Trio
Chapitre 2 : Kaemon
Il se coula jusqu'au sol de pierre, regarda les bulles qu'il faisait filer vers la surface sublimée de soleil. L'eau lui semblait plus froide à présent.
« Sasuke… » murmura-t-il silencieusement.
Au même moment, à Konoha, Naruto se hâtait vers l'hôpital central. Sakura y avait été admise dans la soirée. Le bébé allait naître. Le blond savait qu'il aurait dû ressentir de la joie, pourtant ce n'était pas le cas. Il était mort d'inquiétude. Pour Sakura, dont la grossesse avait été mouvementée et exténuante. Pour le bébé, qu'il avait peur de considérer comme le sacrifice de Gaara.
Gaara…
Les jours s'étaient succédés, le rouquin ne l'obsédait plus. Il arrivait parfois à rester une journée entière sans penser à lui. Sans se rappeler sa voix grave et vibrante, son sourire si rare, si précieux, son sens des responsabilités. Son rire et sa mélancolie. Son assurance.
Ce qui restait de lui avait été transféré au cimetière de Suna, au milieu des gens du peuple et loin de la tombe de son père. On disait qu'au crépuscule un feu follet brillotait au pied du tertre, flamme froide bleue-verte, chaque soir, lorsque les ombres s'étendaient sur le lieu de paix. Lueur de la même couleur que son regard, comme s'il continuait de veiller sur les habitants de Suna, vivants et défunts.
_Uzumaki Naruto ?
_C'est moi.
_Je regrette, vous ne pouvez pas monter.
_Pourquoi donc ?
_Mlle Haruno ne supporte plus les grandes quantités de chakra. Elle en a déjà trop dans le ventre. Vous la perturberez.
_Je comprends. Je peux attendre là, alors ?
_Je vous en prie.
Les gens étaient bien plus polis avec lui que dans le temps, songea Naruto. Peut-être allait-il réussir à devenir Hokage, finalement. Cette vieille peau de Godaime finirait bien par passer la main. Et elle la passerait à lui. Il tripota machinalement son collier, bien inestimable gagné dans un stupide pari. Sacrée Tsunade.
…
_Réveillez-vous !
_Hein ? Que…
Naruto cligna des yeux : il s'était endormi. Une infirmière le secouait, un faible sourire aux lèvres, apparemment épuisée.
_Vous pouvez venir. C'est un garçon.
Le blond ne répondit pas. Il lui semblait tout à coup que les mots lui manquaient. Il suivit l'infirmière aux étages supérieurs en silence, une sourde angoisse au cœur qu'il ne s'expliqua pas.
Quand il pénétra dans la chambre, une vision de paradis l'attendait. Son angoisse s'évapora avec la légèreté d'une bulle de savon face au sourire de Sakura. Elle avait les yeux cernés et était très pâle mais son sourire était enfin revenu, il l'avait si peu vu ces derniers mois… Il déposa un baiser sur son front avant de se tourner vers le berceau à côté du lit. Le nouveau-né n'était pas bien gros, emmailloté dans une couverture, seul son visage était visible : les yeux fermés, le crâne dépourvu du moindre cheveu, une main dans la bouche, main si minuscule, incroyable… Il caressa maladroitement le sommet de son crâne, ayant peur de lui faire du mal. Lorsqu'il effleura la petite joue du doigt, si douce, le bébé remua et ouvrit les yeux, et Naruto sentit un surprenant chakra caresser sa main en retour.
_Déjà du chakra ? C'est dingue…
_Comment tu veux l'appeler ?
Il se tourna vers Sakura.
_C'est une décision à prendre ensemble. Je ne sais pas pourquoi on n'en a pas parlé plus tôt…
Sakura hocha la tête sans rien dire. Ils n'en avaient pas parlé parce qu'ils ignoraient si le bébé survivrait, voilà pourquoi. La grossesse avait été extrêmement éprouvante.
_Tu suggères quoi ?
_Kaemon.
_C'est joli.
_C'est un nom de guerrier. Il a le sang de grands ninjas.
Sakura eut un léger rire.
_Quelle modestie !
_Je veux dire si tu-
_C'est bon.
_Mais j-
_C'est bon Naruto. J'aime bien Kaemon. Et son nom de famille ? ajouta Sakura, presque espièglement.
Naruto vit le piège et y sauta à pieds joints aussitôt.
_Sabaku no Uzumaki Haruno, évidemment !
_On devrait rallonger ça, c'est encore trop court.
Ils échangèrent un long sourire tendre et complice. Le blond se retourna vers le bébé, l'observa un moment.
_Il a les yeux verts.
_Oui. Il a mes yeux.
_Tu sais… de qui il est ?
_Est-ce que c'est important ?
_Non. Simple curiosité.
