-Murdoch ! Dans mon bureau !

William leva les yeux au ciel. L'inspecteur était d'une humeur massacrante et il se prépara mentalement à être sermonné une fois de plus.

-J'ai appris qu'il y'avait eu un incident pendant le discours du maire ? Je croyais que tout était sous contrôle !

William se gratta la tempe un instant

-Qui sont ces femmes que vous avez amené au poste ?

L'inspecteur se servit un verre de scotch

-Des suffragettes Monsieur

L'inspecteur se retourna vers William son verre à moitié rempli à la main

-Encore ces satanées suffragettes ! Mais qu'est ce qu'elles cherchent bon sang ?

Il but une gorgée avant de reprendre

-Je veux que vous les interrogiez toutes les trois et ensuite mettez les en cellule. Je pense qu'une ou deux nuits passées derrière les barreaux leur fera le plus grand bien

-Bien Monsieur


William avait interrogé deux des trois femmes mais aucune d'entre elles n'avait été très loquace. Sans en connaître réellement la raison, il appréhendait le dernier interrogatoire. Il se souvenait avoir croisé son regard pendant le discours du maire. Une étrange sensation s'était emparée de lui lorsque leurs yeux s'étaient croisés. Tellement perdu dans ses pensées qu'il était, il n'avait rien vu venir.

Puis à contre cœur il avait ordonné à George de les arrêter toutes les trois, s'assurant qu'aucune d'entre elles n'était maltraitée.

Elle était déjà installée dans la pièce où il conduisait ses interrogatoires. Elle avait l'air calme mais ses mains, qu'elle ne cessait de croiser et décroiser, trahissaient une certaine nervosité.

Il l'observa un long moment remarquant à quel point elle était belle. Sa beauté l'avait frappé lorsqu'il avait posé les yeux sur elle la première fois mais il avait maintenant tout le loisir d'apprécier le contour de son visage, ses cheveux blonds relevés en un chignon dont quelques mèches s'échappaient.

Sa contemplation s'arrêta soudainement lorsqu'elle leva les yeux vers lui. Elle le regarda étrangement. William inspira profondément avant d'entrer dans la pièce et de prendre place autour de la table en face d'elle.

Il sortit son calepin de la poche de sa veste tout en évitant soigneusement de la regarder.

-Veuillez décliner votre identité s'il vous plait

-Je suis le Docteur Julia Ogden et avant que vous ne me posiez la question ce n'est pas la première fois que je visite un poste de police. Vos collègues du poste numéro 5 ont déjà eu affaire à nous

William releva la tête de ses notes. Les yeux de la jeune femme étaient rivés dans les siens et il avait toute les peines du monde à ne pas se perdre dans ses magnifiques yeux couleur bleu-vert. Il se racla la gorge, essayant de trouver un moyen de conduire cet interrogatoire sans être distrait à la moindre seconde.

-Vous savez donc qu'il est illégal de manifester en public. Alors pourquoi vouloir vous obstiner ?

Julia eut un rire amer

-Parce que nous voulons être entendues. Parce que je sais ce que c'est que de vivre dans un monde d'hommes qui se croient supérieurs en tout. Certaines de mes amies ont été battues par leur mari pour avoir participé à notre cause. Trouvez vous cela juste ?

Elle le regardait droit dans les yeux attendant sa réponse.

-Ce que je pense ou non n'a pas d'importance dans cette affaire Docteur Ogden

Il crut voir de la déception dans ses yeux et cela le bouleversa

-Oh je vois. Vous faites partie de ces hommes qui préfèrent jouer les lâches. Ou alors, peut être approuvez le fait que les femmes ne doivent avoir aucun droit, qu'elles ne servent qu'à faire des enfants et entretenir la maison

William sentit une certaine colère le gagner. Comment pouvait elle penser ça de lui ?

-Vous ne savez rien de moi ! Comment osez vous me juger de la sorte ?

Julia haussa le ton également en colère

-C'est ce que vous être en train de faire en ce moment même ! Vous nous jugez moi et mes camarades alors que vous ne savez rien de nous et de notre combat

Choqué par l'exactitude de sa réponse, William retrouva son calme.

-Je ne vous juge pas mais je me dois de faire mon travail.

