DE L'AUTRE CÔTÉ DU MUR

- PARTIE II -


...


Une fois les accords et compromis passés, un tout autre rythme de vie s'installa entre les deux femmes. La répartition des créneaux horaires était simple, précise et efficace. Matin, après-midi, soirée et nuit avaient été dispatchés. Chacune veillant au respect des règles par l'autre, pas une minutes de plus et certainement pas une de moins à accorder ou perdre.

« Vous êtes en retard, » dit l'autre femme alors que Régina entrait dans son appartement.

« Co-Comment ça ? »

La brune ne comprenait pas, elle n'avait pas de compte à rendre à l'autre femme.

« Aujourd'hui 16 heures – 20 heures est à vous, il est 18 heures 36 minutes, ne comptez pas sur moi pour vous donner le reste de la soirée, qui m'appartient. »

« Je... »

« Vraiment ? Je suis persuadée que vous aviez l'intention de négocier avec moi. »

Les lèvres de Régina se pincèrent en un trait fin, agacée par la perspicacité de sa voisine.

« Pourquoi pensez-vous cela ? » Finit-elle par dire le plus innocemment du monde en déposant son sac à main et retirant manteau et chaussures.

« Votre concours se rapproche, donner des cours de piano c'est bien mais pendant ce temps ce n'est pas vous qui travaillez, et, vous avez besoin d'entraînement. »

« Qui dit que je ne suis pas prête ? »

« Vous ne l'êtes pas. »

« Au moins ça, c'est dit. Dites aussi que je joue mal tant que vous y êtes. »

« Je n'ai jamais dit cela. Votre concours est dans combien de semaines ? »

« Trois. »

« Alors cessez de parler avec moi et jouez. Je veux visionner une émission sur l'interaction de la lumière à 20 heures 32 minutes, vous avez jusque-là pour vous entraîner. »

Depuis que la brune avait emménagé, c'était la première fois que l'une d'entre elles se faisait un cadeau. Régina, ayant du mal à le croire fut incapable de prononcer le moindre remerciement et après une tasse de café noir, et fort, elle s'installa pour jouer.

« Vous devriez recommencer. »

La brune venait de finir son dernier morceau. Il était tard, la nuit avait fini par tomber, 20 heures 30 n'allait pas tarder à sonner.

« Mon temps est écoulé, » répondit-elle simplement, « à vous de regarder votre émission. »

« Vous savez ce qu'il vous manque ? »

« J'imagine que madame je sais tout va me le dire. »

« De l'émotion. »

« Vraiment ? »

« Vous semblez être, comme vous vous en vantez bien souvent, quelqu'un d'ordonné. Votre musique est à votre image.

« Que voulez-vous dire au juste ? »

« Ordonnée et parfaite. »

« Je suis parfaite ? »

« Je n'ai pas dit cela. Votre musique est parfaite, elle est belle et en rythme, mélodieuse, sans le moindre petit défaut mais, elle est sans âme. »

« Sans âme ? »

« Vous êtes là, assise bien droite, à pianoter scolairement... »

« Comment pouvez-vous savoir quelle est ma tenue ? »

« Ne cherchez pas, je suis sure à quatre cents pour-cent que vous avez le dos parfaitement droit, la coupe strictement impeccable, les vêtements sans un seul petit pli. »

Un léger silence s'imposa.

«Et donc ? » Finit-elle par demander.

« Où est l'émotion ? Le ressenti ? Le vécu ? Je ne suis pas une pro, je n'ai jamais fait de musique aussi oui, je ne sais rien de votre univers mais, je vous écoute et, je sais qu'il vous manque un truc et que ce truc vous fera passer à côté de la plaque... Vous comprenez ? »

Le nouveau silence qui suivit fut empli de réflexion, l'esprit de la brune était en ébullition.

« Je crois, » répondit-elle doucement.

« Jouez avec votre vécu, avec les bonheurs et les épreuves que vous avez traversés, jouez en vous accaparant le morceau, en lui donnant vie. »

Et, dans le silence qui s'installa encore une fois entre les deux appartements, les premières notes furent prononcées. Quelques accords pour s'exercer, puis une suite pleine de virtuosité. Tout s'enchaîna rapidement, les doigts de la brune plein de souplesse se montrèrent tout en finesse, ponctués de sons crescendos et d'autres encore qui furent d'une douceur de velours. Avec agilité, force et légèreté, la jeune femme peignit son univers, laissant l'émotion l'envahir, passant de joie à colère, sans oublier leur amie incertitude qui l'avait bien souvent assaillie de toute part, lui bouffant son oxygène, la faisant tergiverser, lui faisant oublier les priorités. Puis chassant les doutes qu'elle avait eus, elle laissa le reste arriver, permettant aux notes de lui montrer, qu'elle avait bel et bien le droit de s'exprimer.

