-RP-

Chroniques épiques

2ème Episode : Ceux dont on ne veut pas

Il est impossible d'admettre qu'Illusion ne fût pas un peu gêné par le secret d'Azryl, même s'il avait eut l'air de le prendre avec un peu trop de détachement. Ce handicap l'attristait comme il l'étonnait : il ne pensait pas que telle race d'Osamoda existât.

« Toi aussi tu penses que je suis empotée ! » gémit Azryl avec rancœur.

« Bien sûr que non, mais je ne comprends pas trop comment c'est possible »

« Si je le savais… »

Illusion redevenait plus sérieux, arpentant rapidement tout ce qu'Azryl avait gravi pendant son triste pèlerinage.

« Il faudrait demander à Am'. Peut-être que lui saurait… »

« Bah, soupira Azryl avec dépit. Te casse pas la tête pour ça. On s'y fait »

Illusion dressa les oreilles. Cette pièce qui les confinait trop bien n'avait plus de secret pour lui. Il la caressait du regard d'un angle à l'autre avec toujours cette appréhension étrange qu'un élément du décor bouge ou se transforme. Il était comme ses protégés : il aimait la constance des choses. Azryl pensait qu'aucun compromis n'aurait permis l'intrusion de son cas dans les affaires de la guilde.

« J'en toucherai un mot aux autres » conclut Illusion en lui tendant une main de professionnel.

Azryl sourit gauchement et se permit une bise amicale pour ne pas couper aux vieilles habitudes. Illusion se trouva comme idiot mais sourit de bon cœur et la raccompagna en haut. Sa drôle d'impression qu'il avait eue en bas ne fut pas confirmée toute chose était parfaitement à sa place. Il pouvait retourner en salle de réunion.

Et Azryl ? Elle pouvait choisir d'attendre les délibérations comme un accusé attend sa sentence ou bien se jeter à nouveau dans les ténèbres lubriques des landes. Elle s'assit sur une dalle en pierre, ne sachant quoi faire. Elle regardait le grand rideau avec anxiété. Se faire chasser, elle connaissait, mais cette défaite-ci aurait un arrière-gout bien plus féroce que les précédentes.

Naïvement, elle pensait que tous les Songeurs avaient pris part à la réunion. Mais il en avait un que ce sujet n'intéressait pas et qui s'imposa franchement à la vue d'Azryl. Nez-à-nez avec les fanions d'une paire de grosses bottes noires, la petite Osamoda leva doucement son regard sur la large paire d'épaules qui étendait une ombre sévère sur son petit sourire évanoui.

« Salut ! » tonna la paire d'épaules.

Il s'agissait du faux garde de sécurité, sans doute plus à l'aise là où ça castagne que là où ça discute. Sans comprendre ce qu'il lui voulait, Azryl répondit d'un hochement de tête timide.

« Fais gaffe où tu t'assieds »

Le réflexe d'Azryl fut s'inspecter en vitesse l'endroit qu'elle avait pris pour siège. Une sorte de pentacle était gravé dans la pierre. Si ce signe des siècles passés avait un jour deviné qu'une jeune fille appliquerait son postérieur sur lui, peut-être aurait-il revêtu un discours moins mystique.

La gaffe accomplie, Azryl s'excusa auprès du géant à la croix blanche pieusement peinte sur son torse. Ses yeux de Iop n'enlevaient rien à sa posture autoritaire.

« Je vais te paraître méchant mais il y a peu de chances pour que l'on te laisse intégrer la guilde » l'informa t-il sans ménagement.

« Je ne comptais pas m'incruster… »

Les coups renforçaient le caractère d'Azryl qui cachait, sous cette carapace de timidité, un fond beaucoup plus combattif. Elle affrontait le Iop sans beaucoup de résistance mais parvenait tout de même à garder un certain recul pour ne pas fondre en larmes.

« La voix d'Illusion pèse au même titre que celles des quatre dirigeants adjoint dont je fais partie » continua le Iop sans faire attention à ce que notre Osamoda avait dit précédemment.

