Chapitre 2 : Batman dans un café

Le ronflement de la Harley était tout ce qui troublait le silence de l'aube de la rue commerçante quand Dorothy se gara sur le petit parking des employés à coté du coffee shop. Être d'ouverture avait l'avantage qu'elle pouvait se garer sans avoir à louvoyer entre les piétons. Mais il était si odieusement tôt que même le soleil n'avait pas encore daigné sortir du lit.

Elle baillait encore en poussant la porte de l'épaule et en posant son casque au dessus de son casier. Le café n'ouvrirait pas officiellement avant une bonne heure et elle décida de repousser le plus possible le moment où elle devrait enfiler son uniforme. Tant pis si ses bottes laissaient quelques traces d'huile sur le carrelage. Ou tant mieux à vrai dire, l'idée qu'un client puisse déraper et se renverser dessus son café hors de prix avait quelque chose de tout à fait jouissif pour quelqu'un qui s'était levée beaucoup trop tôt et qui s'attendait à un long et épuisant défilé de consommateurs tous moins agréables que les autres.

On toqua à la porte tandis qu'elle mettait les machines en route.

« On est fermés. »

La fille de l'autre coté baissa la tête d'un air triste et fatigué. « Désolée, je repasserai. »Le son parvint à Dorothy étouffé de l'autre coté de la porte que la fille n'avait pas poussée et elle se sentit d'un coup prise de remords. Si l'intruse avait râlé ne serait ce qu'un peu, Dorothy aurait haussé les épaules, mais celle ci s'était excusée. En trois pas elle avait ouvert la porte et la clochette de l'entrée retint la visiteuse matinale.

« Les machines ne sont pas encore lancées mais si ça ne vous dérange pas d'attendre ça vous évitera le rush du matin. » Dit Dorothy, forçant l'amabilité hors de sa bouche. Un client est un client, tant qu'elle payait Dorothy décida de bien la traiter. Ça ferait toujours une commande de moins dans le flot du coup de feu matinal.

« Merci . » La fille avait un joli sourire et Dorothy la dévisagea une seconde, impressionnée par la dextérité qu'il avait fallut pour tracer ce trait d'eye liner aussi droit et parfaitement symétrique au dessus des yeux verts. « Quoi ? » demanda encore la fille avec un léger mouvement de recul. « Si je dérange je... »

« Non … Non pas du tout je suis juste... rien... Vous voulez quoi ? » Demanda Dorothy abruptement.

« Heu... Un double latte s'il vous plait, avec un expresso le plus noir possible et du jus de chaussette. »

Dorothy étouffa un rire. « Rien que ça ? Ça fait pas beaucoup pour une seule personne ? »

« Je commande pour d'autres. » Fit la fille. Elle cacha un bâillement derrière sa main et Dorothy remarqua que son vernis à ongle était assorti à ses talons jaunes, eux même assortis à la robe qui semblait avoir été à l'origine un très vieux T-Shirt avec l'emblème de Batman dessus.

« Jolie robe. » Commenta-t-elle pour faire la conversation.

« Merci, je l'ai faite moi même. » Répondit l'autre en s'accoudant au comptoir pendant que Dorothy préparait sa commande. « Je les vends dans la boutique en face. Je m'appelle Charlie. » Elle lui tendit une main que Dorothy serra en se présentant à son tour.

« Je ne vous ai jamais vue et je travaille ici depuis trois mois. »

« Vous avez du voir mon collègue. Castiel ? Grand, brun, jolis yeux, tatoué ? »

Dorothy hocha la tête. « J'envisageais de lui donner du travail, il est bon ? » Elle se retourna, le double latte en main et le tendit à Charlie avant de lancer l'expresso. L'odeur du café emplissait déjà la boutique.

« Je crois. Ils sont chouettes vos lattes. »

« C'est parce qu'ils sont faits avec amour. » Lança Dorothy avec un clin d'œil. La fille sourit.

« Elle est à vous la moto devant ? »

Dorothy hocha la tête. « Je bosse ici à mi temps, le reste du temps je bricole dans le garage sur Sioux Avenue. »

« Oh, j'ai un ami qui y va pour sa voiture. Une vieille Impala. »

« Baby ? »

Les yeux de Charlie s'allumèrent et un grand sourire lui étira le visage. « Elle même. »

« Sacrée voiture, bien entretenue. Dean a l'air d'un mec sympa. »

« Il l'est. » confirma Charlie.

