Chapitre 2 :

« -N'ayez crainte, je voulais simplement m'assurer que vous n'étiez pas souffrante, me rassura t-il en levant ses mains pour mieux appuyer ses dires.

Il se releva lentement, comme pour ne pas m'effrayer d'avantage alors que je demeurais silencieuse à le toiser, la paume tressautant sous les assauts hystériques de mon cœur. Parfaitement immobile, son regard ne se séparait pas du miens, de même que son étrange sourire qui ne fuyait pas son visage.

-Je vous assure que vous n'avez aucune raison de me craindre.

Comment croire l'homme qui venait de s'introduire dans ma chambre, seulement vêtu d'une chemise à peine lacée, de son pantalon bouffant noir, et ce, avec la discrétion d'un chat sauvage ?

-Pardonnez ma surprise Votre Majesté, je m'attendais à ce que ce soit mon Père qui vienne à moi, me ressaisis-je une fois mon second souffle trouvé. Seigneur ! Je vous prie de pardonner mon emportement… Je n'aurais pas dus vous repousser si violemment, je suis vraiment confuse… Rougis-je de honte en me souvenant de la façon dont j'avais rejeté sa main un peu plus tôt.

Je ressentis le brusque besoin de me donner une baffe, et je me jurais d'y remédier une fois seule pour de bon.

-Ce n'est rien, balaya t-il mes excuses d'un léger signe de tête. Vous semblez vous porter mieux qu'un peu plus tôt. Puis-je ? S'enquit le monarque en désignant le bord du lit. »

Surprise, tant par l'originalité de la situation que par l'intention qu'il ne désirait me dévoiler sur l'instant, je demeurais une nouvelle fois coite. Je n'avais jamais entendu parler d'un Roi demandant la permission à un de ses sujets s'il pouvait ou non faire ce qu'il désirait. De même que j'ignorais ce que l'Étiquette recommandait pour une visite Royale nocturne. Je savais simplement que de tout temps, je devais exaucer les vœux les plus chers de Sa Majesté afin de ne pas le troubler, et de ne pas interférer sur l'avenir du pays.

Comme il semblait toujours attendre mon consentement, j'inclinais rapidement le menton, encore trop bouleversée pour parvenir à rassembler mes mots.

Avec milles précautions, il s'assit de nouveau délicatement sur le bout du lit, puis me fit signe de le rejoindre, comme je continuais de le jauger depuis l'autre bout de la couche, droite comme un soldat. Bien que cela ne me sembla absolument pas raisonnable, je fini par obtempérer, la curiosité que sa visite éveillait en moi, prévalant sur ma raison. Je m'assis à mon tour à ses côtés sur lit, tout en gardant une distance que les conventions sociales décrivaient de respectueuse, puis j'attendis qu'il n'entame la discussion. Son regard ne cessait de me détailler, inlassablement, m'empourprant les pommettes de gêne.

Après un long silence que je trouvais des plus embarrassant, je pris le parti de prendre les devants, toujours ignorante de ce qu'il me fallait faire dans ce genre de situation, qui de toute évidence, sortait de ce que l'Étiquette prévoyait.

« -Que puis-je faire pour vous, Votre Majesté ?

-Nous n'avons pas eu l'occasion de nous entretenir depuis votre arrivée. Hors, il se trouve qu'en plus d'être la fille de votre père, vous êtes également son apprentie. C'est exact ? Me demanda t-il avec un sourire enjôleur que je devinais de factice.

-Oui, Votre Majesté. Je suis son apprentie et son associée, ne puis-je m'empêcher de rajouter, piquée sur le vif.

Je détestais que tous délaissent mon association professionnelle, comme s'il était déraisonnable ou impensable pour une femme de prendre la suite de son Père.

-Si j'ai déjà pus voir maintes créations de votre père, je n'ai jamais eu l'opportunité de découvrir l'une des vôtres. J'ai conscience qu'il se fait tard, mais je suis intrigué, continua le Roi sans rendre compte de mon agacement intérieur.

-C'est que, je serais ravie d'exaucer votre souhait, mais j'ignore ce que vous aimeriez que je vous montre.

