Lugonis suit les progrès de son élève de près. Albafica est un bon petit, gentil et plein d'entrain. Toujours joyeux, toujours un sourire aux lèvres et toujours désireux de progresser, d'aller encore plus loin. Au fur et à mesure des semaines qui passent, le Chevalier réalise qu'il va bientôt devoir imposer un choix à son fils adoptif. Il attend ce moment avec impatience autant qu'il le redoute à la fois. Il craint la réponse que le petit lui donnera, tout comme il a peur de ce que l'avenir peut faire de lui. La vie d'Albafica peut prendre fin si facilement, si vite… peut-être sera-t-il obligé de passer par ce sacrifice.

Les Dieux seront seuls Juges…

Le Chevalier soupire en posant son stylo plume. Sans bruit, il referme le cahier sur lequel il vient d'écrire ses dernières notes et se retourne sur sa chaise. Un sourire attendri éclaire son visage Albafica s'est endormi sur le divan, pelotonné dans la grande cape blanche de l'Armure d'Or. Lugonis l'observe en silence, songeur.

Le moment du choix se rapproche à grands pas alors qu'Albafica a à peine neuf ans.

Il est doué… Plus que moi, au même âge. Je pensais avoir plus de répit et ne pas avoir à entamer cette conversation avec lui avant ses douze ou treize ans. Le temps ne m'est plus donné…

Les prédictions du Chevalier d'Or des Poissons ne tardent pas à se réaliser. Très vite, Albafica parvient enfin à atteindre son but avec fierté : toucher toutes les cibles en leur centre. Lugonis a vérifié plusieurs fois s'il ne s'agit pas d'une chance, d'un bon hasard, si son fils adoptif n'échoue pas une fois sur deux… mais non. Le garçon parait à présent incapable de louper la moindre de ses cibles.

Il est prêt.


Le soir tombe sur la petite maison entourée par son grand jardin. Albafica profite de l'agréable fraicheur estivale, étalé dans la balancelle, un livre dans les mains. Fasciné par la lecture de la Belle et la Bête, il ne réalise pas tout de suite que Lugonis se tient devant lui. Tout sourire, le garçon lève les yeux vers lui et comprend rapidement en voyant son expression qu'il ne vient pas pour lui dire d'aller se coucher.

- Maître ?

- Je dois te parler, Albafica.

Rapidement, le garçon retire ses pieds et s'assoit correctement afin de laisser la place à son père adoptif.

Il paraît bizarre, ce soir…

La main de Lugonis se pose tendrement sur sa tête et lui caresse les cheveux :

- Tu as énormément progressé, en peu de temps, Albafica. Je suis très fier de toi.

Le garçon sourit légèrement. Son Maître reprend :

- Je t'ai appris les bases du combat, et tout ce que je savais afin que tu puisses résister complètement au poison.

Il marque une pause, comme s'il cherchait ses mots tandis que son élève, un peu anxieux, attend la suite en silence.

- A présent, tu dois passer à l'étape suivante et un choix très important s'offre à toi.

Hein ? Comment ça ? Je croyais que j'aurais le droit de m'entrainer avec les autres roses…

- Soit tu quittes cet endroit, tu rejoindras le monde des humains. Le Grand Pope te proposera à son tour un choix, celui de rester à l'Hôtel d'Athéna et d'être formé par un autre Maître, ou alors tu pourras te mêler aux Hommes et mener une vie des plus normales.

- Mais je veux rester ici, avec vous ! proteste Albafica en redressant la tête.

Il soutient le regard de Lugonis qui lui écarte des mèches bleutés du front.

- Tu le peux, mais à la seule condition d'accepter le « lien rouge » qui nous unira et te permettra de devenir un Chevalier des Poissons.

Le Lien Rouge… ?

Et il me propose réellement d'être un Guerrier d'Athéna, comme lui ? C'est un grand honneur, je pensais que tout au plus il m'entrainait pour que je sache me défendre et riposter en cas de besoin.