La voix de cette dernière s'imposa presque aussitôt :

« Et vous… ? »

« J'ai voté non »

« Rey aussi j'imagine »

Ce qu'elle avait retenu de Rey, ce Iop se sentait le devoir de le clarifier sur-le-champ, non pas qu'il attachât une si grande importance à l'image de la Sacrieuse, mais sans doute s'agissait-il là de la manifestation d'une simple déférence patriotique que les préjugés d'une personne extérieure risquait de mettre en péril.

« Rey a beaucoup de cœur mais sélectionne scrupuleusement ceux qui entrent dans sa famille. Et nous sommes déjà bien assez nombreux »

« Je vois. Je suis désolée si je vous ai fait du tort, répondit Azryl en inclinant la tête à la manière des maîtres de cérémonie. Dans ce cas, je préfère partir tout de suite »

Elle aurait volontiers mis sa « menace » à exécution si la voix sèche et chevrotante d'un septuagénaire n'avait pas tonné dans le hall à ce moment-même.

« Tu n'as pas honte, Raniol ! Les poils de ma barbe se hérissent quand je t'écoute ! On pourrait en faire un balai à chiotte tellement je suis… outragé ! »

Ce dernier mot fut appuyé avec tant de vigueur que les autres flâneurs –que les conflits de la guilde n'intéressaient pas- dédièrent une partie de leur attention à Tortue, l'Enutrof chicaneur. Les doigts enfouis dans sa longue barbe grise, son regard filtrait à travers la visière de son couvre-chef dépiauté par le temps. Ses globes ovales où étaient logés deux petits yeux vifs semblaient vouloir vous sauter dessus à chaque instant c'est du moins l'impression qu'Azryl en retira.

« Chasser une belle enfant comme ça… » susurra t-il d'un ton mielleux en souriant avec douceur à la jeune fille.

Son front décharné se tendit vers Raniol.

« Tête de Iop ! » hurla t-il tout à coup, soutirant quelques sourires aux solides guerriers postés un peu tout autour.

« Je ne faisais qu'anticiper… » se défendit le Iop qu'Azryl identifiait bien maintenant.

Une main diplomatique éloigna les deux pôles, déjà tous deux champions consacrés de l'embrouille.

« Merci Raniol, mais on s'occupe de la suite »

Illusion sortait de l'antichambre des décisions douloureuses, portant sans doute le verdict sur l'exclusion ou non de la petite Azryl.

« Alors ? Je suis virée ? » demanda t-elle en se forçant à rire.

« On ne peut pas voter, répliqua Illusion en surveillant Raniol du coin de l'œil. Il manque le quatrième bras droit avant de pouvoir le faire »

« Le même qui a oublié la réunion ! Satané Am' ! »

Au lieu de refreiner l'emportement du Iop, Illusion y ajouta, entre malice et découragement :

« Je me demande comment il fait pour se souvenir d'où il habite »

Au lieu de surveiller le sourcillement des deux camps –favorables ou non à son exil forcé- Azryl admirait une forme belliqueuse qui cherchait à berner le relief pourpre des statues toutes droits sorties de légendes épouvantables. Sa cape chatouillait leurs grosses pattes hérissées de griffes avec une humble discrétion. Un tel don pouvait laisser imaginer les farces les plus primaires, de l'inconditionnel « bouh ! » à l'assassinat d'un proche. Mais Haestan ne l'employait pour aucune de ces deux options il avançait à sa manière. Les Songeurs s'étaient –presque- tous accoutumés à ses approches à pas de loup mais pour Azryl qui en faisait l'expérience pour la deuxième fois seulement, cela représentait une vraie victoire que d'avoir prévenu une grosse frayeur.

Les regards se tournèrent d'un trait vers le Sram qui se sentit aussitôt mal à l'aise, sans doute perturbé d'être soudain devenu si prévisible.

« Ne me regardez pas comme ça. Je l'avais pourtant prévenu de la réunion… »

Haestan était victime de ses bonnes actions. Piéger les autres n'était pas son affaire –contrairement à ce que sa race laissait entendre il était plutôt du genre à tendre la main à ceux qui s'étaient enlisés dans leurs propres problèmes. C'est ainsi qu'il rencontra beaucoup de ses amis, non pas que ceux-là eussent des problèmes mais ils avaient quelque peu tendance à s'enliser dedans sans même s'en apercevoir.

