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CHAPITRE II

Foutue journée

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À mon réveil, j'étais bien plus fatiguée que la veille. Mes muscles étaient endoloris par tous les mouvements que mon corps s'était amusé à me faire faire. Mes yeux, secs, me brûlaient et mes paupières semblaient râper mes pupilles comme l'aurait fait du papier de verre. J'avais la bouche pâteuse et la voix qui déraillait. Comble de l'histoire : la première chose que j'avais pu apercevoir était un Zippo à tronche de requin. Pour sûr, cette journée s'annonçait tout aussi merdique que la précédente ! Avoir le corps d'une femme de quatre-vingts ans et le rappel immédiat que notre connerie était sans bornes… Rien de tel pour vous donner l'impression d'être maudit par je ne sais quel dieu à la con.

À une lenteur effrayante, je pris les premiers vêtements qui passaient par là, ma trousse de toilette, et filai sous la douche. Même elle m'avait laissé un gout amer. L'eau n'était pas à bonne température et semblait brûler ma peau, la colorant par la même occasion d'un rouge inquiétant. Bien que l'automne approchait, il faisait encore bon au manoir. Aussi, avec une grimace due aux contractures de mon dos, je roulai le bas de mon pantalon – je devais l'avouer – un peu trop grand pour moi et enfilai mes baskets prestement. J'étais encore un peu en avance pour le petit-déjeuner. En temps normal, j'aurais été courir dans le parc. Mais aujourd'hui… À partir d'aujourd'hui, j'allais devoir m'organiser autrement. Faire la nounou pour un dégénéré incapable de ne pas foutre le feu à quoi que ce soit et –surtout – à qui que ce soit… Je passai une main sur ma tempe à cette idée. Quel merdier.

Ça, tu l'as dit.

Oui, bon, hein ! Ce n'est… Si, c'est de ma faute. Tout est de ma faute.

Et toc.

Ta gueule, toi. J'aimerais pouvoir expier mes conneries en solo. De ce fait, remontée comme un coucou suisse shooté aux amphétamines, je descendis les escaliers et filai jusqu'au réfectoire, écouteurs affectueusement plantés dans les oreilles et mes paumes de mains cachant mes bâillements à répétition. Il n'y avait pas grand monde : bonne nouvelle. Prenant deux plateaux avec une mine à en effrayer un régiment de pokémon sauvages, j'empilai un peu tout ce je trouvais sur l'un et me concoctai un plateau diététique. Des fruits, beaucoup de fruits, et tout le chocolat qu'il était possible de trouver.

Oui, diététique… Mh.

Il me fallait au moins ça pour supporter la journée à venir. Journée qui s'annonçait d'ailleurs périlleuse rien qu'à l'idée que, aujourd'hui, je devais reprendre mes entraînements dans la salle des dangers. Mon quartier d'orange bloqua dans ma gorge à cette idée. Chaque jour était plus éprouvant que la veille dans cette pièce. Si bien que j'étais sûre qu'un jour, il y aurait forcément un accident. Parce que, oui, j'étais devin et avais toujours raison. La chaise devant moi grinça et, rapidement, des cheveux blonds en pleine guerre civile s'invitèrent à ma table.

– Bonjour Lia, me salua Ryan.

Ryan McCarty. L'archétype du beau-gosse californien par excellence, avec son corps parfait, son bronzage impeccable et son sourire Colgate qui, par une pure intervention divine, m'avait pardonné mes petits… travers des dernières semaines. De plus, il était à bien des égards – outre le type le plus parfait de mon petit monde défectueux – un des seuls qu'il m'était possible de qualifier comme « ami ».

– Salut, me contentai-je de répondre précipitamment en me rendant compte que je m'étais contenté de le regarder avec un air de poisson rouge tout le temps de l'inspection générale que j'avais faite de lui.

Voyant mon trouble, il me décocha un sourire radieux. Ok, ce type avait vraiment tout pour lui. Arrivé un peu moins d'une semaine après moi, il s'était tout de suite lié d'amitié avec la moitié des mutants du manoir. Dans le genre populaire… On ne pouvait pas faire mieux. Une sorte d'aimant… Un truc du style, oui. Et, alors que tous lui tournaient autour, moi… J'étais le paria qui mangeait seule presque chaque jour. Je fis la moue à cette idée et Ryan l'attribua à un autre sujet tout aussi déprimant.

–Tu sais… Je trouve que c'est une bonne chose ce que tu as fait.

– Merci, murmurai-je en jouant avec la cuillère de mon chocolat chaud. Même si j'imagine que, encore une fois, tu dois être un des seuls à penser ça.

– Ils peuvent dire ce qu'ils veulent. On sait tous qu'à la place de Pyro, ils auraient aimé que quelqu'un prenne cette décision, contra le blond avec un aplomb presque effrayant.

Il semblait prêt à assommer quiconque le contredirait, ce qui me réconforta un peu plus. Au moins, j'avais un réel allié. Et personne n'oserait affronter son mètre quatre-vingt-neuf. J'eus un énorme et vrai sourire, dévoilant quasiment toutes mes dents, alors que l'idée de m'en servir comme d'un bouclier me passait par l'esprit. Sottises. Personne ne viendrait plus m'ennuyer après ce que j'avais fait. Personne. Et, étrangement, cette pensée me rassura.

– Et… ça consiste à quoi, ton … job ? finit par demander le Californien en triturant son pain au lait.

