Chapitre 2 – Linceul de sable
Sous les ténèbres blanchâtres et le calme du calcaire, le sable et la roche avaient repris possession du royaume enseveli par leur tendre étreinte. Tout était redevenu poussière, tout revenait à la terre. Gouverneur de ces terres, le silence recouvrait chaque son de son voile glacé et oppressant.
Un souffle insolent vint se rebeller contre cette douce tyrannie. Infime brise, elle souleva légèrement la chair souple d'une silhouette recroquevillée sur son flanc, sous l'ombrage d'une surface orangée. Au sol, ses jambes recourbées, un être s'efforçait de saisir et libérer l'air raréfié. Les lèvres sèches, les cheveux roux désordonnés et la peau claire ternie par la poussière, la femme finit par laisser échapper une toux rocailleuse, qui semblait lui déchirer les poumons.
Lentement mais sûrement, Adélaïde se laissa glisser pour se positionner sur son ventre. Elle ne pouvait pas rester dans cet abri de fortune, sans doute fragile, qui pourrait finir par l'écraser. Les yeux encore fermés et l'ouïe confuse, engourdie par une douleur diffuse, l'archéologue rampa avec difficulté pour s'extirper de son refuge métallique, laissant un goût aigre-doux dans ses tripes.
Cette salle énigmatique avait prolongé son inspection, ce bureau de bronze lui avait sauvé la vie.
Que s'était-il passé, là-haut ?
Les questions attendraient. Il était impératif qu'elle assure sa propre sécurité, en premier lieu. Il était hors de question qu'elle fasse un « Pérou n°2 », si tant est que ce n'était pas déjà le cas.
Elle y parvint tant bien que mal, sentant l'étau sur son dos et sur son ventre se relâcher quelque peu. Un peu étourdie, elle sentait un mince filet de sang couler le long de sa tempe puis de sa joue. Son genou droit était sensible, elle pouvait le bouger mais chaque mouvement la brûlait. Par bonheur, ses bras et ses mains semblaient relativement épargnés, hormis ses gants lacérés. Dès qu'elle fut libre, la jeune femme se laissa tomber au sol et s'assit pour reposer ses jambes.
Ce fut seulement alors qu'elle frotta ses yeux irrités par la rocaille, puis entrouvrit ses paupières.
Ne distinguant que l'obscurité, elle tâtonna son casque pour retrouver la lampe frontale. Ce dernier semblait légèrement endommagé à gauche, au niveau du crâne. Avec le plus de patience dont elle était capable, elle le parcourut avant de trouver le sommet de la lampe, puis son interrupteur. Hélas, ce dernier ne fonctionnait pas. Maugréant, elle posa son sac à dos au sol et farfouilla l'une de ses premières poches, qu'elle connaissait par cœur. Adélaïde en extirpa finalement sa lampe de torche de secours, qui semblait avoir été préservée du choc. Rassurée par sa lueur, elle inspecta les lieux.
Par miracle, la petitesse de la pièce sans nom avait dissimulé sa robustesse. Peu de choses avaient été détruites, sinon quelques décombres en plus et un peu de poussière. Les ombres étaient omniprésentes, l'archéologue ne voyait guère au-delà de quelques mètres. Elle devrait avancer avec prudence jusqu'à la sortie, si toutefois il en restait une.
Son soulagement d'être en vie fut tel qu'un éclat de rire lui échappa, avant que ses traits ne s'assombrissent.
Elle était en vie, mais sa survie n'était pas assurée. L'eau, la nourriture et surtout l'air finiraient par manquer ici-bas, ses rations d'urgence n'étaient pas infinies. Elle avait un kit de premiers secours pour panser ses plaies, mais elle devrait assurément consulter un médecin dès que possible. Elle n'avait cependant aucune garantie que la situation fut meilleure là-haut. Le silence de Karim et les bruits qu'elle avait entendu dans son talkie-walkie, désormais écrasé sous la roche, étaient aussi peu rassurants qu'éloquents du danger qui l'attendait très probablement à la surface.
Comme diraient ces bons vieux britanniques, « she was screwed ».
- Allez ma grande, bouge ta carcasse si tu ne veux pas que ton cher et tendre ne provoque une crise diplomatique en Albion. Sans compter le gamin, qui attend ton retour sur son exposé de colloque.