Elle resta accoudée au bar pour finir son café et s'éclipsa avant l'heure d'ouverture officielle laissant Dorothy se changer. Elle la regarda traverser la rue, tenant avec précautions les deux cafés qui n'étaient pas pour elle avant d'entrer dans la boutique. Quand elle ressortit de son vestiaire, affublée de hideuse tenue des employés du coffee shop, la vieille Impala noire était garée dans la rue encore déserte et Castiel en sortait. Dorothy se surprit à souhaiter que Charlie revienne le lendemain matin. Puis le flot des clients lui changea les idées.

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« Faut qu'on parle. »

Castiel avait à peine franchit la porte que Charlie déclenchait les hostilités en lui tendant un café. Son visage souriant contredisait la fermeté de son ton . Il s'assit d'une fesse sur sa table à dessin et haussa un sourcil interrogateur.

« Tu peux pas rester ici, avec les tissus et les produits chimiques on va coller une infection à tes clients. Si tu veux, on débarrasse la réserve à l'étage, on aseptise tout et on te fait ton salon de tatouage là haut. »

Castiel pencha la tête sur le coté perplexe. « Je m'attendais à devoir partir, le bail que j'ai signé ne court que jusqu'à la fin de la semaine. »

« Tu as envie de partir ? Dean t'apprécie et tes clients savent que tu exerces ici. »

« Et toi ça ne te dérange pas ? » Demanda Castiel doucement. « En comptant ce matin, tu m'as vu environ six fois au total. »

Charlie haussa les épaules. « Dean t'apprécie et il t'a vu plus de six fois au total, ça me suffit, je lui fais confiance. Alors ? Deal ? »

Castiel hocha lentement la tête et lui tendit la main. « Deal. Et merci pour le café. »

Réorganiser la réserve en salon de tatouage entre leurs divers clients prit plus d'une semaine au total durant laquelle Charlie prit l'habitude d'arriver toujours en avance pour faire ses comptes ou ses stocks avant l'arrivée des premiers clients. Chaque matin elle passait au coffee shop avant l'horaire d'ouverture et ses cafés l'attendaient ainsi que le sourire de Dorothy. Si elle avait été parfaitement honnête avec elle même elle aurait convenu qu'elle aurait pu se faire son propre café plutot que de dépenser presque dix dollars quotidiennement. Mais s'il y avait une personne envers qui Charlie Bradbury se permettait d'être malhonnête c'était elle même.

Le jour où Castiel déclara le salon de tatouage « opérationnel », Charlie s'assit dans le fauteuil, les mains bien à plat sur ses genoux qui dépassaient d'une robe à motifs de petites ancres de marine.

« Je serais toi, j'inviterais Dean à sortir pour célébrer ça. »

« Il n'y a pas grand chose à célébrer, le salon a monté un étage c'est tout. »

« Oh tu sais ce que je veux dire ! Cas, vous vous fréquentez depuis six mois et corrige moi si je me trompe mais c'est encore purement platonique. »

Castiel s'appuya contre son bureau, les bras croisés. « Je ne vois pas pourquoi il devrait en être autrement. »

La jeune femme leva les yeux au ciel. « Parce que vous vous plaisez ! En tout cas toi tu lui plait. »

« Qu'est ce qui te fait dire ça ? »

« Je le connais depuis dix ans. Crois moi je sais comment il regarde les gens qui lui plaisent et tu as tout les critères requis. En plus, il me l'a dit. »

Castiel pencha la tête sur le coté et Charlie sourit. Il ne se rendait sans doute pas compte qu'il faisait ça à chaque fois qu'il était perplexe ou sur le point de poser une question. « Quand Dean boit trop, il devient bavard et ça arrive généralement en ma présence ou avec Benny... J'ai un dossier grand comme ça de confessions qu'il ne se souvient pas avoir faites. » Dit elle en écartant les bras pour signifier la taille du dossier. Castiel sourit.

« Et qu'est ce qui te fait croire que moi je serais intéressé par une évolution de notre relation ? Dean est un ami parfait je n'ai pas besoin de plus. »

« C'est pas une question de besoin mais d'envie en l'occurrence. » Argumenta Charlie. « Et Dean, tout le monde en a envie. »

« Tu devrais mettre ça sur un t shirt. »

« J'y compte. ».

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Dean avait prêté sa précieuse voiture à Charlie pour qu'elle puisse aller se fournir en matériel de couture à l'extérieur de la ville en lui jurant de lui arracher les yeux si elle la rayait. Elle avait répondu qu'elle conduisait mieux que lui et qu'il devrait mieux parler en présence d'une dame. Castiel avait caché son sourire en coin dans son gobelet de café mais Dean l'avait vu quand même et l'avait traité de traître. L'ancien militaire y repensait en garant soigneusement la voiture à distance de l'école maternelle où Dean enseignait. De l'avis de Castiel, « enseigner » n'était pas vraiment le terme approprié mais il avait la certitude tout à fait fondée que Dean se mettrait en colère si on rabaissait son travail à celui de simple baby sitter.