J'essayai d'assimiler chaque petite chose que j'étais censé faire pour Allerdyce pour résumer au mieux ma nouvelle attribution. Chose – étonnamment – assez ardue. Je n'étais pas, moi-même, exactement sûre de ce que je pouvais me permettre ou non de faire.

– Je dois m'occuper de lui. Lui apporter ses repas. Des cours et des livres s'il le demande. Lui faire la causette, s'il le souhaite, ou si l'envie m'y prenait… En fait, je suis sa bonne.

Visiblement, l'air totalement effaré que m'avait apporté cette constatation était assez comique, car Ryan faillit s'étouffer avec son café. Mon regard se teinta d'amusement et, les joues rouges, il répliqua.

– C'est toi qui regrettais d'être fille unique. Tu vas être ravie d'apprendre à t'occuper de ton nouveau petit-frère, se moqua-t-il.

– Petit-frère, tu parles. J'ai déjà envie de m'en servir comme d'un punching-ball.

– Tout va bien, alors.

À mon air perplexe, il ajouta.

– Tu saurais que tous les aînés ont la secrète envie d'étouffer leurs frères et sœurs pendant leur sommeil, si t'en avais.

À ces mots, j'explosai de rire. Ce n'était pas tant ce qu'il avait dit que la manière dont il l'avait dit. Un air à la fois dépité et complice, surplombé par l'image qu'il donnait d'avoir tous les malheurs du monde sur les épaules. Malgré cela, j'étais certaine que son frère lui manquait. Il m'en avait déjà parlé un jour et avait semblé assez retourné par l'absence de sa famille.

La respiration erratique, et les yeux brillants de larmes, je tentai tant bien que mal de calmer mon hilarité. J'allais réveiller tout le manoir si ça continuait. Secouant la tête avec un sourire en coin, je me levai de ma chaise en attrapant mes deux plateaux.

– Tu t'en vas déjà ?

– Monsieur doit avoir faim, m'expliquai-je en levant le plateau plein.

Ryan hocha la tête avant de sourire, puis fronça les sourcils alors que le plateau qui contenait les restes de mon déjeuner s'extirpait de ma main pour de voler jusqu'à la pile de plateau vide, de lui-même. Même son don était cool. Saleté d'acharnement. Je remerciai le blond d'un hochement de tête, avant de sortir du réfectoire pour me diriger vers le sous-sol. À cette simple idée, mon déjeuner se mit à faire des sauts périlleux arrière dans mon estomac. Vraiment bonne journée en perspective.

Mes pas étaient beaucoup moins assurés que la veille lorsque je prenais le dernier couloir pour accéder au lieu de résidence d'Allerdyce. Je dus même calmer les tremblements de ma main avant de pouvoir la poser sur la plaque métallique qui autorisait, ou non, l'entrée.

– Merde, Lia. C'est qu'un abruti démuni sans son Zippo. Qu'un abruti, murmurai-je avant de souffler pour me donner du courage.

À l'intérieur, Travis était toujours à son poste. Avec le même regard revolver. Je lui souris quand même, plus histoire de me rassurer qu'autre chose. Tu vas y arriver, Idélia. Tu vas y arriver.

Enfin, sauf s'il arrive à t'étrangler entre temps. Parce que c'est pas le geôlier qui va t'aider.

Je me posai devant la porte de la cellule en essayant tant bien que mal de prendre sur moi pour ne rien laisser paraître. Tu vas y arriver, merde ! Un dernier regard apeuré vers Travis et….

– Je ne suis pas loin, se contenta-t-il de me rassurer.

Tu disais ?

Ferme-la et entre dans cette foutue pièce.

J'eus un sourire victorieux, qui devait me faire passer pour une idiote finie, et sursautai presque en entendant le coulissement de la porte. Ça y est : j'entrais dans l'arène.

Le fait de vouloir toujours contrôler les choses, ne pas se laisser surprendre, m'avait toujours fait – outre beaucoup trop réfléchir – penser à toutes les éventualités possibles et inimaginables. Aussi, je m'étais attendue à me faire attaquer dès mon entrée dans la pièce, me faire insulter, ou pire encore… Qu'il me fasse le coup du gentil Allerdyce avant de me planter un couteau en plastique dans la colonne vertébrale. Je m'étais si bien paré à toutes les éventualités que j'en avais presque oublié les plus probables. Si probable que j'en étais resté sur le pas de la porte, le large plateau entre les mains. J'osai un regard sur la montre à mon poignet gauche et levai les yeux au ciel. Il n'était que sept heures. Rien d'étonnant au fait que le réfectoire soit vide, ni que je me trouvais face à un pyromane endormi.

Après avoir stagné pendant quelques minutes, je me giflai mentalement, histoire de pouvoir faire ce qui m'incombait. Doucement, presque au ralenti, je posai le contenu du plateau sur le bureau en plexiglas avant de récupérer les restes de la veille et de les poser sur ce dernier. La peur de le réveiller était si présente que je remarquais, qu'à plusieurs reprises, ma respiration s'était coupée. C'est lorsque mon teint virait au poisson rouge et que la pièce tanguait méchamment que, enfin, je me rappelai cette chose anodine qu'était le fait de gonfler ses poumons.

J'aurais pu repartir directement. J'aurais sans doute dû, d'ailleurs. Néanmoins, ma curiosité me poussait à m'approcher pour enfin observer convenablement Allerdyce. Des mèches blondes s'éparpillaient autour de son visage, lui donnant un petit air de porc-épic. Ses traits étaient détendus et je devais avouer qu'il avait au moins ça pour lui : endormi, il était charmant. Sa couette était en biais et cachait la moitié de son corps, alors qu'un de ses bras reposait sous sa nuque et que l'autre enserrait la couverture comme si elle était sa bouée de sauvetage. Devant cette mine enfantine, presque angélique, la culpabilité venait doucement pointer le bout de son nez, en bonne vieille amie ne souhaitant pas se faire oublier.