Elle se ferait peut-être traiter de schizophrène, mais cela l'aidait à se sentir moins seule et à lutter tant contre le désespoir que la folie. Parler l'aidait à rester rationnelle, à se focaliser sur l'instant présent. Parler l'ancrait à la vie, comme un roc dans la houle et l'écume d'une mer tempétueuse. Il était encore trop tôt pour se laisser sombrer dans les abîmes terrestres, d'une mort lente et pénible.
Elle ne périrait avant d'avoir fait goûter à Dorian et à ce cher directeur son plat de kleichas !
La professeure parvint à regagner le hall d'entrée, s'aidant avec modération de ses talents dans la magie tellurique pour se frayer un chemin ou se garantir une route dans des salles trop instables sans pour autant épuiser ses maigres forces. Assurément, elle n'avait pas assez d'énergie pour se déblayer une sortie, et tous ses cristaux de magie avait été ensevelis dans sa besace de réserve. Les bracelets et les deux bagues sertis de cristaux étaient eux aussi totalement en ruine, brisés.
La seule chose qui avait tenu, autour de son cou, était une chaîne en or blanc au bout de laquelle pendait sa bague de fiançailles, qu'elle serra un instant tout contre sa paume.
Hélas, ses espoirs furent réduits à néant en constatant que l'entrée était totalement obstruée et impraticable, ensevelie sous une masse gigantesque d'épaisses et pesantes roches de calcaire.
- Évidemment. Quitte à se retrouver dans la merde, autant ne pas le faire à moitié !
Elle ne comptait cependant pas baisser les bras pour autant. Adélaïde coinça sa torche dans la roche proche afin de libérer ses mains et extirpa de son sac son carnet de bord. L'ouvrant d'un geste sec, l'archéologue fouilla dans sa doublure pour en extirper une carte approximative des lieux. Si ses déductions étaient justes, au vu de l'état des couloirs effondrés adjacents, elle ne pourrait pas compter sur l'ancienne sortie des jardins ou l'issue secrète qui contournait des tombes adjacentes. Il était d'ailleurs très probable qu'elles fussent aussi impraticables que les couloirs qui les reliaient.
L'archéologue n'avait aucun moyen de contacter l'extérieur. Son talkie-walkie était en miettes, son téléphone n'avait pas survécu, et sa balise de secours était dysfonctionnelle.
Qu'elle le veuille ou non, sa seule option était de se jeter en plein cœur de la gueule du loup. Et pour ce faire, il ne lui restait qu'une idée. Un pari risqué, mais c'était tout ce qu'il lui restait.
Un sourire féroce se tissa sur ses lèvres. Quitte à mourir, autant le faire avec panache !
Fouillant dans les poches nombreuses de sa veste, elle mit la main sur son couteau-suisse, un outil aussi indispensable à ses yeux que la truelle pour s'extirper de situations parfois inconfortables.
Vu que ses fioles de mercure étaient restées à Londres – la douane refusant tout net qu'elle les trimballe avec elle – et qu'elle n'avait de coq à sacrifier sous la main, la jeune femme ne pourrait compter que sur son propre sang pour le rituel. On n'était jamais mieux servi que par soi-même ! C'est pourquoi elle s'entailla légèrement la paume droite, avant de tracer soigneusement avec ses doigts le sceau magique familial, entachant de signes écarlates la clarté de la pierre de calcaire.
Honnêtement, Adélaïde aurait préféré en parler avec son époux avant d'en venir à de telles extrémités. Les sorts de commandement, les servants, la bataille royale, le Saint Graal… tout ce qui était associé à cette foutue guerre, c'était davantage le domaine de son cher et tendre et de ses deux jeunes collègues japonais. Quelques jours avant son départ impératif en Irak, appelée avec des collègues par l'UNESCO des mages pour une mission d'urgence, elle avait manqué l'occasion – et le courage – d'en discuter avec lui ou, au moins, avec eux des marques qui étaient apparues sur sa main gauche.
Si elle voulait avoir l'opportunité de réparer cette erreur, il lui fallait, coûte que coûte, survivre.
Elle recula pour inspecter son travail, avant de poser le stylet d'or aux caractères cunéiformes. Dès qu'elle fut satisfaite de son observation, elle inspira profondément avant de lancer avec résolution.
- Comme aurait dit ce bon vieux Docteur, « Allons-y ! »
Adélaïde activa ses circuits magiques autant qu'elle le put, y consacrant toute son énergie pour la canaliser vers le sceau d'invocation et l'objet qu'elle désignait comme catalyseur du rituel. L'archéologue n'avait pas eu l'opportunité de l'examiner en détail, mais elle n'avait rien d'autre. Son instinct l'avait rarement trahie à date, elle devrait donc s'y fier en cet instant.
