Chapitre 2 : Le retour au bercail


Ça fait plus de trois heures qu'un type à la sale gueule l'a réveillé d'une claque bien sentie. Ça fait plus de trois heures qu'il attend debout, contre ce mur, les bras retenus par des chaines. Ça fait plus de trois heures qu'il a compris que le clan les avait retrouvés.

Cette constatation faite, il a commencé à se ronger les sangs, en se demandant ce qu'il a pu advenir de Shûhei, d'Ichigo et d'Orihime, sans compter les deux bouts de choux. Il ne se soucie pas de lui, ni de Kisuke. Eux sont les adultes et par conséquent, les fautifs dans cette histoire. Ils assumeront leur mort, en espérant qu'on leur laisse la possibilité d'être certains que rien de mal ne sera fait aux petits. Les enfants de Masaki ont beau être aujourd'hui des adultes, Kensei ne peut s'empêcher de les considérer comme tel.

Ils ont fui pour leur sécurité et après des années à rester sur le qui-vive, ils se sont fait pincer, bêtement, après la publication de l'article sur Ichigo et Orihime. Kensei en est persuadé, c'est cet article qui a tout déclenché. Vivant en France, personne ne pouvait les repérer, sauf si on parlait d'eux. Trop fiers de l'exploit des jumeaux, Kisuke et lui n'ont pas vu le danger que représentait ce journaliste. Deux jeunes japonais expatriés gagnent un concours de cuisine prestigieux en battant des français sur leur propre terrain et dans un domaine de renommée internationale, la gastronomie. Un scoop inespéré. De là, l'article aura été relayé dans la presse spécialisé au niveau national, et se sera ensuite répandue au Japon. Les deux hommes ont oublié que la méfiance est le socle de leur ancien métier. Vivre une vie routinière, loin du danger, les a endormis.

Il entend la porte s'ouvrir et redresse la tête. En alerte, il attend de voir entrer la personne qui lui rend visite et qui, à n'en pas douter, va lui faire subir une torture avant d'abréger ses souffrances. Sa surprise n'est pas feinte lorsqu'un homme blond apparaît face à lui, les cheveux coupés au carré alors qu'il les portait très longs douze ans auparavant. Il est heureux de revoir Shinji Hirako, même si comme prévu, l'autre affiche un air glacial. Certes, il aurait préféré être confronté à quelqu'un d'autre, même s'il ne doit pas être étonné. C'est la politique du clan de confier aux gradés d'une famille la punition de ses membres fautifs.

Shinji l'a introduit dans le clan, Shinji l'en sortira les deux pieds devant.

- « Bonjour Shinji. Je suppose que je devais m'attendre à ce qu'ils t'envoient. »

Sans même le regarder, l'homme engoncé dans un impeccable costume de couleur claire, commence pas se délester de son manteau en laine coûteux. Après quoi, il focalise son attention sur ses gants en chevreau qu'il ôte un à un, ignorant le prisonnier qui accepte le jeu du silence. Qu'à cela ne tienne, Kensei va parler pour deux, parce qu'il en a envie et parce qu'il faut désacraliser ces retrouvailles inattendues. De tous ceux qu'il a quittés, Shinji est celui qui lui a le plus manqué. Lui et le gamin. Peut-être plus Shinji, à cause de leur amitié indéfectible.

- « Tu as toujours eu de la classe, Shinji, mais je dois reconnaître que tu es le genre d'homme qui se bonifie avec l'âge. Cette coupe te va bien, bien que j'avoue avoir toujours eu un faible pour tes longs cheveux. C'est étrange que tu les aies coupés… »

- « Changer quelque chose dans son apparence a parfois du bon… surtout lorsque l'on veut tourner une page. »

- « Oh ! Pile dans le vif du sujet. Toujours aussi direct ? », demande Kensei avec un sourire éclatant. « Donc, je suis une page que tu vas définitivement tourner, n'est-ce pas ? »

Le blond ne répond pas, se contentant de le fixer sans ciller.

- « De toute façon, je ne m'attends pas à autre chose. Est-ce que je peux quand même te demander une faveur ? On en donne toujours aux condamnés à mort. »

Lorsqu'il a franchi le seuil de la porte, Shinji ne savait pas comment il allait réagir. Il savait comment il devait réagir et comment il aimerait réagir, ce qui est bien différent. Retrouver cet ami perdu depuis si longtemps est inespéré et lorsqu'il a appris que Kensei était bien vivant et qu'il allait le revoir, son premier sentiment a été celui d'une joie indicible, de celle qui vous étouffe à l'intérieur tellement elle est forte. Une joie malheureusement vite balayée par la révélation de la survie des enfants d'Isshin et la conclusion amère de la trahison. A partir de là, la déception a envahi la moindre fibre de son être et la soif de vengeance s'est tout de suite imposée à lui.

