4
Dans le silence qui avait suivi, Sam, épuisé, s'était rendormi. Dean, lui, était à mille lieues du sommeil. Les mots de son frère tournaient en boucle dans sa tête.
Quand tu mourras, je mourrai.
Il n'avait jamais voulu ça, jamais. Mais qu'est-ce qu'il avait voulu au juste pendant toutes ces années ? Ses attentes vis-à-vis de Sam avaient toujours été ambigües, contradictoires. Il le voulait en sécurité mais était allé le chercher à Stanford pour le ramener sur la route il voulait qu'il ait la vie de son choix mais à chaque fois que Sam s'était éloigné de lui pour essayer de réaliser ses rêves, il s'était senti trahi et le lui avait reproché.
Dean n'avait jamais douté de l'amour que son frère éprouvait pour lui mais il avait toujours cru qu'il avait plus besoin de Sam que Sam n'avait besoin de lui. Il avait eu tort. Il l'avait compris depuis longtemps. Si Sam avait vraiment voulu mener une autre vie, rien de ce qu'aurait pu dire ou faire Dean ne l'en aurait empêché. À chaque fois que Sam était parti, il était revenu. Sam avait juste mis du temps à accepter cette réalité, leur réalité, avait longtemps lutté contre, parce qu'il avait toujours été le plus indépendant et le plus optimiste des deux, celui qui refusait toute notion de destinée, de déterminisme, d'absence d'alternative. Mais, à présent, le constat était posé : il dépendait de Dean tout autant que Dean dépendait de lui. Et parce que Sam fonctionnait à la réflexion plus qu'à l'instinct, après avoir accepté ce fait, il en avait tiré toutes les conséquences, jusqu'aux plus ultimes, ce que Dean s'était toujours refusé à faire. Maintenant, ils en étaient là.
Quand tu mourras, je mourrai.
Et qu'en était-il de Mary ? Son retour ne faisait pas partie de l'équation que Sam avait posée. Dean savait que ce n'était pas un oubli. Il frémit. Leur mère ne représentait pas pour Sam une raison de vivre suffisante si son frère venait à mourir. Rien, pour Sam, ne représentait une raison de vivre suffisante si son frère venait à mourir.
Les gens pensaient souvent que, des deux frères, Sam était le moins extrême, le moins radical. Comme ils se trompaient. La violence des sentiments de Dean était explosive, transparente, instinctive. Celle de Sam était souterraine, opaque, réfléchie. Mais pas moins intense.
Dean savait également que Sam avait pris cette décision en son nom propre et ne lui demanderait jamais de le suivre dans cette voie. Il se força pourtant à considérer la question qui n'avait pas été et ne serait jamais posée, et à y répondre.
Quand tu mourras, je mourrai.
Est-ce qu'il aurait pu, lui aussi, penser cette phrase, à défaut d'oser la prononcer ?
Oui.
Dans un soupir, il se tourna vers Sam, posa légèrement sa main sur les longs cheveux bruns, et murmura : « Nous sommes dans de beaux draps, petit frère. »
Dean ne parvint pas vraiment à se rendormir mais il resta là, somnolant vaguement à côté de Sam, bercé par le rythme apaisé de sa respiration. Il ne quitterait pas la chambre avant qu'il se réveille. La nuit était encore trop proche. Le risque trop grand.
Cette fois, c'est lui qui gardait le poignet de Sam enfermé dans sa main. S'ils devaient mourir ensemble, soit. Mais avant, ils essaieraient de vivre, et à cet instant, la seule chose dont Dean avait besoin c'était cela : sentir, au creux de sa main, le cœur battant de son frère.
Sam se réveilla en un long étirement félin deux heures plus tard. « 11 heures ? Il faudrait qu'on se lève, non ? »
Dean haussa les épaules. « Jour de congé. Si tu veux dormir toute la journée, personne ne t'en empêche. Ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée d'ailleurs. Tes batteries ont l'air à plat. »
Sam, le regard au plafond, soupira. « Elles le sont, mais j'ai l'impression d'être dans cette chambre depuis une éternité, il faut que je sorte. Et puis, maman est seule depuis hier soir… » Il tourna la tête vers Dean. « Avec tout ce qui s'est passé, je n'ai pas réussi à vraiment réaliser qu'elle est là, avec nous, pour de bon. C'est tellement dingue… J'ai besoin de la voir, de l'entendre, de lui parler. »
Il y avait dans ses yeux une attente tellement fébrile, intense, juvénile que Dean dut se retenir pour ne pas le serrer à nouveau contre lui. Il se mordit la lèvre tandis qu'une ombre passa dans son regard, que Sam perçut.
« Dean… Je n'ai pas… Je n'ai pas halluciné tout ça, elle bien là n'est-ce pas ? »
Dean posa immédiatement sa main sur son épaule.
« Oui, Sammy, elle est bien là, ne t'inquiète pas. »
« Alors quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? »
Dean s'assit, le dos appuyé au mur, le visage soucieux. Sam suivit le mouvement et se redressa également, le regard rivé sur lui.
« Elle est bien là, et elle nous attend, mais je pense qu'on l'a fait complètement flipper. Elle est entrée dans la chambre cette nuit, lorsque tu… lorsqu'elle t'a entendu crier. Et je l'ai chassée, sans rien lui expliquer, de façon… brutale. »
Sam n'avait aucune difficulté à imaginer la scène et la façon dont Dean, en mode protection enclenché, avait réagi.
« Et tout à l'heure dans la cuisine ? »
Dean soupira. « Je me suis excusé. Elle ne m'en voulait pas, mais elle veut des réponses… »
« … À toutes les questions auxquelles on donnerait à peu près n'importe quoi pour ne pas avoir à répondre. »
« C'est ça. »
Sam posa son menton sur ses bras posés sur ses genoux relevés. Il réfléchissait. Dean savait à quoi.
« Qu'est-ce qu'elle sait ? »
Dean se pinça les lèvres, les yeux dans le vague. « Pas mal de choses. Le plan d'Azazel et ses conséquences. Comment papa est mort. Comment les anges ont tenté de nous embarquer dans leur apocalypse. Comment nous l'avons arrêtée. Je n'ai pas eu le temps d'aller plus loin. »
D'une voix sourde, Sam demanda : « Et l'Enfer ? »
Dean baissa les yeux vers lui.
« Elle sait. Pour nous deux. Mais sans les détails. »
Sam était toujours dans la même position. Il ne regardait pas son frère.
« Ruby, Lilith, Caïn ? »
« Non. »
« Samuel ? »
« Non. »
Un silence s'installa.
« Hier soir, avant d'aller me coucher, je lui ai donné le journal de papa, pour qu'elle puisse retracer au moins toutes les premières années à travers ses mots à lui. »
« Tu as bien fait. » dit doucement Dean. Sam ne bougeait pas, le regard toujours perdu dans les lointains.
« Dean… »
Dean sentit l'angoisse dans la voix de son frère. Il attendit.
« Elle m'a dit qu'elle voulait tout savoir de nous. Notre enfance, nos écoles, nos amis, nos amours, tout ce qui a fait notre quotidien. Évidemment… mais… » Sa voix s'interrompit. Le cœur de Dean se serra. Il savait ce qui allait suivre. Sam, la voix légèrement étranglée, continua.
« Comment je vais pouvoir lui parler de tout ça, de ce tout ce dont je ne me souviens pas ? » Dans le regard que Sam tourna enfin vers lui, Dean lut une détresse immense. Il posa sa main sur la nuque de son frère, serra.
« Hey… Si tu n'es pas prêt à lui en parler, on fera comme d'habitude, exactement comme d'habitude. »
Comme d'habitude. Comme depuis cinq ans, à chaque fois que quelqu'un, pour une raison ou pour une autre, posait à Sam une question innocente sur sa vie d'avant. Avant la Cage. Cette vie dont deux cents ans passés en Enfer avaient effacé des pans entiers, creusé dans son passé des gouffres blancs qu'il n'arrivait plus à remplir, brisant la continuité de sa mémoire, ne laissant surnager que quelques îlots de souvenirs épars, perdus au milieu d'un océan vide d'images, vide de sensations. Comme d'habitude, Dean prendra le relai de la mémoire fragmentée de son frère, répondra à sa place aux questions qui lui seront adressées, avec un rire, avec une anecdote, avec une blague, faisant diversion, dissimulant sous une mise en scène habile le fait que Sam ne puisse plus raconter lui-même sa propre vie. Comme d'habitude.
Alors que le silence se réinstallait entre eux, Dean se remémora ce jour-là, cinq ans avant.
Octobre 2007
Deux semaines plus tôt, Dean avait appelé Benny pour lui annoncer que leurs chemins se séparaient, cette fois-ci définitivement ; Sam, lui, ne s'était pas rendu au rendez-vous donné par Amelia. Les deux frères, malgré la douleur du renoncement, avaient fait un choix sur lequel ils ne reviendraient pas : c'est ensemble qu'ils continueraient, uniquement ensemble. Depuis ce jour-là, l'apaisement leur semblait à nouveau possible. Fragile encore, traversé de longs fleuves de colère, d'incompréhension, de ressentiment, mais possible.
Bobby leur avait confié une affaire. Dans un grand cabinet d'avocat, plusieurs associés avaient été retrouvés morts chez eux, le cœur coupé en deux mais sans aucun signe de blessure externe, comme s'il avait été déchiré de l'intérieur. Le mode opératoire laissait soupçonner un usage de sorcellerie noire mais ils n'avaient retrouvé aucun sac à sortilège. Après enquête, ils avaient restreint le nombre possible de suspects à deux des membres du cabinet. Il se trouvait que l'un d'entre eux avait étudié à Stanford, quelques années avant Sam. N'ayant aucune preuve contre lui, ils savaient que le seul moyen de l'amener à parler était de gagner sa confiance. De façon logique, Dean s'était réservé le rôle du méchant flic, proposant à Sam de jouer sur leur passé commun au sein de la prestigieuse université pour que le suspect baisse sa garde et laisse échapper des informations pertinentes. Et, de façon totalement incompréhensible, Sam avait refusé.