D'abord, il ne se passa rien. Puis, tout à coup, la professeure sentit son énergie être absorbée goulûment par le rituel qu'elle venait d'activer, qui faisait luire d'une lueur carmine les signes et les lignes du sceau d'invocation. Jamais elle n'avait senti ses circuits magiques autant être sollicités, la franco-britannique n'avait pourtant rien à envier en termes de potentiel à ses homologues anglais.
Le sceau vira alors d'une lueur rougeâtre à une lumière dorée qui l'aveugla quelques minutes.
Lorsque l'éclat fut suffisamment dissipé pour qu'elle rouvre les yeux, l'archéologue remarqua tout d'abord l'omniprésence d'une épaisse brume dorée, l'espace réduit était totalement saturé de magie.
Était-elle parvenue à son but, ou n'avait-elle creusé que davantage sa propre tombe ?
La trentenaire crut, en plissant les yeux, deviner vaguement une grande ombre dans la brume. Après avoir frotté ses yeux irrités, pour vérifier que son esprit ne lui jouait pas des tours, elle distingua effectivement une silhouette de plus en plus petite, ainsi que des pas de plus en plus proches.
- Salut ! Moi c'est, heu, Archer. Enchanté. Et toi ? Tu es mon master ?
Levant brièvement une main, un enfant s'était arrêté face à elle. Assez grand, ses traits juvéniles et délicats ne semblaient pas lui donner plus d'une douzaine d'années. Il était simplement revêtu d'un bermuda kaki de coupe militaire, d'un tee-shirt indigo liseré de doré, d'une veste blanche à capuche et de chaussures à col haut de couleur marron. Ce ne fut pas la clarté de sa peau ou la blondeur de ses cheveux qui la frappèrent, mais son regard d'un rouge carmin, à la fois vif et curieux.
Contre toute attente, en dépit de son état piteux, elle avait réussi cette première étape.
Acquiesçant de la tête avec un sourire chaleureux, elle commença à s'avancer vers lui avant de s'incliner en une courte révérence puis de lui tendre une main :
- Salut Archer ! Je suis Adélaïde Fleury, tu peux m'appeler Adélaïde si tu veux. C'est bien moi…
- Ah ça me rassure ! J'avais peur que mon master se soit fait écraser par ces rochers.
Le servant qui avait répondu à son appel semblait plutôt sympathique, ce qui était une bonne chose au vu des tempéraments difficiles de certains servants du Trône des Héros du Saint Graal. La magie lui rappela à cet instant son coût, la faisant vaciller sur ses jambes. Adélaïde se rattrapa par réflexe à un pilier à moitié effondré, fébrile mais résolument sur ses pieds. Le garçon – Archer, se corrigea-t-elle en pensée – gagna sa hauteur avant de l'observer avec attention, puis de se pencher vers elle et de glisser son bras droit sur ses épaules afin de l'aider. Elle laissa sur ses lèvres un sourire rassurant.
- Ce n'est pas passé loin mais je suis encore debout et en un seul morceau. C'est l'essentiel, non ? Rappelle-moi de réserver plus tard une place d'honneur pour ce stylet.
- Ah, mon stylet ! Je peux produire n'importe quelle arme mais j'avais complètement oublié à quoi il ressemblait ! Est-ce que je peux le garder ?
- Tu peux le prendre ! Je l'ai trouvé dans la pièce là-bas. Je préfère qu'il revienne à quelqu'un qui saurait l'apprécier à sa juste valeur… et c'est plus juste qu'il revienne à son propriétaire originel.
L'enthousiasme qu'elle lisait dans le regard du garçon, clair et limpide, lui suffisait comme raison. Et puis, ce que les mécènes et les conservateurs ignoraient ne leur ferait pas de mal pour un si petit artefact qui était passé inaperçu pendant plusieurs décennies… il le resterait un peu plus longtemps. Sa remarque suscitait sa curiosité et nourrissait nombre de questions dans son esprit, mais Adélaïde pourrait attendre un peu. Gagner la confiance de son équipier était plus important. La trentenaire le regarda s'éloigner un bref instant pour saisir le stylet et le ranger avec soin, avant de la rejoindre.
- Merci, merci, merci beaucoup ! Heu, ce n'est pas que je n'aime pas l'endroit mais tu ne veux pas qu'on aille prendre un peu l'air ?