Et pourtant... rentrer dans cette chambre lui a demandé un effort considérable. Dans sa tête comme dans son cœur, l'empressement disputait la place à l'appréhension. S'il pense s'en être jusque-là bien sorti en jouant l'indifférent avec une aisance de façade, à l'intérieur, ses émotions sont tumultueuses. Kensei a avantageusement vieilli, ce qui ne facilite pas sa position actuelle. Aujourd'hui, Shinji est en mission pour le clan et pour l'honneur de la famille Shiba. Pour son malheur, il espérait confronter un Kensei repentant et réalise que c'est apparemment trop demandé. Certes, quand on connait le bougre comme lui, il est difficile d'envisager qu'il soit empli de remords.

- « Crois-tu être en position de demander quoi que ce soit ? »

- « Peut-être pas, mais je ne pense pas demander la lune. Et puis, tu peux bien passer outre les ordres pour une fois, au nom de notre amitié. »

- « De quelle amitié tu parles ? Toi et moi, nous ne sommes rien l'un pour l'autre. »

La froideur de Shinji atteint sa cible et Kensei fronce les sourcils, cherchant à chasser les souvenirs d'un soir macabre où une femme a été tuée. Il suppose que le retour des héritiers Shiba a forcément mis le blond en colère, au moins dans une situation inconfortable. Il doit savoir coûte que coûte, et pour ça, le mieux reste encore de gagner du temps. Tout ce qu'ils ont partagé, ne peut pas s'effacer d'un coup.

- « Je te considère toujours comme mon meilleur ami, Shinji », rétorque-t-il avec douceur.

- « Grand bien t'en fasse, car moi, je ne te considère même plus, Muguruma. »

Les mots lâchés, le blond va s'assoir dans un grand fauteuil en cuir. Il croise lentement ses jambes et pose ses avant-bras sur les accoudoirs. Bien installé, il darde un regard presque moqueur sur l'argenté, qui choisit de conserver un air affable et souriant.

- « Tu veux qu'on la joue comme ça, très bien, c'est ton droit. »

L'observation qu'il subit amuse Kensei. Intérieurement, elle l'agace aussi. La joute verbale n'a pas vraiment débuté, et il ne souhaite qu'une chose : avoir des nouvelles de ses compagnons d'infortune. Il sait que chaque geste de Shinji est savamment étudié, que chaque mot qu'il prononce est réfléchi, tourné vers un seul but, celui de lui faire perdre son sang-froid ou de l'abattre au moment où il ne s'y attendra pas.

- « Pour les autres… »

- « Cesse donc de te préoccuper des autres ! », soupire le blond en faisant un geste vague de la main. « Tu sais, Kensei, le seul sujet dont tu devrais te soucier, c'est ta petite personne. »

- « On est revenu à Kensei ? », ironise l'argenté, faisant rosir les joues du blond.

- « Ne sois pas si présomptueux ! Toi comme les autres, vous êtes dans une sale situation. Tu ne devrais pas la ramener autant. »

L'attaque a porté ses fruits, la mention de ses compagnons ne le rassure en rien. Malgré tout, l'argenté doit savoir. Il le doit en souvenir de Masaki et aussi parce qu'il s'est attaché à ses enfants, qu'il voit comme ceux qu'il n'a pas eus.

- « Dis-moi au moins comment vont les deux petits ? », insiste-t-il.

- « Même si je le savais, je ne te dirais rien. »

- « Allez Shinji, qu'est-ce que ça te coûte de le dire ? »

D'un bond, le blond est campé sur ses deux jambes, les bras le long du corps, les poings serrés. Rouge de colère, il ressemble à une cocotte-minute sur le point d'exploser.

- « Qu'est-ce que ça me coûte ? Tu te fous de ma gueule ! Ton départ a complètement désorganisé le clan Shiba. Toi et Kisuke, vous avez foutu une merde noire. Pendant des mois, on a été sur la sellette, ne sachant pas ce qu'il adviendrait de notre clan. On était surveillé par ceux des autres familles, ignorés par certains, dédaignés par d'autres comme si on était des pestiférés. Les Shiôhin aussi ont été touchés, mais Coyote a su redresser la barre, s'éloignant de nous et nous laissant crever la gueule ouverte. Il nous a fallu faire patte blanche, parce que même si on a cru au décès de Masaki et des gamins, jamais on n'a pensé que toi et ce crétin au chapeau bariolé y étiez mêlés. Et comme on n'a pas retrouvé vos corps, on a compris que vous aviez quitté le clan, sciemment. Et on ne quitte pas le clan ! »

Maintenant que l'abcès semble percé, Kensei observe le blond qui lui tourne ostensiblement le dos.