« Comment ça, non ? »
« Non, ça n'apportera rien. »
« Tu plaisantes ou quoi ? Ce mec est un putain d'avocat, brillant, retors, on n'a aucune chance d'en tirer quoique ce soit en le prenant de front. Vous avez fait les mêmes études au même endroit : tu sais très bien que c'est le meilleur moyen de l'amener à parler. »
« Il ne se laissera pas avoir ! On va continuer à mener l'enquête sur son entourage, à surveiller ses déplacements, on fouillera à nouveau son bureau, son domicile, on en apprendra beaucoup plus. »
Dean avait plissé les yeux. Cette esquive ne ressemblait pas à Sam.
« Qu'est-ce qui nous empêche de tenter le coup ? Tu blablates sur les profs, sur vos cours, sur je sais pas quel club de lecture à la con et on voit ce qui en sort. Cette connexion entre vous, c'est un boulevard, on va pas s'en priver ! »
Sam referma son ordinateur dans un claquement brusque et se leva.
« Je vois pas en quoi parler de nos années de fac qui remontent à Mathusalem peut être productif. Le mec est passé à autre chose depuis longtemps. »
Dean haussa un sourcil incrédule.
« Tu te fous de ma gueule ? Même moi qui n'ai jamais mis les pieds à la fac pour autre chose que m'incruster dans les soirées étudiantes, je sais très bien que tous les anciens de ce genre d'endroit adoooorent déblatérer sur ces années-là. C'est leur Vietnam, leur âge d'or, leur trip d'anciens combattants, ils sont intarissables ! »
« Mais putain, arrête de me souler avec ça ! Je te dis que ça marchera pas ! »
Dean commençait à sentir la colère monter. L'attitude de Sam était totalement incompréhensible.
« Il y a déjà six morts dans ce cabinet, c'est l'hécatombe, et notre principal suspect – contre lequel nous avons à peu près que dalle – a trainé ses guêtres au même endroit que toi pendant quatre ans ! Alors je sais pas quelle crise tu es en train de me faire mais on va arrêter de perdre du temps pour rien et on va utiliser ce filon ! »
« JE T'AI DIT NON ! »
Dean s'apprêtait à lui hurler dessus à son tour quand Sam quitta la table et s'assit sur le lit, la tête dans les mains, le corps ployé en avant. La colère de Dean baissa d'un cran. Il se passait quelque chose. Il vint se planter devant Sam et se força au calme.
« Tu m'expliques ce qui t'arrive ? »
Sam ne bougeait pas, prostré. Dean était partagé entre l'agacement et un début d'inquiétude.
« Sam, merde, crache le morceau ! On a une enquête sur le dos, là !»
Sam se redressa, se leva et se dirigea vers la porte.
« J'ai besoin d'air, je sors. »
Pour Dean, c'était la goutte d'eau. Il rejoignit son frère en trois enjambées, claqua la porte qu'il venait d'ouvrir et le repoussa à l'intérieur de la chambre d'un geste violent.
« Tu vas arrêter tes conneries ?! Qu'est-ce qui se passe ? »
Sam était à deux pas de lui, le souffle court. Sur son visage, la colère avait disparu, ne restait qu'une panique désespérée. La fureur de Dean s'évapora instantanément. Il connaissait ce regard, c'était celui des moments d'égarement de l'année passée, des pertes de repères, de la raison qui flanche. C'était le regard de l'effondrement du mur. C'est d'une voix posée qu'il s'adressa à son frère.
« Sam, tu me fais flipper là, parle-moi. »
Le changement dans la voix de Dean finit d'abattre les résistances de Sam.
« Dean… Je ne me souviens pas de Stanford. »
Dean eut l'impression de plonger dans une eau glacée. Instinctivement il saisit le bras de son frère, comme pour l'empêcher de dériver plus loin, hors de portée.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Sam ne répondit pas. Dans son regard, Dean lisait la peur, une tristesse infinie et autre chose… la honte. Oh non pas ça. Il entraîna Sam vers le lit, ils s'assirent, une jambe repliée sur le matelas, face à face. Sam détournait les yeux, la tête légèrement baissée, ses cheveux longs dissimulant la moitié de son visage.
« Sammy, parle-moi. »
Au bout de quelques secondes, Sam prit une inspiration et regarda son frère. L'inquiétude qu'il lisait dans les yeux de Dean était sincère, entière, elle lui ouvrait les portes. Alors il parla.
La mémoire humaine n'était pas faite pour contenir deux siècles de souvenirs. Sam, dans la Cage, comme les décennies passaient, avait commencé à oublier. Inexorablement, sa mémoire se vidait. Quand il était revenu, il savait qui il était et ce qui définissait sa vie mais les détails de son passé s'étaient effacés et sur cette page blanche ne restaient inscrits que quelques repères, quelques images à partir desquels il avait peu à peu réussi à reconstruire le reste.
De quoi avait été faite son enfance ? Il se souvenait de son père comme d'une silhouette haute, aux épaules larges, aux yeux clairs assombris par une urgence, une inquiétude permanente, entourée d'une odeur de poudre, de sang et de cendres. Une présence intermittente, tour à tour étouffante, insuffisante, protectrice, dure, essentielle, révoltante. Il se souvenait que ses sentiments pour lui avaient toujours été dominés par la frustration et la colère. Mais pourquoi ?
Il se souvenait de paysages sans fin, sans nom, contemplés par la fenêtre d'une voiture noire au moteur rugissant. Une sensation de vitesse, de puissance, une odeur de cuir et d'essence, familière, apaisante.
Il se souvenait de chambres anonymes dans des motels miteux, perdus dans des villes inconnues.
Il se souvenait d'une maison poussiéreuse, encombrée d'armes et de livres mystérieux, écrits dans des langues que personne ne parlait plus mais que lui savait lire. Qui le lui avait appris et quand ?
Il se souvenait de l'homme qui y habitait – Bobby -, une silhouette vague dont il avait oublié la voix mais pas la bonté.
Il se souvenait du danger, constant, qui avait fait de lui ce qu'il était.
Avait-il été à l'école ? Avait-il eu des amis ? Probablement. Tout s'était effacé.
De Stanford ne restait qu'une sensation de paix, d'accomplissement, de légèreté – une trêve verte et ensoleillée dans un océan gris et pourpre, une suspension de la peur. Au centre, un mirage blond, un prénom – Jess, et c'était tout : une promesse de bonheur consumée dans les flammes.
Il se rappelait qu'il l'avait aimée mais d'elle il ne savait plus rien.
Parmi toutes ces images pâles, désincarnées, une seule n'avait jamais perdu ses contours, sa voix, son odeur. Une seule avait conservé, vivants, les souvenirs qui lui étaient attachés. Un enfant blond aux yeux verts en amande, au rire facile, un adolescent impulsif, à la beauté insolente, à la colère explosive. La liane des nuits bleues. Son frère.
« Les seuls souvenirs qui me restent sont ceux que j'ai partagés avec toi. » Un sourire fragile, tremblé. « Heureusement pour moi, ce sont les plus nombreux, non ? »
Dean avait appelé Bobby et, sans lui expliquer pourquoi, lui avait demandé de confier l'enquête à d'autres chasseurs. C'était la première fois que Dean se retirait d'une affaire, Bobby ne posa pas de questions, se doutant que les raisons étaient sérieuses.
Sam et Dean avaient trouvé refuge dans l'une des cabanes de Rufus, perdue au milieu des forêts du Wyoming. Là, pendant quelques jours, provisoirement retirés du monde, un long travail avait commencé. Sam avait déjà, grâce au journal de John, réussi à reconstituer une grande partie de son passé, le temps partagé avec Bobby avait également ramené à la surface de nombreux souvenirs enfuis. Mais tous les autres, tous ces innombrables instants de vie dont ni son père, ni Bobby, ni Dean n'avaient été témoins, ces milliers de souvenirs qui faisaient l'individualité de Sam, qui avaient défini sa personnalité, ses goûts, ses aspirations, ses choix, qui faisaient de lui ce qu'il était, tous ceux-là restaient perdus.
Dean n'avait pas demandé à Sam pourquoi il lui avait caché cela pendant deux ans. Il savait que certaines douleurs ne peuvent pas être partagées et doivent restées enterrées le temps qu'il faut pour pouvoir être supportées.
Pendant ces jours et ces nuits passés dans la solitude de la cabane, Dean avait essayé de retracer du mieux qu'il le pouvait les souvenirs manquants de Sam. L'exercice s'était révélé incroyablement difficile, et le résultat fatalement imparfait. Comment parvenir à restituer tous ces moments de la vie de son frère auxquels lui-même n'avait pas assisté ? Jamais Dean n'avait autant sollicité sa propre mémoire et jamais il ne s'en était autant voulu de ne pas avoir prêté davantage attention à tous ces détails, ces anecdotes qui avaient émaillé leur quotidien, ces récits d'après l'école, ces propos innombrables, anodins, rapportés par son frère, ces milliers de petites choses dont il n'aurait jamais soupçonné l'importance, dont il n'aurait jamais imaginé être un jour le dernier garant.
Il y avait eu des fous rires de gaieté pure. Lorsque Dean avait raconté à Sam son premier béguin au collège, son obsession pour une insupportable gamine à lunettes dont il avait fait la septième merveille du monde, la façon dont il avait refusé de suivre les conseils de Dean et la déprime qui avait suivi lorsque la petite intello avait finalement succombé au charme du capitaine de l'équipe de baseball. Lorsque Dean lui rapporta ses coups de colère homériques à chaque fois que John et lui revenaient le chercher chez Bobby ou chez Jim après des chasses qui duraient parfois des semaines.
Il y avait eu des fous rires plus embarrassés, lorsque Sam lui demanda de lui raconter sa première fois avec une fille, la vraie première fois.
« Wow, là je peux pas t'aider ! »
« J'ai bien dû te le raconter, non ? »
« Tu plaisantes ? Je t'ai cuisiné pendant des semaines, tu n'as jamais rien voulu lâcher ! Sans doute parce que ça a été lamentable. »
« Ou parce que j'ai assuré comme une star et que j'ai pas voulu te complexer. »
« Dans tes rêves, pétasse. »
« Crétin. »
Il y eut des moments d'émotion forte, lorsque Dean reconstitua avec un luxe de détails dont lui-même n'aurait jamais cru se souvenir tout ce que Sam lui avait raconté de Stanford : les cours qu'il avait suivis, ses amis, les profs qu'il avait admirés.