-Le dernier de vos travaux. S'il vous plaît, ajouta t-il ensuite aimablement. »

Je songeais rapidement a celui-ci une robe de bal masqué, que je m'étais cousue pour la faire ressembler à un oiseau de feu. Je l'avais heureusement emportée avec moi, dans le cas où nous aurions à assister, Père et moi, a cette sorte de festivité. Je l'avais rangée dans le buffet capricieux qui me servait à présent à entreposer tout mes projets terminés.

Je me faufilais donc en silence auprès de celui-ci, appréciant sous mon pas discret, la douce et chaude caresse du parquet. L'esprit torturé par une nuée de questions, je tentais d'ouvrir une première fois les doubles portes de bois sculpté, en vain. Il avait tant travaillé que le meuble peinait à s'ouvrir, malgré la force que j'exerçais sur la poignée de laiton.

Mon sommeil troublé et mes vertiges passés m'avaient définitivement volés toute ma dignité, et ce, juste sous le nez de Sa Majesté. Cependant, je me refusais d'abandonner, il me fallait à tout prix lui prouver ma valeur de créatrice, et le talent professoral de mon Père.

Je sentis le Roi se rapprocher, aussi je me reculais avec un air d'excuse, plus rouge à présent que cette fameuse robe que je ne parviendrais décidément pas à lui montrer. Il ne lui fallut pas user de sa force trop longtemps avant de parvenir à déloger la porte que j'aurais jurée de bloquée définitivement. Je ne m'en sentie que plus honteuse et grommelais intérieurement contre moi-même.

« -Cela arrive à tous, vous étiez malade il y à encore peu. Maintenant, montrez moi.

-Oui, Votre Majesté.

Sans oser le regarder dans les yeux, je me glissais entre lui et la porte, farfouillant entre les divers taffetas de tissus de toutes les couleurs afin de dénicher ma merveille.

-Ah ! La voilà ! M'exclamais-je avec joie une fois mes doigts aillant trouvés le satin d'un pourpre flamboyant.

Dans un grand mouvement, je l'attirais à moi et la fit tournoyer devant le regard attentif du Roi.

-Dîtes m'en plus à propos de cette robe. Ne faîtes-vous que des toilettes féminines ?

-Eh bien, Père refuse que je m'occupas des projets masculins, car il estime qu'un jeune femme n'a pas à toucher de ses doigts un homme. En réalité, c'est simplement parce que Brest n'est pas empli de tant de gentilhomme que votre Cour, Votre Majesté, lui souris-je, appréciant de pouvoir parler de mon métier avec mon habituelle passion. Aussi, je ne m'attache qu'aux clientes.

-Votre Père est un homme fort avisé, sourit le Roi, une étincelle amusée brillant dans ses pupilles. Si j'avais une fille aussi jolie et talentueuse que vous, je craindrais moi aussi pour sa vertu.

-Ma vertu se porte pour le mieux, Votre Majesté, ne puis-je m'empêcher de répondre avec aplomb, avant de changer de sujet. Celles-ci, est un projet personnel que j'ai dressée en songeant à tout ce que l'on m'avait raconté des merveilles de Versailles.

-Et que vous a t-on raconté sur Versailles ? Me coupa t-il de nouveau en me regardant me débattre avec le tissus pour le rendre présentable.

-J'en rêvais chaque fois que notre baronnet revenait de ses voyages, aussi, je me passionnais pour les réceptions de la Cour qu'il me décrivait avec tant d'amour et d'adoration ! Je lui demandais des tas de descriptions sur les bals masqués. Aussi, je me suis imaginée une robe digne de Versailles et de Votre Majesté. Elle est faite pour représenter un Phoenix. »

Je déployais le lourd tissus pour lui montrer les diverses coutures, les broderies jaunes et oranges surfilées d'or représentant des flammes en dentelle. Les superpositions de tulles et de satin qui singeaient des milliers de petites plumes s'embrasant, les différents jupons qui s'évasaient jusqu'à prendre les contours d'une traîne plumeuse… Tout ce travail qui m'avait demandé six longs mois de préparation, et un autre d'assemblage. Mais il me semblait perplexe et peu investit dans ma passion, aussi, peu à peu, je perdis de ma verve, craignant de l'avoir déçu.