- Qu'est-ce que c'est, ce lien ? demande le garçon à voix basse en tâchant de maitriser les battements affolés de son cœur.

- Le Lien du Sang. Nous entaillerons l'extrémité de notre doigt et nous échangerons une goutte de sang.

C'est tout… ? Non, ce n'est pas aussi simple…

Les yeux verts de son Maître plongent dans les siens, empreint de gravité :

- C'est dangereux. Si tu ne résistes pas au poison qui coule dans mes veines, tu risques de mourir.

Le vent jusqu'ici agréablement frais devient soudain glacial pour Albafica. Il frissonne. Lugonis cueille une rose simple en continuant :

- Et si tu résistes au poison, cela t'obligera alors à vivre reclus et en solitaire.

Tétanisé, Albafica détourne la tête pour ne pas voir son Maître s'entailler le doigt sur une épine.

Du sang empoisonné dans mon propre corps… ?

Il referme ses bras autour de lui pour contenir ses frissons de peur.

Je risque de mourir…

- Ta vie sera changée à tout jamais à cause du poison.

Solitaire…

Lugonis quitte la balancelle et se tient devant lui en lui présentant son index blessé.

- Que choisis-tu, Albafica ? La voie des Hommes ou celle des Poissons ?

Pourquoi dois-je choisir maintenant ? Si au moins j'avais quelques jours, ou même quelques heures, pour réfléchir et prendre ma décision…

Albafica ne bouge pas d'un pouce, tétanisé. Quel que soit son choix, sa vie va définitivement changer de toute façon.

Quitter mon Maître pour aller vers une existence des plus incertaines… Ou rester et prendre le risque de mourir, de vivre en solitaire à jamais, sans famille, enfants, amis…

Les yeux écarquillés, il fixe l'herbe sous ses pieds, sans la voir.

Lugonis émet un faible soupir et baisse la main.

- La peur est inscrite sur ton visage, c'est normal. Je te mènerai demain matin devant le Grand Pope et tu verras avec lui pour le reste.

Le Maître se détourne. Le garçon frissonne de froid en fermant étroitement les yeux afin de refouler ses larmes. Alors que Lugonis s'apprête à franchir le seuil de sa maison, la petite voix mal assurée de son fils adoptif s'élève, enrouée :

- Vous m'avez adopté, élevé… Cet endroit, c'est ma maison…

Le Chevalier des Poissons se retourne lentement et voit l'enfant, à genoux sur le sol. La tête baissée, ce dernier cueille à son tour une rose tandis que sa voix se raffermit :

- Je reste ici. Si je pars, vous redeviendrez solitaire.

- Albafica…

Touché par la décision prise, Lugonis sent son cœur se serrer quelque peu lorsque son élève se remet debout en lui présentant son doigt fraichement blessé, sans la moindre crainte dans les yeux.

- Je serai honoré de recevoir le sang des Poissons, déclare-t-il d'une voix claire et sans hésitation, le regard à présent farouche. Ainsi, nous pourrons continuer à vivre ensemble dans cette roseraie rouge !

Le moment décisif est arrivé…

L'index de Lugonis entre en contact avec celui d'Albafica. Les deux sangs se mêlent. Celui de l'enfant est agréablement frais, une bouffée de fraicheur pendant une canicule estivale.

Albafica écarquille les yeux à l'instant où le sang des Poissons entre en contact avec le sien. Horrifié, il voit des taches noires s'épanouir sur sa main, le long de son bras et s'étendre partout sur son corps. Un hurlement de pure souffrance jaillit d'entre ses lèvres.

Mes entrailles… elles fondent…

Le poison semble lui ravager les muscles et ronger ses os.

Ses jambes se dérobent sous lui, il s'effondre au milieu des roses rouges, parcouru par de violents spasmes.

Je vais mourir…

Des larmes de douleur coulent de ses grands yeux ouverts, il ne voit plus rien, juste un brouillard noir et rouge qui l'enveloppe. Ses oreilles bourdonnent.