« Tu te souviens de tout ça ? Mais tu m'écoutes en fait quand je parle ? »
« La ferme. »
Et il y eut des moments d'émotion insupportable.
« Dean… Parle-moi de Jess. »
Sam n'avait retrouvé aucun de ces souvenirs, il se les était juste réappropriés tels que son frère les lui avait restitués. Depuis lors, lorsque quelqu'un l'interrogeait sur son passé, il répétait ce que le journal de son père, Bobby, ou Dean lui avait appris. Il le faisait avec naturel, personne ne s'était jamais aperçu que ces souvenirs n'étaient qu'un texte consciencieusement appris. Mais lorsque les questions devenaient trop précises, il laissait Dean prendre le relais.
Depuis toutes ces années, Dean était la vraie mémoire de Sam.
Dean finit par rompre le silence.
« Je ne pense pas que maman soit à un ou deux jours près. Les questions et les réponses peuvent attendre, non ? Et puis, surtout, on lui dit quoi ? On va jusqu'où ? »
Sam tourna la tête vers lui. « Jusqu'où ses questions nous mèneront. Ce n'est pas une civile, c'est une chasseuse, descendante de chasseurs depuis Dieu sait combien de générations. Elle peut tout entendre. Et puis, cette histoire, notre histoire, la concerne. Tout a débuté avec sa mort, cette histoire est donc aussi la sienne. »
Le petit frère si rationnel, si pragmatique, si logique. Sam voyait Dean réfléchir, retenir quelque chose.
« À quoi tu penses ? »
Dean leva un instant les yeux au plafond, hésitant, puis il soupira et lâcha : « Quand on te cherchait, elle m'a avoué qu'elle appréhendait de te rencontrer. Elle a peur que tu lui en veuilles. »
Sam, la tête toujours posée sur ses bras, tournée vers son frère, leva les sourcils, sincèrement interrogatif. « Pourquoi je lui en voudrais ? »
Dean lui renvoya un regard médusé. « Tu as perdu tous tes neurones cette nuit ou quoi ? Le deal avec Azazel. Ce qu'il t'a fait, et qu'elle a vu. Elle sait qu'il est venu pour toi, et qu'il n'a pu le faire que parce qu'elle l'y avait autorisé. »
Les yeux de Sam quittèrent Dean et errèrent dans la pièce. « Elle a fait une erreur, c'est vrai. Mais elle l'a payée au prix fort. Elle est morte en essayant de l'en empêcher. Alors, non, je ne lui en ai jamais voulu. »
Il tourna à nouveau son regard vers Dean et se redressa, attentif. Les yeux de son frère, à présent détournés de lui, s'étaient durcis. Sam, alors, posa la question. « Et toi ? Tu lui en veux ? »
Dean ne répondit pas. Un silence pesant resta en suspend quelques secondes puis Dean soupira et se leva brusquement du lit. « Bref. On lui parlera, ok. Mais pas forcément aujourd'hui. Jour de congé, tu te rappelles ? »
Sam dissimula un sourire. Sous la brusquerie affichée de son frère, il savait très bien ce qui se jouait. « Dean, on a tout intérêt à se débarrasser de cette corvée au plus vite. On passera ensuite à la partie sympa des retrouvailles : tu lui raconteras nos premiers coups de foudre, nos premières fois, nos premiers râteaux… Histoire qu'elle apprenne que son aîné est un monogame en série compulsif, black listé par les ligues féministes dans au moins 40 États. »
Tu lui raconteras.
À n'importe quel autre moment, pour chasser la douleur que cette formulation suscitait, Dean aurait renchéri à la boutade, mais son regard ne s'était pas adouci. « Sam, je ne plaisante pas. Tu viens de te taper un road trip mental en Enfer et tu es sérieusement prêt à répondre, maintenant, à toutes les questions qu'elle posera, y compris là-dessus ? »
L'inquiétude de Dean pour lui était sincère mais Sam débusquait autre chose. La crainte de blesser Sam, de traumatiser leur mère, mais aussi celle de son jugement. Avec plus de brutalité qu'il ne l'aurait souhaité, il répondit : « De quoi tu as peur au juste ? Que je déphase, qu'elle craque, ou qu'elle nous prenne pour des monstres ? »
Dean fut sur le point de rétorquer tout aussi vivement, ce qui aurait démarré l'une de leurs querelles habituelles, mais quelque chose le retint. La proximité de la nuit bleue. La sincérité pure dont ils avaient fait preuve pendant ces longues heures. Se braquer lui semblait demander plus d'effort que tout simplement confesser la vérité. Sam vit son regard basculer. La sévérité fit place à l'angoisse, à la vulnérabilité. Sam se glissa de l'autre côté du lit et se leva pour lui faire face. Le regard perdu de Dean fixait le mur devant lui. Sam parla d'une voix adoucie : « Hey. Quoiqu'on décide, on le fera ensemble. »
Il voyait que Dean était piégé dans un dilemme dont il n'arrivait pas à trouver l'issue, et devinait très bien vers quelles régions obscures l'esprit de son frère errait : le sang de démon, Ruby, les Campbell, la marque de Caïn, le chevalier de l'Enfer, et toutes les aberrations qu'ils avaient commises pour se sauver l'un l'autre.
« Dean, nous sommes ses fils. Elle va comprendre. Fais-lui confiance. »
Dean regarda Sam pendant un long moment, hésitant, puis de son ton habituel, faussement bourru, lui répondit : « Je te préviens, si elle part en courant, c'est toi qui iras la chercher. »
Sam éclata de rire, claqua le bras de son frère, et se dirigea vers la porte. « On fait comme ça. Je file à la douche. On se retrouve dans la grande salle. »
Appuyé des deux mains contre la faïence du mur, la tête baissée, Sam laissait l'eau brûlante couler sur sa nuque, le long de son dos. Faites que ça s'arrête.
L'ancrage de son esprit dans le réel était tellement fragile.
Le gouffre au creux duquel sommeillait la Cage était encore là, proche, la porte refermée pour l'instant mais pour combien de temps ?
Les images, les sensations, la peur et la douleur omniprésentes, erraient à l'arrière-plan de sa conscience, fantomatiques mais aux aguets, prêtes à franchir le voile au moindre relâchement de sa vigilance.
Les deux cents ans de la Cage dévoraient sa mémoire, contaminaient sa vie.
Il était épuisé, vidé.
Il savait que Dean n'était pas dupe de ses feintes, la vigilance ne quittait pas le regard de son frère. Ils n'en avaient pas parlé. Les mots n'auraient fait que renforcer l'angoisse.
Sam luttait. Dean veillait. Ça suffisait.
5
Mary s'était installée dans la grande salle et essayait, tant bien que mal, de découvrir comment fonctionnait la machine ridiculement plate et légère qui servait d'ordinateur à Sam. Une distraction comme une autre. Elle guettait les bruits du bunker. Le silence qui régnait depuis le matin la mettait mal à l'aise. Elle savait qu'il se passait quelque chose dans la chambre de Sam. Quelque chose d'important. À quoi elle n'avait pas accès. À quoi Dean lui avait interdit l'accès. Aussi, lorsqu'en fin de matinée elle entendit des bruits de portes et d'allées et venues dans le long couloir qui desservait les chambres de ses fils, sa vigilance s'éveilla. Ils allaient arriver.
Mary n'était revenue que depuis quatre jours mais, déjà, les souvenirs de sa vie passée, les souvenirs du temps clos du Paradis, s'éloignaient. La douleur du manque était toujours là. Serait là, longtemps. Mais la réalité dans laquelle elle avait été précipitée s'imposait avec une force croissante, l'enveloppait, l'absorbait. L'enjeu était là, ici, maintenant. Elle voulait connaître ces deux hommes qui étaient ses fils. Non pas seulement rattraper le temps perdu, mais trouver sa place dans leur vie, dans les circonstances auxquelles ils faisaient face. Et pour cela, il fallait qu'ils lui parlent, qu'ils lui permettent de reconstituer le puzzle, d'être au fait des nécessités de l'instant.
Ils arrivèrent dans la grande salle à quelques secondes d'intervalle, Sam, puis Dean. Vêtus de jeans déchirés mais propres, de leurs – visiblement – sempiternelles chemises à carreaux, les cheveux humides. Ils s'étaient rasés. Leurs visages à nu les faisaient paraître soudainement très jeunes, mais révélaient également leur pâleur, leurs traits marqués par la fatigue des derniers jours. Dès qu'elle avait vu Sam, elle s'était levée de sa chaise, et… ils ne surent absolument pas quoi faire. Elle n'osait pas aller vers lui, il ne savait pas s'il devait s'approcher d'elle pour l'embrasser ou pas… La gêne s'installa. Sam finit par s'asseoir à côté d'elle. Elle se rassit également. Lui sourit. « Comment tu te sens ? »
Il lui sourit en retour. « Ça va. »
Le ton de voix était ferme, assuré, mais les traits tirés de son visage, les cernes mauves sous les yeux clairs à la couleur indéfinie, disaient l'inverse. Ok, tu veux donc faire semblant. C'est à ce moment que Dean entra. Mary était assise en bout de table, Sam sur le côté gauche. La logique aurait voulu que Dean vienne s'installer sur le côté droit, à côté d'elle et face à son frère, pour que le triangle soit équilatéral. Il s'assit à côté de Sam, sur sa gauche.