Bien vite, il se rendit compte de mon trouble, pour se remettre à sourire posément.

« -Pardonnez-moi, c'est simplement, que je ne comprends pas de quel animal vous parlez.

-Votre Majesté ignore ce qu'est un phœnix ? Haussai-je les sourcils, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine.

Je craignais qu'il ne s'offense, mais il se contenta de nier, tout en faisant l'effort de caresser du bout des doigts la robe lourde que je gardais toujours entre mes mains.

-Le mot ne m'est pas étranger, mais je ne sais plus à quoi l'assimiler.

-Il s'agit d'un animal légendaire au plumage de feu qui s'embrase lorsqu'il atteint la fin de sa vie, pour mieux renaître de ses cendres. Cet animal ne meurt jamais vraiment.

-Ce pourquoi vous y avez mis tant de plumes de feu... Eh bien, soyez rassurée, cela convient parfaitement à ma Cour. Je salut votre ingéniosité, et votre savoir faire Comtesse.

-Je vous remercie, Votre Majesté, rougis-je timidement, rassurée et non peu fière.

-Auriez-vous d'autres projet de la sorte en tête ?

-Eh bien… J'avais songé aux Kitsune. J'ai lu dans une encyclopédie du monde qu'il s'agissait d'un renard qui porte chance au Japon, de par ses neuf queues. Mais la fourrure de bonne qualité est difficile à obtenir, surtout que seule la fourrure blanche conviendrait à cette confection… réfléchis-je à voix haute.

-Vous me semblez fort instruite, sourit-il.

-J'aime à dévorer les livres, lorsque je ne travaille pas, Votre Majesté.

-Intéressant. Si je m'assurais que vous ne manquiez d'aucun matériau, la feriez-vous ?

Surprise, je crus premièrement à une farce, mais son fasciés n'exprimait rien d'autre qu'intérêt poli et curiosité.

-Si c'est là, l'un de vos souhaits, j'en serais ravie, Votre Majesté, bredouillais-je en m'inclinant maladroitement.

-J'en serai le premier ravi. J'ai très hâte de travailler avec vous, s'approcha t-il pour venir me libérer du poids de la robe.

Ses doigts s'accrochèrent un traître instant aux miens et j'aurais pus croire à un accident, si je n'avais pas perçus son sourire en coin, qui éveilla une fois encore en moi, un sentiment de danger.

Le Roi s'éloigna de moi, pour aller pendre la robe à sa place initiale, puis laissa les portes entrouvertes. Puis, il reprit son chandelier sur la table de nuit, alluma la petite bougie que je gardais à mon côté en prévision de mes futures lectures nocturnes, puis fit volte face.

-Je vais vous laisser à présent, passez une bonne nuit, finit-il par prendre congé, me vrillant toujours de son regard mystérieux. »

Il m'abandonna ainsi, alors que je m'inclinais, pantoise, le souffle coupé. Sa main avait frôlé ma joue pour remettre une mèche qui s'était échappée de ma coiffe, lorsqu'il m'avait souhaité la bonne nuit. La porte se referma derrière son pas fantomatique, sans un bruit. Me sentant libérée, je me rappelais enfin comment respirer, pour mieux pousser un long soupir. Sa présence m'avait incroyablement crispée, je me sentais tellement troublée ! Je ne cessais de me questionner sur la nature de son intérêt pour mon travail, puisqu'il n'y avait pas porté de réelle attention. Il m'avait fixé de son regard étrange qui ne manquait pas de me rendre mal à l'aise, ses doigts ne se promenant sur le tissus seulement par convenance.

Je soupirais à nouveau, rechignant à fermer la portière facétieuse, puis me remis au lit. Encore perturbée par cette scène, je plongeais mon visage entre mes mains, puis me collais une baffe comme je me l'étais promise.