De la lave en fusion… dans mon corps…

Albafica n'arrive plus à bouger, il n'arrive pas à contrôler les tremblements qui ont pris possession de lui.

Non sans crainte, Lugonis observe son élève lutter contre la toxicité du sang. Les minutes lui paraissent des heures. Vient-il de condamner son fils adoptif ? Vient-il de l'envoyer aux portes du Royaume d'Hadès ?

Les yeux clos, Albafica finit par s'immobiliser dans les massifs de roses. Un filet rouge coule du coin de ses lèvres.

Le Chevalier d'Or des Poissons s'accroupit près de lui, inquiet. Le soulagement s'abat sur ses épaules : son fils adoptif est toujours en vie… pour le moment. Avec précaution, il le soulève dans ses bras et l'emmène à l'intérieur de la maison, la nuit va être longue, la fièvre a maintenant pris possession du pauvre enfant.


Enfant, j'ai passé un Contrat de Sang avec mon Maître Lugonis, afin de devenir un Chevalier des Poissons. On appelle cela « La Cérémonie du Lien Rouge ».

Nous avons échangé nos sangs durant de longues années. Les premières fois, j'ai souffert mille morts. A de nombreuses reprises, j'ai cru ma dernière heure arrivée. Mais avec le temps, j'ai appris à supporter le poison qui coulait dans mes veines.


Une fumée noire enveloppe l'immeuble en feu. Les civils sont en panique, beaucoup de gens sont prisonniers à l'intérieur. Les pompiers font leur maximum pour retenir les inconscients qui veulent se ruer dans le bâtiment pour sauver femme, enfants, maris, frères, sœurs, cousins… Malheureusement, les Secours sont en effectif réduits et il faut évacuer les immeubles voisins par sécurité.

C'est l'œuvre des Spectres d'Hadès pour forcer les Chevaliers d'Athéna à sortir de leurs trous afin de porter secours aux humains. Ils espèrent que les Guerriers vont dévoiler leur Cosmos et utiliser leurs techniques pour sauver les innocents. Un pari risqué. Les Chevaliers savent dissimuler leur Energie et l'utiliser uniquement lorsqu'ils sont sûrs de ne pas être vu et perçus, mais ils ne peuvent se permettre de se dévoiler au grand jour. Les humains se reposeraient trop sur eux au moindre infime problème. Mieux vaut quelques pertes et avoir le champ d'action totalement libre pendant la Guerre Sainte où il est question de sauver l'humanité entière. Les Guerriers d'Athéna n'aiment pas prendre cette décision de ne pas pouvoir sauver tous les humains au profit d'une cause plus noble… Ils font de leur mieux lorsque les serviteurs du Seigneur des Enfers agissent ainsi.

Tous les Chevaliers d'Athéna ont déserté le Grand Hôtel pour porter secours aux victimes et faire leur possible en restant discrets.

Depuis le douzième étage, Albafica se mord anxieusement les lèvres. D'ici, il peut voir l'immeuble en proie aux flammes. Tous les enfants, les apprentis Chevaliers sont consignés à l'Hôtel et sont en train de jouer dans la grande salle de jeux, en bas, sous la surveillance du Grand Pope. Tous, sauf lui, isolé à cause de son sang empoisonné. Du haut de ses douze ans, Albafica ne souhaite qu'une seule chose : aider tous ces innocents et partir en mission avec son Maître, non resté enfermé ici comme un abruti ! Ses yeux clairs sont attirés depuis déjà quelques secondes par la sortie qui se trouve derrière l'immeuble. Elle est condamnée depuis plusieurs années et tout le monde semble avoir oublié son existence. Il pourrait rentrer par-là, sans se faire repérer, et s'introduire dans le bâtiment pour aider des gens.

Et le sang empoisonné ? Maître Lugonis dit que même nous toucher peut être dangereux, que notre organisme libère comme des vapeurs de toxicité autour de nous et que par conséquent les contacts physiques peuvent être mortels.