Charlie lui avait jeté les clefs une heure plus tôt en marmonnant qu'il devait aller la rendre à Dean à la sortie de la petite classe, les lèvres serrées sur une série d'épingles qu'elle piquait méthodiquement entre plusieurs couches de tissus pour assembler le haut d'une robe. Depuis un mois qu'il l'entendait pester à propos d'emmanchures, de biais et de faux plis, il avait l'impression d'apprendre la couture par imprégnation.

Il y avait un petit garçon à l'entrée de l'école qui serrait un jouet Superman entre ses bras. Castiel s'approcha de lui en essayant de sourire gentiment mais il échoua manifestement parce que le gamin leva sur lui de grands yeux effrayés derrière ses lunettes qui glissaient de son nez.

« Hey. » Fit Castiel en se penchant vers lui. « La classe est finie ? »

Le petit garçon hocha la tête

« Je cherche Dean, tu sais où il est ? »

Le petit garçon hocha encore la tête et partit en courant. Castiel s'adossa au mur, rester à l'entrée était sûrement le meilleur moyen de trouver Dean quand celui ci sortirait tôt ou tard, mais Le gamin revenait déjà en traînant Dean par la main, et désignant Castiel du doigt.

« Ah. » Fit Dean en le voyant « Merci Timmy. Et va retrouver ta mère, elle te cherche. » Le petit garçon disparut en courant après avoir serré très fort la main de Dean une dernière fois. Castiel le regarda courir dans le couloir un moment avant de saluer son ami.

« Il ne parle pas beaucoup. »

« Il n'aime pas les nouveaux visages. » Répondit Dean. « J'espère que mon bébé n'a rien ? »

« Elle est plus vieille de neuf heures dpeuis que tu l'as laissée à Charlie mais elle va bien. »

Ils n'avaient pas fait trois pas vers la sortie qu'un cri perçant les arrêta nets. Castiel se retourna avant Dean et une petite fille en sanglots stoppa net sa course vers Dean en le voyant. Il se recomposa un visage rapidement et se força à respirer. Il n'y avait pas d'attaque, il était dans une école maternelle, et les écoles maternelles sont pleines de cris d'enfants. Il se força à respirer tandis que la petite fille en larme s'accrochait à la jambe de Dean pour lui raconter ses malheurs.

Pas d'attaque. Juste un epetite fille. Une petite fille normale en salopette de jean avec une fleur brodée dessus. Juste une petite fille se répéta Castiel en boucle. Il lui fallut la moitié de la conversation entre Dean et l'enfant pour se calmer et il n'en entendit que la fin.

« Demain on lui expliquera qu'il ne faut pas tirer les cheveux des gens d'accord ? » Disait Dean à présent accroupi, une main sur l'épaule de la petite. « Mais ça ne sert à rien de lui taper dessus, il n comprendra pas. Je lui expliquerai, s'il le faut je lui tirerai les cheveux très fort moi aussi pour qu'il comprenne que ça fait mal, ça te va ? »

La petite fille hocha la tête en reniflant et se jeta au cou de Dean.

« Je t'aime toi. » Dit elle de sa petite voix.

Il sourit en la serrant contre lui et lui posa un baiser sur le sommet du crane. « Moi aussi demi-portion. Allez maintenant file je sais que tes parents t'attendent dehors ! » La petite fille détalla, son cartable rebondissant sur son dos.

Castiel souriait franchement à présent.

« Je n'aurais rien parié dessus mais tu es plutôt bon avec les enfants. »

« Yeup. » Fit Dean en se redressant. « Je suis plutôt bon avec tout ce qui a moins de dix ans et plus de deux roues. »

En sortant, Castiel repéra la petite fille entourée d ses parents à qui Dean fit un signe de la main.

« J'ai promis à Charlie de t'inviter à dîner pour fêter l'installation définitive de mon studio de tatouage. » Dit il en se faufilant sur le siège passager de l'Impala. Dean lui tendit sa sacoche à garder et Castiel la posa soigneusement sur ses genoux en se demandant ce qu'elle pouvait bien contenir. Quel genre de cours donnait on en maternelle ?

« Tu l'aurais fait si elle ne t'y avait pas poussé ? »

« Sans doute pas. »

« Je suis vexé. » Grinça Dean en mettant le contact.

« Tu n'as pas l'air. »

« Façon de parler Cas. »

« Oh... Alors, c'est oui ? »

« Yeup. Demain. J'ai conseil de classe jusqu'en début de soirée et je vais avoir besoin de me changer les idées après. »

Castiel hocha la tête. C'était étrange comme, autour de Charlie et Dean, tout semblait couler naturellement de source.

