Chapitre 2 : Chute


A peu près un an plus tôt, Hera s'était fait plaqué par son petit ami de la plus cruelle des manières. Cruelle parce que le petit ami en question avait semblé totalement désintéressé.

« Les relations à distance, ça ne marche jamais, avait-il dit. C'est mieux pour nous deux de rompre. »

Hera s'était sentit incapable de répondre. Le sourire d'Aphrodi lui avait noué la gorge. Il avait regardé sans bouger le jeune blond quitter la pièce et sa vie en même temps. Son ex-petit ami n'avait jamais manifesté l'ombre d'un regret.

Quelques jours plus tard, Aphrodi était parti s'installer en Corée du Sud sans qu'ils se soient reparlé. Jamais le Coréen ne s'était inquiété de savoir qu'il avait mis le cœur de Hera en miettes. Pendant longtemps, l'adolescent aux cheveux châtains avait songé à reprendre contact avec Aphrodi mais il s'était au final contenté de surveiller tout ce que le Coréen postait sur les réseaux sociaux auxquels il avait accès. Cela avait tourné en obsession maladive. Plus le temps passait, plus Hera regrettait et plus il en voulait à Aphrodi de l'avoir quitté.

Puis d'un seul coup, on lui avait appris que le Coréen s'était à nouveau installé au Japon et qu'il avait eu le culot de s'inscrire dans le même lycée que lui. Et alors que Hera était en train de s'arracher les cheveux à essayer d'imaginer ce qu'il pourrait bien dire à son ex quand il le reverrait, ce dernier lui avait envoyé un message des plus affreux. Les accusations d'Aphrodi étaient profondément vexantes. Il n'avait aucun droit d'être jaloux vu la manière dont il avait plaqué Hera.

Mais le message suivant avait de loin été le pire. Si Aphrodi s'imaginait qu'il pouvait revenir et faire comme s'il n'avait jamais plaqué Hera avec le sourire, il se mettait le doigt dans l'œil. Le brun ne laisserait jamais son ex le faire souffrir à nouveau.

Même si une partie de lui en avait cruellement envie.

Hera se leva de la chaise de son bureau et se dirigea vers la salle de bain pour se passer de l'eau sur le visage. Il essaya de ne pas voir dans le miroir à quel point ses yeux étaient rouges et gonflés. En retournant dans sa chambre et en reprenant son téléphone portable, il constata qu'Aphrodi n'avait pas laissé d'autre message. Hera soupira lourdement, ayant à nouveau cette désagréable impression de ne pas compter réellement aux yeux de son ex, de n'être qu'un jouet que le jeune blond avait espéré retrouver intact à son retour au Japon.


Le lendemain matin, Hera arriva tard à son lycée, juste avant la sonnerie annonçant le début des cours. Il ne croisa personne en montant dans sa classe et arriva juste avant le professeur. En allant s'assoir, Hera évita soigneusement de croiser le regard de Hepai qu'il sentait prêt à le bombarder de questions. L'adolescent aux cheveux châtains n'était pas d'humeur à parler, et surtout pas d'Aphrodi.

Hera eut l'estomac noué durant la première partie des cours. Il devenait de plus en plus mal à l'aise en voyant l'heure du premier interclasse approcher. Il imaginait déjà Aphrodi débarquer en ne lui laissant aucune possibilité de fuite. Mais lorsque la sonnerie retentit, le premier à acculer Hera fut son camarade de classe.

« Alors Hera, tu vas pas rejoindre ta blonde ? lança Hepai avec un sourire en coin. »

Hera lui jeta un regard meurtrier qui ne sembla nullement impressionner son ami.

« Je l'ai vu ce matin avant les cours, continua l'adolescent.

— Qu'est-ce qu'il est allé te raconter ?

— Qu'apparemment c'est compliqué entre vous deux. »

Hera scruta le visage de Hepai en se demandant s'il ne lui cachait pas quelque chose. Mais le garçon aux cheveux violets semblait plus curieux que cachotier.

« Tu lui fais la gueule ?

— J'ai de bonnes raisons, lâcha sèchement Hera.

— Personnellement, je trouve ça bête. Tu arrêtais pas de te plaindre quand il était parti et maintenant que tu l'as à ta portée, tu fais le difficile.