« Haestan, tu peux raccompagner la demoiselle jusqu'en Amakna ? » demanda Illusion dans une parfaite rhétorique.

« Bien entendu »

Aurait-il dit non ? Haestan ne disait jamais non.

Toutefois, celui à qui l'on avait pas posé la question se manifesta tout à coup, l'air outré qu'on ne s'intéresse pas également à sa grande sensibilité.

« Laisse-moi faire ! claironna Tortue en bombant le torse sous sa masse de poils gris. Je vais m'occuper comme il se doit de la princesse pour excuser notre accueil odieux ! »

« Non Tortue ! »

Le refus fut unanime, même chez Raniol. Ils s'écrièrent d'une seule voix, irritant au possible l'Enutrof qui s'en retournant en jurant.

« Sales vermisseaux ! Vos mères auraient honte de vous ! »

Tandis qu'il sortait en traînant des pieds, les trois autres Songeurs s'échangeaient un sourire sans rien dire, pour une fois liés dans leur opinion. Encore trop crédule, Azryl ne comprenait pas pourquoi Tortue avait été chassé de la sorte.

« Il est plutôt gentil » dit-elle d'un haussement d'épaules aussi candide que sa franchise.

« Mais il est du genre intraitable avec les étrangers » précisa Illusion.

« Pourtant, il s'est montré très poli avec moi »

« Les étrangers j'ai dit, pas les étrangères… »

L'air entendu, Raniol s'éloigna pour laisser place au nouveau guide qui s'annonçait tout aussi bavard que le premier. Illusion rendit sa bise à Azryl, retenant son bras pour lui glisser quelques derniers mots afin qu'elle ne s'en aille pas totalement désillusionnée.

« Tu dois partir négativement mais ils ont juste peur de la nouveauté… ils s'habitueront »

« On s'habitue pas aux gens comme à un traitement médical, soupira Azryl, définitivement lassée de ces entretiens. En plus, ils ne savent pas encore pour… »

« Si, je leur ai dit »

Azryl contint une exclamation colérique elle se sentait presque trahie par cet acte, elle qui avait confié à Illusion le pire de tous les aveux et que ses grands bourrus de compagnons n'arriveraient jamais à entendre.

« Mais ce n'est pas ton potentiel qui joue le plus pour nous »

Il appuya son index contre le col bordeaux de la jeune fille.

« C'est ce que toi tu es »

Azryl hoqueta et répondit, les larmes au bord des yeux :

« C'est beau ce que tu dis »

« Reviens demain, je les aurai tous sonnés d'ici là et puis… tu en sauras plus sur les agissements de la guilde »

Ils se quittèrent sur tous ces mystères, Illusion laissant le soin à Haestan de ramener l'invitée actuelle et future dans les contrées civilisées que la fatalité n'avait pas encore frappées d'un cataclysme.

Le frottement des savates de Xinans informait de son grand retour à l'entrée, au centre des épaisses colonnes qui ne faisaient que le rapetisser davantage. Il déplorait le départ d'Azryl qu'il trouvait bien sympathique malgré l'avis général qui s'était dégagé. Avec beaucoup de discrétion, Illusion se pencha vers lui :

« Xi', que pourrais-tu dire du potentiel d'Azy ? »

Xinans, plus canaille que la moyenne des Xélors –race noble et fière-, leva un sourcil complice.

« Elle est parfaite comme elle est »

« Pas ce potentiel-là, idiot ! »

« Bien sûr oui, se reprit Xinans qui, comme tous, craignait la foudre de son leader. Je voulais t'en toucher un mot après ce que tu as dit tout à l'heure… Ce qui m'a beaucoup étonné d'ailleurs ! »

« Comment ça ? »

Xinans toussota pour donner plus d'importance à son discours. Cette manie à la fois agaçante et adorable annonçait toujours un tournant sérieux dans son comportement.

« J'ai ressenti chez elle une charge de mana tout à fait correcte, or, et ça n'importe qui te le dira, l'art de l'invocation n'est ni plus ni moins qu'une consommation de mana, de la même façon qu'un sortilège »

« Et si elle n'arrivait tout simplement pas à s'en servir… ? » proposa Illusion en simple hypothèse.