Albafica pivote sur ses pieds, à la recherche d'une idée. Son Maître est parti aider les autres, en habits de civil, il a laissé son équipement de Chevalier dans la chambre. Sans attendre, il attrape la cape blanche sur le lit et s'enveloppe dedans, avant de se précipiter dans le couloir. Il dédaigne l'ascenseur, craignant que le Grand Pope soit alerté par le bruit de la machine s'il l'appelle. L'adolescent emprunte donc les escaliers et les descends rapidement avec la discrétion d'un ninja. Frôlant les murs, Albafica jette un coup d'œil vers la salle de jeux le Grand Pope est entouré par les autres enfants et ne se soucie pas de lui. Le cœur un peu serré, il observe ces garçons avec qui il pourrait jouer si son sang le lui permettait. Shion, arrivé depuis quelques jours à peine, s'amuse avec des marionnettes d'animaux, n'ayant visiblement eu aucun mal à s'intégrer. Sans plus s'attarder, l'adolescent se précipite sans bruit dans les cuisines, désertes à cette heure, et sort par la porte de service. Malgré les minutes écoulées, les flammes sont loin d'être éteintes une preuve supplémentaire que l'incendie est loin d'être naturel. Albafica court dans les rues pour se rapprocher du bâtiment, tout en le contournant de façon à ne pas se faire repérer. Par réflexe, il s'enveloppe davantage dans la grande cape blanche et rabat le tissu devant son nez et sa bouche afin de ne pas respirer la fumée, seuls ses deux yeux sont visibles. La température augmente de plus en plus à mesure de son avancée, de grosses gouttes de sueur perlent sur son front. En rasant les murs et en jouant la discrétion, Albafica arrive à son but la porte condamnée de l'immeuble. Les flammes ne l'ont pas encore atteinte, l'incendie s'est déclaré au quinzième et dernier étage et descend lentement mais surement. A renfort de coups de pieds, l'adolescent se met à frapper la serrure, l'oreille tendue, mais le vacarme produit est étouffé par celui des sirènes et des clameurs s'élevant de l'autre côté de l'immeuble. Sous ses assauts répétés, la poignée finit par céder et tombe au sol. Il pousse immédiatement le battant et trébuche contre des seaux, balais, bassines et serpillères entreposés puis oubliés là. Albafica grimace en se remettant debout et sort du débarras, atterrissant tout au fond du hall. Il entraperçoit les lueurs des gyrophares, bleues et rouges, projetées sur les murs. Les secours passent par l'escalier principal tandis que l'adolescent se dépêche d'aller utiliser celui de service, sans se faire repérer. En courant, il monte jusqu'au dixième étage et constate que de leur côté, les pompiers ne peuvent pas aller plus haut, mais lui si ce qu'il se dépêche de faire. Ainsi, l'adolescent atteint le douzième étage.

Des pleurs attirent son attention. N'écoutant que son courage, Albafica se met à slalomer entre les flammes, se courbant à moitié et attentif aux débris qui s'écrasent régulièrement au sol. Pour lui, ce n'est pas difficile de les éviter, c'est la base de tout entraînement de Chevaliers d'éviter les projectiles en tout genre. Il finit par arriver dans une chambre envahit par les flammes, un bébé sanglote dans les bras d'un homme adulte sur le sol. Visiblement, ce dernier a été assommé par un morceau de plafond. Albafica s'élance sans hésiter. Malgré le poids de l'homme, il parvient à le hisser sur son dos et enveloppe l'enfant dans un pan de sa cape, avant de revenir sur ses pas et de dévaler l'escalier avec ses chargements. Habitué à faire au moins deux heures de sport par jour, l'adolescent est à peine fatigué en revenant au pied de l'immeuble. Il dépose l'homme et le nourrisson un peu à l'écart et repart vite à l'intérieur, persuadé que les pleurs du nourrisson ne tarderont pas à attirer les secours.