- « D'accord, on a foutu le bordel comme tu dis, et je n'essaierai même pas de te convaincre du contraire. Mais, s'il te plaît, dis-moi ce qu'il advient de Shûhei, d'Ichigo, d'Orihime et des deux petits. »

- « Sache juste que le clan s'occupe d'eux comme ç'aurait dû être le cas avec que tu le trahisses, avant que tu me trahisses. »

- « Ça n'avait rien de personnel, Shinji », fait doucement Kensei.

- « TAIS-TOI ! »

Le bond vient de gifler l'argenté et s'en veut aussitôt. Lui, si peu enclin à user de la violence, vient de lâcher prise. C'est pourtant ce qu'il voulait éviter à tout prix : recourir à des méthodes qui sont dignes de Zaraki mais indignes de lui. Shinji Hirako se prévaut d'être plus fin que cette brute au cerveau inversement proportionnel à sa masse musculaire. Radouci, il justifie son acte, la voix emplie d'une rancœur qui l'empoisonne depuis tant d'années.

- « Bien sûr que c'était personnel. »

- « J'avais pas le choix », tente d'expliquer Kensei.

- « T'étais un lieutenant ! Ton seul choix, c'était d'obéir. T'as laissé ton amitié pour cette bonne femme passer avant tout, passer avant le clan. Et ça, c'est impardonnable. »

La bouche d'où perle du sang s'étire en un sourire désabusé.

- « On en revient toujours au même, n'est-ce pas ? T'as jamais rien compris à ce qui me liait à Masaki. »

Une rage sans nom s'écoule à nouveau dans les veines du blond. Il ne supporte pas la douceur avec laquelle Kensei prononce ce prénom qu'il hait plus que tout.

- « La seule chose à comprendre, c'est que cette salope te menait par le bout du nez, comme elle le faisait avec Isshin. »

- « Bon sang Shinji, tu t'entends ? » Kensei affiche un pauvre sourire, de ceux qui vous prennent en pitié ou pire encore, qui vous donne l'impression d'avoir été giflé. Dans le cas présent, ce serait un juste retour des choses. « T'as rien trouvé de mieux que de l'insulter ? C'est quoi l'idée que t'as échafaudé dans ton cerveau si supérieur : Masaki est une salope, Isshin un imbécile et Kisuke et moi des traîtres ? »

- « Mais c'est ce que vous êtes ! », regimbe l'autre, piqué au vif par des paroles qui ont mis dans le mille.

- « Je ne le nie pas, et je suis certain que Kisuke saura faire face aux conséquences de ces actes, tout comme je le ferai. »

- « T'inquiète pas pour Urahara. Il va comprendre sa douleur. Zaraki saura lui mettre les points sur les i, tu ne crois pas ? »

Kensei est abasourdi d'entendre que Kisuke est entre les mains de ce malade. Son ami, son frère d'armes pendant les douze dernières années, le blond et précieux Kisuke, qui aime tant son confort, comment va-t-il réagir face au géant qui aime taper du poing ? Et surtout comment Zaraki va réagir face à l'humour douteux du blond ? Toutes ces questions se bousculent dans sa tête, lui faisant perdre le pied de son échange avec le blond.

- « T'inquiéterais-tu pour lui au point d'oublier que tu n'es pas mieux loti ? Mon pauvre Kensei, je ne me sers peut-être pas de mes poings, mais tu peux être sûr que tu vas morfler ! »

L'argenté éclate d'un rire clair, ce rire qui a tant manqué à Shinji et qui lui fait perdre le fil à son tour. Il est conscient de commettre une terrible erreur, celle d'oublier le bien du clan au profit d'une vendetta individuelle. Prendre ce chemin ne peut conduire qu'à l'échec.

- « Une vengeance personnelle, Shinji ? N'est-ce pas contraire aux ordres d'en haut ? »

Le blond tourne vers l'argenté un regard acéré. Décidément, rien ne se passe comme prévu. Kensei n'est pas censé faire de l'ironie, rire et garder la tête haute. Le seul point positif, c'est qu'il reconnaît tout de même sa culpabilité. Pourrait-il seulement la nier ?