« Voilà qui est mieux, » lança la voix qu'elle commençait à bien connaître lorsqu'elle eut plaqué les dernières notes, après que le dernier accord eut résonné quelques instants dans l'espace. « Vous voyez que vous pouvez y arriver. »

Régina ne répondit pas. Elle ne savait que dire, que faire, trop d'émotions l'avaient assaillie. Elle quitta doucement son piano, sans le moindre regret, comme rassasiée d'avoir joué.

« Merci, » finit-elle par souffler en laissant son dos reposer contre la cloison qui les séparait.

« Je n'y suis pour rien. »

La brune se laissa glisser le long du mur jusqu'à ce que ses fesses rencontrent le sol.

« Et votre émission ? » Demanda-t-elle en fermant les yeux, toujours embourbée dans les sensations qu'elle venait de vivre.

« Oh, » entendit-elle après un petit soupir rieur, « elle s'est terminée il y a un moment maintenant. »

« Je suis désolée. »

« Il ne faut pas, c'était un truc chiant pour le boulot. »

« Vous faites quoi dans la vie ? »

« Je suis photographe. »

« Vraiment ? »

« Entre autre. En fin de mois je suis aussi homme à tout faire pour arrondir les angles comme on dit. »

Régina sourit à cette réponse.

« Homme à tout faire ? Vous m'en direz tant. »

« J'enchaîne les petits boulots pour venir en aide aux vieux du quartier qui ont deux-trois bricoles à me faire faire. »

« Les vieux... que vous êtes charmante. »

« Une vraie samaritaine. »

La brune sourit de nouveau.

« Et regarder une émission sur l'interaction de la lumière si je ne dis pas de bêtises, c'est pour la photographie ? Vous êtes sur un projet en ce moment ? »

« Oui, non mais oui euh... enfin... » commença sa voisine en s'emmêlant les pinceaux, puis, elle s'éclaircit la voix pour reprendre : « oui, l'émission était pour la photo, j'ai signé un contrat pour donner des cours à quelques étudiants le mois prochain. Et non, en ce moment je ne suis sur aucun projet intéressant. »

« Alors que faites-vous de vos journées à rester cloîtrée chez vous ?

« Premièrement, je ne suis pas cloîtrée, deuxièmement, je n'aime pas le monde, n'est-il pas simple de se parler comme nous sommes en train de le faire ? »

« Sans se voir ? »

« Sans apercevoir la perversité humaine qui nous entoure. »

Le silence s'imposa, Régina ne sachant que dire à cette remarque qu'elle trouvait des plus égrises.

« Et troisièmement ? »

« Ce n'est pas parce que je n'ai pas de projet intéressant que je n'ai pas de projet du tout. »

« Sur quoi travaillez-vous alors ? »

« Vous êtes bien curieuse. »

« Et encore, » répliqua la brune, joueuse. « Vous ne pouvez voir mon regard pervers. »

Après un court silence, l'autre voix s'esclaffa. Un rire doux et rassurant, clair et enjoué, charmeur, qui fit manquer un battement à la brune. Cette dernière fronça les sourcils en réalisant qu'elle s'était habituée à cette voix et, qu'elle aimait l'entendre.

« Je bosse sur les couchers de soleil. »

« Ce doit être merveilleux. »

« Je ne vous le fais pas dire. »

« Parlez m'en, » demanda Régina avec une douceur que sa voisine ne lui connaissait pas.

Il était tard. Les étoiles avaient imposé leur règne sur le ciel depuis longtemps, la lune était haute et éclatante et, dans cette atmosphère calme, la brune écouta l'autre femme parler. Cette dernière lui décrivit la nature et ses multiples jeux de lumière, combien il était difficile d'en capturer l'instant parfait, combien le cadrage était primordial. Lui conseillant à l'avenir d'utiliser la règle des tiers en ne plaçant pas le sujet au centre de l'image mais plutôt sur les points de force. Régina sourit lorsque sa voisine insista à de nombreuses reprises sur le fait qu'une image marquante était une image facile à lire, à déchiffrer et, elle lui expliqua que chaque cliché, comme chaque morceau de musique, avait une âme propre, qu'il ne fallait jamais oublier cette particularité.

Ce soir-là, Régina apprit également qu'une bonne photographie provenait avant tout de celui qui l'immortalisait, qu'il était possible d'obtenir des effets en jouant avec l'ouverture du diaphragme de l'appareil afin d'augmenter ou de réduire les zones de netteté mais également avec la vitesse pour saisir les mouvements. Sa voisine lui expliqua aussi comment faire des filés en suivant un sujet en mouvement et en utilisant le flash, permettant ainsi d'avoir un objet net et un arrière-plan semblant s'échapper sur les côtés de la photographie.