« L'art d'invoquer est aussi naturel pour un Osamoda que l'acte de marcher. De plus, la quantité de mana que j'ai ressentie chez elle était plus que raisonnable… »

Il laissa son discours en suspens, conférant à Illusion à la fois intrigue et inquiétude.

Le Sram semblait plutôt à l'aise là où il emmenait Azryl. Celle-ci crut d'abord qu'ils marchaient hasardeusement puisqu'ils avaient quitté le temple en prenant la direction opposée de celle empruntée par Rey. Mais en réfléchissant, elle se dit qu'elle s'était peut-être perdue trop loin et que Rey, loin d'avoir été préposée à la tâche de guide, l'avait simplement amenée aux autres par élan de générosité.

Le grand désert noir étendaient ses jambes jusqu'aux confins de la flamboyante Brakmâr qu'on voyait rougeoyer au loin. Haestan ne faisait plus vraiment attention à ce paysage devenu « banal » pour les Songeurs, voisins de la cité du chaos. Azryl avait du mal à mettre un pied devant l'autre mais faisait en sorte de ne pas perdre la trace du Sram qui semblait plus inspecter le sol que la vue qu'offrait ce trou vers l'horizon.

« Pourquoi votre guilde a choisi un endroit pareil ? »

Haestan releva le nez, distrait dans son observation.

« Il nous ressemble »

« Comment ça ? »

Au risque de se lancer dans une vaste explication psycho-symbolique, Haestan prit pour modèle les fondements de la guilde idéale…

« On est pas vraiment des chouchous aux yeux du temple des Guildes. La nôtre a déjà connu beaucoup de problèmes et notre existence n'est pas reconnue par le roi Allister »

« Pourquoi ça ? » s'étonna Azryl, bercée par la croyance que toutes les guildes avaient leur place au panthéon.

« Une vieille embrouille… Le chef met rarement des gants avec ces gens-là »

Il y avait un genre de reproche dans ce qu'il disait. De toute évidence, ce Songeur-là était un pacifiste dans l'âme malgré la charge de poudre qu'il possédait sur lui.

Un vacarme assourdissant éclata dans l'abîme du silence, suivi d'un bruit de clapet qui se noya presque dans la rumeur de la première explosion. Les voyageurs se redressèrent, comme réveillés brusquement.

« C'est à moi je crois » finit par avouer Haestan.

Si la violence du choc avait effrayé Azryl, Haestan craignait pour la sécurité du lieu qu'il avait ainsi miné –et accessoirement pour la vie de ceux qui avait tenté de s'y rendre. Il hésitait à aller y jeter un oeil, retenu par ses devoirs de gentle-sram. Azryl comprenait ses intentions elle évalua la distance qu'il lui restait jusqu'au cimetière, les membres pétrifiés à l'idée d'y retourner. Heureusement, la Providence lui envoyait un allié : aux portes grillagées aux courbes de l'Enfer, un visage connu l'attendait.

« Alpha ! » s'écria Azryl au comble du ravissement.

« Un ami à toi ? »

« Oui ! Je sais pas trop comment il m'a retrouvée mais… »

Elle s'efforça de livrer son plus beau sourire à son accompagnateur bien qu'elle eut encore un peu de mal à garder les yeux sur l'écorce défrichée de son crâne.

« Merci à toi »

Haestan hocha la tête puis salua Azryl avant que son grand manteau déchiré ne transporte sa masse osseuse en un autre endroit dans un grand déploiement fantasmagorique.

Presque soulagée à l'idée de sa faire enguirlander, Azryl courut rejoindre le Sacrieur qui, envahi de soulagement, l'attendait de pied ferme auprès des grilles.

« Qui c'était ? » demanda Alpha avant toute autre chose.

Azryl ne répondit rien, rangeant ses mains derrière son dos comme une enfant fautive. Elle feignait de l'ignorer mais connaissait la suprême obsession qu'Alpha avait pour elle où qu'elle aille, il veillait maladivement sur sa compagnie, ses conversations, ses rencontres… Et, comble de l'impertinence ! son Azryl s'était échappée sans lui donner sa destination.