Regarde-moi ce petit ange… Rends-lui son stupide briquet, qu'on en finisse.

Pour finir rôtie à mon retour ? Surement pas.

Je voulais éviter de me le mettre à dos, ça ne voulait pas dire que j'étais stupide au point de me mettre volontairement en danger. Il n'en restait pas moins un psychopathe accro au lance-flamme. Psychopathe avec une mine craquante. Mais psychopathe avant tout. Alors, je restais là, comme une cruche attendant patiemment qu'une idée géniale me tombe dessus. Je prenais le risque de le voir se réveiller d'une minute à l'autre, qui plus est. Et cette idée ne plairait à aucun d'entre nous.

Il fallait que je trouve un moyen de faire passer de la pommade à mon petit speech de la veille. Éviter d'être l'idée de son prochain meurtre, à défaut de gagner sa confiance. Alors, sans y réfléchir, je pris un stylo qui traînait sur le bureau et notai quelques mots sur la serviette en papier blanc. Mon écriture était presque illisible tant j'étais pressé de sortir de cette pièce surchauffée. Oui, bon, d'accord, j'étais une froussarde. Il me fichait une trouille bleue. Je l'avais vu lancer des flammes comme on lance un frisbee. Enflammer des voitures entières avec autant de facilité que le fait de jeter un caillou dans un étang. Et je n'étais pas rassurée. C'était stupide.

Non, tu es stupide. Tu pourrais lui faire pleurer sa mère avec autant de facilité que d'ouvrir un paquet de chips.

Je signai rapidement le petit mot improvisé par un "Celle qui t'apporte tes repas" et le posai doucement après l'avoir lu une dernière fois. Pas trop gentil, sans être trop froid. Parfait.

Après un dernier regard dans sa direction, j'attrapai les affaires que j'avais laissées la veille et décampai. Je l'entendis grogner alors que la porte se refermait derrière moi et filai jusqu'au rez-de-chaussée, Entre-temps, je jetai les papiers et autre brique de lait dans la poubelle qui patientait devant l'infirmerie et coulais un regard sur ma montre. Huit heures moins dix. J'étais resté près d'une demi-heure au sous-sol.

T'as passé une demi-heure à mâter le pyromane, ouais.

T'es dérangée.

Quoi qu'il en soit, il me restait une petite demi-heure avant le début des cours. Et quelques heures avant mon retour dans la salle des dangers. Cette simple idée suffit à me donner la chair de poule. C'était réellement une chose déplaisante. Très déplaisante. Surtout dans mon cas.

Je montai en vitesse à mon étage pour récupérer mes bouquins, avant de filer jusqu'à la salle de cours. J'étais la première. Comme à chaque fois. Parfois Ryan m'accompagnait mais, à cette heure-ci, il devait être parti courir. J'entrai dans la salle vide et me plaçai au fond, avant d'enfoncer à nouveau mes écouteurs dans les oreilles. Hoobastank passait et je me laissai bercer par cette voix grave et, très vite, mes paupières pesèrent une tonne.

« I'm not a perfect person »

Lorsque j'ouvris à nouveau les yeux, ma tête était collée contre la table en bois alors que je sentais un léger filet de bave couler avec une grâce indiscutable du coin de ma bouche ouverte.

Tout à fait toi. Élégante, raffinée, distinguée…

Je me relevai en vitesse, un de mes coudes claquant contre le dossier de la chaise alors que ma main libre effaçait la bave de mon visage. Mon réveil avait fait un tel boucan que la plupart des adolescents présents s'étaient tournés vers moi, intrigués.

Et discrète.

J'esquissais un léger sourire innocent avant de me coller le visage dans les mains, en passe de me demander s'il était plus sain de me jeter directement de la fenêtre ou d'aller me recoucher. Alors que je venais de sagement de me décider de retourner au lit, un mug aux couleurs d'une équipe de basket-ball se plaça dans mon champ de vision, suivi d'une main qui n'appartenait à personne d'autre qu'à Ryan. Je levai le visage vers lui, un air sans doute interloqué peint sur ce dernier, avant de tourner à nouveau la tête vers la tasse fumante. Il la secoua avec précaution avant de prendre la parole.

– Prend ça. T'en as visiblement plus besoin que moi.

Tout ça avec son sourire Colgate blancheur extrême, trop craquant, qui aurait rendu jaloux un mannequin photoshopé. Un sourire sans doute affreusement stupide étira mes lèvres alors que mes doigts s'enroulaient autour de la tasse. Il s'installa à la table voisine de la mienne et fis des signes à ceux qui lui disaient bonjour. Pour ma part, je me contentai de porter le café à mes lèvres, manquant par la même occasion de me brûler Beau, attentionné, gentil, populaire… Ce blondinet avait vraiment tout pour lui. Parfait. Oui. Le gars parfait. Et … pour une raison inconnue, il m'aimait bien. Ais-je mentionné qu'il était parfait ?

Je crois, comme ça, en passant…

BREF.