Le lendemain le même scénario se répéta quoiqu'un peu plus tard, cette fois ci, à la nuit tombée Castiel ne vit sortir que des adultes à l'air passablement agacés et un Dean, la tête basse et les épaules voûtées qui s'engouffra dans la voiture avec un soupir fatigué.

« Qu'est ce que ça a de si épuisant une réunion de parents d'élève en petite classe ? » S'enquit Castiel.

« Tu sais ce qu'il y a de pire qu'un parent bien intentionné ? Une vingtaine de spécimens ! »Soupira Dean en mettant le contact. « Dis moi que tu as envie de manger un truc gras et dégueulasse parce que j'ai vraiment besoin d'un burger là. »

« Va pour un burger. » Approuva Castiel.

A vrai dire il n'avait jamais été particulièrement attiré par la cuisine raffinée et lécher le sel des frites sur ses doigts était beaucoup plus amusant qu'utiliser des couverts.

« Oh, je suppose que je devrais te le dire d'une façon ou d'une autre. J'ai plus ou moins promis à Charlie de te faire savoir que je ne serais pas opposé à une évolution dans nos relations. »

Dean leva les yeux de son burger, la bouche déformée par une bouchée qu'il avait un peu surestimée avant de déglutir péniblement.

« Cas, mon pote, je passe la journée avec des humains qui savent à peine aligner sujet, verbe et complément... ça te dérangerait de parler avec moins de mots ? »

Castiel sourit légèrement. « Je lui ai promis de te faire savoir que tu me plais. »

« Tu sais, dans son esprit ça devait impliquer un peu moins de fioritures et plus de... » Dean s'interrompit et secoua la tête. « Peu importe, je suis flatté. »

« Un peu plus de quoi ? »

Dean considéra un instant ne pas faire ce qu'il avait en tête juste une petite seconde avant de se pencher par dessus leurs burgers et de poser un baiser sur les lèvres de Castiel. Il le sentit se raidir instantanément et réintégra sa place précipitamment.

« Désolé... désolé j'aurais pas du, c'est juste que... » Il se passa nerveusement une main dans les cheveux tandis que Castiel se ressaisissait lentement. « Pardon. »

« Ne t'excuse pas. J'ai... des difficultés avec les relations interpersonnelles »

« C'est à dire ? »

Castiel prit une grande inspiration. Il n'avait encore parlé de ça à personne et après tout, il avait promis à Charlie de faire évoluer sa relation avec Dean, il n'avait pas précisé de quelle manière. Il força ses mains à ne pas trembler.

« Les médecins ont appelé ça « syndrome de stress post traumatique », c'est ce qui m'a fait réformer de l'armée. Maintenant à chaque fois que je me sens menacé j'ai... comme des flashbacks, des réflexes de la guerre qui reviennent. Et je me sens agressé en permanence. »

« Tu n'as pas eut ce genre de réflexes avec moi jusqu'ici. »

« Je ne me suis pas senti agressé par toi jusqu'ici. »

Dean sourit doucement et leva son verre sans quitter Castiel des yeux. « Je suppose que c'est un bon début. Et j'imagine qu'être honnête sur ça, ça compte comme une évolution de nos relations. »

« Je l'espère, parce que je ne peux pas faire plus actuellement. »

« Des petits pas, c'est comme ça qu'on arrive au but. »

Castiel leva son verre à son tour. « Des petits pas » acquiesça-t-il.

##

Charlie ne s'était pas rendue compte que son double latte avait mis plus de temps que d'habitude à se faire, et Dorothy le lui tendit sans son couvercle. Il y avait un dessin dans la mousse, un Batman qui faisait semblant de sourire en brun sur fond blanc. Charlie sourit.

« Comment t'as fait ça ? »

« Me suis entraînée. » Répondit Dorothy. « Je me suis promis de t'inviter à dîner dès que j'arriverais à faire ça. »

« Dîner ? »

la barista hocha la tête. « Oui, tu sais, toi et moi autour d'une table avec autre chose entre nous que trois cafés et un comptoir poisseux. Et plus de dix minutes pour parler. Ça te tente ? »

« J'adorerais ! » Fit Charlie. « Et je vais jamais oser boire ce truc maintenant ! »

« Bois le, je t'en ferai un autre demain. Tu est libre quand ? »

« Ce soir. Demain. Tout le temps ? »

Dorothy sourit et lui tendit l'expresso de Castiel et le jus de chaussette de Dean.

« Demain soir, je passerai te chercher à la fermeture de ta boutique. »

Charlie hocha la tête.

Elle ne but pas le café avant que la mousse se soit dissoute, emportant Batman avec elle.