Mary était prête. La première discussion qu'elle avait eue avec Dean juste après son retour avait failli la briser. Ses fils, pour qui elle avait rêvé la paix, la sécurité, le bonheur, avaient été élevés dans cette vie de chasse, violente, militaire, dangereuse, solitaire. Piégés dans une guerre aux proportions inimaginables, une guerre qu'ils avaient arrêtée, en payant le prix le plus élevé. Ce qui l'avait empêché de s'effondrer, c'est la découverte de la disparition de Sam. Instantanément, elle avait refoulé ses émotions, et était redevenue chasseuse, uniquement chasseuse. Elle n'avait pas cessé de l'être depuis, n'avait pas baissé sa garde et ne la baisserait pas tant que le récit ne serait pas achevé. Elle savait que pour les entendre, pour être en mesure de comprendre, et de reconstituer le contexte des événements au milieu desquels elle avait surgi, elle allait devoir continuer à penser en chasseuse et non en mère, remettre l'impact émotionnel à plus tard, ne pas laisser ses sentiments occulter son acuité d'esprit. Elle allait devoir traiter l'échange à venir avec l'impassibilité et l'esprit d'analyse réservé aux enquêtes. Écouter les mots échangés, et ceux qui seraient tus, observer les postures, les regards, les gestes - volontaires et involontaires. Étudier ses fils comme elle avait étudié des centaines de témoins. Ni plus, ni moins. L'angoisse et la douleur viendraient plus tard.
Donc, lorsque Dean s'était assis, elle avait immédiatement décrypté ce que cela signifiait. Il voulait avoir sa mère en ligne de mire et son frère à portée de main. Il voulait être en mesure de protéger Sam. De le protéger d'elle. Ou, à tout le moins, de ce qui allait se passer entre eux. Elle ne doutait pas qu'il s'agisse d'un réflexe plus que d'une décision rationalisée. Il n'en demeurait pas moins que, dans la configuration présente, Dean estimait son frère en danger.
Après les échanges de banalités polies et de semi vérités des premières minutes, Mary posa ses coudes sur la table, les mains jointes, et les regarda tour à tour.
« Les garçons. »
Ils s'interrompirent au milieu d'une phrase et la regardèrent. Elle avait décidé de jouer cartes sur table.
« Je sais que le moment n'est pas idéal, au vu du chaos des derniers jours, mais je veux vous aider. Et pour cela, il faut que je sache ce qui se passe. Ce à quoi vous faites face. Si vous voulez attendre un peu pour récupérer, aucun problème. Mais il faudra que vous me parliez… »
Elle marqua une pause. Et lâcha ce qu'elle savait être un moyen de pression totalement déloyal.
« …Si vous souhaitez, bien sûr, que je fasse pleinement partie de vos vies. »
Elle les vit se figer. Visiblement, ils n'avaient pas vu le coup venir. Elle dissimula un sourire. Ses techniques de déstabilisation étaient encore bien affûtées. Ils se regardèrent brièvement.
Sam : On a dit qu'on le faisait ensemble. Tu es prêt ?
Dean : Fonce, je te suis.
Sam se racla la gorge. « Autant le faire maintenant. Pose-nous les questions que tu veux. »
Mary se radoucit. « Ce n'est pas un interrogatoire, Sam. Je veux juste comprendre ce que vous traversez aujourd'hui. Dean m'a parlé des anges et de l'apocalypse, mais je ne sais rien de ce qui s'est passé depuis. Vous pouvez peut-être commencer par là. »
Sam commença, Mary serra les dents, bloqua ses émotions, et écouta. Elle se concentrait sur les faits, les enchaînements logiques, la succession des étapes, refoulant systématiquement la décharge d'émotions qu'ils suscitaient. Elle se forçait à analyser – uniquement analyser – ce qu'elle entendait, ce qu'elle voyait, ce qu'elle devinait et ce qui lui échappait.
Le récit se construisait à deux voix. Chacun des deux frères prenait en charge les parties qui le concernaient plus personnellement, mais, à plusieurs reprises, le passage de relai obéit à une autre logique. Dean, la nuit où il l'avait retrouvée, avait flanché une seule fois pendant le bref récit qu'il lui avait fait : quand il lui avait raconté la mort de John. Sa voix s'était enrouée, ses yeux avaient dérivé un instant. La même chose se reproduisit, pour chacun d'eux, à quelques reprises au cours de leur récit commun, et pas aux moments où elle l'aurait attendu. Ni quand Sam évoqua brièvement l'écroulement du mur ou sa confrontation récente avec Lucifer ni quand Dean parla de sa transformation par la marque de Caïn. Cela survint au moment où Dean raconta la mort de Kevin, et quand Sam retraça celle de Charlie et la libération des Ténèbres. Et à chaque fois, le malaise de celui qui parlait se traduisit par une réaction physique immédiate chez celui qui écoutait. Lorsque Dean commença à buter sur les mots et dut prendre une inspiration avant de pouvoir continuer, Sam bougea légèrement sa chaise, la tournant plus ostensiblement vers Mary, son bras gauche toujours posé sur la table, et poursuivit le récit. Et elle comprit. Sam faisait bouclier entre Dean et elle. Dean, dans le même mouvement, orienta sa chaise de la même façon, son épaule droite à quelques centimètres derrière l'épaule gauche de Sam, et au bout de quelques instants, comme s'il s'appuyait à lui, put recommencer à parler. Quelques dizaines de minutes plus tard, lorsque les yeux de Sam se détournèrent d'elle tandis que sa voix perdait de son assurance, un phénomène similaire se produisit. Dean, le regard braqué sur elle, posa son bras droit sur le dos de la chaise de son frère, l'enveloppant sans le toucher, et poursuivit l'histoire. Un déclic se fit en elle. Ce n'était pas le récit de leurs propres souffrances qui faisait flancher les garçons mais celui des souffrances qu'ils avaient infligées à autrui et, systématiquement, cette brève perte de contrôle était compensée par le frère dans un mouvement de soutien et de protection. Protection contre elle. Contre son jugement. L'émotion qui enrouait leur voix et troublait leur regard, ce n'était pas la douleur des souvenirs, c'était la honte et la peur du rejet. Sa gorge se noua. Non, pas maintenant. Une fois de plus, elle chassa l'émotion, serra les dents, écouta.
Pendant près de deux heures, les deux frères déroulèrent les faits. Ils établissaient un récit cohérent, précis, synthétique, sans détails. Elle savait qu'ils laissaient volontairement des zones d'ombre sur les étapes les plus douloureuses les concernant. Si elle voulait en savoir plus, elle devrait les pousser à en dire plus. Elle n'était pas sûre de le vouloir. Ou plutôt, elle était sûre de ne pas le vouloir. Pas toute de suite. Pour l'instant, elle écoutait, observait, étudiait.
Mary avait toujours vécu entourée de personnalités fortes, d'hommes et de femmes qu'aucune menace ne faisait ciller, plus enclins à l'action qu'à la parole, plus prompts à dégainer leur arme qu'à exposer leurs émotions. Ses fils, indéniablement, appartenaient à cette catégorie d'individus. Pourtant, peut-être parce que c'était elle, peut-être parce qu'ils essayaient – à leur manière – d'être sincères, ils révélaient également autre chose : ils étaient faits d'une roche solide, inentamable ou presque, apte à encaisser le déchaînement des éléments sans se briser, mais une faille parcourait chacun d'eux.
Dean arborait cette carapace de violence contenue, d'agressivité prête à l'éclatement, d'ironie mordante, qui révèle plus qu'elle ne cache la sensibilité à fleur de peau qu'elle recouvre, une fragilité enterrée parce qu'elle ne supporterait pas la lumière du jour. Sam, lui, n'éprouvait pas le besoin de refouler à toute force ses émotions, elles ne lui faisaient pas peur, il les gérait mieux que son frère, mais sous cette maîtrise, sous ce calme, il y avait comme un tremblement continu, la vulnérabilité de fondations trop souvent ébranlées.
Mary voyait tout cela mais ne s'y attardait pas encore, ne pouvait pas se le permettre sous peine de hurler.
Elle écoutait, observait.
Puis, la voix de Sam se tut. Mary baissa les yeux. Le silence s'installa. Les deux frères se regardèrent. Ils attendaient des questions. Leur récit n'avait pas été mensonger mais il était incomplet. Ils étaient restés extrêmement factuels, n'avaient donné aucun détail et avaient, d'un commun accord implicite, passé sous silence de nombreuses vérités. Ce récit n'était qu'une succession d'étapes désincarnées, elle ne pouvait pas ne pas l'avoir remarqué. Pourtant Mary ne dit rien. Le silence durait.
Dean se leva et lança : « Bon. Je crois qu'on a tous besoin d'un verre. »
Il était à peine plus de 13 heures mais personne n'objecta. Arrivé au mini bar installé au fond de la pièce, il s'appuya des deux mains à la tablette de marbre et libéra une longue expiration. L'expédition qu'ils venaient d'achever sur les chemins de la mémoire n'avait rien d'une promenade de santé. Il savait que Sam avait raison, ils devaient faire confiance à Mary, prendre le parti de croire qu'elle pouvait comprendre et supporter ce qu'elle venait d'apprendre, mais le doute avait planté ses crocs en lui : il n'aurait pas su dire ce qu'il attendait de cette discussion, mais pas ça en tout cas. Pas cette écoute impassible, ce visage clos sur lui-même, ce regard froid. Elle était leur mère, bon sang. Est-ce qu'une mère, à l'écoute des épreuves démentes traversées par ses fils, ne devait pas… réagir ? Lorsqu'il revint à la table avec la bouteille de whisky et les verres, Mary feuilletait le journal de John, silencieuse. Sam la regardait, tendu.
Dean lança un regard à son frère : alors ?
Les yeux de Sam lui répondirent, décontenancés : rien.
Il servit les verres, en apporta un à sa mère. Elle leva les yeux vers lui, sourit : « Merci. »
Il revint près de Sam et s'assit de biais sur la table. Il but une gorgée, puis n'y tint plus. Il reposa son verre brutalement. Le bruit claqua dans la pièce silencieuse. Le regard de Mary se tourna vers son fils. D'une voix plus sèche qu'il ne l'aurait voulu, il demanda : « C'est tout ce que ça t'inspire ? »
« Dean ! » Qu'est-ce qui te prend ?
Mary ne se laissa pas décontenancer.