Profitant de mon café, je portai une oreille attentive au professeur qui venait tout juste d'arriver. Philosophie ou une longue, très longue, discussion autour de Freud. Je perdis la moitié du cours en observant les autres élèves. Au premier rang, Bobby écrivait avec un soin presque maladif. Ryan était très assidu, aussi. Et moi, je continuai à boire mon café en griffonnant de temps à autre. Je connaissais tout ça. Freud et ses topiques. Freud et ses recherches… Tout ce que je lisais depuis des semaines dans des tonnes de bouquins. J'étais réellement en avance sur mes autres petits compagnons d'étrangeté. Qui avait un jour pu dire qu'être seule était une mauvaise chose ?

Moi... Quand je vois comment tu réagis quand on pense à t'offrir un café.

Mh… Autant dire que ça avait des avantages, comme des inconvénients. L'heure passa lentement. Comme celle qui suivit, et celle d'après où l'on parla de littérature anglaise. J'avais des notes. Et des dessins. Beaucoup de dessins. Qui partaient de la marge jusqu'au plein milieu de la feuille. Autant dire que j'avais eu le temps de réfléchir à la manière dont j'allais aborder mon retour dans la salle des dangers. Et j'angoissais d'avance.

En sortant de la salle de cours dans les premières, une voix que je ne connaissais que trop bien me rappela à l'ordre. Tornade m'observait, assise derrière son bureau, avec un sourire doux. Avec une volonté modérée, je me dirigeai vers elle alors que la pièce se vidait rapidement.

– Idélia, comment vas-tu ?

– Tout va bien, Tornade.

Elle hocha la tête, comme si le ton de ma voix l'avait refroidie. Elle continua néanmoins à me sourire, avant de replacer une de ses mèches blanches derrière son oreille. J'esquissai un pauvre sourire à mon tour en attendant de savoir ce qu'elle me voulait. J'aimais bien Tornade. Elle avait toujours été bonne et compatissante avec moi… Mais j'étais mal à l'aise. Et un peu jalouse. D'elle et de tous ceux qui avaient des pouvoirs géniaux, cools ou bien tout simplement contrôlables. Ce qui n'était définitivement pas mon cas.

– Je voulais savoir comment tu appréhendais ton retour à l'entrainement.

Je mis longtemps avant de pouvoir articuler une réponse convenable. Réponse un peu plus longue que quelques syllabes. Mais j'avais réfléchi assez longtemps pour que Tornade affiche une mine grave. Elle était inquiète. Moi aussi.

– Je ne vous cacherai pas que j'ai peur, mais…

– Nous pouvons retarder, si cela te semble plus simple.

– Non, la coupai-je. Il faut que j'y retourne. C'est aujourd'hui ou jamais.

Sans que je ne sache pourquoi, elle se remit à me sourire, toute fière. Elle hocha la tête et se cala un peu plus dans sa chaise molletonnée. Comprenant ainsi que la discussion était close, je hochais la tête à mon tour et fis un pas en arrière pour m'en aller. Mais, visiblement, elle en avait décidé autrement.

– Cette après-midi, je rendrai visite à John moi-même.

Je tournai le regard vers elle, interloquée. Pourquoi donc voulait-elle le voir ?

Hého. T'es sa geôlière, pas sa mère.

– Je pense qu'il est temps que lui et moi ayons une discussion. Tu pourras t'occuper comme bon te semble, ainsi.

Je hochai à nouveau la tête et fis demi-tour, malgré moi intriguée par ce futur échange. Serait-il aussi antipathique qu'avec moi ? Je grimaçai à cette idée, en entreprenant de sortir de la pièce soudainement surchauffée.

– Idélia ?

Eh bien, elle ne sait plus se passer de toi, maintenant.

Zen.

À nouveau, je me tournai vers elle.

– Si jamais quelque chose ne va pas, ma porte te sera toujours ouverte. Qu'importe l'heure.

– Merci, Ororo.

Malgré le fait que je pensais commencer à donner l'image d'une poule à force de hocher la tête constamment, je le fis une dernière fois, accompagné d'un rapide sourire, avant de filer hors de la salle. Le couloir était déjà vide. Aucun être vivant à l'horizon. Personne ne m'avait attendu. Malgré moi, mon cœur se serra à cette idée. Personne ne s'était donné la peine de m'attendre. Prenant une longue inspiration pour me donner du courage, je calai mes livres sous un bras et filai jusqu'à ma chambre. Prestement, je jetai les livres sur mon lit fait au carré et enfilai un jogging. Je glissai mon Mp3 et mes écouteurs dans une poche, ainsi que quelques bricoles, et redescendis au rez-de-chaussée, sans plus de cérémonie. Ils patientaient tous dans la cafétéria, visiblement agglutinés autour de quelque chose d'extrêmement intéressant. L'un d'eux devait montrer un nouveau tour ou alors un nouveau venait de faire son arrivée.

Cette idée me replongea dans le souvenir de mes premiers jours au manoir et je les regrettais. Presque. Quand tout le monde veut tout savoir de vous, apprendre à vous connaitre, et trouve tout ce que vous faites super cool : ça remonte votre égo, vous pouvez me croire !

Néanmoins, ne prenant pas le temps de m'extasier sur ce qui entraînait tout ce brouhaha, je chipai une bouteille d'eau et une salade préparée avant de me faufiler hors du manoir, ni vu, ni connu. Le temps était grisâtre mais acceptable. Bientôt, les manteaux et autres moufles devraient être sortis. Mais pour le moment, un pull suffisait et ce n'était pas pour me déplaire. Avec mon petit pique-nique, je vagabondais dans le parc, la tête pleine de question. Après tout, j'avais bien le droit d'être inquiète. Et bien le droit d'être curieuse, aussi… Non ?