Albafica sillonne les étages. Fort heureusement, la plupart des locataires ont réussi à quitter les lieux où ont pu être sauvé à temps par les secours. S'assurant qu'il n'oublie personne à chaque palier, il redescend lentement et toussote dans sa cape. Il meurt de chaud en arrivant au deuxième. L'incendie fait rage aux niveaux supérieurs et les habitants des étages les plus bas ont dû être dans les premiers à se sauver.

- Tient, tient, un tout petit qui est perdu…

Albafica se fige en voyant une haute silhouette vêtue d'une armure noire traverser les flammes comme si de rien était.

Un Spectre… ?

- Tu caches mal ton Cosmos, gamin. Je me demandais aussi comment ces quelques personnes emprisonnées dans l'immeuble avaient pu s'en sortir.

L'adolescent recule prudemment en se maudissant intérieurement. Un sourire carnassier étire les lèvres de l'ennemi :

- T'es qui ? Un apprenti Chevalier ?

Le Spectre se donne visiblement un genre, à sa voix il n'a pas l'air pourtant bien plus âgé qu'Albafica. A travers la fumée noire qui envahit les lieux, l'élève de Lugonis n'arrive pas à distinguer correctement le Surplis de l'adversaire. Il recule alors en maintenant la cape blanche devant son nez et sa bouche. L'adolescent se fige en sentant son talon rencontrer le vide due à un escalier. Le sourire du Spectre s'agrandit :

- Aw, tu as peur de tomber ?

Une violente bourrasque se lève. Loin de calmer les flammes, elle les accentue. Albafica se penche un peu en avant, luttant contre la tempête déchaînée qui veut le pousser dans les escaliers. Un instant, il songe à pivoter sur ses pieds et à dévaler les marches en courant, mais un rapide coup d'œil derrière son épaule lui apprend qu'un nouveau feu dévore maintenant la cage d'escaliers.

C'est lui le responsable de l'incendie…

- Dommage, c'est bloqué, se moque l'adversaire. Tu vas finir grillé comme une saucisse.

Horrifié, le garçon constate qu'il est encerclé par des flammes qui se rapprochent de plus en plus de lui. Le Spectre franchit le rideau de feu le plus tranquillement du monde et disparait de la vue de l'adolescent effrayé. Ce dernier pivote désespérément sur ses pieds, à la recherche d'une sortie… mais les murs de flammes le dépassent d'au moins trois mètres. La chaleur lui donne le tournis, il tousse bruyamment en sentant l'âcre frimée noire lui irriter la gorge.

De l'eau, j'ai besoin d'eau… songe-t-il confusément.

Où trouver de l'eau ? Il ne voit rien, prisonnier de cette cage brûlante qui approche un peu plus à chaque seconde. Albafica resserre la cape autour de lui, s'enroulant encore plus étroitement, de peur de voir l'un des pans s'enflammer à tout instant. Ses yeux irrités par la fumée lui font mal. Des larmes coulent le long de ses joues tandis qu'il se laisse tomber à genoux en suffoquant.

Au moins… tout le monde est sauvé… songe-t-il avant de perdre connaissance.


Il vole, juché sur un grand animal blanc. Les puissantes ailes battent régulièrement l'air en l'emportant dans le ciel et en décrivant des cercles autour d'une zone en particulier. Curieux, il baisse les yeux et voit une île.

La Crète est magnifique vue d'ici !

Le palais de Knossos étincèle, joyau lumineux au milieu de cet écrin de verdure.

Pourtant, le ciel s'assombrit. Inquiet, il voit la mer se déchaîner, le volcan de Santorin entre en éruption et provoque un raz de marée qui s'abat sur l'île. Tétanisé et impuissant, il regarde l'île perdre son éclat et se faire envahir par les Grecs qui viennent empêcher les Crétois survivants de redevenir le puissant peuple qu'ils ne sont plus. L'île perd son pouvoir, son influence et sa réputation. Le palais tombe en ruines.

- Pourquoi… ? murmure-t-il.