- Bonne idée ! Je regarde où est la sortie praticable la plus proche et on se met en route. Ça risque d'être un peu le boxon à l'extérieur par contre, il ne faudra pas traîner sur place.
- Parce que je ne pourrais pas juste faire un trou et dégager la voie ?
Adélaïde devait admettre qu'elle n'y avait pas pensé, elle mit ça sur le compte de sa fatigue. Approuvant distraitement la tête, elle prit le temps de réfléchir et inspecta avec sa torche l'infrastructure. Les fissures qu'elle distingua au plafond, sur plusieurs piliers et les lézardes minces sur les murs ne la rassuraient pas beaucoup, mais ce serait le chemin le plus court et le plus sûr. Si elle se rappelait bien, il menait aussi au chemin le plus rapide pour Warka et l'ambassade anglaise. Observant tour à tour la salle et le servant, elle commenta à voix haute avec plus de sérieux.
- On peut tenter, mais la structure est fragile. Trop de pression sur les murs et toute l'infrastructure s'effondre sur nous. Je n'ai plus assez de réserves pour nous modeler un accès avec ma magie. Tu penses que tu peux nous frayer un passage sans que le toit nous tombe sur la tête ?
- C'est un jeu d'enfant !
- Très bien. On va passer par la grande porte dans ce cas.
Son sac à dos pesait lourd sur ses épaules, mais Adélaïde ne pouvait pas partir sans ses outils ni ses papiers d'identité. Elle espérait juste qu'une partie du convoi de l'expédition avait pu regagner sain et sauf la capitale irakienne où se trouvait l'ambassade, avec une partie des artefacts excavés. Il faudrait qu'elle en apprenne plus sur son compagnon d'armes maintenant qu'elle était plongée dans cette Guerre du Graal, et tenter de l'identifier avec les éléments qu'elle connaissait et au fur et à mesure qu'ils apprendraient mutuellement à se connaître et à combattre en équipe.
Ils s'avancèrent lentement mais sûrement vers le pied des escaliers. Adélaïde retint un haut-le-cœur en remarquant la présence de nombreux cadavres encore frais, dont la pestilence empestait l'entrée. Elle fut d'autant plus blême lorsqu'elle identifia l'un d'entre eux sur sa gauche.
- Karim !
Elle reconnut sans difficulté aucune ses vêtements et le cordon autour de son cou, portant son badge d'autorisation de fouilles. Le reste de son équipement avait été sans nul doute volé pour être revendu sur le marché noir, quant à son visage… une vague de nausée la saisit dans ses tripes et la fit se reculer de quelques pas. Il ne restait rien des traits de l'ami et collègues de longue date. Prenant son courage à deux mains, elle se pencha sur le cadavre et prit à la fois son cordon d'identification et la vieille montre à gousset qu'il traînait toujours à sa ceinture. Elle était cabossée, mais en l'ouvrant, la photographie de sa femme et de ses quatre enfants était intacte. Adélaïde aurait aimé pouvoir lui fermer les yeux, mais elle n'était pas en mesure de le faire. Secouée par cette découverte, elle revint lentement vers Archer et se tourna vers l'entrée
- On peut y aller si tu es prêt. Plus rien ne me retient ici, et l'air frais nous fera du bien.
Elle fut étonnée de le sentir prendre sa main pour lui donner du courage, avant qu'il se tourne déterminé vers les éboulis et qu'ils ne cheminent vers l'issue bouchée. Elle fut étonnée de voir plusieurs cercles dorés apparaître autour d'eux, d'où émergèrent plusieurs grands boucliers qui vinrent les recouvrir en flottant à la façon d'une tortue militaire romaine. D'autres cercles apparurent diverses lances, épées et javelot – là encore, elle crut reconnaître Excalibur et Durandal, mais ce n'était pas le moment – qu'il fit léviter autour d'eux, avant de les projeter d'un claquement de doigts contre l'éboulement. Adélaïde pouvait entendre les boucliers vibrer sous le choc des immenses pierres qui leur tombaient dessus, mais ils tenaient bon.
Un servant capable de recréer des armes légendaires, de classe Archer, associé au patrimoine culturel de la Mésopotamie… les rouages tournaient dans son esprit trop fatigué pour les analyser.