« Nam' m'a vendue apparemment… » pensa Azryl tout haut, se rappelant combien il était facile d'influencer le pauvre Féca, surtout lorsqu'un Sacrieur comme Alpha faisait pression sur lui.

« T'es allée voir cette guilde ? »

Azryl se tut et baissa la tête. Ses grands yeux verts cherchaient pour échappatoire la plus insignifiante des silhouettes au gré des talus. Elle n'arrivait pas à livrer la vérité, quand bien même un simple « oui » aurait suffi.

« C'est pas des gens pour nous ça, lança Alpha avec dédain. C'est que des prétentieux… »

Piquée par ces accusations, Azryl releva le nez.

« Non ! Tu te trompes ! Ils sont… »

« Oublie-les, on rentre » la coupa Alpha en tournant le dos à ces plaines du malheur.

Touchée par un sentiment proche de la contradiction, Azryl jeta un œil attendri sur le paysage des landes qui l'effrayait encore quelques minutes auparavant. Aussi dévasté et aussi pourri soit-il, il abritait des cœurs humbles qui s'étaient un jour réunis en une petite communauté pour lui proposer aujourd'hui, à elle, de l'intégrer à son tour.

Pour la première fois depuis qu'elle l'avait connu, c'est le cœur lourd qu'elle suivit Alpha jusqu'au centre des terres ensoleillées.

Sans beaucoup de rancune, Azryl passa la soirée à glisser tout bas à Namour les noms qu'elle avait retenus de son expédition. Ennuyé qu'elle se complaise autant dans son crime, le jeune Féca tenta d'y mettre un frein.

« Tu devrais arrêter de fantasmer là-dessus. Surtout que d'après ce que j'ai cru comprendre, tout le monde n'est pas chaud pour que tu les rejoignes… »

« Pourquoi t'es toujours si négatif ? maugréa Azryl en secouant la tête. Même pour moi ! Tu ne tentes jamais rien toi, tu as peur de tout ! C'est pour ça que ta fiancée s'éloigne de toi… »

Namour se prit la tête dans les mains.

« Pourquoi je t'ai parlé de ça ? »

Un silence gêné traversa entre eux. Le vent secouait mollement leur arbre sous lequel ils pouvaient espérer recueillir la tranquillité si rare en ville. Alpha aimait son agitation et ses bruits plus sédentaires, Namour et Azryl s'asseyaient là pendant des heures, nourris par la bise rafraichissante que leur envoyait l'océan. Quelques crabes assistaient sans un souffle à leurs tête-à-tête muets durant lequel aucun regard ne se perdait. Le plus souvent, Alpha revenait pour les rappeler à la mouvance du monde. Mais cette fois-ci, il ne vint pas, sans doute secoué par les désirs de fuite d'Azryl.

« J'aimerais que vous veniez avec moi tous les deux » dit-elle soudain en ramenant ses jambes contre son cou.

« Tu plaisantes ? »

La réaction de Namour n'avait beau rien avoir d'étonnant, Azryl la comprit comme les mots d'un enfant découragé par sa première et ultime tentative. Elle attrapa les joues de Namour entre le pouce et l'index pour tirer dessus en le titillant :

« Arrête de faire ton petit gars frustré ! »

« Lâche-moi ! Je rigole pas ! » se défendit Namour en repoussant le geste déplacé de son amie.

Il roula des yeux puis retourna s'embourber dans la conversation.

« Tu sais qu'Alpha voudra jamais entendre parler de ces types. Et puis moi… »

Il hésita.

« Je t'ai déjà parlé de tout ça »

« C'est l'ancien Nam' qui parle ! » renchérit Azryl, pleine de vie.

Namour ne répondit rien et se contenta de balancer la tête, fredonnant un morceau improvisé. Azryl mit les poings sur les hanches, mécontente.

« Où est celui qui est toujours prêt à nous tirer à l'aventure quand Alpha est à court d'idées... ? »

Sans s'arrêter de chantonner, Namour fronça les sourcils et répondit :

« Enterré avec les faux espoirs… »

« Je ne connais pas cette rubrique ! » plaisanta Azryl en lui attrapant le bras.