- Les Hommes ont oublié les Dieux et leurs présents, ils ont commencé à se prendre pour les Maîtres du Monde. Les Dieux ont sévi et punis ces misérables créatures. Les Humains méritent d'être éradiqués ! Ils sont trop nombreux à présent, trop hautains et égoïstes !

Albafica baisse les yeux vers sa monture qui vient de lui répondre un Griffon.

- C'est injuste ! proteste-il. Certains sont innocents ! Il s'agit d'un peuple entier qui a été anéanti, comment peux-tu…

Albafica se redresse en sursaut dans son lit. Déconcerté, il se demande comment il est passé du vol à dos de griffon à sa chambre.

Un rêve…

En soupirant, il se rallonge dans ses oreillers et ferme à nouveau les yeux.

Une seconde… je ne me souviens pas d'être aller au lit !

Brusquement, la mémoire lui revient : l'immeuble en feu, le Spectre, la cage de flammes… Il allait mourir ! Il était surement mort et le Griffon Blanc l'avait conduit au Royaume d'Hadès !

- Albafica. Cesse de t'agiter !

Immédiatement, il rouvre les paupières. Lugonis est à son chevet et maintient une compresse fraîche sur son front brûlant.

- Maître… bredouille-t-il.

Le Chevalier des Poissons le dévisage sévèrement.

- Ne t'avais-je pas demandé de rester à l'abri, à l'Hôtel ?

Penaud, l'adolescent baisse les yeux.

- Qu'aurais-je fait si tu étais mort là-bas ? Il ne m'est pas facile d'avoir des élèves, je n'ai que toi comme héritier ! Voudrais-tu priver Athéna de l'un de ses Chevaliers ? Un jour, il te faudra à ton tour porter l'Armure des Poissons, tu le sais. Essayes-tu de gâcher mes efforts ?

Albafica reste silencieux, ne sachant que dire pour sa défense. Il sait bien qu'il a agis sans réfléchir et sur un coup de tête.

- Pourquoi as-tu fait ça ?

- Je voulais aider, bredouille-t-il. J'ai vu qu'une porte de secours n'était pas utilisée et pouvait surement être utile… Il y avait des innocents à l'intérieur, n'est-ce pas le devoir d'un Chevalier de sauver les humains ?

Un très mince sourire étire les lèvres du Guerrier, son regard s'adoucit :

- Certes… mais parfois nous sommes obligés de laisser mourir une poignée d'humains afin de pouvoir en sauver davantage par la suite, tu comprends ?

- Je crois, murmure l'adolescent.

La main de son père adoptif se pose sur ses cheveux, il continue :

- De plus, Albafica, tu n'es pas encore un Chevalier. Tu en seras un le jour où tu seras prêt à endosser la Cloth, d'ici là je te prierai de ne plus me désobéir.

- Oui, Maître, murmure son élève en hochant la tête.

Lugonis quitte sa chaise, visiblement soulagé de le voir bel et bien sorti d'affaires :

- Repose-toi encore, je t'appellerai pour le dîner.

Le garçon hoche la tête en se laissant aller contre ses oreillers, tandis que le Chevalier pose la main sur la poignée.

- Maître… ?

- Oui, Albafica ?

Il lève les yeux vers le Guerrier :

- C'est vous qui m'avez sauvé des flammes ?

Un silence accueille sa question, comme si son mentor ignorait quelle réponse fournir. Une hésitation passe sur son visage et il reprend finalement la parole :

- Pas exactement… J'ai senti ton Cosmos et me suis précipité au premier étage alors qu'il était la proie du feu. Etrangement, au moment où j'ai commencé à monter l'escalier, les flammes se sont éteintes. Je t'ai trouvé, inconscient, et l'incendie avait tout bonnement disparu sur les deux premiers étages.

L'adolescent cligne des yeux, étonné :

- Les pompiers… ?