Elles parlèrent longtemps, de tout et de rien, allant même jusqu'à blaguer ensemble comme si, la guerre qu'elles s'étaient toutes deux menées jusque-là n'avait jamais été. Régina ne manqua pas de remarquer que son agaçante et exubérante voisine était une véritable passionnée lorsqu'elle lui racontait quelque chose. Elle aimait bien cela. Et ce fut les yeux lourds de sommeil, les fesses calées au sol, le dos contre le mur, qu'elle finit par s'assoupir.

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La jeune femme se réveilla tôt le matin suivant, elle avait un cours à donner et, alors que le créneau matinal lui appartenait, pour la première fois depuis qu'elle avait fait la connaissance de l'autre femme, elle s'appliqua à ne pas faire de bruit, souhaitant lui laisser un peu de sommeil.

Elle se prépara en silence avant d'enfiler manteau et chaussures, de récupérer son sac et d'ouvrir la porte avec une douceur qui lui avait fait cruellement défaut depuis quelques semaines.

« Bonne journée, l'enquiquineuse, » entendit-elle en prenant place sur le palier.

Un grand sourire étira les lèvres de la brune.

« À vous aussi, gamine, » répliqua-t-elle sans la moindre méchanceté avant de fermer sa porte pour la verrouiller.

Elle descendit les escaliers avec entrain, un drôle de sentiment flottant sur son cœur, elle se sentait légère et bien, guillerette. Elle fronça les sourcils, pourquoi souhaitait-elle simplement que la journée se termine pour qu'elle puisse retrouver le confort des conversations de la veille ? Elle haussa les épaules en se passant une main rapide dans les cheveux, cette question avait-elle vraiment de l'importance ? Son esprit répondit que non, bien que son cœur sembla soudainement chanter une toute autre musique. S'accrochait-elle à la détentrice de cette voix ? Dilemme. Était-ce bien raisonnable ? Elle se rassura en se persuadant que la réponse pouvait bien attendre, il n'y avait rien avec sa voisine alors pourquoi se torturer maintenant ? La brune sourit. Tout cela n'avait pas la moindre importance, le temps des questions n'était pas encore venu.

Régina passa la journée à enchaîner les cours avant de déjeuner chez David qui, comme à son habitude lui fit déguster son fidèle, et unique, gratin de pâtes. Tirant selon lui son secret de la noix de muscade qu'il y ajoutait pour déployer les saveurs. Mais la brune avait parfaitement conscience que c'était le seul et unique plat qu'il ne loupait pas. Elle lui sourit en portant sa fourchette à sa bouche, il n'avait pas tort, ce plat était une réussite.

« Il se pourrait que j'ai rencontré quelqu'un, » s'exclama tout à coup Régina.

« Non, c'est vrai ? » Demanda le blond totalement surpris.

David connaissait Régina depuis la faculté, ayant choisi tous deux de suivre une option musicale mais, alors que le blond avait poursuivi sur cette voie, la brune s'était orientée vers le marketing publicitaire, n'usant de son talent de pianiste que pour quelques concours annuels. Ils étaient pourtant restés très proches, David au contraire de Katherine l'encourageait et la poussait toujours avec tact à donner le meilleur d'elle-même, ne la laissant pas commettre la bêtise d'arrêter définitivement le piano, empêchant sa compagne de l'époque de l'enfermer dans une prison faite de barreaux dorés et enchanteurs. Et, au fil des ans, ils étaient chacun devenus un peu le confident de l'autre.

« Et bien vas-y raconte ! » Exigea David devant le silence de son amie, « C'est qui ? Je la connais ? Elle vient d'où ? Oh et elle est comment ? »

Le jeune homme la pressa de questions si bien qu'elle ne sut que lui répondre vraiment car, après tout, elle n'avait pas réellement rencontré quelqu'un.

« Et bien... en fait, je ne sais pas. »

« Comment ça ? »

« Je ne sais pas trop. Je l'ai seulement entendue. »

« C'est une rencontre internet ? »

« Non, absolument pas. »

« Alors... Oh ! Tu fais dans ça toi ? C'est un de ces nouveaux trucs à la mode comme le speed dating seulement là on est dans le noir, on ne se voit pas et on ne fait que parler avec la personne ? »

Régina le regarda avec des yeux surpris, ne sachant radicalement pas de quoi il était en train de parler.

« Non, ce n'est absolument pas ça. »

« Hé ne me regarde pas comme ça, j'en ai fait un une fois. Et je t'assure que c'était amusant. »

« Et tu as rencontré quelqu'un ? »

« Non. »

« Alors à quoi bon ? »

« Parce qu'il ne faut jamais désespérer. »

« Tu es trop optimiste et surtout bien trop romantique en vérité. »

« Quelle fatalité moqueuse dans ta voix. »

« Non, non mon cher, juste un constat, » répondit la jeune femme dans un sourire complice.