Sakura hésita et révéla finalement, en disant rapidement le prénom comme s'il lui restait difficile à prononcer :
_Biologiquement… C'est le fils de Gaara…
Au même moment, dans un café de Konoha, une jeune fille brune relisait la même phrase de son livre pour la cinquième fois, sans en retenir davantage que les quatre fois précédentes. Elle attendait quelqu'un et ce quelqu'un était visiblement en retard. Lassée, elle reposa son livre et en était à se demander si elle n'allait pas s'en aller avant que le retardataire n'arrive lorsqu'un aboiement se fit entendre. Elle sortit pour découvrir un énorme chien blanc aux oreilles pendantes, avec son maître sur le dos. Kiba faisait semblant d'avoir dû l'attendre des heures, mais il était clair qu'il venait juste d'arriver. Akamaru était tout sauf discret.
_Tu voulais me voir ? demanda-t-elle.
Kiba se gratta la tête, hésita, puis descendit de chien et lui proposa de discuter plutôt vers l'orée de la forêt, à la lisière du village, qui était un coin plus tranquille. Intriguée, elle le suivit. Une fois arrivés, ils marchèrent quelques instants côte à côte, en silence. Il était clairement gêné et cela l'amusait, ça lui ressemblait si peu, lui toujours si sûr de lui et si bravache.
Le sentier qu'ils empruntaient étouffait leurs pas de son tapis d'aiguilles de pin et de feuilles, et la lumière mêlée à l'ombre des arbres donnait des reflets chatoyants à la flore des sous-bois qu'ils entr'apercevaient. C'était un tableau assez romantique et elle eut envie de s'accrocher à son bras, ce qui de plus aurait eu l'avantage non négligeable de pouvoir se rapprocher de lui et de respirer à pleins poumons son odeur sauvage et enivrante.
_Hinata, commença-t-il enfin, ça fait longtemps qu'on se connaît. On a été dans la même équipe et, euh… J'ai toujours dit qu'un jour tu te révélerais aux autres, je savais que tu étais forte, et j'avais raison, hein ? Je savais aussi que tu… étais amoureuse de Naruto… Franchement ça se voyait clairement. Mais je suppose que ce n'est plus le cas aujourd'hui…
_N-non. En effet. Et si tu me disais… ce que tu voulais vraiment me dire ?
Kiba marqua une pause. Cette nouvelle Hinata, tellement plus assurée, lui faisait un drôle d'effet, mais ce n'était absolument pas désagréable.
_Aujourd'hui quand je te regarde… Je me dis que… tu es vraiment magnifique.
La jeune fille rosit sous le compliment. Ils s'étaient arrêtés, et une légère brise sifflait doucement autour d'eux, dérangeant un peu la frange d'Hinata. Kiba déglutit silencieusement et, se jetant à l'eau, demanda :
_Tu veux sortir avec moi ?
Juste après avoir prononcé cette phrase, il se sentit libéré et surpuissant. Une seconde après, captant l'infime mouvement de recul d'Hinata, il était au trente-sixième dessous, même s'il gardait la même expression : celle de l'attente.
Réaction inattendue, la brunette se jeta dans ses bras et lui murmura tout un discours complètement incohérent. Si elle l'aimait aussi, pourquoi serait-ce impossible qu'ils sortent simplement ensemble ? Il ne lui demandait pas de l'épouser sur-le-champ ! Et ça n'avait aucun sens d'être désolée, si elle ne voulait pas il n'y avait qu'à le dire. D'accord, sa famille n'était pas des plus commode mais elle était grande non ? Et s'il n'avait pas la moindre chance, qu'elle arrête de le coller, bon sang, ses mains sur ses épaules et ses seins contre son torse étaient inhumainement acceptables, il allait devenir fou rien qu'à cet innocent toucher.
Lorsqu'elle fit mine de s'éloigner en revanche, il referma instinctivement ses bras autour d'elle. C'est alors qu'elle lâcha la bombe :
_Je vais me marier avec Néji. D'ici un mois.
_Pourquoi ?
Elle soupira.
_Il y a tout un tas de bonnes raisons. Le clan, la force, les héritiers, tout ça. Mais surtout… si Néji m'épouse, il entrera dans la Sôke et Père lui enlèvera son sceau. C'est plus qu'important pour lui.
_Et toi dans tout ça ?
_Je ne peux moralement pas le laisser esclave alors que je peux le faire roi. Néji est né pour être roi, il suffit de le regarder. Si je le laisse comme ça, il se tuera. Et si je ne l'aime pas comme un mari… Je l'aime c-comme un f-f-rère… C-c-c'est suffisant…
Le bégaiement de la jeune fille avait réapparu avec les sanglots dans sa voix. Il resserra doucement son étreinte, lui dit qu'il comprenait.
Au bout d'un moment, elle s'en dégagea. Lui fit une étrange confidence :
_D'ici un an, un an au maximum, je serais de nouveau célibataire.
Puis elle partit.
…
Néji se réveilla très tôt, comme à son habitude. Dans son rêve, Sasuke souriait. Ses yeux noirs étaient brillants, l'amande encore plus marquée sous le rictus. Il le sentait sur lui. Sa langue dans sa bouche lui offrait un de ses baisers, toujours un peu rudes. Il frissonnait. Ses mains oniriques remontèrent le long d'un corps d'autant plus parfait qu'il était imaginaire. Autant le rêver, car il ne le reverrait plus.