- N'ont rien pu faire. Ce feu n'était en rien naturel, il fallait du Cosmos pour le combattre. Krest et Dégel ont eu un mal fou à l'annihiler, il fallait qu'ils masquent leurs Energies et qu'ils s'assurent d'utiliser leurs techniques lorsque personne ne pouvait les voir et sans se faire repérer par le Spectre responsable, répond Lugonis.

- Et ce ne sont pas eux qui m'ont sauvé ? hasarde Albafica.

- Impossible, ils œuvraient à l'opposé. J'ignore qui t'a sauvé… Quelqu'un de puissant, capable d'éteindre rapidement les flammes tout en dissimulant sa Cosmo-Energie. Tu as eu beaucoup de chances.

Sur ces mots, le Chevalier quitte la chambre, laissant son élève éberlué par ces révélations. La fatigue le reprend bien vite, il referme les yeux en se demandant à qui il doit sa survie. Alors qu'il sombre dans un sommeil quelque peu fiévreux, il lui semble encore entendre au loin les paroles du Griffon.

« Les Hommes ont oublié les Dieux et leurs présents, ils ont commencé à se prendre pour les Maîtres du Monde. Les Dieux ont sévi et punis ces misérables créatures. Les Humains méritent d'être éradiqués ! Ils sont trop nombreux à présent, trop hautains et égoïstes ! »

Est-ce pour cette raison que les Spectres d'Hadès attaquent les humains et cherchent à tuer les Guerriers qui veulent les protéger… ? Ces interrogations prennent fin dès qu'il tombe dans les bras de Morphée.


Nous avons continué la Cérémonie du Lien Rouge, mon Maître et moi. Le poison dans mes veines prenait de l'ampleur et, comme mon Maître, j'évitais de rester en contact avec les autres Chevaliers. Ces derniers ne cherchaient d'ailleurs pas spécialement à me connaître. Sauf un. Shion. Celui-ci clamait haut et fort qu'il ne craignait pas mon sang empoisonné et ne se gênait pas pour le prouver en arrivant à l'improviste pour venir jouer avec moi, souvent il venait d'ailleurs avec Dôko. Sa persévérance a payé, il n'y a jamais eu d'accident à déplorer à cause de ma toxicité et j'ai ainsi gagné mes deux meilleurs amis. Mais même si je les adorais, c'est de Maître Lugonis dont j'étais le plus proche. Nous étions toujours ensembles, nous partagions le même sang.

J'ai vécu quelques temps dans l'insouciance… la réalité m'a rapidement rattrapé malheureusement.


Le vent souffle avec force. Albafica sourit en sortant dans le jardin et retient ses cheveux d'une main, ses mèches volent dans son dos comme une bannière. Son père adoptif s'entaille le doigt et se tourne vers lui. L'adolescent de seize ans remarque ses traits marqués par la fatigue.

Il a dû beaucoup s'inquiéter pour moi ces derniers jours.

- Comment va ton bras ? s'enquiert le Chevalier des Poissons tandis que son élève cueille une rose rouge.

- Très bien, je n'ai plus mal du tout, répond Albafica en piquant son index.

Une goutte de sang perle sur sa peau. Comme d'habitude, son doigt entre en contact avec celui de son Maître et le jeune homme en profite pour mieux observer son mentor. De près, ce dernier a l'air bien plus mal au point qu'il ne le croyait.

Ses yeux sont terriblement cernés et il a maigrit… Je suis sûr de l'avoir entendu cracher du sang ces dernières nuits. Il devrait cesser de veiller autant sur moi et s'occuper un peu de lui.

Lugonis lui sourit en reculant son doigt. Un instant plus tard, il pose une main affectueuse sur la tête de son fils adoptif.

- Notre jardin est magnifique… murmure-t-il avant de s'écrouler au milieu des massifs colorés, sous le regard horrifié de l'adolescent.

- Maître !

Sans attendre, Albafica s'agenouille à ses côtés et redresse le Chevalier en position assise en le soutenant de ses bras. Sa respiration est hachée, son front est couvert de sueur et ses yeux sont clos.

Non…

- Maître ! Répondez-moi ! balbutie Albafica.