Adossé à un gros chêne, j'avais avalé ma salade et ma bouteille d'eau en quelques minutes. Au loin, on pouvait voir deux petits jouer au basket, rayonnant de bonheur.

La voilà poète, maintenant.

Je soupirai.

J'étais tellement seule que je devais entretenir des conversations avec moi-même. Ok, la folle qui se parle à elle-même : présente ! Je bus une longue gorgée d'eau avant de ramener mes jambes contre mon buste. Ma vie d'avant me manquait. Ma grande maison. Mes parents. Mon chien. Ma chambre. Mon lit. Ma vie d'avant me manquait atrocement, ouais. J'aurai tout donné, jusqu'à mon dernier centime, pour pouvoir la retrouver. Un nouveau soupir et j'attrapai les écouteurs pour me les enfoncer dans les oreilles. Au moins, j'avais l'air un peu plus digne.

Si ça peut te faire plaisir.

Un coup de vent fouetta mon visage, griffant mes doigts devenus peu à peu gelés. Finalement, l'hiver arriverait sans doute plus vite que prévu. Avec un air totalement dépité, je jetai les cadavres de mon repas dans la poubelle la plus proche avant de retourner au manoir, la tête baissée et les mains dans les poches. J'étais frigorifiée.

Perdus dans un amas de fils d'écouteur, mes doigts rencontrèrent, cependant, un petit objet à la surface lisse et chaude. Me rappelant de quoi il s'agissait, je sortis le Zippo de ma poche de jogging pour l'observer à nouveau. Après être resté contre ma cuisse, le briquet en était presque devenu brûlant Je ne savais même pas pourquoi je l'avais gardé avec moi, exactement. Sans doute parce qu'une partie de moi se demandait comment j'allais pouvoir le rendre à son propriétaire sans risquer de voir mes cheveux partir en fumée. C'est là que l'idée la plus géniale de la galaxie me traversa l'esprit. Avec un air presque machiavélique, de celle qui sait qu'elle va fauter, je tournai le briquet sous tous les angles avant de trouver ce que je cherchais. On verra ce qu'il pourra répondre à ça, l'Allerdyce.

Tu cherches les emmerdes, Lia. Tu cherches les emmerdes !

J'assure mes arrières, nuance.

Quand il te tordra le cou, on en reparlera.

Je poussai ma voix intérieure un peu plus loin dans mon esprit lorsque j'entrais dans la salle des dangers. Circulaire et métallique, la froideur de la salle me rendait totalement alerte. Mon taux de stress montait en flèche et je fermai les yeux pour reprendre mon calme. Tout allait bien se passer. Oui, tout se passerait bien. Je marchai jusqu'au milieu de la salle et patientai. De mon point de vue, je pouvais apercevoir Tornade, accompagnée de Bobby et Marie. Ils étaient venus m'encourager. Malgré moi, un sourire ravi étira mes lèvres, avant qu'il ne s'amenuise considérablement lorsque je me rendis compte que Ryan n'était pas présent. Il avait dû être appelé ailleurs… Oui, il avait dû être obnubilé par quelque chose d'autre. La voix de Tornade résonna.

– Tu es prête, Idélia ?

– Oui, allons-y.

Aussitôt le décor changea.

En pleine rue, lors d'une belle après-midi. Je tournai sur moi-même à la recherche d'une quelconque menace. Mais il n'y avait rien. Rien du tout. Je m'avançai jusqu'à me trouver en plein milieu d'une route, interloquée. Et là, l'atmosphère changea du tout au tout. Les enfants arrêtèrent de chahuter, l'air semblait beaucoup moins respirable. Et quelque chose explosa à ma droite. Je fus projeté à quelques mètres de là et me relevai tant bien que mal, sonnée. À peine remise sur mes pieds qu'un homme fila droit vers moi, couteau à la main. J'esquivai le coup de l'avant-bras et lui déboîtai l'épaule dans un bruit sourd. Un frisson glissa le long de ma colonne vertébrale et, la minute qui suivait, ma tête rencontrait le capot d'une voiture.

– Bordel, marmonnai-je en encaissant un coup dans les côtes.

Je n'étais pas de celles qui savaient se battre naturellement. J'avais loupé l'entrainement depuis trop longtemps pour être opérationnelle. Utiliser mon pouvoir me rendait souvent incapable de pouvoir le gérer par la suite. Mais je devais prendre le risque, j'étais là pour ça.

J'attrapai la jambe de l'homme, qui venait de m'asséner un nouveau coup, et me concentrai jusqu'à ce que ce dernier halète et tombe au sol. L'eau était en train de s'infiltrer dans ses poumons jusqu'à ce qu'il se noie. J'eus le temps de reprendre ma respiration, la main sur les côtes, avant de voir une dizaine d'hommes s'avancer vers moi. L'un d'entre eux pointa une arme dans ma direction et, l'instant qui suivit, un jet de flamme tenta de me lécher le visage. Comme par instinct, un mur d'eau se plaça entre le feu et moi. Je n'y avais même pas réfléchi ! Fière comme jamais, j'en oubliai presque la présence de l'homme à l'épaule déboîtée derrière moi qui profita de mon manque d'attention pour m'attraper par les cheveux. Ok, j'allais passer un sale quart d'heure. Avant que ma tête ne touche la carrosserie de la voiture la plus proche, j'agrippai le poignet de mon agresseur et absorbai toute l'eau de son corps. C'était ce que je détestai le plus. Je sentais à chaque fois la vie les quitter au fur et à mesure que l'eau glissait de chacun de leurs pores.