Le reste de la nuit ne fut pas de tout repos, la visite nocturne de Sa Majesté couplée aux vertiges de cette soirée m'aillant bouleversée plus que je ne me l'imaginais, je ne cessais de m'éveiller sans raison. Chaque fois je craignais qu'il ne se trouvât dans la chambre, dans un coin d'ombre, à m'observer, comme le ferait une créature se nourrissant de rêves et de cauchemars. Aussi, je fus infiniment reconnaissante au soleil de venir dissiper peu à peu mes troubles de ses chauds rayons.

Aillant renoncée à dormir véritablement depuis la mi nuit, j'avais observée sa lente ascension depuis ma fenêtre. Comme l'aurait fait un peintre, j'avais gravé dans ma mémoire chaque nuance de pourpre, de rose, de bleu et de doré s'ébattant dans un ciel résolument sombre. La lumière eut tôt fait de vaincre ses ténèbres, et je me dis en fort intérieur, que je devais y voir un encouragement.

Je savais depuis le départ que ma nouvelle vie ne serait pas de tout repos et que je m'exposerais à bien plus dangereux que quelques rustres alcoolisés. Bien que jamais je n'aurais pus imaginer l'impact que ce premier jour aurait sur moi.

Cependant, je me devais de garder espoir, tant pour Père que pour moi : chaque jour était nouveau, chaque matin le soleil se levait pour éclairer les ombres. Et je me trouvais à la Cour du Roi Soleil. Il n'y avait pas meilleurs endroit pour renaître comme un phœnix.

Peu avant que le ciel ne se colore uniquement de bleu clair, Père entra en trombe dans la chambre, dans une agitation que je ne le lui reconnaissait pas. Sans même me souhaiter le bon jour ou bien s'enquérir de mon état, il se mit à déambuler de long en large en me racontant à toute vitesse ce que j'avais manqué la veille au soir.

D'après lui, Monsieur* Philippe avait semblé des plus concernés par mon départ précipité du banquet. Il avait été si indiscret que même son Mignon avait semblé jaloux, permettant ainsi à Père de remarquer le mouchoir de Mère entre ses mains.

Il me demanda une explication que je n'eus pas même le temps de commencer, puisqu'il se mettait déjà en tête de me raconter le rêve qui l'avait tiré du sommeil tôt ce matin.

« -Oh ma Claudine, tout était parfait ! Nous prospérions, toi et moi, et tout les bons partis de Versailles se pressaient à nos portes pour obtenir de moi le costume parfait. Tu n'étais pas en reste ma Fille, car chacun bataillait pour un seul de tes mots, les demandes en mariages pleuvaient, et tous étaient plus beaux et plus riches les uns des autres. Je finissais par te marier à un Duc…. Tu te rends compte ?! Un Duc !

-Oui Père, je m'en rends compte. Quel magnifique rêve avez vous fait, souris-je avec clémence.

-Je serais l'homme le plus heureux sur Terre !

-Mais que faites-vous donc des sentiments, mon bon Père ? Vous savez la promesse que j'ai faite à ma Mère, je préférerais souffrir milles morts plutôt que de trahir ses dernières volontés.

-Ah Claudine, tu me tue à être si raisonnablement sentimentale… Mais tu as raison. Qui sait, peut-être auras-tu l'honneur de devenir une favorite du Roi et …

-Père ! M'exclamais-je cette fois, outrée. Quel honneur peut-il bien y avoir a offrir son corps et son âme entier à un homme que je devrais partager de toute pièce, sans jamais ne pouvoir toucher son cœur pour autant ?! Mes faveurs ne sont pas a vendre pour quelques attentions ! »

Je croisais les bras sur ma poitrine, les sourcils froncés. Décidément, je ne comprenais rien aux hommes…

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* « Monsieur » est le titre que l'on donnait anciennement au frère cadet du Roi.

Je souhaiterai à présent remercier Eilume-verte-feuille et RoseBlagden pour vos reviews qui m'ont fait énormément plaisir. J'espère que la petite suite que je vous propose vous plaira tout autant que le premier chapitre, et qu'il en sera de même pour tout le reste de la fiction.

Sachez en tout les cas, que cela me motive beaucoup à continuer d'écrire ! Merci à vous, et à très bientôt pour la suite !