Voilà le second OS de ce petit recueil, j'espère qu'il vous plaira.
N'oubliez pas que vous pouvez participer à la création de ce recueil en me proposant des idées de situations du quotidien de l'enfance dans lequel vous aimeriez voir Sherlock en compagnie de son ami imaginaire.
Je tiens à préciser que je ne donnerai pas de nom à mes "chapitres" car je préfère vous laisser la surprise de découvrir le thème de chaque OS.
De plus, je tiens à remercier la review anonyme répondant au nom de "Dan" : merci pour ton gentil retour, j'espère que cette "suite" te plaira tout autant si jamais tu l'as lit ! ;)
Sur ce, bonne lecture !
Dans son appartement silencieux du 221B Baker Street assombri par la nuit, l'unique détective consultant au monde prit – une fois de plus - d'insomnie fixait d'un œil morose le crâne de vache coiffé d'un casque audio, accroché sur le mur comme une décoration de saloon d'un de ces vieux westerns américains diffusés dans les années 60 qui faisaient rêver nombre de gamins qui s'imaginaient à leur tour chevaucher un destrier dans les vastes pleines brûlantes, armés de leurs colts, un chapeau vissé sur le crâne. Puis son regard descendit sur la table encombrée de tout un fatras de dossiers d'enquêtes, attiré par la luminosité artificielle de l'écran de son ordinateur qui affichait la date dans son coin inférieur droit :
« 25 Juin »
La rigueur de son esprit scientifique ne lui permettait pas d'attacher une importance particulière à telle ou telle date si elle ne l'aidait pas pour élucider un crime. Ainsi il ne fêtait pas Noël (même si son colocataire l'y forçait) ni son anniversaire (même si John le lui souhaitait) et encore moins ceux des autres (ce que John n'appréciait pas particulièrement). Pourtant, cette date-là... il n'était pas prêt d'oublier ce qu'elle signifiait.
Debout, enveloppé de sa robe de chambre bleue, il plongea dans ses souvenirs. Il fit jaillir de sa mémoire des échos soigneusement préservés d'un autre temps, des échos d'une époque à jamais révolue...
oOo oOo oOo
Derrière la maison familiale, se tenait un grand jardin à l'herbe rase au centre duquel trônait comme un vieux roi de la forêt, un arbre centenaire.
La nuit d'été tombait et le petit garçon aux boucles brunes se tenait, comme chaque année, à cette même période devant le large tronc noir et rugueux de ce végétal qui pointait ses branches comme des suppliques lancées vers le ciel embrasé par des écharpes de nuages vaporeux orangés bordés de rouge et de rose qui parsemaient le bleu uniforme de touches de couleurs enflammées.
Sous les feuilles des hautes ramures qui filtraient la lumière déclinante du soleil, lui conférant une douce couleur de jade où dansaient des particules dorées en suspension siégeait une croix.
Cette croix était de guingois, faite de deux planches de bois entrecroisées et attachées par un fil jauni et usé de grosse ficelle torsadée. Le jeune génie se tenait respectueusement devant ce monument confectionné par les mains malhabiles d'enfant pourtant pleines de zèle.
Les planches étaient vérolées et couvertes de mousse humide mais Sherlock put encore distinguer les lettres formant un nom. Les lettres qu'il avait lui-même tracé au feutre indélébile tandis que Mycroft creusait la tombe en silence.
Sur cette stèle bricolée par des doigts juvéniles était inscrit pour l'éternité :
« RedBeard »
L'enfant murmura le nom de cet animal dévoué qui portait un nom sonnant comme celui d'un pirate de roman d'aventure. Il sentit ses yeux se brouiller par les larmes brûlantes et amères qu'il refoula avec un reniflement bruyant.
Sherlock ? murmura la voix inquiète de John.
Je vais bien, lui répondit le petit garçon solitaire.
Non. Non, tu ne vas pas bien. Qui est-ce ? demanda John.
Et Sherlock imagina son ami imaginaire tendre un doigt vers la tombe faite de bric et de broc.
C'est RedBeard, un vieil ami... A vrai dire c'était mon premier ami et confident mais il est... il est... mort, chuchota-t-il doucement dans sa propre tête tout en butant sur le terme qui définissait l'état irrévocable dans lequel ce trouvait son fidèle animal. Il était malade et mes parents ont dû le faire piquer. J'étais avec lui jusqu'à la fin, jusqu'à ce que ses yeux se ferment... J'ai dû me battre pour avoir le droit de rester avec lui...
Mais ce n'est pas en venant tous les ans ici et en te faisant du mal qu'il reviendra. Il faut laisser les morts à leur place et aller de l'avant.
La voix de John était mesurée. C'était la voix de la raison et de la logique, deux des piliers sur lesquels se reposait le génie de Sherlock.
Je sais, John, je sais.
Alors pourquoi le fais-tu ?