— Je ne pardonne pas les gens aussi facilement que toi. »

Hepai soupira et n'insista pas. Hera jeta un coup d'œil vers la porte de la salle de classe. Aucun signe d'Aphrodi. Les cours reprirent sans que l'adolescent blond ne fût venu voir Hera. Celui-ci se sentait déçu. Il avait à présent envie de revoir Aphrodi, même s'il ne savait pas exactement ce qu'il lui dirait.

Le téléphone de Hera vibra dans sa poche. L'adolescent vérifia que le professeur ne regardait pas dans sa direction avant de sortir discrètement l'appareil. Son cœur fit un bond dans sa poitrine quand il se rendit compte qu'il avait reçu un message d'Aphrodi. Il regarda autour de lui avant de lire.

« Tu veux pas qu'on se voit à midi ? Ce serait mieux pour mettre les choses au point. »

Hera se mordilla la lèvre. Le message était neutre ; il ne savait pas si Aphrodi avait toujours l'espoir qu'ils se remettent ensemble ou non. Mais le Coréen n'avait pas tord, ce genre de discussion devait se faire face à face. Hera répondit simplement : « Ok. »

Le reste du cours lui paru atrocement long. Il ne parvenait plus du tout à se concentrer. Il essayait de s'imaginer comment se passerait la conversation avec son ex-petit ami et ce qui en résulterait. Aphrodi espérait-il toujours qu'ils se remettent ensemble ? Les messages que Hera avait envoyés la veille lui avaient-ils fait changer d'avis ? Hera se rendit compte que cette dernière possibilité lui faisait peur. Il sentait sa résolution flancher et il craignait qu'à l'instant où il reverrait Aphrodi, elle cèderait complètement.

Quand l'heure de la pause arriva enfin, Hera resta un moment assis, les mains tremblantes. Il avait le trac.

« On mange à la cafette ? lui demanda Hepai.

— Vas-y tout seul. J'ai un truc à régler.

— Oh, je vois. Bon courage. »

Hepai fit un clin d'œil à son ami qui poussa un soupir d'exaspération. L'adolescent aux cheveux violets s'éclipsa. Hera rangea ses affaires avant de quitter à son tour la salle de classe. Alors qu'il franchissait la porte, il entendit une voix qu'il aurait reconnu entre mille :

« Hera. »

Aphrodi avait le dos appuyé contre le mur opposé. Hera s'avança vers l'adolescent blond, le détaillant de la tête aux pieds. Regarder sans cesse des photos était une chose, mais voir la personne de ses propres yeux était nettement plus intense. Pour Hera, Aphrodi avait toujours l'air d'un véritable dieu.

« Je suis désolé pour hier, dit le jeune Coréen. Je suis allé trop loin.

— Ce n'est pas grave, se surprit à répondre Hera. »

Face à Aphrodi, il ne pouvait pas rester en colère, cela lui était tout bonnement impossible. Ils restèrent un court instant à s'observer ; Hera se demandait à quoi l'autre adolescent pouvait bien songer.

« Dis, murmura Aphrodi. Tu connais un endroit où on pourrait discuter tranquillement ? »

Hera hocha la tête et se retint de prendre la main d'Aphrodi dans la sienne.

« Viens. »


Après avoir fait un détour par une des boutiques de la grande allée pour s'acheter de quoi manger, Aphrodi et Hera s'étaient assis sur un banc non loin d'une fontaine ; l'adolescent aux cheveux châtains se souvenait que son ami se sentait apaisé à proximité de l'eau.

Sur le chemin, Aphrodi avait posé des questions à Hera au sujet du lycée et du club de foot, mais maintenant qu'ils étaient assis, un silence s'était installé. Aphrodi regardait la fontaine, et Hera était incapable de deviner à quoi il pensait. Il se creusa la tête pour essayer de trouver quelque chose à dire au jeune blond.

« Est-ce que tu m'aimes encore ? demanda soudainement Aphrodi. »

Hera sursauta. Il ne s'était pas attendu à ce que son ami fût aussi direct. Il baissa les yeux et fixa ses genoux. Il avait peur de répondre honnêtement à cette question, de révéler à son ex qu'il n'avait cessé de regretter leur rupture et qu'il aurait donné n'importe quoi pour qu'il revienne. Même si Aphrodi était finalement retourné auprès de lui, Hera avait beaucoup trop souffert.