Terrassé par cet entrain que même l'air de la marée n'apaisait pas, Namour se laissa tirer jusqu'à l'auberge où Alpha les attendait déjà.

Ils engloutirent sans compter le reste de leurs économies, presque heureux de pouvoir encore en profiter tous ensemble. Alpha ne disait pas grand-chose –comme de coutume- mais dardait incessamment la jeune fille du regard. Malgré le fait qu'elle mangeait comme les autres jours, elle avait désormais cette idée pernicieuse qui risquerait de briser à tout jamais l'harmonie qui les réunissait chaque jour. Mais Alpha, bien qu'il y ait réfléchi toute la soirée, ne trouvait aucun moyen assez efficace pour l'arrêter.

« Tu y retournes demain ? » demanda t-il alors que le sujet de leurs propos tendait à tourner autour de qui irait remplir le cruchon.

Azryl oublia un moment de respirer, manquant de s'étouffer avec ce qu'elle avalait. Pourtant, malgré l'inquiétude qui s'en ressentait, elle ne mentit pas.

« Oui, j'en ai l'intention »

« Alors je t'accompagne ! » s'exclama Alpha, contre toute attente.

Azryl sourit elle s'attendait à ce genre de décision à la fois radicale et contradictoire. Car, comme les autres représentants de sa race, Alpha ne pouvait appréhender un problème qu'en enfournant la tête dedans.

Leur intention première fut de partir au lever du jour afin que la marche ne soit pas ralentie par les rayons pénibles du soleil de midi. Namour –qui était finalement revenu sur son refus, voyant que même Alpha, aussi dégoûté soit-il, partait affronter ces dandys qui menaçaient d'enlever leur Osamoda- arriva quelques heures en retard, la mine à l'envers.

« Ma fiancée… Une vraie Iop ! »

Après avoir fait semblant de rire, ils se mirent en route vers les Landes de Sidimote. Comme Azryl refusait de traverser une troisième fois le cimetière, ils entamèrent le long contour des montagnes. L'herbe grasse et belle des plateaux de Cania se faisait peu à peu grignoter par les terres sinistres qui bordaient Brakmâr. Azryl jetait souvent un œil derrière elle, essayant de garder en mémoire cette apaisante verdure qui jadis recouvrait ces landes maudites par la guerre.

Ils n'auraient su évaluer combien de temps ils avaient marché jusqu'à ce que les premières gouttes tombent du ciel. Namour leva le nez, particulièrement étonné.

« C'est pas possible ça, y'a aucun nuage ! »

« T'as beau le dire, c'est pas ça qui arrêtera la pluie » le réprimanda Alpha en commençant à courir.

Il n'était pas spécialement frileux mais détestait les gouttes d'eau qui lui roulaient sur le torse le danger résidait peut-être dans le chatouillis irrésistible que ces importunes auraient causé, mettant à mal son autorité. Le soleil avait beau être absent du paysage, l'eau qui s'échappait des nappes opaques flottant au-dessus d'eux était anormalement chaude, brûlante même. Heureusement, elle tombait très doucement et les trois compagnons eurent assez de ce délai pour trouver la grande tour qui se dressait devant le corps gris des montagnes.

« C'est quoi ce pays ? » se demanda Namour tout haut en tendant les mains devant lui afin d'évaluer la fureur du ciel.

Un corbac mort lui tomba dans les paumes. Il poussa un cri, croyant que cette pluie dont il se plaignait revêtait un profil de meurtrière. Azryl inspecta la bête et en retira la flèche responsable de l'incident. Elle leva alors les yeux vers le temple bravant la tempête qui se préparait, un Crâ prenait la couronne ensanglantée de la tour pour un perchoir d'où il pouvait shooter les oiseaux. Il avait vu les nouveaux venus et leur présenta des excuses :

« Pardon, je ne vous avais pas vus ! Mais dépêchez-vous de rentrer. Ça va être le déluge »

Étonnée par cette invitation, Azryl fit entrer ses amis mais resta les yeux levés vers le Crâ afin de comprendre qui il était et ce qu'il faisait.