Il valait mieux ça, Sasuke devenait dangereusement obsédant. Il voyait son image se superposer à chaque homme qu'il regardait et il le retrouvait chaque nuit, chaque nuit qu'il passait seul. Son moral déjà plutôt bas descendit encore d'un cran lorsqu'il se remémora ce qu'il allait faire aujourd'hui.
Se marier.
Néji, encore allongé, considéra un moment le réveil qu'il tenait à la main, refrénant son envie de s'assommer avec.
Il partit se doucher, essayant de ne penser à rien. Quand il ressortit, son regard accrocha son reflet dans la glace et se porta automatiquement à son front découvert. La marque maudite était là, étalant ses crochets mortels et sa couleur verdâtre vénéneuse. Elle allait disparaître. Enfin.
Il ne sourit pas. Ce n'était pas de la joie qu'il ressentait, mais de la rage. On allait enfin enlever le lien qui retenait sa force et sa puissance. Peut-être qu'avec cette force et cette puissance il pourrait s'envoler…
Et encore…
Dans le ventre d'Hinata l'attendrait une nouvelle chaîne.
Il finit de s'habiller en traînant les pieds. La chemise en soie blanche à haut col, le pantalon noir, la longue veste… Faire une queue de cheval, histoire de ressembler à un mec…
Oh.
Il pourrait tout aussi bien se couper les cheveux. Cela faisait longtemps qu'il en avait envie.
Non, ne pas penser aux mains de Sasuke qui empoignaient, caressaient, tiraient, s'accrochaient, non, surtout ne pas y penser. Ni à leur propriétaire. Il avait plus important à faire en ce moment.
Le regard fixe, l'air absent, il prit une paire de ciseaux dans une main, sa queue de cheval dans l'autre. Et coupa. Juste au dessus de l'élastique.
La chevelure noire frémit. Des mèches retombèrent sur ses joues. Derrière, les cheveux étaient courts, devant, ils étaient légèrement plus longs, les pointes dépassant la mâchoire.
Il releva le couvercle de la poubelle et y jeta ce qui avait à présent l'air d'une dépouille, cadavre de la vie qu'il avait menée sous les ordres de…
Il grimaça.
Hiashi Hyûga.
La journée passa très, très lentement.
Hinata et Néji épuisèrent leur comptant de sourires faux pour les dix ans à venir. Heureusement, seule la famille avait été invitée – à peine 600 personnes – ce qui leur épargnait la réaction de leurs amis.
Ils s'embrassèrent sans passion, ne cherchant même pas à aller plus loin qu'une simple pression sur les lèvres de protocole.
Ils se retirèrent enfin, sous quelques allusions graveleuses enveloppées de tant de second degré, de sous-entendus et d'euphémismes qu'elles en devenaient totalement impénétrables au commun des mortels. Après tout, on était chez les Hyûga, pas chez le premier plouc du coin.
Une fois la porte cadenassée et les rideaux tirés, ils enlevèrent le masque qui les brûlait sous la peau.
Hinata se jeta sur Néji en sanglotant, rompue par la pression accumulée.
_Nii-san…
Néji la cala dans ses bras, le menton posé sur sa tête, refoula un « Hinata-hime » et murmura comme un aveu :
_Imôtô…
Il lui retira son kimono de cérémonie, ôta sa veste et s'emmitoufla sous les couvertures avec elle, lui répétant une rassurante litanie de « ça va aller », « ne t'inquiètes pas »…
Néji Hyûga n'était pas ce qui se faisait de plus altruiste à Konoha, il ne se liait pas facilement mais il savait, quoiqu'il ait toujours ardemment refoulé cet état de fait, qu'il avait le tempérament du grand frère protecteur. Il soupira profondément dans l'épaisse chevelure d'Hinata endormie. Il ne servait à rien de nier.
Le lendemain soir, un jeune homme se tenait assis au bord du lac en périphérie de Konoha, les pieds dans l'eau.
Ses yeux blancs observaient les ridules de l'eau calme qui réfractaient les derniers rayons de lumière. Ses courts cheveux noirs dégradés flottaient dans l'air du soir. Il en replaça une mèche derrière son oreille, effleurant un front large, lisse, pâle. Qui n'était souillé par rien.
Une chaîne s'était brisée.
D'autres l'attendaient, mais il les briserait aussi, il le savait. Si on peut une fois, on peut cent.
Il s'offrit le luxe d'un maigre sourire.
Les gens sont ce qu'on fait d'eux. C'est leur Destin. Il avait gagné contre Kidômaru parce que tout le monde s'attendait à ce qu'il gagne. Parce que tout le monde pensait qu'il était un génie, il en était un.
Quand tout le monde pensait que Sabaku No Gaara était un monstre, il en était un. Lorsque certains l'ont trouvé humain, il est devenu humain. C'est le regard des autres qui fait ce que l'on est, peut-être. Néji apprenait à se méfier de ses certitudes.
Quoi qu'il en soit, on s'attendait maintenant à ce qu'il continue, non ? Si on le voyait comme un homme libre, il le serait. Quelque part, il l'était déjà.