Ils terminèrent de déjeuner en ne manquant pas de se taquiner puis se séparèrent pour l'après-midi, ne se recroisant que lors d'un petit café pris rapidement devant la machine du conservatoire de musique.

La fin de journée s'annonçait lorsque la brune pénétra dans son apparemment, un brin fatiguée par la montée rapide des cinq étages à laquelle elle venait de s'astreindre.

« Vous allez bien ? » Entendit-elle après seulement quelques secondes.

La jeune femme sourit en reprenant son souffle, heureuse de retrouver cette voix. Puis, elle s'éclaircit la gorge pour répondre :

« Très bien. »

« Vous semblez exténuée. »

« Monter jusqu'ici est un sport quotidien. »

« N'est-ce pas ? Cela me traumatise chaque fois que je reviens de mon jogging. »

« Oh, vous courez souvent ? »

« J'essaie. Environ tous les deux jours. Garder la forme est une de mes devises. »

« Je vous aurais imaginée plus fainéante. »

« Vos paroles sont du miel à mes oreilles. »

« Je vous imagine plutôt gourmande aussi. »

« Ah oui ? » Demanda sa voisine avec amusement, « et pourquoi donc ? »

« Je ne sais pas, un bon instinct ? »

« Et après c'est moi la vantarde ? C'est plutôt le fait de ne pas me voir, ainsi vous pouvez m'imaginer à votre sauce. »

« Vous êtes une vantarde, très chère, vous ne pouvez me convaincre du contraire. Mais vous avez raison, je ne sais comment vous êtes. Dites-le moi. »

« Vous dire quoi ? »

« Et bien comment vous êtes. Je veux dire physiquement. »

« Et vous vous êtes une curieuse, c'est sûr et certain. »

« Vous avez sans doute raison. Alors ? Vous comptez satisfaire ma curiosité oui ou non ? »

« Euh... Je suis… blonde et... de taille moyenne... Et vous ? »

« Vous appelez cela une description vous ? Pour une as de la photo, je pensais que le portrait était inscrit dans vos gènes. »

« Je n'ai jamais dit être une as. »

« Je vous imagine modeste également. »

Le commentaire était loin d'être moqueur pourtant l'autre émit un soufflement rieur, Régina l'imaginait parfaitement secouer la tête en signe d'exaspération.

« J'ai les yeux d'un vert accrocheur, le jour où vous planterez votre regard dans le mien, vous n'aurez qu'une seule et unique envie, y rester... »

« Qu'est-ce que je disais, vantarde... »

« J'ai le teint pâle et une tendance à rougir facilement. »

« Un fait que je suis certaine d'apprécier. »

« Je suis plutôt athlétique, je faisais partie de l'équipe cross du lycée et avais rejoint celle de volley à la faculté. »

« Je comprends mieux votre besoin de courir tous les deux jours. »

« J'aime porter une vielle veste en cuir rouge... »

« Que ce doit être...charmant. »

« Et vous, comment êtes-vous ? »

« Je suis brune, et grande, » répondit Régina tout sourire.

« Et une sacrée enquiquineuse aussi, » enchaîna la blonde, « vous ne croyez pas que je vais vous laisser vous en tirer ainsi non ? »

« Comment me voyez-vous ? »

« Vous aimez jouer, l'enquiquineuse. »

« L'enquiquineuse s'appelle Régina, gamine. »

« Et la gamine Emma. »

Le silence se fit, loin d'être lourd et dérangeant, il avait quelque chose de rassurant.

« Je pense que vous devriez vous asseoir sur votre banc de piano et jouer, il se fait déjà tard. Jouez et oubliez-moi... »

« Je ne le veux pas... » Répondit-elle dans un chuchotement, bien malgré elle.

« Alors jouez pour moi, » entendit-elle doucement, « je vous parlerai de mon imagination vous concernant demain. »

Le cœur de Régina battait vite et fort, ne réalisant toujours pas comment elle avait pu dire ce qu'elle venait de dire, comme si sa langue avait parlé bien avant sa tête. Elle se maudit quelques instants avant de soupirer faiblement, chose qui était rare chez elle, et de s'installer face au piano.

Elle l'ouvrit, posa délicatement ses doigts sur les touches puis commença un air simple et doux, une mélodie tout droit sortie de son imagination, un air empli d'inspiration et, loin d'oublier l'autre femme, elle se servit de ses émotions, de son ressenti, de ses sentiments naissant pour jouer. Son esprit totalement accaparé par l'image d'une blonde, sans visage, à la veste rouge et aux jolis yeux verts.

Ce soir-là, contre toute attente, comme cela ne lui était plus arrivé depuis des années, la jeune femme, sous l'oreille attentive de celle se trouvant de l'autre côté du mur, se mit à composer.