« Ce n'est rien, Sam. Dean a raison. Pardon. C'est… beaucoup d'informations à intégrer. »
Les deux frères ne réagissaient pas de la même façon face à elle : Sam la regardait avec une attention sincère, dans laquelle elle lisait de l'empathie, mais aussi un recul, une attente qui était de l'observation, une absence d'engagement. Le regard de Dean, en revanche, était fermé, empreint d'une sévérité défensive. Comme s'il attendait les coups. Sam n'était pas vulnérable face à elle. Dean, en revanche, derrière la façade qu'il maintenait sans cesse, était littéralement écorché. Elle comprit qu'un seul geste maladroit, une seule parole irréfléchie, de sa part, était en mesure de blesser son fils aîné au-delà de ce qu'elle aurait pu imaginer. Sam le savait aussi bien entendu, elle le lut dans le changement qui s'opéra dans son regard tandis que le silence s'installait à nouveau : insensiblement, il se durcit et lui envoya un message très clair. Aide-le, bon sang, parle !
Mary brisa enfin le silence.
« Je vous remercie de m'avoir parlé… Avec ce que vous m'avez dit, avec le journal de John, tout va s'éclairer. »
Elle se pinça les lèvres avant de continuer :
« Mais je vais avoir besoin d'un peu de temps… pour y penser… pour digérer tout ça. Vous me donnez quelques heures ? »
Elle le demandait comme on réclame une faveur, un petit sourire en coin. C'est Dean qu'elle regardait. Il se radoucit. Peut-être n'allait-elle pas fuir tout de suite en fin de compte.
« Bien sûr, maman, prends ton temps, on ne bouge pas. »
Elle accentua son sourire, se leva, prit le journal de leur père et avec un petit signe de la main, quitta la pièce.
Sam leva les yeux vers Dean, toujours perché sur la table, tourné vers le couloir dans lequel avait disparu leur mère.
« Hey, tu vas bien ? »
Dean évita le regard de son frère, prit son verre et le vida. « Nickel. C'aurait pu être pire. Sans doute. »
Sam demanda doucement : « Tu t'attendais à quoi ? Nous, on ne se rend même plus compte de la… folie de tout ce cirque. Mais elle, elle l'entend pour la première fois. Laisse-lui le temps. »
« Mais justement ! Cette histoire est dingue, ses fils tiennent les premiers rôles, et elle écoute tout ça comme… comme un flic écouterait un suspect ! »
Sam sourit.
« Le blindage, le refoulement, le déni, ça ne te parle pas ? »
« La ferme. »
Sam continua à sourire et vida son verre.
Un instant passa.
« Qu'est-ce que tu veux faire maintenant ? »
Dean soupira.
« Je vais commencer à chercher des infos sur les Brits. Aucune envie de les laisser trop longtemps dans la nature sans savoir ce qu'ils préparent. »
« Bonne idée. »
Sam se leva et tendit le bras pour prendre son ordinateur posé plus loin sur la table.
La main de Dean sur son épaule l'arrêta. « Pas toi. Aujourd'hui, tu lèves le pied. »
Agacé, Sam se dégagea. « C'est bon, Dean. Fouiller les archives, ça ne va pas me mettre à genoux. »
« Mais les redifs du Lucifer Show, oui. Tu peux me raconter toutes les conneries que tu veux, Sam, mais je sais qu'il toque toujours à la porte. Et que si tu continues à tirer sur la corde, elle va se rouvrir. »
Sam se rassit et affronta son frère du regard. Dean était passé en mode je suis l'aîné, tu la fermes et tu obéis, ce qui inévitablement hérissait Sam au plus haut point. Dean avait visé juste comme souvent, mais cette fois-ci il se trompait de solution.
« Dean, rester dans ma chambre et regarder le plafond ne va pas m'aider. Tout ça se passe dans mon esprit, j'ai besoin de l'occuper, de… de me concentrer sur autre chose, sur n'importe quoi, pour ne pas laisser le champ libre à ce qui s'agite derrière la porte. »
Le regard de Dean était intense, préoccupé.
« À quel point ça s'agite ? »
Sam eut un sourire ironique, amer.
« Comme des camés en manque sur le seuil d'une pièce remplie de crack. »
Dean hocha la tête, le visage fermé.
« Ok. Fais comme tu veux, mais je te préviens, la nuit prochaine, on reste dans le bleu. Et c'est non négociable. »
Sam se leva, attrapa son ordinateur, se rassit et claqua le genou de son frère sans le regarder. « Je n'avais pas l'intention de négocier. »
Les deux frères disséquèrent les archives des Hommes de Lettres pendant tout le reste de l'après-midi. Ils s'étaient réparti les recherches : Dean cherchait des informations sur les enquêtes menées par le chapitre britannique, tandis que Sam essayait de trouver les détails de leur organisation. Dean s'était assis à la place occupée par leur mère. Tout en compulsant les dossiers archivés sur le serveur central du bunker auquel son ordinateur avait accès, il gardait Sam dans son champ de vision et guettait.
Il remarqua les changements de position qui signalaient les douleurs musculaires, la crispation intermittente des paupières essayant de refouler les visions qui tentaient de s'imposer, les doigts qui massaient les tempes, maîtrisant un départ de migraine.
Au bout d'une heure, Sam se leva et se dirigea vers le couloir des chambres. Quand il en revint, il portait l'un des sweat-shirts doublés qu'il ne mettait en général que lorsqu'ils chassaient en plein hiver. Dean, le matin même, avait augmenté le chauffage. La température du bunker était de 23 degrés. Il regarda son frère se rasseoir, ne dit rien. Il guettait.
Sam sentait qu'il atteignait ses limites. Pendant toute la durée du récit qu'ils avaient fait à leur mère, il était parvenu à maintenir à distance le froid, les souvenirs, la douleur. Il les sentait maintenant revenir, plus violents d'avoir été retenus. Sa volonté faisait encore barrage mais les vagues, contenues derrière, ne cessaient de déferler, furieuses, puissantes, inépuisables. Il tiendrait, autant que possible. Et quand il ne tiendrait plus… Dean serait là. Il sentait la vigilance animale qui irradiait de son frère, le calme apparent du corps souple, prêt à bondir au moindre signal d'alerte.
Sam luttait, Dean veillait.
En milieu d'après-midi, Dean commença à regarder sa montre de plus en plus souvent. Cela faisait bientôt trois heures que leur mère avait quitté la pièce. Que faisait-elle ? Pourquoi n'était-elle pas encore revenue ? Les longues heures passées à compulser des centaines de registres, de comptes-rendus, de rapports des HDL européens sans rien trouver sur le chapitre britannique, comme si ces psychopathes n'avaient jamais existé, commençaient à lui peser. Il avait envie de bouger.
« Je vais voir comment elle va. »
« Tu devrais la laisser tranquille. »
La voix blanche de Sam l'interpella. Son frère, la tête dans les mains, concentré, ne quittait pas son écran d'ordinateur des yeux.
« Et pourquoi ça ? »
« Je le sens. »
La même voix, atone, sans inflexion. Dean fronça les sourcils. Il savait que Sam ressentait parfois des choses qui échappaient au commun des mortels : les vibrations qui émanaient de son entourage, ou la menace d'un danger. Ses pouvoirs dormaient depuis des années mais ils n'avaient pas disparu et ce sixième sens surdéveloppé était l'un des signes qui, occasionnellement, le leur rappelait. Ce calme en revanche, cette inertie, n'étaient pas normales et Dean savait ce que cela signifiait. Sam n'était pas absorbé, comme il l'avait cru, dans les textes qui défilaient devant ses yeux, probablement ne les voyait-il même plus, il était entièrement focalisé sur la lutte qui faisait rage dans son esprit. Il repoussait les souvenirs, il luttait.
Dean se leva et vint s'asseoir sur la table juste à côté de lui.
« Sam ? »
Pas de réponse.
« Sam, regarde-moi. »
Les mains de Sam, enfoncées dans l'épaisseur de ses cheveux, se crispèrent. Il se tenait sur la crête étroite entre le réel et le gouffre. En équilibre instable. Dean repoussa l'ordinateur sans que Sam réagisse et posa ses mains sur les épaules de son frère.
« Sam ! Regarde-moi ! »
Sa voix, vibrante, résonna avec violence dans le silence de la pièce.
Sam frémit, releva la tête. Ses yeux pâles, aux paupières rougies par l'épuisement, errèrent un instant avant de se poser sur Dean.
« Hey, tu es là ? Qu'est-ce qui se passe ? Parle-moi. »
Sam se passa une main sur le visage, soupira.
« Oui… C'est ok, ça va. »
Ses yeux recommencèrent à balayer la pièce, comme s'il guettait quelqu'un, quelque chose.
Les mains de Dean serrèrent ses épaules.
« Sam, bon sang, parle ! »
Il ferma les yeux avec une grimace de douleur, ses mains couvrirent son visage.
« Chhh… Trop de bruit… Il hurle… »
Dean frissonna. Il hurle. Michel. Celui qui n'aurait jamais dû être entraîné dans le gouffre, qui n'appartenait pas à la Cage, construite uniquement pour contenir son frère, et qu'elle tentait de rejeter comme un corps étranger. Michel, dont la grâce avait été déchirée dans la chute. Le général des armées divines aux ailes brûlées, à la raison détruite, une ombre dévorée par une terreur sans nom, dont les cris insanes avaient accompagné Sam pendant deux cents ans.
Les deux réalités se juxtaposaient dans l'esprit de son frère, celle de la Cage et celle du présent, sans qu'aucune ne parvienne à prendre le pas sur l'autre. Une fois de plus, et combien de fois ces dernières années ? Trop souvent, beaucoup trop souvent.
Il descendit de la table, passa derrière Sam, entoura ses épaules et posa sa tempe contre la sienne. Il ne parla pas, ne voulant pas ajouter au bruit qui assourdissait son frère mais resta là, appuyé contre lui. Au bout de longues minutes, la main de Sam s'éleva et se posa sur la nuque de Dean, dans un geste maladroit, à l'aveugle. Puis, d'une voix assourdie, il demanda :
« T'en as pas marre ? »
« De quoi ? »
« De devoir ramasser les morceaux de ton psychotique de frère à chaque fois qu'il explose en vol ? »
La dépréciation, le mépris pour lui-même qu'il entendait dans la voix de Sam le déchira, fit flamber la colère. Ses doigts s'enfoncèrent dans les épaules de Sam, il accrut la pression de son front contre la tête de son frère.