Trop concentrée sur la douleur provenant de mes côtes, j'en avais oublié de laisser le mur d'eau couvrir mes arrières. Je goûtai au gout d'un coup de cross sur la tête avant de tomber au sol. Du sang glissait de mon front alors que je haletai. La douleur était intense. Tant physique que psychique. Mes côtes étaient en bouillies, ma tête ressemblait vaguement à de la marmelade, mais ce qui me faisait le plus de mal était de devoir contrôler chacun de mes nerfs, chacune de mes attaques, pour ne pas exploser. Ou imploser. De me contrôler au maximum. J'étais totalement électrifiée, en passe de craquer. J'en étais consciente. Mon cœur en devenait douloureux et je sentais la douleur électrique, si caractéristique, pointer jusque dans le bout de mes doigts. Il fallait que cela cesse. Autant en finir vite.

Ouvrant à nouveau les yeux, je croisai les statures de cinq hommes qui commençaient à m'encercler, armes au poing. Allongée sur le dos, j'étais cernée. Les paumes de mains à plat sur le sol, je me concentrai jusqu'à en être secouée par des mouvements spasmodiques. Je sentais l'eau glisser, rapidement, docilement. Jusqu'à se faufiler comme précédemment dans les poumons des gens qui m'entouraient. Mon taux d'adrénaline était monté en flèche et je haletai bruyamment, désormais. J'étais en crise. Autour de moi, cependant, les hommes s'écroulèrent sur eux-mêmes et, dans la seconde qui suivait, la salle avait retrouvé sa normalité. Du métal de partout. Un calme omniprésent. Et moi, prostrée sur le sol, chaque muscle contracté, en cherchant désespérément à garder en moi ce que je détestai le plus au monde. Mon abomination.

Aussitôt la lumière revenue, des pas accoururent jusqu'à moi. J'entendais vaguement la voix de Bobby et d'Ororo. On me demandait si j'allais bien. Quelle belle bande de marrants, ceux-là. Je n'étais pas calmé. J'étais un danger. Pour Bobby. Marie. Eux. Tout le monde.

– Laissez-moi, murmurai-je, la voix rauque.

Je tentai de me calmer, mais leurs voix effrayées ne faisaient qu'entretenir mon état. Ils devaient s'en aller. Immédiatement.

Vous entendez bande de quiche ? Dégagez de là. On est en mode Fukushima, ici !

J'eus un léger rire à cette idée et je devais sans doute passer pour une arriérée. C'est vrai que l'implosion frappait à ma porte. La plus sensée de toute, ou tout du moins celle qui me comprenait sans doute plus que les autres, entraîna Bobby un peu plus loin. Marie. Qu'on m'assomme le jour où je dirai qu'elle est parfois stupide. Tornade fut celle qui resta. Silencieuse, elle se contenta de me caresser les cheveux en patientant.

Masochiste.

C'était fatigant. Devoir se battre contre soi-même était sincèrement épuisant. Si bien que, dès lors que ma crise fut passée, mes muscles se relâchèrent brusquement, me donnant la consistance d'une méduse. Exténuée, je me sentis simplement élevée dans les airs avant de retomber sur une surface douce et moelleuse. Pour sûr, c'était une bonne journée.

C'est l'aiguille qui traversa ma peau qui me réveilla. Jessy, la nouvelle infirmière attitrée de ce merveilleux repère de rejetés sociaux, me faisait une prise de sang. Je patientai quelques secondes avant de m'asseoir péniblement lorsqu'elle eut fini sa besogne.

– Déjà réveillée ?

Je hochai la tête alors que se jouait dans cette dernière la 9 ème symphonie de Beethoven.

– Tu as une mine épouvantable. Tu devrais manger un peu, continua l'infirmière en me tendant du sucre et un verre d'eau.

J'avalai les deux d'une traite avant de pointer mon crâne du doigt. Bon dieu, faites cesser ce vacarme ! Je n'avais même pas le courage d'articuler le moindre mot. Les yeux mi-clos, j'observai Jessy alors qu'elle terminait de faire je ne sais quoi avec ma petite fiole de sang. Sans y prendre garde, je me contentai d'attendre qu'elle se tourne à nouveau vers moi en réitérant mon geste. Un train m'était passé dessus ou quoi ?

Hého, la doctoresse ! Un Doliprane on the rocks et fissa !

Comprenant soudainement ce que j'essayais de mimer en vain, elle accourut presque pour me donner ce que je réclamais. Comme une noyée trouvant une bouée de sauvetage, je sautai presque sur le verre et, à nouveau, faisait un cul sec du tonnerre. Finalement, je tentai d'articuler quelques mots alors qu'elle me mettait un pansement sur le front, mais, hormis un horrible bredouillement, rien n'était très clair. Néanmoins, par je ne sais quel miracle, Jessy comprit l'essentiel et me répondit avec toujours cette même douceur dans la voix.

– Quelques heures. L'heure du dîner approche et je te conseillerai de te faire un repas copieux, tu en as besoin.

Sur ces mots, elle sortit de la pièce, me laissant seule avec moi-même… Ne sachant pas s'il m'était possible de m'en aller, ou non. Possible ou non, je me recalai un peu plus dans le coussin moelleux du lit de l'infirmerie. Juste le temps que le train retourne en gare et je m'en irai. Avec anticipation, je touchai mes côtes… J'allais avoir un beau bleu bien mignon. Merveilleuse journée, effectivement. La porte s'ouvrit à nouveau alors que j'essayai de poser le pied à terre. Ororo et Marie. Cette dernière resta légèrement en retrait pendant que Tornade me forçait à me rasseoir sur le lit d'hôpital.