« La chasse marche mieux par temps pluvieux ? » demanda t-elle.

« On peut dire ça comme ça. Le corbacs quittent les landes pour se mettre à l'abri dans le creux des montagnes, expliqua le Crâ en rangeant l'arc qu'il avait désarmé dans son carquois. Mais je vais descendre, ça commence à bouillir »

Il attrapa une descente de corde qu'il avait accrochée à l'une des dents de la tour puis s'y laissa glisser avec habileté. Ses bottes heurtèrent le sol humide avec souplesse. Il retira son chapeau en feutre rouge, découvrant de belles boucles blondes qui seyaient à son style si distingué.

« On m'appelle Luckystar, jolie donzelle »

« Et moi Azryl » répondit notre Osamoda en lui tendant la main.

Au lieu de lui serrer cordialement, Lucky posa un genou à terre et appliqua ses lèvres sur la main blanche de la nouvelle. Surprise, Azryl se laissa faire sans rechigner, donnant quartier libre à l'excentricité du personnage.

« Pourquoi vous nomme t-on ainsi ? » le questionna t-elle en y mettant les formes afin de coller avec le profil de Lucky.

« C'est le nom que m'a donné feu mon père, un très grand archer au service du roi. Il a gagné cette reconnaissance grâce à ses exploits, notamment après avoir tué le grand dragon d'émeraude qui menaçait la paix d'Amakna. La flèche avec laquelle il l'a tué a, dit-on, un lien avec le jour de ma naissance. Vois-tu, ce jour-là, mon père trouva sur son chemin un objet brillant qui n'était autre qu'un morceau de défense d'un sanglier très rare qui terrifiait tout le conté lorsqu'il sortait saccager les jardins la nuit. Dedans, il a taillé la pointe de sa plus solide flèche et a occis le dragon ! Il disait que sans cette étoile tombée sur sa route, il n'aurait eu aucune chance vaincre le dragon. C'est pour cela que je porte ce nom »

Il s'inclina, marquant de cette façon la fin de sa tirade.

« Je parle trop, excusez jolie donzelle »

« Mais non, c'était passionnant ! »

Azryl n'avait pas perdu une miette de ce joli conte inventé ou non, il rendait grâce à la poésie de Lucky.

La pluie battait de plus en plus fort la terre avait l'air de se dissoudre sous son fouet. Tout le monde regardait avec inquiétude l'onde des flaques tuer les derniers arbres à leurs racines.

« Ça tombe toujours comme ça ici ? » demanda Azryl en scrutant l'horizon mort.

Lucky leva les yeux vers le ciel.

« Non à vrai dire, c'est un des problèmes auxquels nous devons faire face ces temps-ci »

Le porche les protégeait de cette colère amère que les Songeurs ne savaient expliquer. Le royaume se fichait de cette partie du monde et Brakmâr, avec son indécrottable haine, n'avait pas le temps de s'intéresser à autre chose qu'à sa vengeance.

Tandis qu'Azryl regardait la pluie à l'entrée, Namour et Alpha faisait le tour des curiosités. Namour n'osait pas s'aventurer très loin, jetant un œil par-ci par-là et reculant chaque fois qu'une masse de muscles tournait son cou velu dans sa direction. Alpha passait la tête par les arcades, toisait ses occupants puis partait vers la suivante, le visage crispé par une colère sous-jacente. Sa visite finit par l'amener à Rey, assise en tailleur sur le nez d'une gargouille. Elle lui rendit le même regard plein de menaces il sembla alors que le temps semblait s'être figé entre eux, comme à la veille d'une bagarre.

Soudain, Rey bondit de sa gargouille pour s'avancer dans le hall, ignorant tout bonnement Alpha. Au loin, sur les landes, deux silhouettes surprises par la pluie se dépêchaient de rentrer au temple. L'un des deux personnages, aux épaules larges comme des canons, portaient contre sa nuque une masse impressionnante de peaux qui tombait sur son torse nu. Azryl n'avait jamais vu un Iop taillé de la sorte. Il dégageait plus que du respect : c'était une crainte sévère qui ordonnait de se tenir à l'écart. Pourtant la petite chose qui trottinait à côté de lui leva sa capuche vers lui d'un air radieux et le gratifia de ses doux remerciements.