- « Des ordres que tu suivais avant sans rechigner, et que tu as oubliés pour suivre les élucubrations de Masaki. »

- « Masaki voulait juste protéger ses enfants. »

- « Reste à prouver que les enfants étaient en danger »

- « Je t'en prie Shinji, tu sais très bien que Yamamoto avait ordonné que Masaki se remarie avec Barragan… »

- « Et alors ? En quoi c'était un problème ? A moins que tu n'aies été jaloux ? »

- « Arrête avec ça ! Masaki et moi, on a toujours été comme frère et sœur. J'arrive pas à comprendre que tu ne puisses pas saisir ça, après toutes ces années ! »

- « Tu l'as toujours fait passer avant ! »

- « C'est pour ça Shinji que tu la détestes autant ? Elle est morte nom de dieu ! Morte, tu comprends ? Comment tu peux encore lui en vouloir ? Je n'ai jamais rien ressenti d'autre pour elle que de l'attachement fraternel. Je suis gay, Shinji, GAY, tu piges ? »

Shinji tourne la tête. Pour rien au monde, Kensei ne doit voir le soulagement qu'il ne parvient pas à retenir. Cette révélation est la seule éclaircie de toute leur conversation. Dès lors, il sait que Masaki n'a jamais eu cette proximité avec son meilleur ami comme il le croyait. Que cette belle-sœur qui l'a toujours tenu à distance de sa famille, tout en acceptant Kensei, n'était rien d'autre qu'une amie.

- « Ne vas pas me faire croire qu'Isshin n'a jamais été jaloux ? », contre-attaque-t-il pour faire bonne mesure.

- « Au début peut-être, mais apparemment, lui était un peu plus intelligent que toi. »

Le blond se retourne, touché par la critique. Plus touché qu'il ne devrait. Plus touché qu'il ne faudrait pour mener à bien cette intimidation qu'il veut voir déboucher sur une reddition sans condition de la part de cet homme à l'aura si pesante.

- « Admettons que tu aies crû que ce remariage soit une bonne idée, tu sais parfaitement que Barragan a un faible pour les jeunes garçons. Tu sais ce qu'il est capable de faire. Ce mec est un pédophile, Shinji ! On n'est pas des enfants de cœur, mais bon dieu, on en est au point d'accepter cette merde au sein de l'organisation ? »

- « Ce n'est pas à toi de discuter des décisions prises par… »

- « Raconte pas de conneries, Shinji ! Toi aussi, tu étais écœuré par ce type, si je me souviens bien. Comment Masaki pouvait-elle mettre en balance l'innocence de Shûhei et d'Ichigo, hein ? Comment moi et Kisuke, on aurait pu laisser faire du mal à ces deux gosses, t'y as pensé à ça ? »

Non, à aucun moment pendant ces douze dernières années, Shinji n'a pensé au sort qui aurait été celui des trois petits si Masaki ne s'était pas rebellée contre ce mariage. Jamais l'un des cinq chefs de clan de l'époque n'a émis la moindre réserve quant à ce projet des plus discutables. Cependant, il ne peut pas répondre ça, faute de quoi il perdrait la face devant Kensei.

- « Tu ne dis plus rien ? Aurais-je touché un point sensible ? »

L'argenté se fait sarcastique, faisant songer à Shinji que les choses sont en train de lui échapper. Il doit impérativement effacer ce sourire synonyme de doute. Et le doute n'est pas bon lorsque l'on souhaite dominer l'autre. Toutefois, Shinji possède un avantage certain, celui de détenir des informations dont Kensei n'a pas connaissance à cause de sa fuite.

- « Barragan est mort », lâche-t-il après un moment.

Il se tourne lentement, heureux de constater que Kensei a l'air soulagé. Presque content. C'est bien, il tombera de plus haut lorsqu'il assénera le coup fatal. Shinji est convaincu que Kensei ne va pas en rester là, et il pourra cette fois moucher son prisonnier.

- « Comment ? »

Décidément, même s'il ne l'a pas vu pendant douze ans, Shinji connait bien son ami.

- « Gio Vega l'a buté... »

Shinji prend le temps de profiter de la surprise, puis de l'inquiétude, qui envahissent le visage de l'argenté à l'écoute de ce nom si cher à son cœur. Ce gamin qu'il avait pris sous son aile. Gio avait à peine neuf ans et lui-même était un grand frère pour le clan Shiba. Ce même gamin qu'il a oublié en se barrant, privilégiant les enfants de son amie plutôt que ce gosse qui le voyait comme son héros et le considérait déjà comme un père.

- « … après le viol de trop », lâche Shinji avec désinvolture.

- « Non », murmure Kensei en secouant la tête.

- « Eh si ! Mais ce n'est pas un problème. Après tout, il n'était pas important puisque tu l'as laissé derrière. »

- « Comment tu peux dire un truc pareil comme si de rien n'était ? », éructe l'argenté en se redressant de toute sa stature et en bataillant contre les chaines qui le maintiennent au mur. Impressionné malgré lui, Shinji doit reculer d'un bon mètre. « Comment t'as pu laisser faire ça, Shinji ? »

- « Comment j'ai pu laisser faire ça ? Elle est bien bonne celle-là ! C'était ton protégé, c'était ton rôle à toi de l'aider, sinon c'était pas la peine de l'avoir pris avec toi. C'est toi qui l'as abandonné ! »

Les yeux de Kensei sont emplis de désarroi et d'incompréhension. Lentement, ces deux sentiments laissent la place à un autre, plus fort, celui du dégoût et cela se voit sur ses traits et cela se sent par tous les pores de sa peau, touchant Shinji en plein cœur.