– C'était une sacrée crise, commença-t-elle.

Ah ouais. Ok. Sans préliminaire ni rien. Même pas de « Tu vas mieux ? ». C'est intime ces choses-là, merde !

S'il te plaît… Mets-la en veilleuse, deux minutes.

– Je suis vraiment désolée, Tornade. Je pensais que… mais… je suis vraiment désolée.

Le regard du professeur vira de grave à littéralement étonné, avant qu'elle ne fronce les sourcils puis se contente de sourire gentiment.

– Ne t'excuse pas. Tu t'es contrôlée et personne n'a été blessé.

– Contrôlée ? J'étais prostrée au sol ! C'est pas vraiment ce qu'on peut appeler du contrôle.

– Si on compare à ta dernière virée dans la salle des dangers, c'est un progrès plus que phénoménal !

La vision douloureuse de cette dernière visite expresse fendit mon visage dans une grimace affreuse. Mauvais souvenir. Très mauvais souvenir. Je chassai ces visions d'horreur en quelques papillonnements de paupières avant de revenir à Tornade.

– Quoi qu'il en soit, je suis venue m'assurer que tout était revenu à la normale et te dire que j'étais vraiment fière de toi. Le Professeur serait fier, lui aussi.

Je hochai la tête avec un sourire sincère.

– Merci, Ororo.

Elle s'écarta un peu jusqu'à atteindre la porte avant de reprendre avec un air malicieux.

– Mais que cela ne te donne pas une excuse pour ne pas venir en cours de littérature demain matin !

Je me permis de rire et elle s'éclipsa, me laissant seule à seule avec Marie. C'était une personne agréable. Un peu étrange mais agréable. Après tout, ici, qui ne l'était pas ? Je tapotai la place à côté de moi pour qu'elle s'y installe, avec un sourire. Elle replaça une de ses mèches blanches derrière son oreille, montrant ainsi un petit paquet blanc. Elle le leva et prit pour la première fois la parole.

– Je me suis dit que tu préférerais peut-être manger tranquillement.

Touchée, j'eus un sourire et la remerciai comme si elle m'avait ramené le Saint-Graal. Elle s'installa sur le lit, à mes côtés, et déballa ses petites affaires. J'avais l'impression d'être à la place d'Allerdyce. D'ailleurs, qui s'occuperait de lui, aujourd'hui ? Je jetai cette information un peu plus loin dans mon esprit et me concentrai sur Marie qui s'employait à répartir le repas sur la table de chevet que j'avais placé devant nous.

– Tu nous as vraiment fait peur, tu sais… commença-t-elle. J'ai vraiment cru que Bobby allait nous faire un infarctus.

– Navrée, me contentai-je de répliquer.

Et je l'étais vraiment. Un soupir se fit entendre et elle répartit les pâtes dans deux assiettes en plastique. Je l'observai du coin de l'œil. Elle était vraiment gentille. Et, maintenant que son pouvoir avait été annihilé, elle était tranquille. Ce n'était plus un danger pour personne. Ce fut à mon tour de soupirer alors que Marie commençait tout juste à manger. Reposant sa fourchette, elle se tourna vers moi, intriguée.

– Est-ce que … Qu'est-ce que ça te fait de ne plus avoir tes pouvoirs ?

Toi aussi, t'as loupé les cours sur les préliminaires, c'est ça ?

Gênée, elle baissa les yeux un instant avant de hausser les épaules, puis finit par reprendre sa fourchette et joua avec ses pâtes.

– Rien de spécial. Je ne suis simplement plus un danger pour les personnes que j'aime.

Le regard devenu vague, j'imaginai l'éventualité de… Lorsque Marie reprit en posant une main sur mon épaule. Ce contact me surprit plus que de raison et je dus faire preuve de tout mon self-control pour ne pas reculer.

– Tu aimerais t'en débarrasser aussi ?

En étais-je réellement capable ? Me séparer de l'eau et de tout ce qui s'en rapprochait ? Laissez de côté cette singularité pour ne plus faire souffrir qui que ce soit ? Je fermai les yeux en hochant la tête. Plus de pouvoir, plus de souffrance, plus de mutant… Bonjour à la vie d'avant. Sentir cette symbiose avec l'eau valait-elle encore le coup de souffrir autant ? Non, plus maintenant.

– Oui. Je voudrais redevenir une fille normale.

– Tu es normale.

J'acquiesçai pour ne pas avoir à entrer en conflit. Bien sûr, dire que je n'étais pas normale revenait à sous-entendre que les seules personnes qu'elle aimait, tous des mutants et elle encore il y a peu, ne l'étaient pas. Alors, j'attrapai ma fourchette et mangeai mes pâtes en silence. Puis, le Californien me revint en tête.

– Tu as vu Ryan cette après-midi ?

Cette question sembla lancer un froid, mais Marie y répondit tout de même.

– Oui. Il était avec la nouvelle. Sacha.

– Oh, je vois, maugréai-je, mal à l'aise.

Le reste du repas se passa sans encombre alors que nous abordions des sujets plus légers. Halloween, Noël, Bobby, les cours et Bobby. Elle évitait tant bien que mal d'aborder le sujet « Ryan » et je l'en remerciais mentalement. Nous nous séparâmes une bonne heure après le début du repas et, immédiatement après, je promis à Jessy que je reviendrais la voir si mes côtes me faisaient souffrir plus que raison et je pus sortir de l'infirmerie.