Parce que c'est ce que les gens font... Et estimes-toi heureux : c'est grâce à lui que tu es là... que je t'ai crée, répliqua Sherlock, cherchant tant bien que mal à retrouver son mordant coutumier.
John ne répondit pas tout de suite mais lorsqu'il reprit la parole ce fut avec une voix teintée de tristesse qu'il dit:
Mais je ne suis pas réel, Sherlock. Je ne suis qu'une création de ton esprit, une création illusoire pour te tenir loin de la solitude...
TAIS-TOI ! rugit Sherlock dans sa propre tête, ne crois-tu pas que je le sais ? reprit-il plus doucement, une boule se formant dans sa gorge. Ne crois-tu pas que ça me pèse ? Ne crois-tu pas que j'aimerai savoir ce que cela fait d'avoir un vrai ami ? Un ami fait de chair et de sang ?
Sherlock inspira profondément, se recula de l'ombre des ramures et leva la tête vers le ciel qui s'était assombri durant sa conversation avec son ami. Ses yeux gris se perdirent durant quelques instants dans le vide bleu profond du ciel où une à une les étoiles se mirent à scintiller : diamants célestes diffusant une lueur lointaine qui disparaissait dans l'air léger comme des volutes d'argent.
Soudain, il entendit des bruits de pas venir vers lui. Il n'eut pas besoin de se retourner : il savait exactement qui venait à sa rencontre :
- J'arrive dans cinq minutes, Mycroft.
- Maman s'inquiète, répliqua la voix guindée de l'aîné.
- Dis-lui que j'arrive dans cinq minutes, maintenant fiches le camp !
- Ça fait deux ans, Sherlock, il faut passer à autre chose... tu vois bien que s'attacher n'est pas un avantage.
- Dégage ! siffla hargneusement Sherlock, vrillant son regard glacial dans celui de son frère, les lèvres retroussées sur ses dents en une grimace animale.
Mycroft ne répliqua pas, mais il poussa un profond soupir, sortit une cigarette de la poche intérieure de sa veste de costume, l'alluma et repartit d'où il était venu.
Il a raison, tu sais, il te faut aller de l'avant, dit prudemment John.
Arrêtes de me faire la morale, râla Sherlock de mauvaise humeur.
John ne répondit pas et le jeune logicien se rapprocha de la croix de bois devenue presque indistincte dans la pénombre nocturne. Il tendit la main et effleura délicatement les planches de bois. La mousse humidifia ses doigts, lui rappelant les coups de langue joyeux de RedBeard tandis que lui-même riait aux éclats sous les assauts affectifs de son compagnon à quatre pattes. Il aurait donné père et mère pour pouvoir revivre ces instants. En fait, il aurait tout donné pour avoir quelqu'un à ses côtés. Pour avoir quelqu'un qui le comprenne sans le juger.
John ? appela-t-il.
Qui a-t-il ? s'enquit avec bienveillance son ami psychique.
Je... J'aimerai que tu sois réel.
Devant cet aveu déchirant, John n'eut aucune réponse mais Sherlock n'en attendait pas : les miracles n'existaient pas.
Tu crois qu'un jour je rencontrerai quelqu'un comme toi ? demanda-t-il d'une petite voix.
Quelqu'un comme moi ? C'est à dire ?
C'est à dire quelqu'un qui m'accepte comme je suis. Quelqu'un en qui je pourrais avoir confiance, quelqu'un qui m'écoute... quelqu'un à qui je manquerai si je venais à disparaître prématurément.
En prononçant ces quelques paroles, Sherlock se retourna et se dirigea vers la maison où l'attendaient les vivants. Son recueillement était fini, du moins jusqu'à l'année prochaine. Au moment où il franchissait le seuil, il entendit la voix de John qui résonna comme un écho venu des tréfonds de son vaste Palais Mental en construction :
J'en suis persuadé.
Et Sherlock esquissa un petit sourire tandis que la lampe dorée du perron dessinait dans l'air nocturne un carré de lumière vaporeuse et éphémère.
oOo oOo oOo
Le détective revint à lui en entendant le pas pesant et endormi de John descendant les escaliers pour prendre sa douche matinale. Dans l'aurore naissante de ce jour d'été, Sherlock aperçut la chevelure blonde ébouriffée de son ami qui frottait son œil gauche pour chasser les dernières traces de sommeil.
- B'jour, Sherlock, dit-il d'une voix rauque et pâteuse.
- Bonjour, John, répondit Sherlock de sa voix grave et profonde qui roula doucement dans l'ait tiède de leur appartement.
- Je file à la douche, marmonna le docteur.
Sherlock ne répondit pas mais il eut un petit sourire.
J'en suis persuadé, avait murmuré la voix du John de son enfance et force est de constater qu'il avait eu raison, même si Sherlock avait attendu presque trente ans pour voir se réaliser le plus cher de ses rêves d'enfant.
Voilà pour ce second OS. Review ? :D