- « Où est passé ton cœur, Shinji ? »

Oui, Shinji Hirako, chef du clan Shiba, vient d'être touché au plus profond de lui. Et la souffrance est tellement insupportable qu'il finit par baisser sa garde.

- « Tu l'as emmené avec toi il y a douze ans », murmure le blond.

Conscient de l'aveu qu'il vient de faire, le blond tourne les talons sans demander son reste et fuit plutôt qu'il ne sort de la pièce.

Resté seul, les mains attachées à ce mur, Kensei n'en revient toujours pas.


Il vient de se réveiller avec le pire mal au crâne qu'il n'ait jamais connu. Très vite, il essaye de se souvenir s'il a pris une cuite la veille. C'est néanmoins un autre souvenir qui lui revient en mémoire. Celui du bruit d'une porte enfoncée, des cris des petits et puis, le trou noir.

Il se redresse d'un bond pour s'assoir sur le lit où il a été allongé. Il se prend la tête entre les mains, et grogne sous l'assaut d'une douleur vive.

- « Bon sang ma tête ! »

- « Tu devrais pas t'lever aussi vite. Un coup sur la tête, ça laisse des traces », fait une voix grave.

Kisuke cherche des yeux la personne à qui elle appartient. La pénombre dans la chambre spacieuse ne l'aide pas. La lumière du plafonnier est orientée vers lui, certainement à bonne escient. S'il n'était pas confortablement installé sur un matelas moelleux, dans des draps en soie rouge sombre, il pourrait se croire dans une salle d'interrogatoire. Mais pour ça, il ne serait certainement pas nu.

'Une minute, pourquoi je suis à poil, moi ?', songe le blond en soulevant le drap.

- « Euh... Où sont mes vêtements ? », demande-t-il à tout hasard, en mettant sa main en visière au-dessus de ses yeux.

Un rire guttural lui répond dans un premier temps.

- « C'est tout ce qui t'inquiète, d'être à poil ? T'es un marrant toi ? »

Un bruissement de tissus et un déplacement d'air. Kisuke est en alerte et il a bien raison, surtout lorsqu'une stature gigantesque vient ombrer la lumière. Le cœur battant, il suit la masse se déplacer sur le côté et ce qu'il redoutait depuis quelques secondes se matérialise en la personne de Kenpachi Zaraki, le taré que Yamamoto a adopté en dépit de tout bon sens.

Kisuke est rarement impressionné. A cet instant, il est véritablement terrifié. Il ne pouvait pas tomber sur plus mauvais choix pour ce retour dans le clan.

- « Dis, mon tout beau, tu serais pas perdu dans tes pensées ? »

Kisuke se secoue la tête, et prend une grande inspiration, avant de tourner ses yeux verts pales vers les iris couleur de nuit profonde. Le sourire carnassier le fait déglutir malgré lui.

- « T'as l'air d'un lapin pris dans les phares de ma bagnole ! », explose de rire le géant.

De moins en moins à l'aise, le blond esquisse un semblant de sourire, ne sachant pas trop sur quels pieds danser avec un gus pareil.

- « Mais t'es aussi plutôt bien fait de ta personne. »

Plus ça va et pire c'est. A chaque parole de Zaraki, Kisuke est perdu. A quoi rime tout ça si la finalité c'est de le zigouiller. Le cerveau du pauvre Urahara fonctionne à plein régime, sans espoir de pouvoir se défaire des griffes du colosse.

'C'est quoi son truc déjà ? L'arme blanche forcément, parce qu'utiliser une arme à feu, ce serait trop facile et rapide. Ah non, c'est vrai, j'avais oublié. Ce malade tabasse ses ennemis à mort.'

- « Et t'as de sacrément beaux yeux. »

- « Mer… merci ? », parvient à énoncer le blond.

- « Je les avais jamais vus de près. Faut dire que tu restais coller à la femelle de Coyote. Sacrée bonne femme, soit dit en passant. T'étais pas un peu mordu de la belle Yoruichi ? »

- « Non, Yoruichi a toujours été une amie. »

'Une amie que je donnerai cher pour revoir à cet instant !', se dit Kisuke.

- « Bah, tu peux être sûr qu'elle est plus ton amie. Tu l'as déçue cette pauvre Yoruichi en te barrant comme un voleur. Comme t'as déçu tout le clan… »

'Nous y voilà. C'est maintenant que les coups vont pleuvoir. Bon sang, j'espère que les gosses vont tous bien.'