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Les jours commencèrent à défiler et, en journée ou en soirée, sous le regard du soleil ou des étoiles, les deux jeunes femmes ne cessèrent de se découvrir. Apprenant pas après pas à se connaître, à s'apprécier, à ne plus pouvoir se séparer. Elles se parlaient de tout et de rien, se confiant l'une à l'autre, se racontant chacune leur journée. Aucun sujet ne semblait épuisable et, bien souvent, elles se plaisaient à s'embêter gentiment, employant sarcasme et ironie pour l'une, moquerie et humour, parfois douteux, pour l'autre.

Régina eut connaissance des talents culinaires, à priori désastreux de la blonde, de son goût prononcé pour la cannelle et qu'elle avait en horreur le café noir. Qu'elle aimait les olives, le fromage et le chocolat. Qu'elle n'aimait pas la foule ou le trop plein de monde, qu'elle était du genre solitaire même si elle aimait la compagnie, qu'elle était une enfant qu'on avait abandonnée à la naissance et qui avait voyagé de famille d'accueil en famille d'accueil. Qu'elle n'aimait pas le rap, qu'elle vouait un culte à la couleur rouge, qu'elle avait envie de voyager et de faire un tour en montgolfière. Elle apprit également qu'elle aimait aller au cinéma, qu'elle n'était pas douée pour faire durer ses relations amoureuses ou qu'elle n'avait jamais vraiment été amoureuse, qu'elle prévoyait de fonder une famille avec trois enfants, trois petits monstres qu'elle n'hésiterait pas à déguiser en petites tortues ninjas comme elle avait un faible pour la culture japonaise, aimant particulièrement le kung-fu et la période samouraï, autant que les tortues.

Pendant leurs discussions, la brune oscillait entre rire et sourire, l'étirement de ses lèvres semblant être devenu une habitude, ainsi que ces charmantes petites rides au coin des yeux qui ne voulaient plus la quitter. Régina se confia également beaucoup. Elle raconta à la blonde tout un tas de choses qu'elle n'avait jamais dites à personne, pas même à Katherine ni à David.

Elle se sentait bien, en confiance alors, elle expliqua son parcours, pourquoi elle avait renoncé dans un premier temps à une carrière dans la musique classique, comment sa mère et Katherine l'avaient convaincue que malgré son talent évoluer là-dedans ne rimait à rien. Elle lui parla de cette vie surchargée qu'elle avait menée jusque-là, entre travail et travail. Elle dit aimer les pommes et le violet, avoir un goût prononcé pour les choses belles et authentiques, aimer la nature et la lune en hiver. Puis elle finit par lui expliquer réellement pour Katherine et elle. Leur histoire, ses espoirs puis ses désillusions. Tout en parlant, elle réalisa combien l'être aimé pouvait parfois faire souffrir et freiner. Combien le pouvoir qu'il avait pouvait être néfaste et, elle comprit surtout combien elle avait été stupide. Comme le lui confirma Emma, il ne fallait jamais, même par amour, renoncer à ses rêves. Puis, après nombreuses paroles et réflexions, elle se demanda si ce qu'elle avait éprouvé pour son ex-compagne avait un jour été de l'amour, du vrai de vrai. Et ne savait pas vraiment quelle réponse apporter à ce questionnement mais, quelle importance à présent, Katherine rimait bel et bien avec son passé.

Et les semaines passèrent, et Régina ne décrocha pas le premier prix du concours des mélodies de Chopin mais termina troisième, avec les félicitations du jury pour son interprétation toute en émotion et en finesse si bien qu'un chef d'orchestre renommé en versa quelques larmes, et que nombre de demandes affluèrent pour qu'elle intègre telle ou telle formation musicale de renom. Et dans un accord avec la blonde, elles décidèrent de partager le bonheur de s'être trouvées avec leurs amis les plus proches.

Chacune à leur cuisine, Régina expliqua à Emma comment préparer un excellent poulet aux poivrons, petites pommes de terre et abricots secs ainsi qu'une belle tarte aux pommes faite maison. S'attardant sur la découpe des fruits et légumes et insistant sur la maîtrise parfaite de la cuisson et de l'assaisonnement, n'oubliant pas de faire un petit aparté sur le succès d'une belle présentation.

Il était 20 heures, la table avait été dressée dans les deux appartements, il ne manquait plus que les invités. David arriva le premier, puis ce fut Mary-Margaret une jeune enseignante en lettres, qui se présenta chez la blonde.

« Alors tu me la présentes ? » S'exclama David, sans détour.

« Tu ne m'avais pas dit qu'on serait plusieurs, » reprocha Mary-Margaret en entendant le blond, « voilà pourquoi tu t'es faite toute belle. »

« Oui alors... » commença Régina.