Qu'est-ce que je dois faire ? C'est trop dangereux de l'emmener à l'hôpital…

Les yeux de Lugonis s'entrouvrent, brillants de fièvre.

- Bravo… murmure le mentor avec difficulté.

Un filet de sang s'écoule du coin de ses lèvres.

« Bravo » ?

- Tu as enfin obtenu un sang bien plus empoisonné que le mien, capable de me tuer.

Les mains de l'adolescent serrent plus fort le vêtement de son Maître. Terrifié à l'idée d'être abandonné, il le regarde :

- Expliquez-vous !

C'est un cauchemar !

Prêt à paniquer, il regarde désespérément tout autour de lui comme si un secours miraculeux allait arriver. La quinte de toux de Lugonis lui serre douloureusement le cœur, Albafica reporte son attention sur lui.

- Telle est la destinée des Poissons, explique le Chevalier d'une voix rauque. Cette cérémonie a pour but de renforcer la toxicité du sang et la résistance de son hôte.

Les yeux de l'adolescent s'humidifient. Il ne veut pas entendre la suite, cette vérité qu'il aurait pu deviner depuis longtemps et qu'il a volontairement ignorée.

Son Maître reprend son souffle, la respiration hachée et difficile :

- De ce fait, il tue la personne la moins puissante.

Horrifié, le visage fouetté par le vent, Albafica essuie avec ses doigts tremblant le sang coulant des lèvres de son père adoptif, en vain.

- Pourquoi me l'avez-vous caché ? Ne me quittez pas, Maître !

Il serre sa main froide dans la sienne en éclatant en sanglots :

- Nous étions les deux seuls en ce monde à partager ce destin !

- Ne pleure pas, murmure Lugonis. Tu vas devenir un Chevalier des Poissons bien plus puissant que celui que je fus et c'est pour cela que je n'ai pas réussi à te résister.

Le jeune homme laisse les larmes dégouliner sur ses joues, craignant à chaque instant de voir son Maître cesser de respirer. Il fait mine de le soulever pour le ramener à l'intérieur mais interrompt rapidement son geste en entendant son gémissement de douleur.

Désespéré, frissonnant dans le vent devenu glacial, il regarde son père adoptif agonisant et le soutient du mieux qu'il peut afin de lui assurer un minimum de confort.

- Lorsque je t'ai trouvé bébé dans ce jardin, j'ai eu l'impression que ces roses empoisonnées t'avaient en réalité protégé. J'ai alors su que tu étais un cadeau des Dieux à mon intention…

Lugonis lève avec difficulté une main tremblante et déjà glacée. L'adolescent la lui attrape et l'étreint davantage contre lui afin de lui fournir un peu de sa chaleur.

- Tu es aimé des Dieux, Albafica, murmure le mentor. Je ne doute pas qu'ils sont intervenus pour te sauver, il y a quelques années, dans l'immeuble incendié… N'oublie jamais… et respecte-les toujours…

Délicatement, il essuie une des joues mouillées de son fils adoptif.

- Maître…

Une violente quinte de toux anime le Chevalier d'Athéna. Les larmes d'Albafica redoublent :

- Ne me laissez pas seul ! Je pensais que nous resterions ensemble toute notre vie !

Le corps secoué de sanglots, il espère se réveiller de ce terrible cauchemar dans lequel il a sombré. Le sang s'écoule de la bouche de Lugonis et ruisselle sur son menton.

- Pardonne-moi. Ta gentillesse a fait que tu as accepté la Cérémonie du Lien Rouge afin de ne pas me laisser seul et voilà que moi…

Il ne termine pas sa phrase. Un frisson de douleur le traverse de la tête aux pieds et il s'affaisse totalement dans les bras du nouveau Chevalier d'Or des Poissons sous le choc qui tremble de tous ses membres en l'embrassant dans les cheveux.

- Je vous ai tué… mon propre sang…

Un cri déchirant retentit dans la nuit qui tombe.