- « T'as un truc à dire peut-être… »

- « Quoi ? Pour ma défense ? » Kisuke éclate d'un rire nerveux qui ne cache rien de la terreur qui occupe son esprit. « Non, je n'ai rien à vous dire ! », s'offusque le blond en s'éloignant légèrement du grand corps.

- « Tu peux me dire tu, tu sais. On va devenir très proches toi et moi. »

- « Et ça changera quoi ? Je n'ai toujours rien à dire. »

- « Bah, t'es quand même parti avec quelque chose qui t'appartenait pas, ça mérite quand même une petite explication », fait Zaraki sur un ton amusé.

- « Non mais vous vous entendez ? »

- « Je t'ai dit de me dire tu ! », se met à gronder le brun.

Après un mouvement de recul qu'il n'a pu retenir, Kisuke décide de jouer son va-tout. De toute façon, l'autre va le buter, alors autant lui cracher ce qu'il pense de lui, de son foutu paternel et de son clan à la gomme.

- « Les gosses étaient en danger, et aucun d'entre vous ne voulait entendre raison ! Vous suivez tout ce que le vieux schnock décrète sans même vous préoccuper du danger que cela engendre pour ceux que vous êtes censés protégés. Barragan est une ordure de la pire espèce et l'idée même qu'il puisse avoir sous la main Shûhei, Ichigo et Orihime, ça m'écœurait ! Tu peux comprendre ça ? »

Le blond pousse un soupir en baissant les yeux.

- « Ouais, je peux comprendre, j'ai des gosses. »

Éberlué par la nouvelle (et quelle nouvelle, Zaraki s'est reproduit), Kisuke relève la tête.

- « C'est vrai ? », demande-t-il avec espoir.

- « Ouais, et j'aimerais pas qu'ils soient proches d'un pédophile comme Barragan. Heureusement qu'il a été buté, parce que je lui aurais coupé les couilles moi-même. »

- « Barragan est mort ? »

- « Rétamé par le gamin que ton complice avait pris sous son aile. Faut dire que le vieux Barragan l'a violé plusieurs fois. Et pis, un jour, le gosse l'a plus supporté. »

Kisuke est horrifié. Gio Vega a subi les outrages réservés à Shûhei et à Ichigo. Ils auront sauvé les seconds mais pas le premier. Il se souvient du jour où lors d'une réunion de tout le clan, Kensei est arrivé avec un garçon d'une dizaine d'années collé à ses basques. Le gosse orphelin vivait auparavant dans les rues, et il se sentait fier de pavaner près du second couteau du clan Shiba. Lui et Yoruichi avaient pas mal raillé le grand costaud, lui soufflant qu'il avait un cœur plus tendre qu'on l'aurait cru.

- « Que lui est-il arrivé ? »

- « Au gamin, tu veux dire ? » Le blond hoche la tête avec appréhension. « C'est sûr que buter l'ancien lieutenant du vieux schnock comme tu dis… »

Le coup d'œil du géant fait déglutir le plus petit qui se rend brusquement compte qu'il a ni plus ni moins insulté le père de Zaraki et le chef suprême du clan.

- « … ça n'est pas passé inaperçu, mais les chefs des cinq familles se sont concertés et on a sauvé la mise au gamin. Il travaille pour le clan Shiôhin maintenant. Tu vois que nous autres, on sait réagir quand il le faut. »

- « Alors, ça veut dire que… »

- « Que quoi ? Que tu vas t'en tirer gentiment, ah sûrement pas ! Tu vois, même si dans le fond, ton pote et toi vous avez probablement sauvé les gosses d'Isshin, ça change rien au fait que vous avez trahi le clan. »

Qui a dit que Zaraki n'était pas fin psychologue ? Celui qu'on prend pour une brute vient de balader Kisuke avec grand art, alors même que le blond est loin d'être un bleu dans ce genre d'exercices. Il lui a donné l'espoir d'un pardon possible, il a fait s'éloigner la menace des coups en lui parlant sereinement et maintenant il lui reprend tout. Le réveil est difficile pour le blond qui nage en plein brouillard.

En une seconde, le géant est près de lui. Il l'attrape par la taille et le rapproche de lui sans ménagement, faisant crier de surprise le blond.

- « Tu vois, j'suis d'un naturel curieux. Et y'a deux trucs que j'me demande depuis longtemps. D'une, qu'est-ce que ça ferait de mettre ma queue dans un petit cul dans ton genre ? De deux, est-ce que tu serais capable de tenir aussi longtemps que Gio Vega si j'te violais ? Alors tu en penses quoi mon petit Kisuke Urahara ? »

Les battements de son cœur viennent de rater une cadence. Que peut-il répondre à ça ?