« ...nous sommes quatre ! » Termina Emma.

« Quatre ? » Reprit David surpris, « je ne vois que deux couverts et puis, c'est quoi cette déco ? »

« La table est devant le mur de ta chambre maintenant, Emma ? » Enchaîna Mary-Margaret.

« Pareil pour toi, Régina ? »

Le blond, observait stupéfait la petite table de la cuisine accolée au mur de la chambre avec ses deux couverts disposés côte à côte, le papier-peint chocolat clair en guise de vue.

« Salut David, » entendit-il, surpris par la voix venant de l'autre côté du mur. « Mary-Margaret, voici David, l'ami de Régina. »

Le blond se mit à rire, nerveusement.

« C'est quoi ce délire, c'est n'importe quoi, » finit-il par dire.

« Non mais, qui parle ? Je ne comprends rien, » enchaîna Mary-Margaret, « David ? Régi-quoi ?... »

« Je t'en ai parlé la dernière fois, » lui répondit Emma, « j'ai rencontré quelqu'un, c'est ma voisine, avec qui on peut dire que je vis. »

« Non mais c'est cette nouvelle amie que tu as évoquée une fois ? Cette soi-disant coloc ? »

« Mais... » commença David, « si je comprends bien, vous ne vous voyez donc... pas ? »

« Rien à voir avec le speed dating, » répondit Régina dans un sourire.

« N'est-ce pas un peu délirant ? » Demanda Mary-Margaret.

« Totalement oui, » lui répondit le jeune homme en fixant le mur d'un œil ahuri.

« Donc, » commença Emma, « si nous vous avons réunis chez nous ce soir, c'est pour vous présenter quelqu'un qui compte beaucoup pour chacune de nous deux. »

« Qui compte beaucoup... Comment ça Emma ? » Questionna l'institutrice.

« Oui Régina, » enchaîna David en appuyant chacun de ses mots, « c'est-à-dire ? »

« Vous êtes chacun un ami très important pour l'autre, » expliqua Emma, « alors nous avons souhaité vous présenter un autre ami comptant également beaucoup. »

Le silence accueillit l'explication de la blonde, un silence un peu étrange qui finit par être rompu par la voix chuchotante, à peine perceptible, de Mary-Margaret :

« Dis Emma... c'est quoi cette odeur ? Ça sent le brûlé non ? »

« J'ai cuisiné, » répondit de la même manière la blonde, « ne va pas en faire un drame hein. »

« Tu as quoi ? » S'écria son amie comme en colère, avec manifestement une certaine crainte dans la voix.

« Emma et moi-même avons décidé de vous faire savourer le même repas, ne vous inquiétez pas très chère Mary-Margaret, j'ai minutieusement indiqué chaque détail de la préparation à Emma, si mes instructions ont été comprises, vous ne manquerez pas de vous régaler. »

« Régina est un véritable cordon-bleu, » ajouta David, « nous allons vraiment nous délecter ce soir. »

« Visiblement, ça a beau être la même recette, j'ai comme l'impression que nous n'allons pas manger la même chose ce soir, » ne put s'empêcher d'affirmer l'enseignante.

« Allez, ne commence pas et viens t'asseoir, » rétorqua la blonde.

Régina fit également asseoir David et, après un verre de bon vin ils passèrent au repas. La conversation allait bon train et malgré la séparation qu'obligeait la cloison, les quatre convives semblaient s'amuser, à l'aise et heureux de passer une soirée si peu commune. Les deux jeunes femmes n'en finissaient plus d'expliquer à leurs amis les bienfaits de la relation qu'elles entretenaient l'une avec l'autre, leurs deux invités ayant du mal à saisir le principe.

« Je vous assure, on voit mieux l'autre lorsqu'on ne se voit pas, » insista Emma.

« Et on l'écoute plus aussi, » enchaîna une Régina convaincue.

« On fait attention à ses moindres respirations et soupirs... »

« On cherche à provoquer ses rires. »

« On découvre jour après jour son âme. »

« Et ce que regorge son cœur. »

« A notre manière nous sommes toujours là l'une pour l'autre. »

« Sans jamais envahir l'espace vital de quiconque... »

« Oui bon stop, » les interrompit Mary-Margaret avec une certaine exaspération, « je pense que David et moi avons compris. »

« Tu m'enlèves les mots de la bouche, » lui répondit le jeune homme. « Non mais vous êtes sérieuses Régina ? Tu ne vois pas le souci ? Et le contact humain alors ? »

« Bien dit David ! » L'apostropha l'institutrice.

« Merci, » répondit le blond soudainement fier de lui.

« Nous n'avons pas besoin de nous voir, » répondit Emma, « pourquoi faire au juste ? »

« Oh je sais pas moi, » ironisa Mary-Margaret.