Contre toute attente, ils ressortirent vivants et indemnes de ce tombeau de calcaire et de roche. Jamais la professeure ne se serait crue aussi heureuse de fouler le désert irakien et de sentir la brûlure du soleil impitoyable de la région, de respirer cet air sec et beaucoup trop chaud. Elle retira son casque, qui de toute façon n'était plus en état et lui donnait chaud plus qu'autre chose, avant de saisir de son sac un foulard qu'elle coiffa sur sa tête à la sauce d'un turban improvisé.
- Merci Archer. Cela aurait été compliqué de remonter à l'air libre sans ton aide. Nous n'avons plus qu'à gagner la capitale et l'ambassade, tant qu'on ne croise pas l'un de ces incultes de fanatiques…
- N'aie crainte, s'ils viennent je m'occuperai d'eux ! Mater les révoltes, ça me connaît !
Le garçon arborait un sourire à la fois rayonnant et féroce, renforcé par un regard farouche tout en claquant son biceps pour montrer sa force. Oh ça, elle ne doutait pas de ses paroles au vu de la magie et de l'aura d'autorité naturelle qui le caractérisaient. Adélaïde se sentit à la fois rassurée par sa confiance en lui et un peu inquiète pour les confrontations à venir. Il y avait quelque chose d'un peu plus sombre derrière son bon tempérament, elle n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. La trentenaire eut cependant l'intuition que tant qu'ils s'accorderaient sur les grandes lignes, elle n'aurait normalement pas à craindre de recevoir un poignard dans le dos.
Parlant des loups, on en voyait la queue !
Comme une meute assoiffée de sang, elle les vit leur couper la route puis les encercler. Ils étaient nombreux, avec un avantage technologique et numérique clairement de leur côté. Armés jusqu'aux dents comme des super commandos américains ou les bérets verts de la Légion Étrangère, composés exclusivement d'hommes et de quelques enfants-soldats, ils scandaient tantôt des insultes, tantôt des appels au meurtre, ou les traitaient d'infidèles et de traîtres au vrai divin. Adélaïde n'eut aucun mal à déduire que les corps, trop nombreux, qui reposaient dans les sables du désert étaient les membres de son expédition. En constatant qu'aucun des véhicules de convoi n'était parti, l'archéologue fit le sombre constat qu'il n'y aurait aucun autre survivant de l'équipe diligentée par l'UNESCO. La professeure était consciente de sa propre impuissance, et du fait qu'aucun de ses choix n'aurait pu aboutir à une fin autre que sa propre mort aux côtés de ses collègues, dans ce désert brûlant.
La tristesse et la frustration lui rongeaient les entrailles, mais ce n'était pas ce qui embrasait le plus son sang dans ses veines. Elle était envahie par une colère qu'elle n'avait jamais ressentie auparavant, furieuse que des sauvages assoiffés de sang aient assassiné des intellectuels qui essayaient justement de protéger ce patrimoine que les criminels voulaient effacer de l'Histoire.
Elle cherchait ses mots en arabe pour leur exprimer pleinement sa pensée alors qu'ils devenaient de plus en plus menaçants, mais ne put que serrer ses poings jusqu'à meurtrir ses paumes au sang. Il ne servait à rien de vouloir négocier ou implorer la vie à ces brutes épaisses. Au mieux, ils deviendraient des otages pour affaiblir leur pays, au pire ils seraient exécutés sur place.
- Je les laisse à ton jugement, Archer. Sois prudent, et merci par avance.
- Merci, je m'occupe de tout.
La voix claire d'Archer semblait toutefois plus sérieuse lorsqu'il lui répondit. Les cercles dorés réapparurent autour d'eux, en un nombre cependant bien plus conséquent sur plusieurs mètres de hauteur et de longueur. Ils étaient si nombreux que leur éclat doré était quelque peu aveuglant, faisant apparaître un nombre et une diversité d'armes telles qu'Adélaïde n'arrivait ni à les identifier ni à les dénombrer exactement. Les traits joviaux dont il avait fait preuve jusque lors s'étaient fermés en une indifférence froide et impitoyable, dans un contraste saisissant.
- C'est l'heure de la punition. Vous avez été très, très indisciplinés. « Gate of Babylon » !