- « Euh… Je ne suis pas gay, vous savez. »

- « Je t'ai dit de me dire tu. Et moi non plus, je l'suis pas. Jusqu'à maintenant, j'ai eu que des femmes. Des tas. J'en ai même épousé trois, pas en même temps hein ? Avec chacune, j'ai eu un gosse et j'ai suffisamment d'héritiers comme ça. J'en ai ras la casquette des bonnes femmes, j'veux passer à autre chose. T'en dis quoi ? »

- « Eh bien voyez-vous… enfin, je veux dire, tu vois, contrairement à toi, je n'ai jamais été tenté… par les hommes. Moi j'aime les rondeurs féminines, les seins pulpeux… »

- « Comme ta copine Yoruichi ? », lui demande Zaraki avec un clin d'œil.

Détendu par l'étrange complicité du brun, le blond commet à nouveau l'erreur de baisser sa garde. Il lui répond avec un rire : « Oui, c'est exactement ça ! », avant de pousser un cri de douleur lorsque l'autre lui saisit les cheveux et lui tire la tête en arrière.

- « Dis, faudrait voir à pas me pousser à bout, je suis assez possessif et jaloux. Quant à te demander ton avis, c'est… comment on dit déjà ?... pour la forme, tu piges ? »

Kisuke n'a pas le temps d'acquiescer que la bouche de Zaraki s'abat sur la sienne. Suffocant dans le baiser, il est bien obligé d'entrouvrir ses lèvres, facilitant l'insertion de la langue du brun, qui se met à lui bouffer la sienne avec voracité. Quand le baiser est rompu, les lèvres de Kisuke sont gonflées et celles de Zaraki étirées en un sourire qui n'augure rien de bon pour le blond.

- « C'est pas si différent d'une femelle finalement. Et puis, t'as bon goût pour un mec. »

- « Lâche-moi, espèce de malade ! »

- « Oh, on n'est pas d'accord ? Parait que c'est meilleur comme ça », ricane le brun.

- « Et c'est Barragan qui t'as dit ça ? », s'écrie Kisuke en essayant de se dégager de la ventouse qui se colle à lui.

Zaraki resserre l'étau de sa main dans les cheveux blonds. Il semble être dans une colère noire, rien à voir avec le badinage dont il abreuve Kisuke depuis près de dix minutes.

- « Me compare pas à ce connard ! Moi, je touche pas les gosses. Et je te rappelle que t'es un adulte. Ok, t'es pas consentant, mais ça je m'en fou. Faut payer l'addition, Urahara et c'est maintenant. »

- « Alors tuez-moi ! Je préfère crever que subir ça ! »

- « Mais ça je le sais, mon petit Kisuke. Pourquoi tu crois qu'ils t'ont confié à moi ? Je leur ai dit que te tuer ce serait pas assez. Alors je me suis proposé, pour te garder avec moi, jusqu'à ce que je me lasse, tu vois ? Ils ont adoré l'idée que tu deviennes mon jouet. Certains ont été dégoûtés, comme la Shiôhin qui s'est barrée en hurlant sur la princesse Kuchiki. Faut dire que l'autre avec un balai dans l'cul, a pas voté pour que tu sois confié au clan Shiôhin, c'est ballot ! »

Le brun éclate d'un rire tonitruant, s'amusant de ses propres blagues vaseuses.

- « T'as deux choix maintenant. Soit tu te soumets et t'essayes t'en profiter, soit tu te rebelles et pour moi le plaisir sera tout bénef. De toute façon, je vais prendre mon pied, parce que t'es devenu un beau petit lot, Urahara. T'as la peau vachement douce et tes yeux sont splendides. Je t'ai déjà dit que tes yeux étaient beaux ? J'adore les regarder. »

Le blond est allongé de force sur le lit. Avant de le surplomber, Zaraki ôte d'un geste le drap qui couvrait la partie inférieure du corps de son jouet, qui essaye de lui échapper, en vain.

- « T'as aucune chance », lui susurre-t-il en l'embrassant de nouveau.

Kisuke sent une grosseur appuyée contre ses cuisses, situé pile au niveau de l'entrejambe de l'autre homme. La panique le submerge et le pousse à se débattre comme un forcené. Quand il constate que le corps au-dessus de lui ne bouge pas d'un millimètre, il essaye de le repousser, mais il n'y parvient pas non plus. Il commence à réfléchir, ce qu'il sait faire le mieux. Après tout, il a toujours été considéré comme un génie, sans aucune modestie de sa part.