Alors que je remontai au rez-de-chaussée, le sujet « Ryan McCarty » revint me heurter de plein fouet. Il n'était pas venu me voir à ma séance d'entrainement. Ni même à l'infirmerie. Tout ça parce qu'une nouvelle pimbêche avait fait son apparition. Intérieurement, je riais jaune. Comment avais-je pu être aussi stupide ? Mettre les mains dans mes poches me ramena néanmoins à la triste réalité. Le Zippo caressa ma peau et je le saisis avec appréhension. Vu la manière dont Tornade s'était exprimé, je ne devais visiblement pas mettre de côté ce dont j'avais la charge. Et St-John Allerdyce était à ma charge. Mon fardeau. Alors, je me dirigeai sans grande conviction aux cuisines et en ressortis quelques minutes plus tard avec de quoi pouvoir calmer son estomac.

Retourner au sous-sol fut plus aisé qu'au matin. Peut-être parce que j'étais lasse. Fatiguée et vraiment pas d'attaque pour quoi que ce soit. C'était une longue journée et je ne souhaitais qu'une seule chose : qu'elle se termine vite. Travis était toujours là, fidèle à son poste.

Il dort jamais celui-là ?

Probablement pas. Après tout.

J'esquissai une grimace souriante, ou un sourire grimaçant, au choix, et partis patienter devant la porte de la cellule que je ne commençais qu'à trop connaitre. La lumière ne m'aveugla pas trop, contrairement à d'habitude, et je pénétrai dans la petite pièce plus rapidement qu'à l'accoutumée. J'avais vraiment hâte d'en finir. Après tout… plus de pouvoir, plus de garde de pyromane. Cette idée me fit sourire bêtement. Je serai débarrassée. Adieu les soucis, bonjour la belle vie !

– Je fais toujours cet effet aux femmes.

Mayday, retour sur terre imminent ! Je lançai un regard peu amène à celui qui venait de troubler ce court moment de plénitude et me dirigeai vers le bureau sur lequel j'avais pris l'habitude de placer ses repas. Contre toute attente, il était déjà plein et je me pinçai l'arête du nez en soupirant.

– Eh oui, Cendrillon, on m'a déjà amené mon plateau-repas.

– Espèce de petit …

Je retins de peu mon insulte, mais j'étais convaincue que le début de ma phrase avait été audible. J'en fus rapidement certaine.

– Un problème, la balafrée ?

Plus par réflexe, ma main se colla sur mon front abîmé et je grimaçai. Son ton était hautain, froid et plein de défi. C'était ça, alors. Il voulait une petite altercation pour remédier à sa misérable petite journée sans autre action que de se regarder dans les murs brillants de sa cellule ? Eh bien, navrée mon grand, mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. Idélia est aux abonnées absentes.

– Oui, j'en ai…

Je soupirai et prenai une longue inspiration pour m'inciter au calme, tout en me tournant vers lui.

– Tu sais quoi ? Je suis trop fatiguée pour ça. Alors – je déposai violemment mon sac plein de provisions sur le lit, tant pis pour le soda – prends-le, mange-le ou non, laisse-le pourrir, je m'en contrefiche. J'en ai assez eu pour aujourd'hui sans avoir à m'affliger en plus d'un misogyne incapable d'être aimable cinq pauvres petites minutes.

Aussitôt, j'embarquai le plateau quasi vide et me dirigeai vers la porte, bien décidée à ne pas me laisser faire par un attardé sans la moindre gratitude. Oui, c'était tout à fait ça ! Ce mec était le type le plus ingrat de toute la galaxie. Et encore, je visai petit. Je lui sauvai la peau, m'assurai qu'il ne manquait de rien, mais il se permettait encore de m'en faire voir de toutes les couleurs… Petit con.

– Quoi ? T'as rencontré un bus et tu ne t'en es toujours pas remise ? cracha-t-il, toujours aussi moqueur.

– J'aurai préféré.

Ma voix était si sèche et froide que j'en fus presque étonnée de la tonalité qu'elle avait prise. Comme quoi, ce type faisait vraiment ressortir le mauvais en moi. Je venais de demander l'ouverture de la porte lorsque quelque chose claqua contre ma cuisse. Oui, j'oubliais ce qui m'avait amené ici. Soupirant, je fis à nouveau face à John alors que ce dernier me défiait du regard. Je ne savais même pas ce que je pouvais lire dans ses yeux. De la colère ? De l'amusement ? De la tristesse ? De la lassitude ? Tout ça à la fois ? Peut-être que oui. Ou alors j'étais encore une fois totalement à la ramasse.

Ce qui ne serait pas une première.

Ce mec était juste trop complexe. Impossible à cerner et, pour être honnête, ses états d'âme m'importaient peu aujourd'hui.

Je plussoie.

Alors, sans m'attarder plus, je sortis le briquet de ma poche et lui tendis du bout des doigts. L'expression qu'il afficha valait le coup d'œil, c'en était presque grandiose. D'abord surpris, heureux, puis suspicieux… Il hésita quelques secondes avant de lever la main pour récupérer son précieux objet, mais, une fois la main levée, il ne lui fallut pas plus de deux secondes pour s'en emparer et le caler bien au chaud dans la paume de sa main.

– Ne cherche pas à l'utiliser, il n'y a plus de gaz. Mais je me suis dit que le récupérer te ferait plaisir.

Je n'attendis pas de réponse. La porte venait de s'ouvrir.

– Bonne soirée, Allerdyce.

Et, la seconde qui suivait, je quittai le sous-sol pour retrouver les gens et les problèmes qui leur étaient jumelés. Foutue journée.

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S.