La scène qui s'ensuivit aurait dû la choquer, la révolter, mais il n'en fut rien. Sur l'instant, son cœur était froid et meurtri, son esprit implacable et furieux. Ils ne les laisseraient pas partir tranquillement. Elle ne comptait mourir si tôt, ni être vaincue d'une façon aussi lâche. Ils n'avaient pas eu de pitié ou de compassion pour ses collègues, pourquoi en ferait-elle preuve à leur égard ? « Œil pour œil, dent pour dent », telle était l'une des devises qui courraient dans sa maison. Elle ne ressentit rien à voir leurs rangs être de plus en plus clairsemés, leurs cris la laissèrent impassible, leur haine et leur menace indifférente. Ces choses, qui ne méritaient même pas à ses yeux d'être qualifiés d'êtres humains, ne comprendraient rien d'autre que la force et la violence.
Bientôt, le désert connut un profond silence, son sable rougi à l'instar des mers pourpres de l'une des dix plaies d'Égypte. Les vautours viendraient bientôt réclamer leur dû, et les sables engloutiraient ce qu'il resterait. Adélaïde ne referait cependant pas cela. Elle n'était pas une vengeresse, ni une justicière. Elle n'était qu'une professeure, qu'une archéologue, qu'une civile. Il n'y aurait pas d'autres effusions de sang, ses camarades étaient vengés. Justice avait été rendue.
Sa moralité n'accepterait pas qu'elle sombre sur cette voie. Ce n'était pas son travail.
D'un coup, elle se sentit plus calme, plus maîtresse d'elle-même. Elle était encore sous le choc bien sûr, elle n'avait envie que de laisser l'Irak derrière elle pour un temps certain, de regagner la perfide Albion, son académie, ses collègues, ses élèves et les bras de son conjoint.
- L'armée internationale va bientôt rappliquer et se poser des questions. Je ne risque normalement pas grand-chose à part un interrogatoire en règle. Si tu préfères rester en retrait tu peux, Archer.
- Je ne recule jamais face au danger, et encore moins face aux cavaliers sur leurs petits poneys qui arrivent toujours après la bataille.
Son regard déterminé et sa moue têtue lui firent comprendre qu'il ne changerait pas d'avis. L'expression qu'il avait – plus ou moins - innocemment déformée lui rendit cependant un sourire en coin. Le gamin était décidément unique en son genre, tantôt avec l'innocence d'un ange, tantôt avec l'implacabilité d'un démon. Il restait cependant attachant et s'était montré loyal à son égard, en ne l'abandonnant notamment pas à son sort funeste dans les ruines du mausolée.
La voix d'Archer et une légère traction sur sa veste la ramenèrent au temps présent.
- J'ai un truc à te demander. Est-ce que tu peux me garder ça ? J'ai peur de la casser sinon.
Elle détourna son attention de la rumeur lointaine des véhicules en approche pour la porter sur le jeune Servant. La main tendue de son compagnon de bataille tenait une fiole transparente de forme ovale, avec un pied comme une coupe de champagne et un bouchon proche d'un triangle aux côtés fortement courbés. Un liquide clair, limpide comme de l'eau de source y était conservé.
- Tu es sûr ? Ne serait-il pas plus protégé dans le… lieu… l'espace d'où tu tires toutes ces armes ?
- Aucune chose de valeur n'est autant en sécurité qu'entre les mains d'une personne de confiance. C'est mon meilleur ami qui me l'a dit un jour, il y a long-temps !
Archer arborait un sourire confiant, ses yeux pourpres à la fois sérieux et détendus avant de devenir rieurs, levant l'index et le faisant osciller d'avant en arrière comme un professeur donnant sa leçon. Adélaïde avait encore du mal à cerner sa personnalité, aussi riche, complexe que contrastée de mille et une nuances qu'elle peinait à toutes distinguer. Le danger de personnages doués d'un tel charisme restait la frontière trouble entre le compliment sincère, la flatterie, l'ironie ou une manœuvre subtile. Deux choses étaient cependant sûres dans son esprit : d'une part, elle préférait l'avoir de son côté que face à elle, et d'autre part, il avait été un bon compagnon de route jusqu'à date.
- J'en prendrai soin jusqu'à ce que tu souhaites la reprendre. En retour, je te donne le stylet que j'ai trouvé dans les ruines. Cela te semble être un accord acceptable ?
- Hum hum !
Avec un sourire éclatant, il acquiesça, levant le pouce en lui décochant un clin d'œil. Adélaïde ne savait pas dans quel pétrin elle s'était fourrée, mais elle était sûre d'une chose : elle n'allait pas s'ennuyer au cours des prochaines semaines.
Tout ce qu'elle avait à faire, c'était de rester en vie jusque-là !
Un vrai jeu d'enfant.