« Mais oui quelle question stupide, » approuva moqueusement David.

« Passons au dessert, » dit soudainement la voix claquante de la pianiste.

« Oui, mangeons la tarte, » approuva rapidement la blonde pour couper court à tout nouveau commentaire.

Mary-Margaret ne put s'empêcher de faire la moue lorsqu'Emma revint à table avec la tarte aux pommes. Les fruits si disgracieusement disposés, à moitié carbonisés. La pâte noircie de brûlures, l'horreur du tout accentuée par cette légère mais entêtante odeur de grillé qui s'en dégageait.

« C'est vraiment un délice, » finit par s'exclamer avec enthousiasme David pour interrompre le silence qui s'était installé depuis quelques minutes.

Le rire des deux femmes se trouvant de l'autre côté du mur lui répondit.

« Nous ne devons vraiment pas manger la même chose, » insista une nouvelle fois Mary-Margaret sans cesser de s'esclaffer.

« Vraiment pas, » ajouta Emma d'une voix faussement désolée.

« C'est marrant, » enchaîna l'institutrice changeant totalement de sujet, « comme je ne te vois pas David, je peux vraiment t'imaginer comme j'en ai envie. »

« Vraiment ? »

« Mais oui, si je veux t'imaginer en prince charmant je le peux, ou en super-héros ou encore en apollon. »

« Je suis un peu de tout ça à vrai dire, gente dame. »

« Tu m'en diras tant, » dit Régina sarcastique. « Comment le voyez-vous en réalité Mary-Margaret ? »

«Alors, comment dire... »

L'institutrice semblait hésiter.

« Lancez-vous très chère, » insista la brune, « il ne va pas vous manger je vous l'assure. »

« Très bien... Au son de ta voix David, je t'imagine de taille moyenne, très peu athlétique, du genre un peu plan plan comme on dit. Avec un air mal rasé depuis des jours, en fait, disons une véritable barbe mal taillée plutôt disgracieuse au premier abord. Je pense que vous êtes du genre à porter des vêtements amples et mal repassés... »

Elle fut interrompue par le rire sonore de la brune.

« C'est exactement ça, » se réjouit-elle un peu moqueuse entre deux gloussements.

« Hé mais non, pas du tout ! N'avez-vous pas du mal à percevoir les choses Mary-Margaret ? »

« On peut dire ça, » lui répondit Emma, « elle est du genre un peu dans son monde. »

« Oh, » répliqua l'institutrice, « ce n'est pas vrai ! »

« Si, si je t'assure. Avec un trop plein d'optimisme et d'engouement ! »

« L'optimisme est une bonne chose, » intervint le blonde.

« Merci David. »

« Avec plaisir, gente dame. »

Le silence se fit de nouveau mais, Emma finit par le rompre :

« Et toi David ? Comment imagines-tu Mary-Margaret ? »

« Question facile. Mary-Margaret. Je te vois plutôt petite, le visage doux et bienveillant, certainement les cheveux sombres et pourquoi pas dans une coupe assez courte mais qui laisse à ton visage la douceur des roses en hiver. Tu as un petit côté timide mais tu sais être courageuse lorsqu'il le faut, tu es aimante, sensible et bienveillante. Je te vois également, très charitable et n'hésitant pas une seule petite seconde à aider tes amis dès qu'ils en ont besoin. Mais, malgré toutes tes qualités Mary-Margaret, tu es une jeune femme seule et célibataire, perdue dans ta vie sentimentale. Ce n'est pas une critique, tu attendes seulement de rencontrer l'homme qui va t'apporter le véritable amour. Et, la patience, au même titre que l'optimisme est une de tes plus grandes vertus. »

Un long silence accueillit ce monologue, aucune des personnes présentes ne s'attendant à ce que le jeune homme s'exprime de la sorte.

« David, » lança soudain Emma, toute chamboulée. « Tu m'en bouches un coin. C'est exactement ça. En plein dans le mille ! »

« Je... » ajouta Mary-Margaret « ne m'attendais pas à... ça... »

« Il a toujours été doué pour percer les gens à jour, » répondit simplement Régina, comme si c'était la plus grande des explications.

Le dîner se termina tard, entre taquineries et amusements, chacun apprenant à découvrir celui qu'il ne connaissait pas sans l'aspect physique et matériel de l'individu, comme si, ne pas voir l'autre les obligeait à en dire plus, encore et encore, se confier, se dévoiler, juste se laisser transporter par cette cloison les dissimulant.

Ils se séparèrent sans trop en avoir envie tant l'atmosphère du moment était délicieusement agréable. La lune était déjà haute dans le ciel et, lorsque David apprit que Mary-Margaret comptait rentrer seule et à pied, il lui proposa de se rejoindre au coin de rue afin de pouvoir faire un bout de chemin ensemble. Ce que l'enseignante accepta rapidement sans la moindre hésitation, comme espérant cela de tout cœur.