« Je t'interdis de dire ça, de penser ça. Tu m'entends ? Je te l'interdis. »
Sam ne répondit pas, sa main quitta la nuque de Dean et il se tourna vers lui. Ses yeux étaient deux lames vertes, froides. Ils s'affrontèrent du regard : rage glacée tournée contre soi-même, rage brûlante tournée contre le monde. Ils n'auraient pas cette discussion, pas une fois de plus. Dean le lâcha, se redressa.
« Il est parti ? »
Sam récupéra l'ordinateur que Dean avait repoussé et, les yeux sur l'écran répondit : « Il est parti. »
Au moment où Dean s'éloignait pour reprendre sa place de l'autre côté de la table, Sam attrapa son poignet d'un mouvement rapide et serra à lui faire mal, sans le regarder.
Merci.
D'un geste bref, Dean pressa son bras avant de s'éloigner.
De rien.
En début de soirée, alors qu'ils étaient toujours concentrés sur les milliers de documents à examiner, une douleur fulgurante traversa le crâne de Sam. Les coudes sur la table, il enfouit son visage dans ses mains, les paumes appuyées sur ses yeux, et ne put réprimer un gémissement de souffrance.
Dean, sans brusquerie, se leva, posa une main sur son épaule.
« Je reviens. »
Sam l'entendit quitter la pièce. Il revint quelques instants plus tard et posa sur la table un verre d'eau et trois pilules blanches.
« Vicodine. »
Sam releva la tête, les yeux plissés de douleur. « Trois ? Je vais être complètement stone avec ça. »
Dean rabattit l'écran de l'ordinateur de son frère.
« C'est le but. Avale ça et arrête de bosser, je vais préparer un truc à manger. »
Sam ne protesta pas.
Dans la cuisine, après avoir fermé la porte, Dean s'appuya à deux mains contre la table, les yeux clos, la tête baissée.
Cela faisait sept ans que Sam avait sauté dans la Cage, entraînant dans sa chute les deux archanges.
Cela faisait cinq ans et demi que le mur qui le protégeait des souvenirs de ses deux cents ans d'enfer était tombé.
Cela faisait cinq ans que Castiel avait absorbé la douleur et les hallucinations qui avaient failli le rendre fou et le tuer.
Cela faisait cinq ans et rien n'était terminé.
Les mots que Castiel avait prononcés avant que l'âme de Sam ne lui soit restituée tournaient en boucle dans la tête de Dean. « Son âme a été dépecée, mutilée au-delà de ce qu'il est possible d'imaginer. Et tu vas réintégrer cette chose en lui ? Si tu veux tuer ton frère, il existe des façons plus miséricordieuses de le faire. »
Sam, contre toute attente, avait survécu, mais à quel prix ?
Dépecée, mutilée.
Sa mémoire en lambeaux ne guérissait pas. Les cauchemars, irréguliers mais récurrents, n'avaient jamais cessé et s'étaient multipliés, intensifiés depuis que Sam s'était à nouveau trouvé confronté à Lucifer. Mais, aussi spectaculaires soient-ils, ils n'étaient pas ce qui inquiétait le plus Dean. Ce qui le terrorisait, jour après jour, nouait au creux de sa poitrine un bloc brûlant de douleur et d'impuissance, c'était tous ces moments qui ne survenaient jamais en public mais uniquement lorsque les résistances de Sam, trop éprouvées, finissaient par lâcher une fois retrouvée la discrétion du bunker : le regard qui se perd, errant frénétiquement dans le vide d'une pièce, les articulations blanchies sur le dossier d'une chaise, les paupières qui se crispent, le corps traversé d'un tremblement de froid en plein été, les mâchoires serrées sur une douleur fantôme. Tous ces moments dont ils ne parlaient pas parce que les mots ne pouvaient rien résoudre. Tous ces moments au cours desquels la seule chose que Dean puisse faire était de recourir à ces solutions provisoires, dérisoires mais nécessaires : rappeler Sam au réel avec ses mains, avec sa voix, à chaque fois, jusqu'à la prochaine fois. Être pour lui la première pierre à partir de laquelle il essayait de reconstruire son esprit fracturé. Tous ces moments qui avaient fini par devenir partie intégrante de leur quotidien.
Et maintenant, comme si cette souffrance récurrente ne suffisait pas, comme si le prix payé par son frère pour avoir sauvé ce putain de monde n'était pas assez élevé, le sortilège de cette garce avait rouvert les plaies.
Son instabilité s'est aggravée.
Sam souffrait depuis des années et Dean ne pouvait rien faire pour l'empêcher.
En silence, il appela.
« Cass, je ne sais pas où tu en es, mais j'espère que tu avances sur le sortilège. Sam encaisse, mais il va mal. Et ça me rend dingue. Tiens-moi au courant dès que tu peux. »
6
Mary avait réussi à conserver son masque devant ses fils mais dès qu'elle avait quitté la pièce, il était tombé. Soulevée par une nausée violente, elle avait à peine eu le temps de rejoindre sa chambre et de vider, dans des spasmes douloureux, le contenu de son estomac dans l'étroit lavabo. Les mains tremblantes, elle s'était aspergé de visage, pendant de longues minutes, essayant de retrouver le contrôle de ses émotions. En vain. Ses défenses s'étaient écroulées : toutes les atrocités contenues dans le récit de ses fils et dans sa première conversation avec Dean, avaient défoncé la porte derrière laquelle elle les avait enfermées et s'écoulaient en un torrent nauséabond, épais, noir, gagnaient son cœur, l'embourbaient, le polluaient, le noyaient. Elle suffoquait.
Je ne voulais pas ça, je ne voulais pas ça !
Vous deviez être heureux, en sécurité, avoir le choix de votre vie. Je ne voulais pas cette odeur de poudre, de souffre, de sang. Ces mains plus habiles à l'égorgement qu'à la caresse. Ces corps capables d'endurer les pires tortures pour avoir grandi dans l'apprentissage de la douleur.
Dean, mon lutin blond, aux grands yeux de prairie. Sam, mon bébé aux yeux bleus, si sage, si éveillé. Vous étiez mes promesses de bonheur. Envolées. Détruites. Je ne voulais pas ça. Mes fils ne devaient pas être ce que vous êtes. Des chasseurs, des tueurs, des soldats. Dangereux, mortels. Et tellement abimés.
À cause de moi.
Le sang d'Azazel dans la bouche de Sam. Dans le sang de Sam. Lucifer dans le corps de Sam. Son âme dans la Cage.
À cause de moi.
L'enfance de Dean sacrifiée, son avenir amputé, son cœur déchiré.
Et John… Comment as-tu pu leur faire ça ? Qu'est-ce que cette vie a fait de toi pour que tu en viennes à considérer le meurtre de ton propre fils et à en charger son frère ?
À cause de moi.
Cette violence autour d'eux, en eux. Et rien d'autre. Tous morts. Tous ceux qui auraient pu et dû les protéger, les aimer. Juste eux. Et entre eux, ce lien, qui me terrorise. Dean en enfer pour Sam. Sam capable de vaincre le diable pour Dean. Les horreurs dont ils sont capables lorsqu'ils sont séparés, le sang de démon, la marque de Caïn. La noirceur qui les engloutit lorsqu'ils sont séparés. Les horreurs, plus grandes encore, dont ils sont capables lorsqu'ils sont ensemble, lorsqu'ils ont peur de se perdre, les portes de l'Enfer toujours ouvertes, les Ténèbres sur le monde. Ce lien entre eux, animal, violent. Anormal.
À cause de moi.
Mary suffoquait. Tout en elle lui hurlait de partir, de s'emparer de la première arme venue pour mettre fin à ses jours et retourner là où était sa place, dans cette bulle de souvenirs choisis, dans ce cocon où John était jeune, doux, innocent, où ses fils étaient enfants. Un doigt sur la gâchette, une seule pression, un seul geste et elle oublierait tout. Elle oublierait que ses fils étaient allés en Enfer, elle oublierait les fleuves de sang qu'ils avaient sur les mains, elle oublierait qu'ils ne connaîtraient jamais d'autre vie que cette épopée de violence et de larmes, et sans doute jamais plus d'autre amour que cette dépendance irrationnelle l'un envers l'autre.
Elle voulait fuir.
Fuir.
Mais Mary Campbell-Winchester n'avait jamais fui.
Amara t'a ramenée parce que tu étais ce dont j'avais le plus besoin. Le sourire tremblé de Dean.
Pour moi, ta présence comble tous les manques. Le regard noyé de Sam.
Non. Elle ne pouvait pas fuir.
Lentement, très lentement, sa respiration s'apaisa, son contrôle sur elle-même revint.
Ces deux hommes sont mes fils. Sam et Dean.
Un flot d'angoisse pure la souleva.
Je n'y arriverai pas. Mon Dieu, je n'y arriverai pas. Mes fils sont deux étrangers. Leur monde n'est pas le mien. Leurs problèmes me terrifient.
Elle se força à calmer à nouveau sa respiration qui s'emballait.
Je ne dois pas penser au panorama global. Non. Étape par étape. Pas à pas. Partir de la base. Sam et Dean sont mes fils.
Mes fils.
Dean. Mon premier né. Dès que tu m'as dit ton nom, cette nuit-là, je t'ai reconnu. Tes yeux verts aux longs cils, inchangés, l'étincelle espiègle et joueuse que je connais si bien. Ta beauté solaire. Tes taches de rousseur. Ton sourire. Ton entêtement. Ta sensibilité, ta bonté, dissimulées, comme alors, derrière une fierté, une pudeur farouches. Oui. Je t'ai reconnu. Nous avons des souvenirs partagés. Nous pouvons en construire d'autres.
Sam. Mon bébé.
L'angoisse revint, dévastatrice, et balaya tout.