« Et toi ? »

Le blond imita Hera et ne répondit pas à la question.

Un nouveau silence s'installa. Hera sortit son sandwich de son sac plastique. Aphrodi fit de même et ils mangèrent sans rien se dire. Quelques moineaux peu farouches s'approchèrent des deux adolescents. Hera observa Aphrodi donner un morceau de son pain aux oiseaux. Les lèvres du jeune blond esquissaient un sourire doux.

« Ils sont mignons. »

Hera hocha légèrement la tête. Les moineaux s'envolèrent avec leur butin. Aphrodi les suivit du regard.

« Tu sais, Hera, je ne t'ai pas quitté parce que je ne t'aimais plus. »

Alors pourquoi ? voulut demander l'autre adolescent, mais il n'en trouva pas la force. Aphrodi continua :

« J'avais peur que la distance finisse par nous séparer et je trouvais ça égoïste de vouloir rester avec toi si je partais.

— Egoïste en quoi ?

— Tu n'aurais pas été libre.

— Tu parles de liberté mais tu supportes pas que des filles me parlent.

— Parce que je suis là maintenant ! »

Hera soupira. Même s'il aimait et admirait Aphrodi, l'égocentrisme du jeune blond lui tapait quelques fois sur les nerfs.

« On ne fait pas de crise de jalousie à quelqu'un qu'on a plaqué. »

Hera vit Aphrodi se mordiller la lèvre inférieure. L'adolescent aux cheveux châtains ne doutait pas que son ami culpabilisait, mais les choses devaient être dites.

« En plus, t'es bien placé pour savoir que les filles, c'est pas mon truc, marmonna Hera. »

Aphrodi sourit en entendant ces paroles.

« C'est vrai. En plus, je suis bien plus beau qu'elles. »

Hera se mit à rire devant cette démonstration de narcissisme.

« Tu ne changeras vraiment jamais, dit-il.

— Mes sentiments à ton égard n'ont jamais changé non plus, tu sais. »

Le visage du brun redevint sérieux.

« Tu ne me crois pas ? demanda Aphrodi.

— Je ne sais pas. »

Hera avait du mal à concevoir qu'on puisse plaquer la personne qu'on aime sans afficher de remord, puis qu'on revienne en clamant qu'on avait jamais cessé de l'aimer.

« J'imagine que je ne peux pas t'en convaincre, dit Aphrodi, l'air amer.

— Pourquoi es-tu revenu ? demanda Hera.

— Je ne peux pas en parler. »

L'adolescent aux cheveux châtains ne put masquer sa déception. Il avait espéré qu'Aphrodi lui dise qu'il était revenu parce qu'il l'aimait et qu'il voulait qu'ils se remettent ensemble, mais ce n'était apparemment pas le cas. Hera eut soudain cette désagréable impression de n'être qu'un pantin soumis à l'opportunisme cruel du jeune blond.

« Tout ce que je peux te dire, c'est que quand je suis parti, je n'avais pas l'intention de revenir m'installer un jour au Japon. »

Aphrodi regarda Hera dans les yeux en continuant :

« Si ça avait été le cas, je n'aurais jamais rompu avec toi. »

L'adolescent avait l'air si sincère que Hera se sentait obligé de le croire. Mais, il ne pouvait pas passer l'éponge sur une année de douleur.

« J'ai souffert sans toi, avoua finalement Hera. »

Il vit une lumière d'espoir éclairer les yeux d'Aphrodi et s'en voulu de devoir l'éteindre :

« Mais je ne peux pas te pardonner.

— Je… vois. »

Aphrodi souriait, de ce même sourire qu'il avait montré à Hera lorsqu'il lui avait dit qu'il le quittait

« Les choses sont claires maintenant. J'imagine que je n'ai que ce je mérite. »

Aphrodi se leva et s'éloigna. Hera le regarda partir, sans réagir. La même scène se reproduisait. Pourtant cette fois, Hera avait noté du regret dans la voix du jeune blond. Une intonation qu'il aurait voulu entendre un an plus tôt.