Julia hocha la tête

-Je le sais. Pardonnez moi de m'être emportée. Faites ce que vous avez à faire. Croyez moi, je savais parfaitement ce que nous risquions lorsque nous avons décidé de manifester

-Si je pouvais vous éviter ces deux nuits en cellule je le ferai

Le regard de Julia s'adoucit. Elles savaient que ses paroles étaient sincères. Elle pouvait le voir dans ses yeux. Peut être n'était il pas comme tous les hommes qu'elle connaissait. Il avait quelque chose de différent mais elle n'aurait pas su dire quoi.

Ils se regardèrent encore un instant avant que William ne détourne le regard, embarrassé de s'être laissé distraire encore une fois.

-Je vais vous conduire en cellule

Il eut un pincement au cœur lorsqu'elle entra dans la minuscule cellule. Il ne pouvait se résoudre à fermer la porte. Elle n'était pas une criminelle après tout. Il la regarda et elle lui sourit comprenant son dilemme.

-Ne vous inquiétez pas. J'ai l'habitude maintenant

Il lui rendit son sourire avant de refermer la porte derrière elle. Puis après un dernier regard, il regagna son bureau.


Il n'avait pas dormi cette nuit là. Son esprit ne faisait que penser à elle encore et encore. Il l'imaginait dans cette cellule, tremblante de froid et incapable de dormir sur la paillasse dure. Il avait l'impression de l'avoir trahie. Il ne comprenait pas ses sentiments à son égard. Elle lui était totalement étrangère et pourtant il ressentait ce besoin de la protéger malgré tout. Elle possédait un sacré tempérament et William douta fortement qu'elle eut besoin d'un homme pour veiller sur elle.

Il sourit en repensant à l'interrogatoire. Elle avait un tel feu en elle qui ne demandait qu'à être consumé. Ses yeux avaient brillé d'une façon si puissante qu'il avait été incapable de détourner le regard. A dire vrai, elle le fascinait. Il devait en savoir plus sur elle.


Après deux nuits passées en cellule, les trois femmes eurent l'autorisation de partir non sans avoir été rappelées à l'ordre par l'inspecteur. William assista à la scène de son bureau. Il était en proie aux doutes. Que devait il faire ? S'il ne lui parlait pas maintenant peut être n'aurait il plus jamais une telle occasion.

Elle allait quitter le poste quand il vint à sa rencontre.

-Docteur Ogden attendez !

Julia se retourna, surprise, de le voir.

-Je voulais vous dire que..enfin..je suis désolé pour ce qu'il s'est passé. Je n'ai jamais voulu tout cela

Julia fut bouleversée par ces paroles et par son regard si triste. Dieu sait combien elle avait pensé à lui durant ces deux nuits. Elle se sentait attirée par lui comme si une force invisible la retenait à lui.

Elle n'avait jamais encore rencontré un homme comme lui et elle savait pertinemment qu'elle ne sortirait pas indemne de cette rencontre.

Prise par une pulsion soudaine, elle s'approcha doucement de lui avant de lui prendre la main.

-Je vous en prie, ne vous excusez pas. Rien de tout ceci n'est votre faute.

Le contact de sa peau sur la sienne le paralysa un instant. Il sentit une onde de bien être l'envahir. Julia avait ressenti la même chose et enleva brusquement sa main de la sienne, bien trop chamboulée par ce qu'il se passait en elle.

Un peu déçu par sa réaction, William fit un pas en arrière.

-Je dois y aller. Je suppose qu'une montagne de travail m'attend à l'asile.

William n'écoutait pas, gagné par la nervosité. Il avait une question à lui poser.

-Je me demandais si vous accepteriez de dîner avec moi un de ces soirs. J'aimerai en savoir plus sur votre combat

La surprise pouvait se lire sur le visage de Julia qui ne sut quoi répondre l'espace d'un instant. Elle mourrait d'envie d'accepter sa demande. Elle voulait passer du temps avec lui, apprendre à le connaître, pouvoir embrasser ses lèvres qui la fascinaient depuis qu'elle l'avait vu. Mais elle ne le pouvait pas. Elle ne ferait que lui créer des problèmes. Elle ne pouvait pas abandonner ce pour quoi elle s'était toujours battue. Elle opta pour lui dire la vérité, elle lui devait au moins ça.

-Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je ne voudrais pas vous attirer des ennuis. N'oubliez pas que pour la plupart de vos collègues je suis une hors la loi.

Un triste sourire se dessina sur ses lèvres et William sentit une grande tristesse l'envahir. Il n'avait pas imaginé un seul instant qu'elle refuserait sa demande ou du moins il avait préféré ne pas y penser.

Leurs yeux vinrent se rencontrer une dernière fois avant qu'elle ne franchisse la porte du poste de police numéro 4.