Malheureusement, il a beau prendre le problème par tous les bouts, aucune solution ne surgit dans son esprit méticuleux. Alors, il renonce. Pour la première fois de sa vie, Kisuke Urahara baisse les bras. Il ne bouge plus, comme s'il voulait se faire oublier. Il ne répond pas au baiser, non, il refuse de participer.

- « Tu te laisses faire ? Tu crois que je vais renoncer parce que tu vas être une chiffe molle dans mes bras ? T'es vraiment un gars amusant, Kisuke Urahara. »

Les baisers reprennent et la langue continue de fourrager dans sa bouche, tournant autour de sa propre langue qui se contente de se mouvoir au gré des mouvements de l'autre. Les mains du brun ont commencé à faire leur office, alternant frottements brutaux et douces caresses, même si pour le soumis, ces assauts sont tous subis et n'éveillent en lui rien d'autre que des frissons de dégoût et cette peur qui le consume à l'intérieur.

Zaraki se redresse et lance un avertissement à Kisuke : « Un conseil, si tu te décides à bouger maintenant, tu le regretteras amèrement. Je suis prêt à faire l'effort de te préparer, alors la balle est dans ton camp. »

Le géant commence à se désaper, et Kisuke ne peut s'empêcher d'admirer les muscles parfaits, les cicatrices et le dragon tatoué dans le dos de son tortionnaire. La haute stature du brun peut laisser penser qu'il est costaud, alors que l'homme est plutôt élancé. Tout en muscles, mais assez fin. Lorsqu'il ôte son sous-vêtement, il se met de côté et Kisuke découvre avec horreur le sexe bandé. A nouveau la panique le submerge et cette fois, le pousse à se mouvoir. Il saute du lit et se met à courir. Ne connaissant pas les lieux, il se cogne dans un meuble et il est rattrapé par le brun qui a l'avantage de connaître parfaitement cette pièce, vu qu'il s'agit de sa propre chambre.

- « T'aurais pas dû faire ça, parce que tu vas dérouiller, mon petit Kisuke. »

Il saisit le blond comme s'il était un fétu de paille et le jette sans ménagement sur le lit. Il s'immisce aussitôt après entre les jambes que l'autre essaie de refermer avec toute l'énergie du désespoir. Sans qu'il n'ait vu le coup venir, Zaraki se saisit d'un objet apparemment posé sur la table de chevet. Une sorte de lien, avec lequel il lui attache les mains au montant du lit. Ainsi immobilisé, Kisuke est à la merci totale du colosse.

- « L'obéissance, Kisuke, tu vas apprendre l'obéissance. »

Le pauvre n'a pas le temps de méditer cette phrase qu'une grosseur s'introduit en lui, lui donnant l'impression d'être déchiré en deux. Zaraki vient de le pénétrer jusqu'à la garde. Un hurlement s'échappe de sa gorge, tandis que le brun ne bouge plus. Il prend son visage en coupe et découvre un bien triste spectacle, celui des beaux yeux verts inondés de larmes.

- « Si tu m'avais écouté, tu serais pas en train de pleurer. En attendant, je trouve que t'es vachement serré. »

- « Va te faire foutre, connard ! », parvient à cracher le blond, pour s'arrêter brusquement et serrer les dents quand le brun fait un va-et-vient à l'intérieur de lui.

- « Ah non, c'est toi qui te fais foutre là ! Et j'aime ça », chuchote Zaraki en bougeant d'avant en arrière son sexe à l'intérieur de Kisuke.

Le blond ferme les yeux et crispe la mâchoire. Il ne veut pas montrer à Zaraki à quel point il est faible à cet instant. La douleur physique est à la limite du supportable et il sent quelque chose s'écouler entre ses cuisses. Une substance qui paradoxalement facilite les allers et venues du brun. Sûrement du sang. Quant à la douleur morale, il sait déjà qu'elle sera de loin la plus difficile à résorber. Il se sent atteint dans son intimité, dans sa masculinité. Cette intrusion, ce viol est probablement la pire chose qui pouvait lui arriver. L'homme qu'il est se serre de sa tête pour séduire les femmes, pas de ses muscles.

De son côté, Zaraki le pilonne, grognant des cris rauques qui doivent être le signe qu'il prend son pied. L'expérience semble lui convenir car, après quelques minutes à labourer le cul du blond, il se déverse en lui.

Moment ultime de dégoût pour Kisuke, qui ne parvient pas à retenir les larmes que Zaraki vient cueillir avec douceur.

- « La prochaine fois, je serais plus doux. Enfin, si t'y mets du tien. »

Il s'allonge ensuite près de lui et vient le serrer contre son torse, comme un enfant ferait avec une peluche.

Une peluche salie et profondément abîmée.


NA : oui, je sais... une scène très dure, mais en même temps, le thème c'est un clan de yakuzas, ça ne pouvait pas sentir la rose non plus...