Comment pourrais-tu me pardonner ce que j'ai permis. Comment pourrais-tu me pardonner Azazel. Me pardonner Lucifer. Je n'ai même pas le courage d'implorer ce pardon. Je n'ai même pas le courage de te parler, Sam. À peine celui de te regarder. Entre toi et moi, il y a ce fleuve d'abomination, cette faute, cette culpabilité. C'est trop. Je n'ai pas la force de le traverser. Tu me fais peur, Sam. Ta souffrance me fait peur. Ton étrangeté me fait peur. Le sang qui coule en toi. Ces pouvoirs qui sont les tiens, endormis à présents, mais toujours là, quelque part. Cette connexion avec Lucifer. À cause de moi. Ta souffrance, ton étrangeté, ma culpabilité. Comment vaincre ces obstacles ? Je ne sais pas sur quoi m'appuyer, Sam. Ces horreurs, ma faute, sont les seules choses qui me lient à toi et elles ne font que m'éloigner. Rien d'autre ne nous lie. Je n'ai pas entendu tes premiers mots, je n'ai pas soutenu tes premiers pas, je ne t'ai pas connu. Je ne te connais pas. Je ne te reconnais pas. Tu ressemblais à John. Quand nous avons retrouvé ta trace, quand je suis entrée dans cette cave, j'étais tellement impatiente de découvrir ton visage, de retrouver en toi les traits de ton père. Mais je ne t'ai pas reconnu, Sam. Je ne l'ai pas reconnu en toi. Je n'ai rien reconnu en toi. Tu es beau. Autant que ton frère. Mais tu ne lui ressembles pas. Même ta beauté m'est étrangère. Ce visage de statue, ces traits ciselés, ces yeux de chat dont je n'arrive même pas à définir la couleur… Comment t'atteindre ?
Respire. Ne panique pas. Réfléchis.
De longues minutes passèrent. Elle forçait son esprit à rester centré sur ce qu'elle connaissait, sur ce avec quoi elle était déjà connectée, la première pierre sur laquelle ériger le reste de l'édifice : Dean.
Dean avait besoin d'elle, c'est pourquoi elle était ici.
Elle apprendrait à connaître l'adulte qu'il était devenu, à l'aimer. Et à travers lui, peut-être, atteindrait-elle Sam.
En larmes, elle accorda une dernière pensée à ses enfants, tels qu'elle les avait connus. Elle leur dit adieu. Elle savait déjà que si elle voulait se donner une chance de connaître Sam et Dean maintenant, elle devait renoncer à la nostalgie, aux souvenirs, aux espoirs déçus.
Plonger dans le présent, partager leur vie, leurs préoccupations, leurs chasses, et espérer que dans les enjeux traversés en commun un lien se créerait, nouveau, vivant, réel.
En les retrouvant dans la grande salle à l'heure du dîner, Mary se força à sourire. Sa décision était prise. Le travail les unirait, les rapprocherait. Et le plus tôt serait le mieux. Le dîner passa extrêmement vite : Mary les interrogea sur les recherches qu'ils avaient effectuées l'après-midi, sur les points qui lui paraissaient encore obscurs. Les garçons répondaient, complétaient, expliquaient, à la fois soulagés qu'elle se montre si motivée à les aider, et décontenancés par le tour que prenait cette relation. Sam semblait s'y adapter. Dean résistait encore. Il voulait une mère, pas une collaboratrice. Lorsque leurs regards se croisaient, celui de Sam apaisait la révolte qui couvait dans celui de son frère. Laisse-lui le temps.
Ils avaient tous les trois conscience que le présent était, pour l'instant, leur seul sujet de discussion possible. Le passé, avec ses fantômes, ses deuils et sa charge de culpabilité, planait autour d'eux, mais ils le maintenaient à distance.
Les questions de Mary pendant le dîner, pragmatiques, professionnelles, avaient aidé Sam à rester ancré dans l'ici et le maintenant. Par intermittence, une vague de froid le traversait, les voix de sa mère et de son frère se brouillaient, sa vision se troublait, envahie soudainement par les nappes de couleur grises et blanches de la Cage, mais il était parvenu à garder le contrôle. Il savait que rien n'avait échappé à Dean. Lorsque la discussion ralentit, il sentit l'épuisement fondre sur lui, et serra les dents.
Dean avait ramené sur la table la bouteille de whisky. Alors qu'ils buvaient paisiblement, le regard de Mary balaya la pièce et un sourire détendit son visage.
« Ma mère aurait rêvé d'un endroit pareil. Chez nous, c'est elle qui menait toutes les recherches. Sa bibliothèque était l'une des plus importantes de la région, de nombreux chasseurs venaient à la maison pour consulter les ouvrages qu'elle avait rassemblés au cours des années. Elle avait même réussi à racheter à un collectionneur européen d'anciens manuscrits sumériens : elle n'a jamais réussi à les déchiffrer mais c'était sa plus grande fierté. »
Sam sourit. « Nous en avons des dizaines ici, venant de tout le Moyen-Orient. Je peux te les montrer si tu veux. »
Le regard de Mary s'illumina. « J'adorerais ! »
Dean éclata de rire. « Allez-y les geeks, je vais ranger ce bazar en attendant. »
Quand ils se levèrent tous les trois, il remarqua que Sam chancela et dut s'appuyer à la table. Mary, qui se dirigeait déjà vers les étagères de livres du fond de la pièce n'avait rien vu.
« Sam ? »
Sam se força à sourire.
« C'est ok, tout va bien. »
« Tu es sûr ? »
« Oui, c'est bon, juste un étourdissement. C'est passé. »
Sam se redressa et rejoignit leur mère. Dean le suivit du regard, inquiet, avant de débarrasser la table et de se rendre dans la cuisine.
Sam guida sa mère vers une haute bibliothèque de bois sombre qui abritait des centaines de livres et de manuscrits aux couvertures de peau ou de cuir gravées de signes étranges. Mary laissa courir sa main sur les reliures, impressionnée par la quantité de connaissances occultes rassemblée ici, envahie soudain du respect que l'on ressent face aux témoignages des premiers âges de l'humanité.
« Quel âge ont-ils ? »
« La plupart sont des copies de tablettes d'argile trouvées en Égypte, en Irak et en Syrie lors de fouilles archéologiques menées entre le 18ème et le 19ème siècle, mais certains sont des originaux. »
Sam tendit le bras vers l'étagère la plus haute et s'empara d'un large volume rectangulaire entouré de tissu. Précautionneusement, il écarta l'étoffe de lin et révéla à sa mère un assemblage de feuilles épaisses, d'une couleur écrue, recouvertes de signes que Mary reconnut.
« C'est le même alphabet que les manuscrits dont je te parlais. »
Sam sourit.
« C'est un codex de papyrus, trouvé sur le site de Babylone. Il a 5000 ans. »
Il avait parlé d'une voix très douce.
« De quoi s'agit-il ? »
La voix de Mary s'était assourdie, elle aussi. Ce coin reculé de la bibliothèque, avec sa lumière tamisée, son odeur de poussière, de cuir et de parchemins, dégageait une atmosphère de recueillement qui appelait le silence.
« C'est un recueil de sortilèges de fertilité à destination des plantes et des hommes. »
Sam tourna quelques pages. Celle sur laquelle il s'arrêta sembla à Mary tout aussi cryptique que les autres.
« Ici, on trouve la liste des cérémonies à accomplir au solstice d'hiver, pour s'attirer la faveur des dieux afin qu'ils régénèrent la terre avant les semailles du printemps. »
Il continua à feuilleter l'ouvrage.
« Là, le nom des esprits secondaires qu'il faut s'allier pour concevoir un enfant et la liste des ingrédients à rassembler pour le rituel. »
Le regard de Sam balayait la page recouverte de signes qui pour Mary ressemblaient aux traces que laissent les pattes des oiseaux sur le sable humide. Il eut un rire bref et un froncement de sourcils.
« Herk, je ne me souvenais plus que c'était aussi immonde. »
Mary le regardait, stupéfaite. « Attends, tu peux le lire ? »
Sam leva les yeux vers elle, surpris. « Heu… Oui. »
« Mais… comment ? Qui… »
Sam sourit, légèrement embarrassé. « Bobby. Bobby Singer, dont nous t'avons parlé, l'un des vieux amis de papa, qui nous gardait souvent quand nous étions petits lorsque papa partait pour des chasses longues. Il savait déchiffrer une dizaine de langues vivantes et six ou sept langues mortes. Je n'ai jamais été aussi doué que lui, mais j'en ai appris quelques unes. »
L'étonnement élargissait les yeux de Mary.
« Dean aussi ? »
Sam rit.
« Dean aussi. Il préfèrerait se couper un bras plutôt que s'en vanter mais il lit couramment le grec, le latin, l'araméen et se débrouille pas mal du tout en hiéroglyphes. »
Sam rangea le manuscrit et prit, sur une étagère basse, un rouleau épais, dont il déroula le début avec précaution.
« Un exemplaire du Livre des Morts égyptien. Il a 3000 ans. »
Ses doigts survolaient les hiéroglyphes, légèrement, respectueusement.
« Son titre véritable est le Livre pour Sortir au Jour. Le jour en question est celui des vivants, mais représente aussi tout principe lumineux s'opposant aux ténèbres, à l'oubli, et à l'anéantissement. C'est un guide pour les morts et une consolation pour les vivants. L'un des plus beaux poèmes. »
Mary regardait Sam. Sa haute silhouette mince, son beau visage pâle creusé d'ombres, sa voix sourde, dégageaient à cet instant quelque chose d'éthéré qui l'émouvait profondément : la puissance que conférait la connaissance de mystères anciens et une fragilité dont elle ignorait encore la nature. Ce jeune homme inconnu qui était son fils lui paraissait soudainement semblable aux papyrus qu'il manipulait : capable de survivre au chaos du temps mais susceptible de se désintégrer en un instant. Sam replaça le rouleau à sa place et ils continuèrent leur exploration lente des rayonnages. De longues minutes passèrent, paisibles. Mary compulsait les ouvrages qui attisaient sa curiosité, Sam répondait à ses questions, précis, attentif, passionné.
Elle avait trouvé un petit livre à la lourde couverture cartonnée, empli de gravures sombres, inquiétantes, représentant une sélection angoissante des pires outrages que puisse subir un corps humain, écrit dans un alphabet latin.
« Wow, celui-ci est un cauchemar… Il ressemble à un traité de démonologie. Tu connais cette langue ? »
Quelques secondes passèrent.
« Sam ? Je crois que c'est du gaélique mais je ne suis pas sûre… »
Étonnée de ne pas obtenir de réponse, elle leva les yeux, et reposa immédiatement le livre au hasard. En deux pas, elle fut auprès de son fils.
