim. Et maintenant, elle va me perdre et je vais la perdre. À jamais.
Alertés par le bruit, une horde de Pacificateurs fait irruption dans la pièce. Je sens des bras m'entourer la taille et me soulever. Je hurle mais je n'essaie pas de me débattre. Au contraire, Katniss, elle, lutte pour pouvoir continuer à incendier Maman. Elle se tortille comme une anguille mais un Pacificateur arrive par derrière et l'assomme d'un coup de matraque. Mon sang ne fait qu'un tour, des sueurs froides dégoulinent dans ma nuque et mon dos. Jamais personne n'avait frappé ma sœur. Ils traînent son corps inconscient loin hors de la pièce, me laissant la abasourdie et désespérée. Ils m'ont volé mes derniers instants avec ma famille.
Et moi, je reste là, assise dans cette pièce, à attendre sagement qu'on me conduise à l'abattoir. J'entends des pas dans le couloir. Rapidement, je jette un petit coup d'œil par la fenêtre. Je veux emporter avec moi un souvenir de l'endroit où j'ai grandi. Mais contre toute attente, ce n'est pas Effie qui pousse la porte du salon. C'est Leah, une camarade de classe. Tout doucement, elle s'approche de moi et me prends la main. Elle aussi a pleuré. Nous sommes devenues très proches depuis que son père et le mien ont été tués par le même coup de Grisou. Elle a perdu sa mère l'hiver suivant. Très peu de gens survivent à la fièvre au district Douze.
- Je suis tellement désolée Prim, chuchote-t-elle. S'il y avait quelque chose que je puisse faire, tu peux être sûre que je le ferai.
- Je sais Leah, je lui réponds, je le sais. Mais il n'y a rien à faire. Prends bien soin de toi et reste forte. J'espère seulement que ce ne sera pas toi l'année prochaine. Ni aucune autre année.
- Prim...
Non. Je ne peux plus supporter ces adieux trop pénibles. Je me contente de serrer mon amie dans mes bras et de lui murmurer :
- Ça va aller, va t'en maintenant.
Elle plante un baiser humide sur ma joue et s'enfuit en courant. Elle n'aurait pas dû venir. J'aurais préféré rester seule avec mes pensées morbides plutôt que de faire souffrir une personne de plus.
Du coin de l'œil, je remarque un semblant d'agitation à l'extérieur. Les Pacificateurs forment une haie d'honneur à la porte de l'hôtel de ville, les armes pointées sur la foule pour être sûr que personne ne tentera rien. Une année, au district Huit, une mère désespérée s'était jetée sur sa fille au moment où elle sortait et l'avait poignardée afin qu'elle ne souffre pas dans l'arène. Effie viens me chercher, accompagnée de Gale. C'est l'heure. En sortant, la lumière de jour m'assaillit. Je survole la foule du regard, dans un fol espoir d'apercevoir ma sœur. Mais je ne vois que Maman. Elle aussi m'a vu. Peu être est-ce une hallucination de ma part -ou un désir profond peut-être- mais il me semble qu'elle articules quelques mots à mon intention. Peut-être un « je t'aime ». Le premier et aussi le dernier. Je luis souris avant de me laisser entraîner dans la voiture. Je n'y suis jamais montée, je n'en avait même jamais vue auparavant. Tout y est tellement luxueux. Le velours à mes pieds me semble presque irréel, la soie des siège est si douce sous mes doigts. On se croirait en plein rêve. Puis la réalité me rattrape violemment. Effie entre à son tour et lance de sa voix de crécelle :
- Mon Dieu ! L'état de cette voiture est vraiment lamentable, je n'est jamais vu de taudis pareil !
Je me blottis contre Gale. Ses bras m'entourent, me rassurent. Je lève vers lui un visage fatigué. Son regard est déterminé, ses traits tirés par la concentration. Pour lui les Jeux ont déjà commencés.