« Je te le dirai jamais assez : merci, merci Remi ! Je sais pas comment j'aurais ramené toutes ces peaux à moi toute seule »

« Si tu continues à m'remercier, je jure que j'lâche tout ce que j'ai sur l'dos et j'repars mâter la canaille, lui livra Remilive comme preuve de sa délicatesse. Mais c'est vrai qu'avec ces bras d'crevettes, tu s'rais pas allée loin avec tout c'foutoir ! »

Ytempia lui sourit pour seule réponse. Elle avait la gentillesse simple des gens simples son manteau cachait un minois toujours courbé par un sourire, franc ou gêné, mais présent tout de même ! C'était une chaleur rare dans cet univers plein de « tanks » comme Remilive qui ne jurait que par la survie. Et il avait peut-être raison…

En voyant Rey, Ytempia jeta sa besace et s'élança sur elle. Ses petites mains bandées s'agrippèrent à son cou tandis qu'elle exultait :

« Ma femme ! Tu m'as manquée ! »

Rey cajola la petite Ytempia à son tour, camouflant ses gentillesses dans le revers de la capuche de la Xélor. Les trois compagnons pour qui cette scène était une première se partageaient des impressions diverses sans trop rien oser dire. Rey leva un regard hargneux vers Namour, sans doute plus vulnérable que les autres.

« Qu'est-ce qu'i' a ? T'as un commentaire à faire ? »

Namour secoua la tête en s'excusant gauchement.

« Et pi' t'es qui d'abord ? »

Ytempia s'extirpa de l'étreinte solide de la Sacrieuse. Elle leva des yeux ébahis sur les visiteurs puis, reconnaissant Azryl, elle vint lui prendre la main.

« Je te connais. Tu es une amie d'enfance d'Illusion ! »

« Oui, on s'est vues hier » répondit Azryl, émue par la proximité qu'Ytempia se permettait avec elle.

« On s'est même vues avant. Mais tu ne dois pas te rappeler… »

Embarrassée, Azryl admit que non, elle ne s'en souvenait pas. Loin de se trouver vexée, Ytempia releva sa tête pleine de vie et se présenta à travers le bleu mer de son capuchon. A les regarder, on avait l'impression qu'elles étaient de vieilles connaissances qui avaient beaucoup à se dire. Mais elles se tenaient les mains en silence, mues par la tranquillité d'un silence complice.

Rey se décida soudain à dissoudre cette harmonie :

« Illusion n'est pas là. Toi et tes amis vous vous êtes déplacés pour rien »

« Tu connais le verbe 'attendre', la rousse ? intervint Alpha sans aucune gêne. On n'a pas fait tout ce chemin pour se faire rembarrer par une nana de ton genre ! »

Les habitués levèrent des yeux goulus vers les deux opposants. Ils avaient une vague conception des colères de Rey mais aucun d'eux, aussi corpulent soit-il, n'avait jamais tenté d'attiser ces braises ardentes au risque de laisser jaillir la déflagration. Ils jubilaient à l'idée de voir à quoi ressemblait ce volcan une fois réveillé.

Toutefois, ce n'est pas sur Alpha que Rey chargea. Elle se lança sous la pluie, ignorant les brûlures de la pluie contre sa peau. Ytempia la regarda filer avec anxiété les autres semblaient plutôt ahuris, même Lucky qui faisait bien attention de ne pas laisser ses boucles se faire atomiser par cette eau des Enfers.

L'averse avait triplé d'intensité elle ensevelissait sous sa fureur quiconque se tenait là dehors. Rey la supportait avec désinvolture, souriant de toutes ses dents comme un requin prêt à déchiqueter de bonheur sa proie toute fraîche.

Devant elle, harcelé par la pluie, une autre victime marchait vers la tour, un sac de voyage sur les épaules. Reconnaissant Rey, le promeneur lâcha sa charge et se prépara à amortir le choc. Secouée de rage, Rey bondit comme une tigresse sur sa cible. La seconde d'après, ils roulaient tous deux dans la boue réchauffée par l'acidité de l'averse.