« Sam, qu'est-ce que tu as ? »
Les bras tendus, il s'accrochait à deux mains aux montants de bois sombre d'une étagère, le visage baissé dissimulé par ses cheveux, la respiration précipitée. Elle posa une main sur son dos et sentit sous sa paume un tremblement continu.
« Sam, qu'est-ce qui se passe ? »
Dans un murmure, il souffla : « Va chercher Dean. »
« Sam, je suis là, laisse-moi t'aider ! »
« Dean. S'il te plaît. »
Ce n'était pas le moment d'insister. Elle courut vers la cuisine.
Dean finissait la vaisselle quand il vit sa mère surgir dans l'encadrement de la porte, essoufflée. « Dean ! » Elle n'eut pas l'occasion de prononcer un mot de plus.
« Où est-il ? »
« Dans la bibliothèque. Aux manuscrits anciens. »
Dean courut vers les rayonnages sombres, Mary derrière lui. Sam n'avait pas bougé, ses mains aux jointures blanchies toujours serrées sur les montants de la lourde étagère. Dean était auprès de lui, une main posée sur l'un de ses bras, l'autre sur sa nuque.
« Sammy, qu'est-ce qui passe ? »
« Dar'Ha Shera. »
Sans qu'elle s'explique pourquoi, Mary frissonna en entendant ce mot inconnu aux consonnes gutturales. Dean, lui, avait compris. Dar'Ha Shera était un mot énochien que l'on pouvait traduire littéralement par « l'aspiration sans retour », mais qui était surtout le terme par lequel les anges désignaient la chute dans la Cage. Sam avait déjà, à plusieurs reprises, revécu en flashs brefs sa plongée au creux du gouffre, cet engloutissement au cours duquel toutes les lois de la gravité étaient abolies : ni haut ni bas, une chute qui pouvait aussi être une ascension, le mouvement chaotique d'une feuille prise dans une bourrasque violente. Ces réminiscences ne duraient que quelques secondes mais le laissaient en proie à un vertige immense qui annihilait tous ses repères spatiaux et compromettait totalement son équilibre. S'il ne trouvait pas, à l'instant où cela se produisait, un appui physique, il s'effondrait. S'il ne parvenait pas à échapper à ce vertige dans les premières minutes, son esprit dérivait et quittait le réel, parfois pendant des heures. Dar'Ha Shera n'était survenu qu'à de rares occasions, peu après l'effondrement du mur. Le sortilège avait réactivé un symptôme qui était censé avoir disparu depuis des années. Dean devait agir vite et pour cela il avait besoin de savoir où en était Sam.
« Sammy, qu'est-ce que tu vois ? »
« Gris… blanc... »
Les parois du gouffre. Sa vision était donc déjà compromise.
« Qu'est-ce que tu entends ? »
Dean pria pour que son frère ne réponde pas « Le souffle. » L'aspiration. Auquel cas il serait sans doute trop tard pour stopper la dérive.
« Toi. »
« Bien. Reste concentré sur ma voix. Sur mes gestes. Tu vas lâcher la bibliothèque et t'accrocher à moi, ok ? »
« Non… je peux pas… »
« Si, Sam, je suis là, tu ne crains rien, tu ne tomberas pas. Lâche simplement la bibliothèque, je te tiendrai. »
Le vertige était tel que ses jambes risquaient à tout moment de céder, Dean devait pouvoir prévenir la chute.
« Vas-y Sam, tu peux le faire. Lâche juste une main pour que je puisse te prendre, ok ? »
La main gauche de Sam, lentement, desserra son emprise. Instantanément, il chancela, mais Dean avait pu se glisser face à lui et le prendre dans ses bras. Sam avait immédiatement refermé ses bras autour des épaules de son frère. Ces brefs mouvements avaient sapé le peu d'équilibre qui lui restait. S'il n'avait pas été maintenu par l'étreinte de Dean, il serait tombé.
« Parfait, tout va bien, Sammy, je te tiens. On ne bouge plus. Reste concentré sur moi et respire. Calmement. Vas-y. Respire. Ça va passer, Sam. Dans quelques minutes tout sera fini. »
Mary, à quelques pas d'eux, les regardait, hypnotisée. Elle n'avait pas compris l'échange qu'ils avaient eu plus tôt autour de ce mot étrange qui semblait être la clé de tout. Ce qu'elle comprenait en revanche c'est que cette situation n'était pas nouvelle pour ses fils. La crise avait probablement été déclenchée par le sortilège, mais elle n'était pas inédite. Tout, dans le comportement de Dean, montrait qu'il n'improvisait pas, qu'il connaissait exactement les mots et les gestes requis. Et ce savoir ne pouvait avoir qu'une origine : l'habitude. De quoi souffrait Sam ? Et depuis combien de temps ? Mais cette prise de conscience n'était pas la seule chose qui troublait Mary. Cette étreinte. Leurs gestes. Sam avait enfoui son visage dans le cou de son frère. Dean, d'un bras autour de sa taille le maintenait solidement contre lui, et de l'autre caressait son dos en un mouvement ample, apaisant. Il n'avait pas cessé de lui parler, les lèvres contre ses cheveux.
Les minutes passaient. Dean sentit que le corps de Sam dans ses bras commençait à se détendre, que ses jambes le soutenaient à nouveau normalement. Sa main droite remonta le long du dos de son frère et se posa doucement sur sa tête.
« Sammy, qu'est-ce que tu vois ? »
Sam releva la tête, desserra son emprise autour des épaules de Dean sans pour autant le lâcher et le regarda.
« Toi. »
Dean lui sourit.
« Bien. Prends ton temps, dis-moi quand tu es prêt. »
Sam ne répondit pas, et enfouit à nouveau son visage dans le cou de son frère en se serrant contre lui. Dean suivit le mouvement, l'enveloppa plus étroitement. La crise était passée, Sam avait juste besoin de récupérer. Son attention put alors à nouveau se porter sur ce qui n'était pas son frère et c'est à cet instant qu'il croisa le regard de Mary. Il lui fut reconnaissant de ne pas être intervenue mais voyait à l'inquiétude profonde qui marquait son visage ce que cette retenue lui avait coûté. Dans le regard de Mary, il reconnut également autre chose : une interrogation, une incompréhension. Il prit alors conscience de l'image que Sam et lui renvoyaient. Elle n'aurait pas dû assister à cette scène. Les moments de vulnérabilité de Sam ne se déroulaient d'habitude jamais devant témoin. Par réflexe, il resserra son étreinte autour de lui, comme s'il pouvait ainsi le protéger du regard de leur mère. Peut-être comprit-elle ce qui était en train de se passer. Un sourire triste détendit ses lèvres. Dean le vit mais ne sut pas vraiment comment le lire, il voulait y voir une acceptation, une absence de jugement. Il lui sourit aussi.
Quelques instants plus tard, Sam se redressa, s'écarta légèrement de Dean en se passant les deux mains sur le visage pour chasser les dernières brumes de sa conscience. Dean gardait une main sur sa taille, au cas où.
« Comment tu vas ? »
« Bien. C'est fini. »
« Tu peux bouger ? »
« Oui, c'est bon. »
Il rejeta ses cheveux en arrière, regarda autour de lui et croisa le regard de Mary. Dans le chaos qui avait précédé, il avait oublié sa présence. Lorsqu'il réalisa qu'elle avait assisté à tout, une vague monstrueuse de honte le traversa.
Sam n'avait jamais accepté ce qu'il était devenu. N'avait jamais réussi à se voir comme Dean et Castiel le voyaient, comme le seul être humain ayant la force nécessaire de vaincre encore et toujours le plus grand mal existant. Lui, se considérait comme l'ombre de celui qu'il avait été, une version détériorée, irrémédiablement abîmée du jeune homme confiant, optimiste, sûr de lui, qu'il était avant que tout change, du fils que sa mère aurait dû connaître et qui n'existait plus. Pour toutes ces raisons, Sam ne baissait jamais sa garde devant quiconque, n'avait jamais laissé soupçonner l'ampleur de ses souffrances et la réalité de son état à personne, même aux plus proches. À l'exception de Dean. Parce que leur lien n'était comparable à nul autre, parce que Dean connaissait tout de lui depuis toujours, parce que Dean comprenait sans juger, mais avant toute chose, parce que Dean avait renoncé à son propre système de défense pour lui. Sam était le seul dont Dean acceptait l'aide, le seul sur lequel son frère tolérait de s'appuyer. Cette réciprocité était la seule raison pour laquelle Sam pouvait, au-delà de l'orgueil, au-delà de la pudeur, s'abandonner. Et cette loi ne s'appliquait pas à Mary. Pas encore. Peut-être jamais.
Un silence chargé s'était installé. Dean, qui avait parfaitement deviné la direction prise par les pensées de Sam, attendait, et ne quittait pas sa mère des yeux. Mary, quant à elle, ne savait pas comment réagir. Encore sous le choc de l'inquiétude et de la scène dont elle avait été témoin, elle luttait entre deux instincts contradictoires : fuir ce moment dans lequel elle ne trouvait pas sa place, ou s'imposer et la gagner. Sam avait détourné les yeux, mais elle avait eu le temps d'y lire les émotions qui le traversaient : l'orgueil, la honte, le retranchement. C'est le regard de Dean qui la sortit de sa torpeur : intense, pressant, il lui demandait d'agir. Comme celui de Sam l'avait fait l'après-midi même.
Elle franchit le bref espace qui la séparait de ses fils et posa sa main sur le bras de Sam.
« Comment tu te sens ? »
Sa voix était calme, posée, clinique. Dean tiqua mais Sam en fut soulagé : il pouvait gérer le pragmatisme, pas la pitié.
« Bien, c'est réglé. »
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Sam lui répondit sur le même ton, purement informatif.
« L'un des effets du sortilège, rien de grave. »
Mary le regardait intensément mais sans panique, sans débordement d'émotion. Sans jugement. Sam sentit le poids de la honte refluer. Après quelques secondes, elle lâcha son bras.
« On retourne s'asseoir ? »
Il parvint à sourire.