OOOOOO

ooooooooooooooooooooo

OOOOOO

Régina dormit mal cette nuit-là, se tournant et se retournant dans son lit. Se passant une main sur le crâne, elle réalisa qu'elle avait les cheveux moites et le front en sueur. Elle alluma d'un geste las sa lampe de chevet puis se leva, tentant de faire le moins de bruit possible bien qu'elle finit par prendre une rapide douche pour se détendre.

« Insomnie ? » Entendit-elle alors qu'elle venait de finir de s'habiller.

« Il semblerait. »

« Que se passe-t-il Régina ? »

« Et toi ? Tu ne dors pas ? »

« Trop de questions envahissent mon esprit. »

La brune se figea.

« Quel genre... de questions ? »

Le silence qui suivit parut interminable à la brune.

« Sur nous. »

« Nous ? »

« Oui, nous. »

Régina prit une profonde inspiration puis, s'approchant du mur les séparant, elle prit la parole. Dans un premier temps maladroitement puis au fur et à mesure des mots, son discours devint vivace et passionné, révélateur :

« David... et Mary-Margaret ont... totalement raison en vérité... Nous en avons toutes deux conscience n'est-ce pas ? Voilà ce qui nous perturbe. Plus les jours passent et plus... je m'accroche à toi Emma. Je ne saurais dire si c'est de manière correcte ou non, je ne saurais dire si c'est bien ou non, je ne saurais dire si l'avenir me sourit ou non mais, Emma, je m'accroche à toi. Vraiment... Je ne peux te dire ce que mon cœur... ne cesse de me souffler depuis de nombreux jours mais aujourd'hui ces sentiments sont bel et bien là. Ils existent Emma. Je t'ai parlé de moi, de mon attirance pour les femmes et tu en es une Emma. Tu es là, derrière ce mur, avec ta voix formidablement belle et attirante, magnifique et enivrante. Et... Et je rêve de toi, Emma. De toi. Ton parfum... ton visage aux yeux rieurs et verts, ta chevelure longue et rebelle, ta peau certainement douce. Qu'avons-nous fait Emma ? Je ne peux plus me passer de toi. Tu as dit ce soir que nous n'avions pas besoin de nous voir, pourquoi faire au juste hein ? Ce questionnement bête et stupide de ta part trotte encore et encore dans ma tête, jusqu'à faire un véritable galop. Je suis une idiote, Emma, Juste une humaine avec des émotions, des sentiments, des désirs et envies. Alors, de se voir nous n'en avons pas besoin selon toi ? C'est un mensonge Emma. Moi j'en ai besoin. Oui, apparemment moi et moi seule. Qu'allons-nous faire Emma ? Ton amitié aussi belle et unique soit-elle ne me suffit pas. Je rêve de plus. Tu m'entends Emma ? Tu me fais rêver d'un bel et magnifique avenir. Tu me fais croire au bonheur Emma. Excuse-moi cette image mais, tu es telle la rose, belle, magnifique et envoûtante qu'il ne faut pas espérer de ramasser sinon on finit par s'y piquer. Je suis fatiguée, Emma. Je délire et te raconte n'importe quoi. Je vais partir. Oui partir. Juste m'enfuir quelques instants. Je vais aller faire un tour et, lorsque je serai de retour. Ne reparlons plus jamais de ça. Promets-le-moi, Emma. »

Les paroles de la brune moururent dans un murmure rauque. Ses sentiments avaient dépassé sa seule conscience, comment avait-elle pu dire tout cela ? Elle n'avait absolument pas prévu de se mettre ainsi à nu, elle n'avait jamais été du genre démonstrative et encore moins à faire des discours bellâtres et enchanteurs. Les pensées qui fusaient en son esprit paniquèrent et pour se calmer, elle ferma ses yeux où scintillaient million de larmes emplies d'émotion. Ce ne fut qu'à ce moment qu'elle réalisa le calme, glacial, qui avait accueilli sa tirade amoureuse. Un silence bouleversant qui ne manqua pas de couvrir son cœur d'une écharpe rigoureusement froide. Et, soudain, la jeune pianiste se sentit bête, et stupide et dupée et abandonnée et trahie par ce mutisme ravageur. Quel était cet étrange et maudit silence ? Comment Emma pouvait-elle lui faire ça ? Pas un mot, un son, le moindre petit bruit.


...


Merci de votre lecture et merci à ceux qui prennent le temps de me laisser un commentaire, avoir vos réactions est juste génial et super gratifiant comme toujours ! Petit merci particulier aux guests à qui je ne peux répondre mais cela me fait chaud au cœur.

Merci à Not gonna die pour son aide et avis. Tu es super (canon:P) !